FRANÇAIS
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LETTKE8
RETKIAVIK.
Une traversée de neuf jours nous a conduits à Rejkiavik. Le 21 mai nous regardions fuir derrière nous les côtes de France; le 30 au matin le pilote du pays, couvert d'un manteau de peau de phoque, nous guidait vers la capitale de l'Islande, une capitale de 700 habitants, une ligne de maisons danoises au hord de la mer , et les cabanes islandaises sur les côtés. A voir de loin ces maisons en bois, abritées entre doux
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collines, posées riinc à la suite de lautre le long de la rade, on dirait autant de bateaux pécheurs ancrés sur la grève et attendant le retour de la marée pour se remettre à flot. Grâce pourtant à ces habitations danoises , l'impression que Ton éprouve en entrant à Reykiavik est moins triste qu'on pourrait se l'imaginer d'après les relations de plusieurs voyageurs. On passe encore par certains degrés de civilisation avant d'en venir à l'aspect réel du pays. Les ornements de luxe, dont les marchands danois aiment à s'entourer, cachent comme un rideau la nudité des demeures islandaises , et les maisons bâties en bois nous préparent graduellement à voir la cabane sauvage qui s'élève à quelques pieds de terre, avec ses murailles de tourbe et son toit de gazon. Mais ce dont nulle civilisation étrangère ne peut faire grâce au voyageur qui arrive ici pour la première fois , c'est l'odeur nauséabonde qui le saisit au moment où il pose le pied sur le sol de l'Islande. Cette odeur le poursuit partout et s'attache à tous les objets dont il se sert; c'est le résultat de cette quantité de poisson que les Islandais font sécher en plein air , le résultat de la malpropreté au milieu de laquelle vivent ces malheureux , et des matières souvent corrompues dont ils se nourrissent.
L'histoire de Ueykiavik ne remonte pas très-haut. 11 y a soixante ans, ce n'était guère qu'un village de pécheurs. Mais sa situation est bonne; sa rade, pro-
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légée par plusieurs petites îles, passe pour l'une des rades les plus commodes et les plus sûres qui existent , et non loin de là se trouvent des bancs de pêche justement renommés. Peu à peu les négociants danois y établirent leurs factoreries, et la ville acquit chaque année plus d'importance. Aujourd'hui c'est la résidence du gouverneur, de Tévêque, du médecin général du pays, du président du tribunal. On y trouve une bonne école et une bibliothèque de huit mille volumes. A une lieue de là est l'école universitaire de Bessestad; à peu près à la même distance, l'ancienne imprimerie de Hoolum, transportée à Vidœ. Je ne fais qu'indiquer ceci en passant , j'y reviendrai plus lard spécialement.
Malgré cette concentration d'établissements publics, Reykiavik n'est qu'une pauvre bourgade. On la croirait bien à l'abri de toute révolution, de toute idée ambitieuse ; et cependant elle a eu aussi ses jours d'orage politique, son protecteur et sa constitution. Quand les futures historiens de l'Islande retraceront les annales de cette contrée, ils diront comment la terre d'Ingolfr , la terre républicaine des émigrés norvégiens, a eu l'idée un beau jour de redevenir ce qu'elle était, de renverser le joug de toute souveraineté étrangère et d'arborer sur les côtes sa bannière nationale. Voici le fait: au mois de juin 1809, un négociant anglais, M. Phelps, équipa deux bâtiments « hargés de denrées pour l'Islande , ci se mif à la léte
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(le sa cargaison avec un Danois nommé Jorgensen , qui devait lui servir (rinierprèle. Le commerce de rislande était alors, comme il Test encore aujourd'hui, exclusivement réservé au Danemark. Mais le Danemark était en guerre avec l'Angleterre , et M. Phelps espérait peut-être profiter de celte époque d'agitation pour échanger en toute liberté ses tonnes de sucre et ses balles de café contre le suif et le poisson des Islandais. Ses deux navires entrèrent à pleines voiles dans la rade de Reykianik. Il jeta l'ancre, s'annonça comme négociant anglais et attendit. Mais plusieurs jours se passèrent, et pas un Islandais ne parut. M. Phelps , qui se tenait sur son gaillard d'avant , la lunette à la main, comptant bien voir arriver l'une après l'autre toutes les embarcations du pays, fut singulièrement désappointé quand il s'aperçut que pas un canotier ne se dirigeait de son côté, que pas un paysan ne venait lui demander une once de tabac. Alors il apprit que le comte Tramp, gouverneur d'Islande, avait rendu un arrêté par lequel il défendait formellement, à tous les habitants du pays, d'entrer en relation avec les Anglais. A cette nouvelle, M. Phelps fut saisi d'une violente colère. Il y allait de l'honneur de sa nation et de la vente de ses marchandises; et, quand il vit le pavillon britannique ainsi méprisé, et ses denrées proscrites, il prit une résolution héroïque. Il arma douze matelots et ordonna au capitaine de son bâtiment d'aller, sans aulre forme de procès,
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s'emparer du comte Tramp. Celait un dimanche. Les habitants de Reykiavik étaient réunis sur la place Qt autour de Téglise. Le capitaine anglais, brave comme César, s'avance au milieu de la foule, entre chez le gouverneur, lui montre ses douze hommes, leurs baïonnettes , et le déclare prisonnier de guerre. Tout cela se passa sans rumeur et sans effusion de sang. Les Islandais restèrent dans la rue, bouche béante, et le soir même, leur gouverneur couchait à bord du bâtiment anglais. Le lendemain on vit paraître une magnifique proclamation. L'autorité du gouvernement danois était abolie; l'Islande redevenait libre et indépendante. M. Jorgensen, interprète de M. Phelps, prenait le titre d'Excellence et se déclarait protecteur de nie , général en chef des armées de terre et de mer. L'ancien sceau national fut remplacé par les deux initiales du nouveau gouverneur, et Toriflamme bleue portant trois moruesflolta sur le clocher. Après avoir ainsi annoncé la révolution survenue dans le pays. Son Excellence M. Jorgensen descendit à terre, et pour montrer qu'il n'était pas si novice dans l'art de gouverner les hommes, il commença par confisquer la caisse de l'État à son profit; p.iis il chercha à rallier à lui les personnages les plus influents de Reykiavik. Aux uns il promit des places de magistrat, aux autres des pensions. Il se proposait aussi d'accorder de nouvelles imnïunités au clergé, et les prêtres, touchés de ses sentiments rdigieux, signèrent
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une adhésion à toutes les mesures prises par lui. Pour compléter sa royauté , il lui manquait encore une garde; en faisant, par ordre de l*aiUorilé, une perquisition dans toutes les maisons de Reykiavik , on finit par réunir cinq fusils, trois épées, six capotes eii drap et deux casques. M. Plielps fournit le reste de l'équipement , et huit hommes, armés de pied en cap, paradèrent chaque jour sous les fenêtres du protecteur. Lui-même était leur général et leur fourrier. Chaque matin il haranguait pompeusement leur patriotisme , et chaque soir il livrait à leur appétit une double ration de bière et de poisson sec. Non content d'une telle milice, M. Jorgensen voulut avoir un fort. Par ses ordres , on éleva sur la côte une muraille épaisse. On déterra cinq vieux canons que les Danois avaient oubliés jadis dans le pays, on les plaça sur le rempart , et dans un conseil de guerre auquel assistaient le maçon de Reykiavik , comme directeur des fortifications , et le charpentier, comme ingénieur, la ville fut déclarée imprenable par mer et par terre. Après cela, M. Joigensen parcourut le pays pour prévenir l'émeute et se concilier l'affection de ses nouveaux sujets. Il voyageait à cheval, suivi de cinq hommes. Trois d'entre eux criaient sur toute la route: vive le protecteur ! et deux autres aiguillonnaient, de la pointe de leurs piques, l'enthousiasme un peu lent des Islandais. Grâce à ces sages précautions , il traversa une grande partie de l'île au milieu
(les explosions de joie de toute la population , et si à son retour il ne trouva point d'arc-de-lrioin[>lie à rentrée de sa capitale, c'est que sa modestie s'y refusa.
Le règne du protecteur durait déjà depuis deux mois. Un événement fatal vint Tarrcter au moment où il tendait chaque jour de plus en plus à s'affermir. Au mois d'août , un bâtiment de guerre anglais , commandé par le capitaine Jones, arriva dans un petit port voisin de Reykiavik , à Havnefiord. Les marchands danois, dont le protecteur avait mis les magasins sous le séquestre, portèrent leurs réclamations à M. Jones. Le comte Tramp, qui était toujours retenu prisonnier à bord du navire de M. Phelps, lui adressa aussi ses plaintes. Le capitaine, qui , au milieu de tous ces conflits, représentait l'autorité légale, commença une enquête séiieuse sur tout ce qui s'était passé, et après avoir entendu les griefs des uns et des autres , il enleva à M. Jorgensen sa garde et son sceptre , et ordonna à M. Phelps de conduire l'ex-prolecleur d'Islande et le comte Tramp en Angleterre. Les anciens magistrats de Reykiavik reprirent leuis fonctions. Les anciennes lois furent mises en vigueur , et, quelques jours après cette comédie mercantile, la ville avait repris son attitude habituelle, et le bourgmestre, assis sur son siège de chêne , gouveinait, comme par le passé, au nom du roi de Danemark.
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Notre première visite, en arrivant ici, était due au gouverneur, M. de Krieger, et nous ne saurions trop nous louer de Taccueil qu il nous lit. Il a voyagé en France et en Italie, il parle français facilement, et il s'est fait notre guide et notre interprète avec une grâce charmante.
Le lendemain nous allâmes voir avec lui Tévêque , qui habite une jolie maison au bord de la mer. Autrefois il y avait deux évêchés en Islande, l'un àHoolum , l'autre à Skalholt. Tous deux ont été réunis à Reykiaviken 1797. M. Steingrimr Jonsson , qui occupe aujourd'hui le siège épiscopal, est un homme âgé, fort instruit, autrefois professeur de théologie à l'université de Bessestad , et qui a conservé dans ses nouvelles fonctions les goûts studieux qui l'animaient dans sa carrière de professeur. J'ai trouvé chez lui une belle bibliothèque d'ouvrages étrangers, une riche collection de sagas islandaises, d'éditions rares et de pièces manuscrites ayant rapport à l'histoire du pays.
M. Steingrimr nous reçut avec toute la cordialité des hommes du Nord. Tandis qu'il nous faisait les honneurs de son salon , tandis qu'il nous montrait avec empressement ses livres et ses manuscrits , parlant tour à tour latin avec l'un de nous, danois avec un autre, anglais avec un troisième, sa femme préparait elle-même le café, le vin de Porto, et la bière choisie qu'une maîtresse de maison islandaise tient toujours en réserve pour les étrangers. Cette visite
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avait craillcurs un intérêl parliciilicr pour l'cvèque et pour nous. M. Gaimard lui avait envoyé la veille divers présents au nom du roi et du ministre de la marine, et nous assistions à l'installation de ces objets dans le salon épiscopal. Je ne saurais vous dire avec quelle joie naïve le digne vieillard contemplait la selle en velours qui lui était destinée , et les tasses en porcelaine de Sèvres rangées sur son armoire. Ce fut bien autre chose quand un de nos compagnons de voyage tira le cordon d'une pendule que nous avions aussi apportée, et que l'instrument caché dans la boîte commença à jouer Touverlure de Zauipa , et Tune de nos Avalses les plus populaires. Alors il courut avec un bonheur d'enfant appeler sa femme; avec sa fennne vint la lille d'un de ses amis, et les servantes, qui n'osaient entrer, s'avancèrent jusqu'auprès de la porte; derrière elles, le garçon de feime se dressait sur la pointe des pieds pour apercevoir le magique instrument. Tout cela formait un tableau d'intérieur plein de grâce, dont Wilkie eût voulu peindre les détails, et Greuze les bonnes et candides physionomies. jNous passâmes ainsi deux heures à visiter les trésors littéraires de l'évéque, à parler avec lui de l'Islande qu'il connaît bien , de son histoire qu'il connaît encore mieux, et nous sortîmes enchantés de son hospitalité.
(^clte hospitalité, nous l'avons, du reste, retrouvée partout, avec moins de luxe extérieur, mais avec la
même générosité. Partout où nous nous sommes présentés, dans la maison de l'ouvrier comme dans celle du riche bourgeois, nous avons vu l'Islandais empressé de nous tendre la main , de nous faire entrer dans sa demeure , et sa femme courant en toute hâte chercher ce qu'elle avait de meilleur à nous offrir. Ces jours derniers nous visitions à quelques lieues d'ici la maison d'un paysan. A côté de la chambre qu'il occupait, on nous en montra une autre avec quatre lits réservés pour les voyageurs qui viennent souvent, pendant l'hiver , lui demander asile, et près de la cuisine, une forge où il a lui-même ferré maintes fois gratuitement le cheval du passant. Après nous avoir fait servir du lait et du café, il monta à cheval et nous guida à travers les landes rocailleuses où nous voulions aller, passant le premier les rivières enflées, et prenant nos chevaux par la bride pour les soutenir au milieu de l'eau. Quand il nous quitta après quatre heures de marche, nous nous gardâmes bien de lui offrir de l'argent , car pendant que nous étions dans sa maison , lui ayant témoigné le désir d'acheter une Bible islandaise de Hoolum et une édition ancienne du Landnamabock que je trouvai dans sa bibliothèque, il avait voulu me les donner, niais non en recevoir le prix. A Reykiavik , nous avons joui du même accueil. Les Islandais aiment les étrangers. Ils sont flattés qu'on vienne les voir de si loin ; puis ils avaient gardé un bon souvenir de M. Gainiard et de son com-
pagnon (le voyage, qui étaient déjà venus ici l'année dernière; enfin, nous leur apportions beaucoup de choses utiles dont ils n'avaient pas encore appris à se servir. Mais ce qui ne serait ailleurs qu'un trait de caractère louable , devient ici une œuvre difficile , une véritable vertu. Quand ces pauvres gens vous apportent une jatte de lait, une tasse de café, ils se privent souvent du nécessaire. Ils sacrifient en un instant ce qu'ils ont obtenu avec beaucoup de peine ; ils donnent à l'étranger ce qui était réservé pour une occasion solennelle, pour leurs fêtes de famille. Hélas! tout ce qu'on a dit de la misère des Islandais n'est point exagéré ; et à Ueykiavik même , là où l'allluence des étrangers , le mouvement du commerce , pourrait servir à la pallier , cette misère éclate encore de toutes parts. Il y a ici , comme je l'ai déjà indiqué , deux populations distinctes , les marchands danois , les pécheurs et paysans islandais. Les marchands viennent chaque année avec leurs bâtiments chargés de denrées étrangères. Ils arrivent au mois de mai , et s'en retournent, pour la plupart, au mois d'août. Quelques-uns seulement passent ici l'hiver. Ils ont des habitations élégantes et jouissent d'une vie confortable. Derrière ces maisons danoises , bâties à grands frais avec des planches et des solives apportées de la Norvège , on aperçoit une construction grossière, une muraille de tourbe et de mousse, portant un toit de gazon qui s'en va en pointe connnr
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une lente. C'est la cabane islandaise, le bœr, 11 n'est plus ici question d'art ni d'élégance. La seule chose que l'on ait eu en vue en construisant ces demeures massives, c'est de mettre les habitants à l'abri du froid. La muraille est épaisse de quatre à cinq pieds , recouverte en terre et fermée hermétiquement de tous côtés* une porte étroite au milieu^ un carreau de fenêtre à côté, une ouverture au-dessus du toit. L'intérieur est divisé en quatre compartiments, le sol entièrement nu, et l'espace si resserré qu'à peine peut-on s'y mouvoir. Ici le pécheur prépare ses filets et ses lignes ; là deux mauvais tonneaux, gâtés par l'humidité, renferment ses provisions. Dans la cuisine pendent ses pantalons en peau de phoque et son manteau en cuir épais. Deux pierres posées l'une sur l'autre composent le foyer, et des ossements de baleine^ des têtes de cheval desséchées, servent de siège. On n'entre là qu'en courbant la tête ; on ne peut s'y. tenir debout. Au dehors apparaît un enclos où le paysan n'a pu faire croître un peu d'herbe qu'en creusant longtemps cette terre ingrate. C'est là qu'il récolte du foin pour l'hiver. Quelques-uns y joignent un petit carré de jardin. Le gouvernement danois leur envoie chaque année les graines nécessaires. Ils sèment leurs légumes au commencement de juin ; et s'ils ne la recueillent pas au mois d'août, la moisson court grand risque d'être perdue. Si à cette habitation le pêcheur joint encore un bâtiment en phmches de ï|uel-
LETTRES SLR L'lSLA>Dii. 57
qucs pieds carrés, pour faire sécher le poisson, il peut se regarder coimue un être privilégié. La plupart font sécher le produit de leur pèche en plein air sur les murs ; mais du moins ils peuvent être bien surs que personne n'y touchera. Nuit et jour, une quantité de morues sont ainsi étalées au bord du chemin , et jamais on n'a eu d'exemple de vol. De temps en temps, auprès de ces misérables demeures, on rencontre, il est vrai, quelques habitations plus vastes , mieux aérées et mieux bâties, appartenant à des paysans riches, qui, sans vouloir changer le mode de construction nationale, ont du moins cherché à le rendre aussi commode que possible ; mais ces habitations sont en petit nombre.
La vie du pécheur islandais est une vie de privations et de souffrances continuelles, une vie de lutte contre la nature et les éléments. Au mois de février , quand la terre est couverte de glaces , quand le ciel brumeux de l'Islande n'annonce que des orages, quand les rayons d'un soleil pale percent à peine à travers un crépuscule obscur qui ressemble à une nuit sans fin, le pécheur quitte sa famille, sa chaumière. Il laisse à sa femme le soin de filer la laine , de préparer le beurre; à ses enfants, celui de garder les bestiaux. Il s'en va avec sa ligne, le long du golfe, commencer sa laborieuse existence. Là se trouvent quchpicfois réunis jusqu'à trois et quatre mille pécheurs, cl, dans tout le pays, les habitations ne sont plus occupées
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que par des femmes et des enfants. Chaque nuit les pécheurs consultent laspect du ciel ; si l'horizon leur présage une tempête, ils restent à terre; sinon, ils se lèvent à deux heures du matin et s'embarquent , après avoir fait leur prière, sans doute une prière comme celle du matelot breton : « Mon Dieu , protégez-moi ; ma barque est si petite, et la mer est si grande ! » Et toute la journée les pêcheurs jettent à la mer leurs lignes et leurs fdets , et vers le soir ils s'en reviennent avec des bateaux remplis jusqu'au bord ; car, si le sol islandais est ingrat pour eux, la mer du moins les traite avec libéralité. Mais ces pauvres gens n'ont souvent pour toute fortune que leur frêle nacelle, et quand ils approchent de la côte , souvent on les voit se jeter à l'eau pour la tirer euxmêmes à terre et l'empêcher de se heurter trop violemment contre les rochers. Les femmes les attendent à leur retour pour recevoir le poisson et le préparer. On coupe toutes les têtes pour les faire sécher. C'est là ce que le pêcheur réserve pour lui ; presque tout le reste est destiné à être vendu. La pêche dure , jusqu'au mois d'avril, quelquefois jusqu'au mois de juin. Quand le pêcheur est rentré chez lui, il compte ses richesses, rassemble ses provisions , les poissons qu'il a fait sécher, le drap ( vadniâl ) que sa femme a foulé, la laine et le beurre que Ton a conservés. Les marchands danois de lleykiaviket de llavonefird sont là qui l'aUendent , et il leur porte le fruit de son travail.
LETTRES SLR L'ISLAÎSUE. oD
H y a une grande foire à Reykjavik au mois de juin. Les paysans islandais y viennent de quarante et cinquante lieues, portant avec eux leur tente pour se reposer, le poisson pendu à Tarçon des selles, et les autres denrées enfermées dans des sacs de laine. Il n'est pas rare alors de voir arriver, à la fdeTun de l'autre, des caravanes de cent chevaux , tous chargés de provisions. Le commerce qui se fait entre les Danois et les Islandais est en grande partie un commerce d'échange. Les Islandais livrent leurs denrées et reçoivent de la farine, du sel, du café, de l'eau-de-vie, quelques meubles de luxe, car la civilisation avec ses raffînemenlsa déjà commencé à s'insinuer dans le pauvre bœr, et tel paysan qui autrefois buvait sa bière dans un vase de bois grossièrement travaillé, veut aujourd'hui prendre son café dans une tasse de porcelaine. Quelquefois ils demandent à recevoir une partie de ce qui leur est dû en argent , et cela ne s'opère pas sans quelques négociations, car il y va de l'intérêt des Danois de payer tout en marchandises. L'argent n'est pas d'ailleurs pour eux une chose nécessaire ; ils acquittent ordinairement leurs impôts avec tant de livres de poisson , et tant d'aunes de vadinàL Ils payeiîl de la même manière leurs domestiques et leurs ouvriers, et ceux d'entre eux qui amassent quelques spcàcr{\)\Q^ laissent paisiblement reposer au fond
( 1) MonnaK* danoiM^f-t islandaise qui vaut à pou près 5 fr. 50 v .
00 LETTRES SIR l'iSL\]VDE.
d'une caisse. Ils ignorent encore Tari de placer leur argent dans des spéculations de commerce, ou de le prêter à usure. Cependant ils n'entament pas leur marché avec les Danois sans prendre certaines précautions. 11 y a, près de Reykiavik , une grande plaine où le paysan dresse d'abord sa lente avant que d'entrer en ville. Il laisse là ses chevaux, ses denrées , ses domestiques , puis , après avoir fait dévotement sa prière, comme lorsqu'on va tenter un périlleux voyage, il prend le chemin de la cité et visite, l'un après l'autre, tous les marchands. Chacun d'eux lui fait ses offres, et lui présente un verre d'eau-de-vie. Le paysan boit l'eau-de-vie et note soigneusement les diverses propositions qu'on lui adresse. Sa tournée faite, il va rejoindre sa caravane. Il passe une soirée entière et une nuit à consulter sa mémoire et son carnet. Si sa femme est avec lui, il lui demande son avis; et le lendemain, il s'en va, suivi de toutes ses richesses, chez le marchand en qui il a le plus de confiance. Mais souvent, le résultat de ces transactions avec les Danois, c'est qu'une fois l'échange fait, le pauvre pécheur islandais, qui tout l'hiver a supporté la faim, le froid, la fiuigue, se pâme de joie à la vue d'un baril d'eau-de-vie. Alors sous la tente où ils sont installés, sur le port, dans les rues, les malheureux Islandais boivent pour oublier ce qu'ils ont souffert, puis ils boivent de nouveau pour oublier sans dou(o ce qu'ils sont encore destinés à souffrir. Quand ils en
sont là, au lieu de faire du bruit et de se battre , ils se prennent la main , et s'embrassent avec effusion de cœur; puis ils montent à cheval et se mettent en roule. Mais dans leur état d'ivresse, ou il oublient de prendre ce qui leur appartient, ou ils nouent mal leurs sacs, et ils arrivent ordinairement chez eux dans le plus triste état. Les richesses sont loin, et le propriétaire se réveille. Un de nos amis en a rencontré un qui s'en allait ainsi avec ses rêves de bonheur , Tœil enflammé, la téie tombant sur la poitrine. A Tarçon de sa selle pendait un baril d'eau-de-vie qui coulait d'un côté, et un sac de café qui coulait de l'autre; et le bienheureux Islandais, fermant Toreille à toutes les remontrances, continuait paisiblement sa route. Une demi-heure après, le sac à café et le tontieau devaient être parfliitement vides.
C'est ainsi que se terminent souvent ces voyages de commerce , et le pêcheur rentre chez lui pour vivre d'un peu de beurre rance et de têtes de poisson séchées au soleil. Sa boisson ordinaire est du lait mêlé avec de l'eau ( blanda ). Ceux qui sont riches boivent de la bière préparée par la maîtresse de la maison. Il se chauffe avec de la tourbe qu'il façonne lui-même, cl broie entre deux pierres l'orge donl il a besoin. Au mois d'août , il Huiche l'herbe de ses enclos; c'est là sa seule récolle. Encore s'estime- l-il heureux ([uand cette récolle est assez abondante poui' lui pernietlre de garder ses troupeaux. 1 /année dernière les
habitants de Rcykiavik ont été obligés de tuer une partie de leurs vaches et de leurs chevaux , faute de foin pour les nourrir.
Les [slandais sont graves et silencieux. Cest peutêtre de tous les peuples celui qui a le moins le sentiment de la musique et de la danse. A les voir , on dirait qu'ils sont tous sous le poids de cette nature austère au milieu de laquelle ils sont nés. De toutes parts, leurs yeux ne rencontrent qu'un tableau sinistre , des souvenirs de calamité ou des sujets de terreur, une terre aride et volcanique, de la cendre et de la lave, et pas une fleur, pas une plante (1) ; une mer orageuse et des montagnes de glace. Nous avons parcouru pendant plusieurs jours, à une assez grande distance de Reykiavik, cette contrée sauvage, couverte de rochers vomis par les volcans. On ne trouve, pour tout chemin, qu'un sentier brisé à chaque instant , ou par les rivières qui débordent , ou par l'eau fétide des marais. L'Islandais seul peut s'aventurer au milieu de ces landes désertes , comme les navigateurs au milieu de l'océan; l'étranger s'y perdrait. De temps en temps seulement , on aperçoit une pyramide en pierre placée comme un phare pour indiquer la route
(1) Le {joiiverneur nous faisait admirer un soir, dans son jardin , l'arbuste unique de Reykiavik , un sorljier. H y a einq ans qu'il est planté , et il a deux pieds de haut. Chaque bourj^eonqui pousse sur ses rameaux est un événement ; mais quand il arrivera à la haulour du mur qui le protégée, il mourra.
LETTRES SIR l'ISLAISUE. ()0
à suivre pendant Tliiver, et de loin en loin aussi, un bâtiment en pierre, adossé contre une montagne et construit successivement par les paysans. Le premier qui fait halte dans un lieu commode et abrité contre le vent , pose la base de Tédifice; un autre arrive qui continue Tœuvre de son prédécesseur; puis un troisième travaille sur le même plan , et chaque paysan qui vient là passer une nuit croit devoir payer à ceux qui Font précédé, à ceux qui le suivront, le tribut d'une heure de travail. Le monument se trouve ainsi achevé. Les Islandais qui voyagent savent où il faut le chercher; ils se dirigent là le soir avec leurs chevaux et s'endorment entre ces quatre murs. C'est la lente du désert, c'est le caravansérail des montagnes du Nord. Quelquefois , après avoir traversé pendant plusieurs heures ce sol fangeux et mouvant des marais, ou celte terre calcinée des collines, on est surpris d'apercevoir tout à coup un espace de verdure et un toit de gazon d'où s'échappe un nuage de fumée. C'est une ferme , un bœr. C'est là que demeure la famille du paysan , isolée du monde entier, visitée parfois, dans les beaux jours, par quel(|ues voyageurs, et abandonnée Thiver à elle-même. Cinq ou six bœr comme celui-là , disséminés à travers les campagnes , composent une commune ayant son maire et son pasteur; en cherchant plus loin, on trouverait ime cabane en terre avec une croix au-dessus : c'est l'église. Puis, il faut dire adieu à ces pauvres oasis,
64 LETTRES SLR L'iSLANDES.
et continuer sa route le long de ces montagnes dont les cimes échevelées attestent encore Téruption violente qui les a brisées. La plupart des volcans qui ont été enllammés autrefois sont maintenant éteints; quelques-uns le sont depuis si longtemps, qu'on n'a même pas gardé le souvenir de leurs dernières éruptions. Mais on marche encore sur des bassins que l'on dirait éteints de la veille , sur une cendre épaisse, sur une terre rouge qui ressemble aux débris d'un four à chaux. Au haut d'un de ces cratères , j'ai trouvé Varabis toute seule, élevant sa tige fragile et ses blanches corolles sur cette terre nue et calcinée. La dernière rose de Thomas Moore était moins isolée ; la pauvre marguerite de Robert Burns, moins à plain(b^e. Tous ces voyages se font avec des chevaux d'une race particulière ; des chevaux petits comme ceux de la Corse, forts et adroits comme ceux des Pyrénées, agiles comme les poneys de l'Irlande. La nature les a donnés comme une compensation à celte pauvre terre d'Islande, car ils sont doués d'une patience, d'une douceur, d'une sobriété admirables. Le voyageur peut se fier à eux , quand il gravit les montagnes , quand il traverse les marais. L'instinct les guide à travers les sinuosités les plus tortueuses et le sol le plus fangeux. Là où ils posent le pied , le terrain est sur. S'ils tâtonnent, c'est qu'ils cherchent leur route; s'ils résistent à la bride, c'est que le cavalier se trompe. Quand ils ont voyagé fout le jour, l'Islandais les laclui
LtTTRES »LK l'1SLA>D£. Giî
le soir au milieu des champs, ils s'en vont ronger la mousse des rochers, et reparaissent le lendemain, frais et dispos comme la veille. Quand vient Tliiver, le sort de ces pauvres bétes est bien triste. Le paysan , qui n'a jamais assez de foin pour nourrir tout son troupeau, garde seulement un ou deux chevaux, et chasse les autres dans la campagne. C'est grande pitié que de les voir alors errer au hasard pour chercher un peu de nourriture et un abri. Ils grattent le sol avec leurs pieds pour trouver sous la neige quelques toufles de gazon. Ils s'en vont au bord de la mer mâcher les racines Uottantes , les fucus ; quelquefois on les a vus ronger les planches humides des bateaux. J^orsque le printemps arrive, beaucoup d'entre eux ont péri, et ceux qui survivent aux rigueurs de l'hiver, à la disette, sont tellement maigres et exténués qu'à peine peuvent-ils se soutenir. Mais dès que la neige est fondue et que l'herbe pousse, ils reprennent leur vigueur. Les moutons sont comme les chevaux, abandonnés dans les champs. La nuit ils se réfugient dans quelque caverne; le jour, lorsque le vent du nord souille avec violence, ils se serrent l'un contre l'autre le dos tourné au vent, la tète au centre, et forment une phalange arrondie et conq)actesur laquelle 1 orage a peu de prise. Outre le froid et la famine, ils ont à redouter encore les inondations. H y a en face de Keykiavik une petite ile fort basse, où un paysan avait conduit, au commencement de Thiver dernier, un
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troupeau de moutons. Le printemps venu, il alla le chercher et ne trouva plus rien : les vagues de la mer avaient tout enlevé.
Que les agronomes et les membres du club des Jockeys vantent les belles races de mérinos, et les familles pur sang de chevaux anglais! Celui qui étudie la nature sous ses divers aspects doit une belle page à ces pauvres et chétifs animaux qui, sur une terre ingrate comme celle d'Islande , partagent toutes les privations, toute la misère de l'homme. Pour moi, dussé-je faire rire ceux qui n'ont jamais compati aux souffrances des animaux, j'avouerai que, dans mes excursions en Islande , j'ai souvent pressé entre mes mains, avec attendrissement, la tête de mon cheval qui me portait si patiemment à travers les sentiers rocailleux, qui n'abusait ni de mon ignorance des chemins, ni de ma maladresse de cavalier; et lorsqu'il m'arrivait de le frapper, à le voir pencher humblement le cou et reprendre une nouvelle allure, je me sentais saisi d'une sorte de remords comme lorsqu'on commet une injustice.
Si cette terre islandaise porte presque partout une empreinte de désolation, souvent aussi elle présente un aspect grandiose, un caractère sublime. Au-dessus d'une des collines de Reykiavik s'élève un observatoire où les marchands vont se placer pour découvrir au loin leurs vaisseaux. Là, j'ai souvent admiré le vaste panorama qui se déroulait autour de moi; sou-
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vent le soir à onze heures, le soleil était encore sur riiorizon , et ses rayons enllammés se balançaient dans la mer comme une colonne de feu ; la mer était calme , seulement une brise légère plissait en se jouant les vagues bleues, qui retombaient ensuite avec mollesse comme une nappe d'argent, ou scintillaient comme des étoiles. A travers ce golfe d'Islande s'élèvent, de distance en distance, des îles couvertes de gazon , et tout autour on aperçoit une enceinte de montagnes dont le sommet se perd dans les nuages. Celles qui sont le plus près de terre ont une couleur bleue limpide que je ne sais comment définir. Ni les montagnes de la Suisse que j'ai parcourues avec les premières impressions de la jeunesse, ni les Alpes que j'ai longtemps contemplées, ni les Pyrénées dont j'ai gravi les cimes les plus élevées, n'ont cette teinte si claire , ces tons lumineux que le peintre admire sans pouvoir les exprimer. Plus loin l'aspect des montagnes change ; à leur base , elles se confondent avec l'eau de la mer; à leur sommet, elles se revêtent d'une couleur de pourpre et d'opale, elles ont un manteau de neige qui éblouit , et des pointes de glaces qui ressemblent à une couronne de diamants; et quand le ciel est clair , quand , à l'extrémité du golfe , le Snœfels se lève sous le disque du soleil avec sa tète éternellement chargée de frimas, il apparaît au-dessus des vagues comme un nuage d'or. En ce moment toute celte partie de l'Islande a l'aspect d'une contrée méridionale. La Médi-
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tenaiiée n'est pas plus limpide que celle mer du Nord, le ciel du midi n'est pas plus beau. Tandis que partout ailleurs Tobscurité enveloppe la terre, !e jour le plus pur sourit à la cbaumière de rislandais. Alors les enfants du pêclieur montent sur leur toit de gazon, et passent là de longues beures comme sur une terrasse italienne. J'ai rencontré ainsi un soir deux enfants, un frère et une sœur, assis au baut de la cabane de leur père; la jeune fille, avec ses blonds cbeveux flottant sur les épaules , s'appuyait sur son frère; un mouton jouait autour d'eux, et devant la porte delà cabane, la grand'mère tournait une quenouille chargée de laine. On eût dit une idylle de Tiiéocrite, un poème d'André Cbénier, transportés dans ces froides régions du Nord, et l'imagination du i)eintre n'eût pu inventer un groupe plus gracieux, au milieu d'un paysage plus imposant.
A quelque dislance de la ville , on peut rêver le désert, la solitude la plus absolue. Toutes les maisons disparaissent entre les collines qui les abritent, et l'on n'aperçoit que la mer, les montagnes et le ciel. Là règne le silence des lieux inhabités. 1 as une voix humaine ne se fait entendre , pas un chant d'oiseau ne s'élève dans l'air, pas une feuille ne soupire. Tout est calme, repos, sommeil; et si après avoir contemplé ce tableau oriental , on reporte ses regards sur cette terre si nue, sur ces landes rocailleuses qu'on a à ses pieds, on dirait (jue la nature a jeté là
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par grandes niasses tous les éléments d'une création splendide , et ne s'est pas donné la peine d'achever son œuvre.
iNe pourrait-on pas attribuer à ces magnifiques scènes de la nature, à ces contrastes si vivement tranchés, Tamour que les Islandais portent à leur pays? Quand ils ont été attristés pendant six mois par l'aspect d'une nuit continuelle, un jour continuel vient aussi pendant si\ mois les récréer. Quand ils ont regardé avec ennui leur terre couverte de lave et de rochers, ils peuvent saluer avec enthousiasme la belle mer, les majestueuses montagnes qui se découvrent à leurs yeux. Quand la tempête a ébranlé leur cabane et battu pendant plusieurs heures leur fragile chaloupe, n'est-ce pas pour eux une grande joie que de voir les vagues se calmer et les nuages s'entr'ouvrir pour faire place à l'azur du ciel? Une pêche heureuse * une saison féconde leur fait oublier de longues journées de fatigue et de souffrance. Un rayon de soleil est pour eux une aurore de bonheur: c'est un signe bienfaisant de la nature; c'est le sourire d'une mère avare qui lésa traités avec rigueur et qui semble s'attendrir.
l*eut-élre aussi n'aimcnt-ils tant leur [)ays (jue par les peines ([l'ils y trouvent, par les efforts aux(piels ils sont condamnés. Les voyageurs ont observé que les habitants d'une contrée ingrate restent lixés sur leur sol , taudis que ceux des plaines les plus riantes
s'éloignent souvent sans regret. Est-ce une loi de la Providence ? est-ce un instinct de la nature ? est-ce l'effet de ce sentiment de vanité humaine qui fait que nous nous attachons davantage aux choses qui nous ont le plus coûté ? Quoi qu'il en soit, nous voyons chaque année des populations entières quitter les belles campagnes du Wurtemberg, de l'Alsace, pour s'en aller au loin chercher une habitation étrangère, une terre inconnue , et l'Islandais reste sur la colline de lave où il est né , dans le pauvre enclos de gazon qui lui donne à peine de quoi nourrir ses brebis et son cheval. On a souvent essayé d'arracher les Islandais à leur pays, et presque toujours ces tentatives ont amené d'etfrayanls exemples de nostalgie. J'en citerai un entre autres. Un Islandais avait été transporté en Angleterre; il y était depuis plusieurs années , et peu à peu l'impression de douleur qu'il avait éprouvée en s'éloignant de sa patrie s'était effacée. On ne l'entendit plus regretter ni sa ferme , ni ses montagnes; il parlait une autre langue , et vivait d'une autre vie. Un jour, tandis qu'il était dans un état de calme si complet en apparence , quelqu'un vint à prononcer devant lui un mot islandais, et soudain, à ce mot jeté au hasard , voilà toute une chaîne de souvenirs qui se réveille dans son esprit; il pleure, il tombe malade, et ses amis sont obligés de le ramener.
Les Islandais sont d'une taille moyenne. J'ai vainement cherché dans leur physionomie le caractère
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spécial que je croyais y trouver. Ils ressemblent, par leur teint clair et leurs cheveux blonds , aux Allemands et aux Danois. Ils avaient autrefois un costume national. Ils l'ont modifié peu à peu et maintenant leur jaquette de vadmal , leur long gilet de drap paraissent taillés sur le même modèle que la veste et le gilet des paysans d'Alsace.
Les femmes sont généralement gracieuses et jolies. Elles ont de beaux cheveux blonds, soyeux, qu'elles laissent flotter sur leurs épaules , et des yeux bleus qui donnent une grande expression de douceur à leur physionomie. Elles ont, pour la plupart, conservé l'ancien vêtement du pays; ce vêtement est élégant , et quelquefois riche. Il se compose , pour les jours ordinaires , d'un corset en drap noir à manches plates, plissé par derrière, élroitemeut serré à la taille , et d'une longue robe de même étofle. Elles portent, autour du cou, une cravate en soie, et sur la tête un petit bonnet noir orné d'une longue frange verte qu'elles n'étalent pas sans une certaine coquetterie. Les jours de fête le corset noir est enrichi de galons en argent par devant et par derrière; le bas de la robe est couvert de bandes de velours. Au bout des manches pendent des boutons d'argent artistement travaillés; la ceinture est formée d'un cercle d'argent chargé d'ornements , de feuilles de chêne et de plusieurs plaques tailléesencœur et en losange sur lesquelles les jeunes filles font graver leurs initiales
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el celles de leur fiancé. Ce jour-là , elles cachent soigneusement leurs cheveux et s'enveloppent la tête d'un mouchoir en soie au haut duquel s'élève un morceau de toile empesé qui se recourbe comme le cimier d'un casque de dragon. C'est probablement de cette vieille coifl'ure Scandinave que provient celle des femmes normandes. Il a fallu bien des jours de pèche et bien des livres de poisson pour payer toutes ces broderies de velours et ces ceintures d'argent; mais elles se transmettent d'une génération à l'autre , et le dimanche, quand les filles de pêcheurs s'en vont à l'église portant ainsi l'héritage de deux siècles, on les prendrait pour de grandes dames.
liB «EVf^^ER ET I.*UE€LA.
Eli arrivant à Roykiavik, noire intenlion était de n'y passer d'abord que quelques jours. Nous voulions profiter des vraies semaines d'été pour A\irc notre excursion dans les districts les plus éloijjnés de l'Islande. Mais un voyage ici ne s'organise pas si facilement, il n'y a pas de bureau de diligence où l'on puisse aller retenir sa place pour partir le lendemain, pas de grandes mutes où l'on conduise loul à son aise voilure et ba-
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gage, pas de village où Ton espère s arrêter de temps à autre. II faut, avant de partir, tout prévoir et tout disposer, comme si on s'aventurait à travers une contrée entièrement déserte. II faut emporter sa lente et ses provisions ; car , passé Reykiavik et quelques pêcheries danoises, situées sur la côte, on ne trouve plus que de loin en loin le pauvre bœr, étroit et sale, et dénué de ressources. Au commencement de juin , il est toujours assez difficile de se procurer ici de bous chevaux. Pendant l'hiver on ne leur donne qu'une chétive ration; ils dépérissent jusqu'à ce qu'au printemps on les reconduise dans les pâturages, et il faut qu'ils y restent quelques semaines pour reprendre leurs forces. Cette année la disette de fourrage avait forcé les paysans à en tuer plusieurs , et ceux que l'on nous présenta étaient d'une maigreur à faire pitié. Enfin, après nous être adressés à plusieurs marchands, nous finîmes par réunir le nombre de chevaux de selle et de bagage qui nous étaient nécessaires, et le 20 juin nous étions en route pour le Geyser.
Je ne fatiguerai pas votre attention par le détail journalier de notre voyage; mais je voudrais pouvoir vous peindre , comme je l'ai vue, cette nature étrange et souvent grandiose. Certes, pour celui qui est habitué aux divers aspects d'une terre plus civilisée, pour celui qui veut voir des villes, des monuments, de grandes masses de peuples réunis sur un même point, cette contrée serait triste à parcourir; mais une fois
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qu'on a fait abstraction des choses qui , ailleurs, nous sembleraient d'une nécessité absolue, une fois qu'on est décidé à prendre l'Islande telle qu'elle est, à la chercher là où elle existe réellement, à l'étudier dans ses misères et ses beautés, elle présente à chaque pas une source féconde d'observations. Ainsi, lorsque, dans le cours du voyage, nous avions fait les haltes nécessaires pour le peintre et le géologue, c'était pour nous un singulier plaisir de nous en aller chevauchant à travers ces landes sauvages, de noter l'un après l'autre tous les changements d'aspect qui s'offraient à nos yeux, et tous les accidents de la journée. Tantôt nous nous trouvions jetés au milieu d'une plaine marécageuse où Ton ne découvrait pas une trace de chemin, sur un sol fangeux et vacillant , où quelquefois nos chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Tantôt nous marchions sur des couches de lave, ou sur un sol couvert de cendre que le vent chassait par tourbillons. Dans quelquesuns de ces champs de lave , les vieillards du pays se souvenaient encore d'avoir vu des pâturages verts et des habitations ; mais une nuit le volcan avait éclaté, et le lendemain tout élait enfoui sous des blocs de pierre et des monceaux de cendre. Autour de ce liew (le dévastation, on apercevait de longues lignes de montagnes stériles, sillonnées par des bandes de neige qui descendaient sur leurs flancs rocailleux. Nous marchions ainsi pendant plusieurs heures saiiS découvrir tm seul vestige de culture, sans rencontrer un être
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vivant, un arbuste, un brin d'herbe. Mais quelquefois^ au milieu de celle enceinte de rochers volcaniques, nous élions tout à coup arrêtés par l'aspect d'un lac bleu enfermé dans cette terre aride, comme une coupe d'argent pour l'oiseau des montagnes qui vient y rafraîchir son aile, pour le voyageur qui y trouve une eau pure et limpide. Quelquefois aussi nous apercevions , à une assez longue distance, l'enclos vert et les murs de gazon du bœr. Nous nous dirigions à la hâte de ce côté; notre guide frappait, avec le manche de son fouet , trois coups à la porte , et le paysan venait nous recevoir , et la jeune fdle islandaise, timide et curieuse, s'avançait, avec ses cheveux blonds sur l'é^ paule , pour nous offrir une jatte de lait. C'était un de nos délassements de voyage d'entrer dans le bœr, si pauvre qu'il fût, et de causer avec le paysan, assis sur une tête de cheval dans sa cuisine enfumée. L'intérieur de ces habitations est d'ailleurs curieux à observer. Comme elles sont toutes éloignées l'une de l'autre, et, pendant plusieurs mois de l'année, privées de communications, il faut que le propriétaire fasse en sorte d'avoir dans son étroit domaine ce dont il se sert habituellement. Ainsi sa demeure est divisée en cinq ou six compartiments rangés sur la même ligne. Dans l'un est la cuisine et la chambre où il couche avec ses domestiques, dans un autre la laiterie, dans un troisième h forge, les instruments de menuiserie. C'est lui qui ferre ses chevaux, qui fabrif|iie ses meubles. On a re-
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marqué que les Islandais ont une aptitude particulière pour tous les ouvrages d'industrie. Cette aptitude a dû se développer par la nécessité où ils sont de pourvoir sans cesse eux-mêmes aux choses dont ils ont le plus pressant besoin. Avec la corne fondue, ils fabriquent des boucles pour leurs brides et des cuillers. Avec la laine ils tissent leurs draps, ils tressent leurs cordes. Dans la même chambre, une femme carde, foule et teint la laine destinée à faire une pièce de drap. Ils fabriquent avec des os de baleine, des aiguilles, des boutons, des manches d'instruments. Un morceau de lave leur sert de marteau , et un bloc de pierre, d'enclume. Dans les premiers mois d'hiver, avant le temps de la pèche, la plupart des paysans passent leurs longues veillées à ces travaux mécaniques. Il en est qui, à force de patience , parviennent à faire des sculptures en bois et des œuvres d'orfèvrerie remarquables. iNous avons vu un meuble islandais sculpté par un paysan avec un rare talent. L'œuvre finie , l'artiste avait écrit son nom au bas ; mais le bœr où il vivait l'a seul connu : combien d'hommes doués de grandes facultés restent ici sans développer leur génie , et meurent sous un de ces toits de gazon sans être connus !
Dans quelques parties de l'Islande , on découvre d'heure en heure des habitations de paysans rangées au bas d'une colline; dans d'autres , nous passions des jours entiers sans en apercevoir une seule. Tout, autour de nous, avait l'aspect du désert; tout était
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morne, sombre, cl Ton n'entendait que le cri aigu du pluvier , ou parfois le bruit d'une troupe de cygnes qui s'envolaient à notre approche. Avec le souvenir du paganisme Scandinave , nous eussions pu les prendre pour des Walkyries qui s'en allaient présider à quelque grande bataille (1). Dans ces plaines abandonnées , on éprouve un vrai sentiment de joie , quand , par hasard, on vient à rencontrer une autre caravane. Alors les paysans islandais descendent de cheval et vont s'embrasser , puis ils s'asseoient sur une pierre et se racontent les nouvelles du pays. Celui qui vient de l'intérieur sait si la pêche est bonne , si les chevaux ne sont pas malades. Celui qui vient de Reykiavik est un personnage important. Il sait le prix courant des marchandises, et quel est le marchand danois le plus accommodant. Il sait ce qu'on pense de la paix et de la guerre, ce que fait Tévêque et ce que dit le gouverneur. Il répète de point en point tout ce qu'il a appris, et voilà le journal en plein air, la gazette officielle de l'Islande.
Ce qui varie à chaque instant le paysage dans une contrée où il n'y a ni forêts, ni champs de blé, ni
(1) Les Scandinaves croyaient que les Walkyries se changeaient parfois en cygnes. Les trois femmes que Yeland et ses frères trouvèrent un jour dans une rivière étaient des Walkyries. Elles avaient déposé à terre leur vêtement ; et pour les empêcher de fuir, les trois frères s'emparèrent de ce vêtement.
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prairies, ce sont les montagnes qui tantôt étendent leur longue chaîne jusqu'au bord de la mer , tantôt s'élèvent par grandes masses comme des forteresses, ou s'élancent dans les nues comme des flèches de cathédrale. Leur couleur change sans cesse, selon le ciel qui les couvre , et l'heure à laquelle on les observe. Le matin on les voit surgir comme des vagues bleues au-dessus de l'horizon ; le soir, le soleil les inonde de ses rayons, et les fait resplendir comme des dômes dorés. Souvent , après une longue journée de marche, soit par un effet de mirage ou de réfraction , soit par l'effet de notre imagination , nous voyions ces montagnes se dessiner devant nous comme les remparts qui entourent une ville de guerre , et oubliant qu'il n'y a dans ce pays ni ville ni remparts, nous avancions avec un indicible mélange de joie et d'inquiétude. Déjà nous distinguions la pointe des clochers, le faîte des maisons ; ils nous semblait entendre la rumeur de la foule , quand tout à coup notre cheval allait se heurter contre une pierre, et nous n'apercevions plus devant nous qu'une masse de lave. Ces effets de réfraction apparaissent fréqucnmieut dans le Nord. Scoresby , dans son Yoijarjc an Groenland, en cite des exemples étonnants. x\u milieu des glaces flottantes qui entouraient son navire , souvent il a vu se dresser devant lui des maisons et des remparts , des tours bâties en forme de minarets et do longues lignes d'édifices pareilles à des villes orien-
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taies. Un jour il reconnut dans la réfraction des nuages le vaisseau de son père, dont il était éloigné de plus de trente milles. II nota Theure à laquelle il avait fait cette observation, et, quelques jours après, son père lui-même la confirma. 11 y avait, il y a quelques années , à Tîle de France , un homme qui annonçait plusieurs jours d'avance , par la disposition des nuages, l'arrivée des navires.
Du sommet de ces montagnes nous redescendions dans les champs de sable volcanique , le long des grandes rivières que nos chevaux traversaient à la nage, ou sur la grève, auprès des baies ou viennent aborder le bateau pêcheur et le navire marchand , et chacun de ces changements de site nous offrait un nouveau tableau et de nouvelles impressions. Un matin , nous côtoyions ainsi le bord de la mer. Les vagues se déroulaient sur la grève comme des nappes d'argent , et venaient baigner les pieds de nos chevaux. Un peu plus loin elles s'élançaient avec impétuosité contre une ligne de brisants, et faisaient jaillir dans l'air des gerbes d'eau perlée, des flots d'écume étincelants. Toute la plage était déserte, mais l'hirondelle, dans son vol gracieux , rasait du bout de l'aile les vagues du rivage , et l'on voyait briller au-dessus de l'eau les yeux chatoyants du phoque , cette mermaid du moyen âge. A quelque distance de là s'élevait la chapelle en bois construite sur la dune. C'était un dimanche. Les pêcheurs, réunis autour du prêtre,
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avaient entonné leur chant religieux, et ce chant arrivait à notre oreille comme le son d'une voix plaintive et solennelle , et c'était une admirable chose que le calme de cette frêle église au bord de la mer agitée, l'aspect de cette croix au milieu de la solitude , et riiarmonie de ces voix religieuses passant à travers le bruit des vagues et les sifflements du vent.
Tout ce qu'il y a de grave et de poétique dans ces diverses contrées de l'Islande, s'accroît encore si Ton y passe avec les divers souvenirs historiques qui s'y rattachent ; car chacune de ces baies , de ces vallées , de ces montagnes , a sa place marquée dans les anciennes sagas, ou dans les annales modernes. Souvent cette histoire est triste ; c'est le récit d'une éruption de volcan , le tableau d'une famine , d'une épidémie et de tous ces fléaux qui ont traversé l'Islande à chaque siècle; mais en remontant plus haut, elle se rêvet d'un caractère héroïque qui lui donne un singulier prestige. C'est le lemps des Jarls et des Scaldes, le temps des mythes religieux et des combats à main armée. Ici Ingolfr, le premier colon de l'Islande , retrouve les pénates qu'il avait jetés à la mer pour lui indiquer le lieu où il devait aborder , là vivaient les Strules; ailleurs est la montagne célèbre dans la saga de Niai. Dans cet humble bœr qu'on trouve auprès du Geyser, xVrai Frode, le premier historien de l'Islande, écrivait son Lmidnama Bok et ses Svlicdœ. Dans cet autre , non loin de Brcida-
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bolsladr , Sœmund chantait TEdda. 11 a y a plus ici, il est vrai , de monuments primitifs; les uns ont disparu avec le temps, les autres ont été transportés à C openhague. Mais l'histoire est là qui indique à chaque pas Tendroit qu'il faut voir et le nom qu'il faut y chercher.
Le lieu le plus célèbre de l'Islande, c'est Thingvalla (1). C'est là que, dans les premiers temps de la république, les principaux habitants du pays avaient organisé un gouvernement central ; c'est là que chaque année se tenaient ces assemblées générales , ces althing, espèces de champ-de-mars, où l'on venait délibérer sur les affaires publiques et promulguer les nouvelles lois. Là, en l'an 1000, le christianisme fut adopté à la majorité des voix. Là venaient les grands juges, et les deux évêques, et les chefs des différents districts. On réglait les impôts, on lisait à haute voix les principaux contrats de vente et de mariage, car c'était à la fois une assemblée politique et une assemblée de famille. Quand le lœgmadr avait parlé pour tout le pays, le sysselmadr parlait pour son canton. Les prêtres tenaient leur synode, le tribunal supérieur jugeait les procès criminels. Non loin du tertre de gazon où il venait siéger , est le rocher où l'on
(1) J'emploie ici le mot mis en usa{je par les étrangers. Le ▼ rai mol islandais est Tliing-vollr, au pluriel Thin{jvallr(6Viar/2/; y du Thiny ). Les Islandais écrivent Thiug avec le caractère ruuiquc et an(jlo-saxon dont les Anglais ont fait leur th.
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décapitait les hommes, le lac où Ton jetait dans un sac les femmes condamnées à mort, et le bûcher où Ton brûlait les sorciers. Les assemblées de Thingvalla commençaient ordinairement au mois de juillet et duraient quelques semaines. Les deux chefs de l'althing occupaient une petite maison en pierre dont on voit encore les vestiges, et les autres campaient sous des tentes. Pendant le temps de la république; le président de rassemblée était le lœgmadr élu par le peuple. Plus tard, quand Tlslande fut réunie au Danemark, le gouverneur s'empara successivement des différentes attributions du lœgmadr, et il ne lui resta plus que son caractère d'homme de loi et son droit de juridiction. Les commices de Talthing ont duré huit siècles. Ils ont passé tour à tour par le paganisme Scandinave et le christianisme , par la ferveur catholique des premiers temps et la réformation , par la république et la monarchie. Une ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800; le tribunal supérieur, le gouverneur, Tévéque, sont aujourd'hui à Reykiavick.
C'est dans le fond d'une coulée délave, entre les masses gigantesques de rochers, que se tenaient les séances de l'althing. A voir ce vallon étroit, isolé au milieu des montagnes , resserré par ces lourdes murailles de pierre, on dirait que la nature avait disposé ce lieu exprès pour les orageuses assemblées d'un peuple de pirates et de guerriers. Lorsqu'on arrive à
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Thingvalla , par la route de Laxelv , on descend dans ce vallon comme dans un abîme , par une pente tortueuse, par un sentier rompu qui ressemble h un lit de torrent. A droite, les rochers s*inclinent vers le lac, comme s'ils suivaient encore la pente que leur imprimait le volcan enflammé; à gaucbe, ils s'élèvent comme de bauts remparts, et se dessinent à rborizon sous les formes les plus étranges. D'un côté, le vallon est fermé par ce cbemin où l'on n'avance qu'avec peine , de l'autre par une cascade. Tout autour on n'aperçoit que des montagnes rouges, une plaine semée de quelques arbustes cbétifs, un grand lac , et au bord du lac la pauvre égbse de Thingvalla. Le soir , quand ce paysage est éclairé par les doux reflets d'une lumière argentée, quand tout est calme, et quand on n'entend que la chute de Teau , et le léger frôlement de quelques touffes de mousses chassées par le vent, c'est l'un des lieux les plus romantiques qu'il soit possible de voir; et si, au milieu de cette solitude profonde , on se représente les grandes réunions d'autrefois, les tentes blanches dressées dans le vallon, les juges assis sur les blocs de lave, les chefs de chaque cohorte marchant sous leur bannière, et le peuple dispersé à travers les rochers, je ne sache pas de tableau plus digne d'occuper le pinceau du peintre et la plume de l'historien et du romancier.
Tandis que nous étions campés sous notre lente
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au milieu du vallon, nous vîmes venir à nous un homme dont rextérieur et les vêtements portaient Tempreinte de la misère , qui nous demanda dans un langage barbare, mêlé de latin, de danois et d'islandais, si nous voulions acheter du lait et du poisson^ C'était le prêtre de Thingvalla. Le sort des prêtres dans ce pays est triste, plus triste encore que celui des prêtres d'Irlande, sur lesquels on s'est si souvent apitoyé. Ils ne reçoivent rien du gouvernement. Ils ont pour tous bien la jouissance de la ferme qui appartient à l'église, et le quart des dîmes payées par par leur paroisse. Si la veuve de leur prédécesseur vit encore, ils sont obliges de lui abandonner une part du produit de la ferme. Si la vieillesse ou les infirmités les empêchent de faire leur service, on leur donne un chapelain avec lequel ils partagent encore leur mince revenu. Ils ont une certaine taxe pour les diverses cérémonies du culte , mais cette taxe est très-légère, et les paysans la payent avec du beurre et du poisson. Il y a certaines églises où le produit de la dîme, du casuel et de la ferme ne rapporte pas plus de 20 à 50 thalers ( 60 ou 90 francs ) ; celle de Thingvalla est de ce nombre. Les prêtres ne peuvent plus?exiger de corvées de leurs paroissiens. La seule prérogative dont ils jouissent encore , c'est de pouvoir placer à la fin de l'automne, dans chaque bœr, un mouton que le paysan s'engage à nourrir pendant l'hiver , et à leur rendre au printemps. Ne pouvant
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vivre avec ce peu de ressources , leprêlre est obligé de travailler comme le plus pauvre habitant de son district ; il cultive sa ferme , il ferre ses chevaux , il va à la pêche , il est, pendant six jours de la semaine^ pêcheur et paysan. Le septième il revêt le surplis et prêche ses paroissiens. Le malheur est qu'avec cette vie de labeur , le prêtre finit par s'assimiler aux bateliers avec lesquels il passe une partie de son temps. En travaillant comme eux, il prend l'habitude de boire de l'eau-de-vie comme eux. Il oublie lui-même sa dignité de prêtre, et le dimanche, s'il prêche la patience et la sobriété , Dieu sait comment il doit être écouté.
La demeure du prêtre de Thingvalla était plus sale, plus misérable que toutes les demeures de paysans que nous avions visitées jusque-là. Dans une chambre obscure, humide , sur le sol nu, nous trouvâmes deux lits qui ressemblaient à des grabats. C'étaient le sien, celui de sa femme et de ses enfants. A côté , il y avait ses provisions, qui se composaient de quelques pains de suif, d'un peu de seigle et de lait. Une vieille femme cardait de la laine dans une autre chambre , et un lépreux broyait le seigle sous une pierre. La lèprç est une maladie fréquente dans ce pays , mais les Islandais ne redoutent pas l'approche de ceux qui en sont affectés. Ils la regardent comme une maladie héréditaire, mais non contagieuse. Si le malheureux lépreux de la vallée d'Aoste était venait venu dans ce
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pays , il aurait pu y trouver des amis et une sœur.
Nous couchâmes le soir dans Tcglise. C'est le refuge habituel des voyageurs, qui, dans les mauvais temps, ne pourraient reposer sous une lente. L'église n'est du reste que comme un appendice de la ferme du prêtre. C'est là qu'il vient écrire , c'est là que sa femme étend la laine; et le tribut que les étrangers lui payent pour y passer une nuit ou deux, il le garde pour lui.
Le lendemain nous étions en route pour le Geyser, et nous nous arrêtions avec surprise auprès du cratère de ïrenton, dont le sommet, chargé de scories de lave, est comme une cheminée ouverte prête à lancer encore la flamme et la cendre. De là , on ne marche qu'à travers un sol dévasté , jusqu'aux sources chaudes de Laugarvatn.Nous voyageâmes tout le jour et toute la nuit. Le matin, au lever du soleil, nous passions sur une mauvaise planche la large cascade de Bruara, et deux heures après nous étions au milieu des vapeurs du Geyser, La température avait changé complètement. Le thermomètre était descendu de 12 degrés à o, et un vent violent soufllait dans la plaine.
Les sources bouillantes du Geyser sont situées sur une colline, au-dessus d'une plaine marécageuse, formée par une ceinture de montagnes noiresqui donnent à toute cette contrée un caractère de deuil et de tristesse. Au milieu le mont Hécla lève sa tête blanche ,
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Cl à l'extrémité apparaît le Blaalial , plus chargé de neige encore que l'IIécla. Le grand bassin du Geyser est entouré d'une croûte épaisse de silice, taillée par parcelles comme une écaille de tortue. Il a 16 mètres de largeur et 23 de profondeur. Près de là est le Strockr (1) qui partage avec le grand bassin Tadmiralion des voyageurs. Mais à chaque pas sur la colline, on rencontre une quantité d'autres sources, celles-ci larges et profondes, ouvrant leur bassin de sihce rose , et leurs cavités bleues comme l'azur du ciel ; celles-là commençant à peine à sortir de terre, et fumant à travers le gazon qui les recouvre à demi. De chaque côté , l'eau de ces sources se répand sur le sol qu'elle pétrifie, et la vapeur qui s'échappe de la chaudière ardente s'en va comme des nuages de fumée à travers la pleine. Aussi je comprends maintenant la naïve pensée de ce vieil auteur du Koncjs-Skugg-Sio (2) , qui , ne sachant comment expliquer cette chaleur souterraine, écrivait, dans sa candide ignorance, que toutes ces sources étaient autant de fournaises où le démon faisait bouillir les damnés.
Le Geyser ne jaillit pas régulièrement. Il est soumis à l'influence de la pluie, du vent, des saisons.
(1) Geyser vient de Gcys (fureur). Strockr en islandais si- {}iiifie pyramide.
(2) Livre islandais curieux , écrit au douzième siècle , tra< duit en lalin sous le litre do Spéculum régale , imprimé à Sorœen 1768 , in-4o.
LETTRES SUR l'iSLA?ïD£. 89
Nous avions élabli notre lente entre les sources mêmes, afin de voir Féruption de plus près, et nous l'attendions avec impatience dès le moment de notre arrivée. Le jour , nous craignions de nous écarter , la nuit nous veillions chacun à notre tour, afin de donner le signal à nos compagnons de voyage. Plusieurs fois nous fûmes réveillés par les cris de celui qui montait la garde. Le bassin du Geyser commençait à s'agiter. On entendait un bruit souterrain pareil à celui du canon , et le sol tremblait comme s'il eût été frappé par des coups de bélier. Nous courions en toute hâte au bord de la colline; mais le Geyser, comme pour se jouer de nous, montait jusqu'au-dessus de sa coupe de silice , et débordait lentement comme un vase d'eau qu'on épanche. Enfin , après deux jours d'attente, nous finies jaillir le Strockr, en y faisant rouler une quantité de pierres et en y tirant des coups de fusil. L'eau mugit tout à coup comme si elle eût ressenti dans ces cavités profondes l'injure que nous lui faisions, puis elle s élança par bonds impétueux, rejetant au dehors tout ce que nous avions amassé dans son bassin, et couvrant le vallon d'une nappe d'écume et d'un nuage de fumée. Ses (lots montaient à plus de quatre-vingts pieds au dessus du puits, ils étaient chargés de pierres et de limon; une vapeur épaisse les dérobait à nos regards, mais, en s'élevant plus haut, ils se diapraient aux rayons du soleil, cl ] elombaienl par longues fusées connue une poussière
d'or et d'argent. L'éruption dura environ vingt minutes , et deux heures après, le Geyser frappa la terre à coups redoublés, et jaillit à gra«ds flots, comme Teau du torrent, comme l'écume de la mer, quand le vent la fouette, quand la lumière l'imprègne de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
Nous assistions alors à l'un des phénomènes naturels les plus curieux qui existent; mais ce qui a rendu notre séjour au Geyser plus intéressant encore, ce sont les observations de géologie et de météorologie faites par deux de nos compagnons de voyage. M. Robert a recueilli autour de ces sources brûlantes des échantillons curieux de lave et de silice , et M. Lottin s'est assuré par une épreuve réitérée que la température des sources bouillantes du Geyser s'élevait à plus de cent degrés.
Une fois notre travail achevé, nous reployâmes notre tente, et nous partîmes pour Skalholt en saluant gaiement le Geyser, comme des moissonneurs saluent le champ où ils ont récolté.
^ Quand on parle de l'Islande, l'un des premiers noms sur lesquels se reporte d'abord la pensée , c'est celui de Skalholt. C'est la vieille capitale de cette fière aristocratie des Jarl, qui auraient voulu faire de chacun de leur village une capitale. C'est la véritable Athènes de ces landes du Nord , qui , dans les premiers siècles du moyen âge , portèrent sur leur couche de pierre plus de fleurs de poésie que les contrées méridionales.
LETTRES SIR L'lSLA?iDE. 91
Le premier siège épiscopal de Tlslande fut établi à Skalholt, ainsi que la première école. Là fut aussi , pendant une vingtaine d'années, l'imprimerie (l).Là ont vécu des hommes justement célèbres, des orateurs, des philosophes, des historiens; cet Isleifr qui commença, en Tan 1057, ses fonctions de premier prélat de l'Islande , par assembler autour de lui une troupe d'enfants , à qui il enseignait les belles-lettres; ce Gissur, qui, au commencement du xii^ siècle, avait visité les grands états de l'Europe, et parlait la langue de tous les pays où il avait voyagé, si bien qu'à son retour on lui donna le surnom de Flos Peregrinationis; Thorlakr, l'érudit, et Finnsen , le savant auteur de \ Histoire ecdésiasLiqiie. Deux fois l'église métropolitaine de Skalholt fut brûlée , et deux fois rebâtie à grands frais sur un plan plus large. L'évêque donnait alors des fêtes auxquelles il invitait huit cents personnes, et chacune d'elles, en s'en allant, recevait quelque présent. Plus tard , lorsque Técole de Hoolum fut fondée, celle de Skalholt conserva encore sa prérogative. En l'an HOO , on enseignait dans celle école
(1) De 1684 à 1704. Elle était venue de Hoolimi , clic y retourna. Entre autres l>ons livres imprimés à Skalholt <lans ce court espace do temps , il faut compter le Landnama Bok ^ la saga du roi Ola/\ les Harmonies évangcUqucs^ la Grammaire latine , le livre de l'Althing. Nous avons raj)portc en France quelques-uns de ces livres , qui sont à présent , en I;>landc même , de vraies raretés.
le latin, la graimnaire, la poésie, la musique. C'est plusqu'on n'eiisavait alors dans d'autres grandes villes du reste de TEurope. Au xu" siècle , dans une de ces écoles, Tévcque qui la dirigeait surprit un des élèves lisant Y Ar Ici' aimer, d'Ovide ; et comme l'histoire rapporte qu'à la vue de ce livre Tévêque entra dans une sainte colère, on peut supposer que puisque le digne prélat en connaissait si bien les dangers , lui-même autrefois l'avait lu.
En 1552, le roi de Danemarck établit un nouveau règlement pour ces deux écoles. Il donna auxévêques la jouissance de quelques biens que la réformalion avait enlevés au clergé , et leur imposa l'obligation de pourvoir à l'entretien des élèves. Mais trop souvent les évêques, au lieu de remplir noblement leur devoir , s'abandonnèrent à un indigne sentiment de cupidité. Ils prenaient pour eux le revenu des biens qui leur étaient confiés, et dépensaient pour les élèves le moins possible. Plusieurs fois le roi leur écrit pour les rappeler à leur devoir. Finnsen rapporte , dans son Histoire ecclésiastique , une lettre qui montre dans quels minces détails il fallait entrer , et quelles précautions on était obligé de prendre pour garantir les pauvres élèves stipendiaires de l'avarice des prélats. Permettez-moi de vous citer quelques passages de cette lettre vraiment caractéristique, et pour le temps où elle fut écrite, et pour le pays auquel elle s'adresse.
LETTRES SIR l'iSLANIXE. 95
« L'évéque, > dit le chancelier, qui parle au nom du roi, € entretiendra, pour laniour de Dieu, une
> bonne école et vingt-quatre écoliers: il aura un i professeur et un maître; il donnera au premier GO I thalers par an (180 francs), en beurre, poisson, i> vadmal, ou argent, comme il voudra. Il lui donnera
> de plus quatre moutons vieux (4 garnie faar; le
> chancelier avait sans doute peur que Tévéque ne
> donnât des agneaux), trois mesures de farine, une
> de sel, une de beurre, deux cents poissons et du lait.
> Il donnera au maître 20 thalers par an.
> Il sera obligé de donner aux élèves une bonne
> boisson et de bons aliments ; aux plus grands, à
> chaque repas, le quart d'un gros poisson, ou la I moitié d'un poisson ordinaire; aux plus petits, le
> quart d'un bon poisson et du beurre.
> Les repas devront être préparés à une heure » précise, de manière que les élèves ne négligent pas I leurs leçons.
> Si Dieu voulait que quelques-uns d'entre eux ) devinssent malades, l'évéque devra les garder, » pour en prendre soin , et leur faire servir du pois- » son frais , du lait et de la soupe.
> Chaque année, à la Saint-Michel, il fournira aux
> élèves des vêtements: aux grands, dix aunes de
> vadmal; aux autres, sept aunes.
> Il leur donnera de la lumière pour étudier lo
> soir et pour se coucher.
94 LETTRES SUR l'ISLAIVOE.
> 11 ne pourra, sous aucun prétexte, les détourner
> de leurs leçons pour les employer à quelque tra-
> vail que ce soit , et sera obligé de les garder été et
> hiver, i
Malgré toutes ces précautions, les écoles ne furent pas mieux entretenues. Les maîtres et les élèves se plaignirent. Les évéques aussi se plaignirent de ne pouvoir satisfaire aux obligations qu'on leur imposait , et, en 1746, ils obtinrent une ordonnance qui, tout en leur conservant le même revenu (J), réduisait à huit mois de Tannée le temps des études. En 1797, la réunion des deux évéchés de Hoolum et de Skalholt en un seul entraîna celle des deux écoles. La nouvelle institution , basée sur de nouveaux règlements, fut d'abord établie à Reykiavik; de là elle a été transférée à Besesstad dans Tancienne maison du gouverneur , et elle y est restée.
Nous arrivions dans la capitale primitive de l'Islande avec tous les souvenirs de son histoire, rêvant à ses riches évêques, à ses réunions de savants; et lorsqu'audétour d'une colline le guide me dit: c Voilà Skalholt! » je ne pouvais croire que le malheureux
(1) Ce revenu montait à 2,500 thalers ( 7,500 fr. ) pour Skalholt , qui devait avoir vingt^quatre élèves , et 2,000 thalers pour Hoolum , qui n'en avait que seize. C'était à cette époque une somme considérable pour Tlslande. Les évêques recevaient en outre plusieurs élèves riches qui payaient le prix de leur pension.
LETTRES SUR L'lSLA?iDE. 95
groupe de maisons que j'apercevais devant moi fûl celte vieille cité dont je m'étais fait un autre tableau. C'était pourtant bien SkalhoU: un pauvre bœr de paysans, habité par trois familles, qui se partagent la même laiterie et la même cuisine; une église en bois, étroite et mal bâtie , voilà SkalhoU. Le cimetière seul atteste qu'il y avait là autrefois une métropole. Il est tracé dans des proportions plus grandes que l'église et le bœr. Les morts ont mieux gardé que les vivants la place où fut le siège épiscopal. Près du cimetière sont les ruines de l'ancienne école , et l'endroit où le paysan a bâti sa triste cabane est celui même où l'évêque avait autrefois sa demeure. L'église aussi a été reconstruite sur un plan plus vulgaire , et dans des dimensions beaucoup plus petites. Elle a cependant conservé quelques restes de sa fortune première , plusieurs beaux livres , plusieurs ornements d'autel précieux , des chasubles richement travaillées, et un calice en vermeil, qui, à en juger par ses ciselures, par ses médaillons peints sur émail, doit remonter aux premiers temps de la renaissance de l'art. Si je ne me trompe , c'est le calice dont il est parlé dans l'histoire ecclésiastique d'Islande, qui fut apporté à SkalhoU par l'évêque Klangr , en il 53. Ce qu'il y a ensuite de plus remarquable dans cette église, ce sont des inscriptions de tombeau. Une, entre autres, m'a frappé par son expression poétique : elle fut faite pour la fille de l'évêque Vidalin, qui , lui
96 LETTRES SUR l'ISLAWDE.
aussi, peut être mis au nombre des hommes clistingnés de Tlslande (1).
Je vais dans la tombe profonde , Heureuse épouse du Seigneur.
Mon nom n'était pas de ce monde , Il est dans un monde meilleur.
La mort apporte à mon enfance Le froid baiser qui fait souffrir.
Mais gaîment là-haut je m'élance , Je revis pour ne plus mourir.
Adieu donc , lumière infidèle, Pâle reflet d'un jour plus pur.
D'ici la lumière éternelle M'apparaît dans ce ciel d'azur.
Nous visitâmes tout Skalliolt et toutes ses ruines , et chaque fKiS que nous faisions sur ce sol poétique ajoutait à nos déceptions. Nos rêves du passé furent interrompus par un incident qui ne pouvait guère les égayer. Le cheval qui portail nos provisions avait pris une autre route que la nôtre. Nous demandâmes du pain au propriétaire du bœr; mais les Islandais ne mangent pas de pain. Pour le remplacer, la femme
(1) 11 a laissé plusieurs recueils de sermons , un recueil de discours et de poésies latines , et un livre de religion intitulé ; Postula evcuicjclica , qui se trouve dans toutes les maisons islandaises. 11 avait été d'abord professeur h l'école de Skalholt. n mourut en 1720.
du paysan nous fit, avec de la farine de seigle, une espèce de galette , comme on en prépare ici dans les occasions extraordinaires, une galette qui n'est ni pétrie ni cuite. Quand nous en eûmes mangé , nous fûmes tous malades ; mieux valait encore faire diète ; et nous partîmes tous de Skalholt plus affamés qu'en y entrant.
De là à THécla, nous avions une longue journée à faire, et deux larges rivières à traverser; mais, de distance en distance, nous vovions la tête blanche du cratère se dessiner comme un croissant entre les brunes sommités des autres montagnes , et alors nous redoublions le pas et nous marchions avec ardeur. Si le long de notre chemin nous avions été frappés de toutes les traces sinistres des éruptions de volcans, quand nous arrivâmes aux environs de THécla, il nous sembla que nous n'avions rien vu. C'est là qu'il fallait venir chercher l'aspect de la ruine et de la désolation. Partout le sol bouleversé , partout la terre enfouie sous ce déluge de feu ; des blocs de lave comme des murailles, des montagnes de cendre engendrées par le cratère, et vomissant à leur tour d'autres montagnes, voilà ce que nous contemplions avec un sentiment d'effi'oi et de stupéfaction. Celte fois, nous ne pouvions plus suivre en droite ligne noire chemin. Il fallait passer autour des masses de pierres, se glisser entre les rochers, éviter les crevasses. Nous courions des bordées sur celte terre de volcans, comme un
navire qui a le vent contraire, et qui marche vers le port en le perdant de vue. A chaque pas , un rempart de roc, une rivière formée parla neige des montagnes, ou un marais baigné sans cesse par la rivière. Nous regardions de temps à autre THécla , dont le soleil dorait alors la robe blanche , et qui , du haut de sa crête glacée , semblait se moquer de notre fatigue et de nos efforts. Enfin , après avoir fait de longs détours dans le même cercle à travers la cendre et la pierre calcinée, nous arrivâmes dans une jolie vallée, abritée entre des rochers, coupée par un ruisseau. Au fond , nous aperçûmes une ferme , un enclos de gazon. C'était bien un Eldorado au milieu d'une terre aride, une oasis dans le désert, si jamais il en fut. Nous établîmes là notre tente, après seize heures de marche. Nous étions au pied du cratère.
Le lendemain, nous partîmes avec un homme du pays pour faire cette ascension de THécla, qui, dès notre arrivée en Islande , avait été notre rêve le plus beau. Le temps était sombre , mais nous craignions qu'un autre jour il ne devînt plus sombre encore. Nous gravîmes à cheval les premières aspérités. A mesure que nous avancions, nous pouvions suivre, de distance en distance, tous les éléments d'une éruption : d'abord la pierre ponce , poreuse et légère, qui monte à la surface du cratère, comme l'écume à la surface de Tcau , et s'envole au loin comme la cendre chassée par le vent; puis la scorie broyée, tordue
LETTRES SLR L'I8LA?ÏDE. i>9
entre les masses de lave dont elle s'échappe, comme la crasse des lingots de fer; puis la lave plus ferme et plus compacte; puis le basalte serré, luisant, poli comme le marbre; puis enfin Tobsidien, noir comme le jais, brillant comme le verre, dégagé de tout alliage étranger , et sortant du cratère pur comme lacier. Après deux heures de marche, nous mîmes pied à terre , et alors vint la fatigue. Comme il avait fallu nous précautionner contre la neige et le froid , nous portions de grosses bottes et de lourds vêtements. Le chemin était escarpé , raboteux , montant en droite ligne; nous marchions en courbant le dos, et en nous appuyant sur nos genoux. Bientôt nous arrivâmes au pied d'une montagne hérissée de pointes de basalte et de blocs de pierres détachés du sol. Là, rien ne soutenait nos efforts; quand nous posions le pied sur un roc , il s'écroulait sous nous ; quand nous croyions marcher en avant nous redescendions avec les pierres qui suivaient Tébranlement que nous leur donnions et nous entraînaient dans leur chute. Pas un arbuste n'était là pour nous servir d'appui , pas une plante à laquelle nous puissions nous cramponner. Tout ce roc escarpé était comme une muraille nue et vacillante, qui semblait s'en aller en morceaux quand nous essayions de la gravir. A chaque instant, il fallait nous arrêter pour nous reposer et reprendre haleine. Quelque-uns de nos compagnons de voyage qui avaient été sur des montagnes beaucoup plus élevées ,
100 LETTRES SUR l/lSLAItDE.
nous disaient n'avoir jamais éprouvé une telle fatigue. Pour moi , je me couchais tout au long sur les rochers de basalte, et en étendant les jambes sur cette pierre froide, j'éprouvais une douleur comme si on me les eût brisées. Lorsque enfin nous fûmes arrivés au sonmiet de cette pointe aiguë , nous en vîmes s'élever une seconde devant nous ; et après celle-ci une troisième , car toute la montagne n'est qu'une longue suite de pics escarpés étages l'un sur l'autre et fuyant comme des gradins.
Pendant que nous accomplissions ainsi péniblement notre ascension , le ciel s'était assombri. Le vent sifflait, la pluie tomba à flots , et , un peu plus haut, cette pluie était de la neige. Alors une brume épaisse enveloppait la montagne; un rideau de nuage nous serrait dans ses sombres replis, et nousne distinguions plus rien autour de nous. Notre guide , las et découragé , refusait d'aller plus loin. Nous n'étions encore que sur le premier cône de THécla ; nous voulions continuer notre route jusqu'au bout. Après avoir employé toute notre éloquence de voyageurs, nous finnnes par le décider à nous mener jusqu'au pied du second cône; là, nous demandâmes à aller au milieu, puis au-dessus, et enfin sur la cime de l'Hécla. L'orage avait cessé. Un rayon de lumière perçait à travers les brouillards; mais c'était ce rayon de lumière qui ne sert qu'à faire mieux ressortir l'obscurité. Nous distinguions au-dessous de nous les
LETTRES SLR L'iSL\?fUE. lOl
nioiilagiies comme des masses confuses, ia plaine couverte d'une brume épaisse , ei à travers cette brume, celte plaine, ces montagnes , le soleil voilé par les nuages projetait de loin en loin une lueur vague, une teinte blafarde. Et tout était morne, silencieux comme le désert, profond comme rabîme. Pas un cri ne se faisait entendre ; pas un être vivant , pas une plante ne se montrait à nos yeux. On eut dit la nature morte , entourée par la nuit , plongée dans le chaos.
Tout à coup le rideau de nuages se déchire, l'azur du ciel reparaît, les rayons de soleil éclatent dans l'espace. Le long de la vallée, le vent balaye le brouillard , qui s'entr'ouvre , s'éclaircit , et s'en va par lambeaux, léger et transparent comme un voile de gaze. D'un côté, nous voyons reparaître toutes les montagnes qui environnent l'Hécla, avec leur crête rouge et leurs bords cendrés; de l'autre , les Snœfial , qui portentdans lesnues leurs épaules de neige et leurs pics de glace, brillants comme des pointes de lance aux rayons du soleil. A nos pieds, la plaine se déroule au loin avec les lacs d'eau limpide, qui parsèment sa robe verte comme des diamants, et les deux rivières qui hi traversent comme des guirlandes. La montagne bleue, voisine du Geyser, s'élève au milieu de la vallée; et devant nous, à l'horizon, nous apercevons comme une ceinture d'or la pleine mer , élincclante de lumière, et les îles Weslmann.
102 LETTRES SUR L'ISLAN0E.
Nous reslàines saisis d'un sentiment inexprimable (Vadmiralion en face d'un spectacle si inattendu. C'était le jour de printemps de celte nature désolée , c était le fiât lux de cette nuit de chaos. Alors nous oubliâmes en un instant et la fatigue de notre excursion et le froid et la neige. Nous saluâmes d'un cri de joie enthousiaste ces solitudes lointaines, et notre vieux guide lui-même partageait nos transports. C'était la seconde fois de sa vie qu'il montait jusqu'au haut de l'Hécla , et la première fois qu'il y montait avec des Français.
Nous avions quitté notre tente à neuf heures du matin; nous y rentrâmes à minuit, riches de nos souvenirs , heureux de notre journée»
i:V§»TRU€TIO:V PUBLIilUE*
En parlant pour l'Islande , mon but était d^observcr l'état actuel de la littérature et de l'instruction dans le pays que j'allais visiter, afin de comparer dans ses rapports intellectuels l'époque moderne à l'époque ancienne, l'Islandais laborieux de nos jours à l'Islandais nomade des sagas. J'ai commencé celte élude avec un vif sentiment de curiosité , cl je l'ai poursuivie avec un nouvel attrait , lorsque j'ai vu qu'en me livrant
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à celte exploration, je ne m'aventurais pas sur une terre ingrate.
A voir cette pauvre population dislande , ces paysans condamnés à une vie de labeur et de privation , et ces pécheurs exposés sans cesse aux orages de leur mer du Nord, on ne s'attendrait pas à découvrir parmi eux le goût de la lecture et de l'étude, et cependant, il n'en est pas un qui ne se plaise à porter dans sa cliétive cabane quelques livres. Dans presque tous les bœr que nous avons visités, dans la demeure du pâtre comme dans celle du fermier, nous avons toujours trouvé une bible et des sagas. La bible et les sagas , c'est leur dot de mariage, c'est le legs de leurs pères, c'est le trésor de famille qui a succédé à la cotte d'armes du Vikingr, à la hache des Bcrserkir. Dans les longues soirées d'hiver, quand la tempête gronde autour de l'humble bœr, quand la neige couvre tous les chemins et interrompt toutes les communications , la famille du paysan se réunit dans une même salle. Les femmes préparent les vêtements de laine , les hommes façonnent leurs instruments de pèche ou d'agriculture, et, à la lueur d'un pâle flambeau, le maître de la maison prend un livre et lit à haute voix. Souvent même, si les livres lui manquent, il récite par cœur des fragments de poëme , et des sagas entières. Ainsi tous apprennent à connaître leur histoire , les actions de valeur de leurs ancêtres, et les faits d'armes qui ont illustre le lieu qu'ils habitent et les lieux qu'ils parcou-
rent. Neuf siècles sontpassés, et les noms de ceux qui ont peuplé ces montagnes d'Islande sont encore populairesparmi leurs descendants, et les exploits de ces soldats aventureux qui s'en allaient sur leur barque fragile braver la guerre et les orages font encore palpiter le cœur pacifique de ces habitants du bœr qui ne pensent plus qu'à élever leurs moutons, ou à jeter leurs iilets le long de la côte.
Quand le paysan a lu tous les livres qu'il possède , il fait un échange avec ses voisins. Le dimanche il emporte à l'église sa bibliothèque. Il prête ses sagas à ceux qui ne les connaissent pas encore, et les autres paysans lui prêtent lesleurs. Il est aussi tel livre qu'il relit régulièrement chaque hiver ; il en est d'autres qu'il copie en entier. iSous avons vu dans plusieurs habitations de gros volumes in-folio écrits avec le plus grand soin. C'étaient les traditions que le paysan avait lui-même copiées, faute de pouvoir les acheter. La société de Copenhague a rendu un grand service à toutes ces réunions de famille en publiant à un prix modéré une nouvelle collection de sagas (1). Aussi les paysans islandais ont-ils souscrit avec empressement à cette collection.
Si de la demeure du fermier nous passons à celle
(1) Fornmanna tœgur. Copcuhague , 1830. II en a déjà paru M vol. in-8o. M. Rafii a aussi publié un recueil important iQW^ le titre de Fomaldar sœgHi\ 3 vol, in-8«\
100 LETTRES Sl'R L*1SLA1X|>E.
du prêtre ou du syseelniand (1), le cercle de connais-' sanee s'agrandit et rétonncment redouble. Que de fois je me suis arrêté avec un sentiment de vénération dans un de ces presbytères isolés au milieu des champs de lave ! J'entrais dans une chambre humide, malsaine , dépouillée de meubles ; mais sur les coffres en bois , sur les fenêtres , sur une planche clouée contre la muraille, j'apercevais les meilleurs livres de science et de littérature , et un homme couvert d*une mauvaise redingote s'avançait vers moi, prêt à me répondre en quatre ou cinq langues , prêt à me parler des grands poètes modernes et des classiques anciens (2). Dans ces habitations solitaires, le pauvre prêtre n'aperçoit devant lui que l'église et le cimetière, l'église où il a été baptisé , et le cimetière où il a déjà marqué sa tombe à côté de celle de son père. Pas un
(1) Chef de district. En décomposant ce mot , et en le traduisant littéralement, il signifie homme d'affaires.
(1) C'est dans un de ces malheureux presbytères que Torlakson traduisit en vers fidèles et éléjjants V£ssai sur l'homme de Pope , et le Paradis perdu de Milton. Dans un autre , nous avons trouvé un jeune prêtre qui avait vendu son mince patrimoine pour voyager, et qui , en s'imposant de longues privations , était parvenu à visiter successivement l'Allemagne , la France , l'Angleterre , l'Italie et la Grèce. 11 connaissait toute notre littérature moderne , et nous citait avec bonheur le» noms des écrivains dont il avait étudié les œuvres et des professeurs dont il avait suivi les cours. Il lisait la Hevue des Deux Mondes^ et nous témoigna à plusieurs reprises le désir d'y faire insérer des articles sur \a littérature islandaise.
LETTRES SIR l'iSLANDE. 107
èlre n'est là pour répondre à ses pensées , pour l'encourager dans ses cfl'orls. Tout ce que nous appelons gloire , fortune , moyens d'émulation , tout cela est perdu pour lui ; et cependant, il travaille, il s'instruit, il se fait à lui-même son monde poétique. Les muses, pour nous séduire, n'ont pas toujours besoin de venir à nous, la tète couverte de lauriers, et l'étude que nous devrions déifier comme les muses , attire à elle, par un charme infini , plus d'un homme simple et dénué d'ambition , qui n'attend rien de son travail , que le bonheur même de travailler.
Tous les Islandais savent lire et écrire. 11 n'ont cependant point d'école élémentaire publique (1), et il ne peut en être autrement dans un pays où les habitalions sont toutes disséminées à travers champs, et éloignées l'une de l'autre ; mais chaque bœr est une école, et chaque mère de famille se fait elle-même l'institutrice de ses enfants. Le soir, elle les rassemble autour d'elle, et leur donne ses leçons. Les enfants orphelins, ou appartenant à des parents incapables de s'occuper de leur éducation , sont placés, aux frais de la caisse des pauvres, dans une autre famille. C'est le prêtre qui surveille ces diverses écoles, c'est lui qui interroge les élèves, qui approuve ou condamne, et distribue aux pauvres femmes de pêcheurs les livres
(1) Je ne parle pasderéroledeRrykiavik , qui u'c^t firquriiire que par les enfants de la ville.
108 LETTRES StR L'ISLA^DE.
élémenlaires dont elles ont besoin. Le grand jour d'é» preuve est celui où les enft\nls se présentent àlaconlirmalion. Pas un d'eux ne peut être admis s'il ne sait lire et écrire, et ce serait pour une mère de famille islandaise, un vrai malheur de voir un de ses fds échouer dans cet examen religieux.
Deux autres causes contribuent encore à entretenir parmi les Islandais le goiUdeTétude, ce sont leurs longues nuits d'hiver et leur isolement. Pendant près de la moitié de l'année j ils vivent seuls renfermés dans leur bœr , dépourvus de toutesociété et de tout moyen de distraction. Que feraient-ils alors, s'ils n'aimaient le travail ? Les uns lisent, les autres s'occupent d'ouvrages d'orfèvrerie ou de ciselure. L'été leur ramène la vie des voyages: l'hiver leur impose la vie de solitude et de recueillement. Puis l'Islande est maintenant dotée de plusieurs établissements dont on aime à reconnaître riieureuse influence. Il y a une imprimerie à Vidœ, une bibliothèque publique et une société httéraire à Reytiavik, et une école latine à Besseslad.
L'imprimerie fut introduite en Islande en 1330 , et établie à Hoolum. Ce fut l'éveque Gudbrandr qui fit ce présent à son pays. En 1685, l'éveque Thorlakr obtint qu'elle lût transférée à Skalholt , mais elle n'y resta que jusqu'en 1704. Un autre évcque de Hoolum la racheta pour cinq cents impériaux (1) , et la trans-
(1) Monnaie ancienne du pays.
LETTRES SUR l'iSLAîHDIs. IOD
porta de nouveau dans sa métropole. Il est sorti de cette imprimerie plusieurs ouvrages remarquables, et entre autres deux belles bibles in-folio, devenues fort rares. En 1770, Olafs-OIssen établit encore une imprimerie à Hrappsey. C'est là qu'on édita les recueils judiciaires de Tallhing et un grand nombre de livres fort utiles. Aujourd'hui il n'y a plus en Islande qu'une seule imprimerie. Elle appartient au gouverneur , qui l'afferme au propriétaire de l'ancien cloître de Vîdœ pour deux cents écus par an. On y imprime des livres d'éducation et de prières, quelques recueils de poésies , et les sagas versifiées que les étudiants islandais publient sous le titre de Rimiir. L'imprimeur emploie trois ou quatre ouvriers, et des commissionnaires distribuent ses livres dans toutes les parties de l'Islande.
La bibliothèque de Reykiavik fut fondée en 1821 par les soins de M. Rafn , professeur à Copenhague. Elle appartient à toute l'Islande, car toute l'Islande a contribué à la former , à l'enrichir. Le gouvernement danois ouvrit une souscription , et les particuliers donnèrent des livres et de l'argent. Chaque année encore, le paysan, le prêtre, le marchand, apportent leur tribut volontaire à cette bibliothèque, et chaque année le gouvernement lui envoie les meilleurs livres imprimés h Copenhague. Aujourd'hui elle compte près de 8000 volumes , composés de classiques anciens et d'ouvrages étrangers. Le but des fondateurs est de la
HO LETTRES StR TlSLANfiE.
rendre aussi populaire que possible , et surtout d'y former une collection complète de tous les ouvrages ayant rapport à Tlslande. Le lieu qu'elle occupe n'est pas disposé de manière à ce qu'on puisse y venir lire, mais chaque semaine elle est ouverte à jour fixe , et l'on prête des livres aux habitants des districts les plus éloignés, pour plusieurs mois et quelquefois pour un an. Ainsi quand l'Islandais des montagnes du nord vientà Reykiavik, la bibliothèque populaire s'ouvre pour lui , il y dépose son offrande , et il prend les livres qu'il veut étudier. Si cette coutume présente un résultat fâcheux, celui de priver pendant un assez long espace de temps la bibliothèque de plusieurs ouvrages essentiels, elle offre l'avantage immense de faire circuler dans les familles une foule de bons livres qu'elles ne pourraient se procurer, de répandre comme une source abondante la vie intellectuelle dans toutes les artères de cette lointaine population.
La société littéraire d'Islande date de 1816. Elle se divise en deux branches, celle de Copenhague et celle de Reykiavik. Son but est de propager en Islande le goût de la littérature, et de faire imprimer dans la langue du pays les livres les plus utiles. Le nombre de ses membres n'est point limité. En même temps qu'elle cherche à s'attacher par un lien de confraternité littéraire les savants étrangers, elle enveloppe dans son vaste réseau toute l'Islande intellectuelle. A part 600 francs qu'elle reçoit chaque année
LETTRES SLR l'ISLAPÏDE» 111
du gouvernement danois, cette société n*a pas d'autre ressource que la cotisation, à laquelle se soumettent SCS membres, et avec ce revenu précaire, et le produit de ses publications, elle a fait paraître plusieurs ouvrages populaires (1), et contribué à la confection d'une carte générale de Tlslande.
Outre ces livres excellents d'histoire, de géographie, que la société répand dans chaque district, elle publie encore tous les mois un journal. C'est une simple feuille in- 18, qui a pour titre Courrier du Midi (Sun- NAN Posturinn) , uuc fcuilIc créée exprès pour le peuple, écrite pour le peuple. Il n'y a là ni discussions politiques, ni querelles littéraires. Le paysan d'Islande, tout occupé de sa ferme, de sa pèche, estencore étranger à ces graves débats qui agitent si fort nos salons. Seulement le Courrier du Midi lui dit de temps à autre ce qui se passe en Europe, s'il y a une révolution, une guerre, un désastre , et cela lui suffit. Le plus souvent, on l'entretient de lui-même, on lui donne des conseils d'hygiène, d'agriculture , d'économie don)esii(|ue. Puis un rédacteur lui aimonce les découvertes les plus utiles; un autre lui communiijue ses observations astronomiques, et de temps en temps, un troisième chante sur le mètre des anciens scaldes le
(I) Je citerai , entre autre, la Sturlinuja saya , i vol. in-4" , \cs Annales d'Islande , 3 vul. iii-lo; les poésies de Grœntlal , Olafssen , etc.
112 LETTRES SUR L'lSL\PiDÈ.
bonheur elles vertus de rislandc moderne. Le paysan est enchanté de voir tant de science et de sagesse réunies dans une si petite feuille, et chaque mois il l'attend avec impatience; aussi le Courrier du Midi compte-l-il , sur une population de cinquante mille habitants, onze cents abonnés (1).
Une société de jeunes gens instruits et zélés a fondé , sous le titre de Fiolnir (2), un journal qui s'écarte dédaigneusement des routes paisibles frayées par le Courrier du Midi. Il y a là, en littérature, un souffle romantique venu des côtes de France; en politique , un vague retentissement de nos éternelles discussions et de nos passions orageuses, qui étonnent fort et quelquefois effraient sérieusement Tesprit pacifique des Islandais. Le premier numéro de Fiolnir renfermait un fragment des Paroles d'un Croyant. L'humble prêtre qui avait traduit ce livre dans le langage des scaldes, m'en parlait comme d'une étrange fiction.
Le journal de la jeune école islandaise paraît chaque année. 11 est écrit avec chaleur, si ce n'est avec habileté, et imprimé avec luxe.
Il y avait autrefois , comme je l'ai déjà dit (3) ,
(1) On pourrait citer beaucoup d'autres exemples de cet amour des Islandais pour la lecture. Les sagas rimées de Yidœ sont toujours imprimées en très-grand nombre , et la douzième édition du recueil des sermons de Vidalin s'est vendue, il n'y a pas longtemps ^ à trois mille exemplaires.
(2) L'un des noms habituels d'Odin.
(3) Voir page 9î.
deux écoles latines en Islande. Toutes deux furent d'abord réunies à Reykiavik, et en 180G l'école de Reykiavik fut transportée à Besesstad. Ce qu'on nomme Besesstad n'est autre chose qu'une égliseetune ferme. 11 y a là quarante élèves. Il ne peut y en avoir plus , faute de place. Encore couchent-ils deux à deux, ou plutôt quatre à quatre , dans une espèce d'armoire à double compartiment qui cjjaque soir se ferme hermétiquement sur eux, et dont l'aspect seul fait frémir. Si l'on a pris à tache de leur donner de bons maîtres et de leur enseigner beaucoup de choses en peu de temps, on s'est très-peu occupé de leur bien-être matériel. Leur existence est livrée à un économe qui , pour un prix déterminé (1), se charge de les nourrir et de leur donner des souliers pendant huit mois de Tannée (2). Celui qui exerce maintenant celle espèce de monopole, est, il est vrai , un homme dont la probité présente de grandes garanties , mais il a depuis longtemps le désir d'abdiquer ses fonctions, et quand il sera remplacé, à quelle triste spéculation les élèves ne seront-ils pas exposés !
L'école s'ouvre au 1" octobre et se ferme au 1"
(1) 40 species (environ 210 francs ) pour cliacun. Le gouvernement danois paie pour vingt élèves.
(2) W faut remarquer que le soulier islandais n'est autre chose qu'un carré de peau de j)hoque ou de peau de mouton reployé en deux , et souteiui sur le pied avec des courroies. Une jolie paire de souliers coûte 50 cenlimes,
11 i LETTRES SIR L'ISLAîNDE.
juin. Les élèves oui huit heures de legoii par jour. Ils éludieiU riiébreu, le grec, le lalin, le danois, l'histoire, la géographie, rarithmétique, et, dès leur cu- Iréc à Técole, la théologie, car Besesstad est , avant tout, une école ecclésiastique, une espèce de séminaire; et de cette contraction forcée de divers genres d'études résulte un grand inconvénient. Ceux qui deviennent prêtres, en sortant de là, sont loin d'avoir acquis les connaissances qui leur seraient nécessaires. Ceux qui suivent une autre carrière ont passé de longues heures à recueillir des notions de théologie qui leur sont conq)lètenient inutiles. Tous les hommes éclairés dislande désireraient qu il y eût au moins deux écoles distinctes. L'argent manque pour les établir.
Il y a à Besesstad quatre professeurs. Le premier, qui enseigne la théologie et qui représente l'école dans toutes les occasions importantes, reçoit par an 400 species (2400 francs). Les autres n'ont que 1 800 francs. Tous quatre sont des hommes vraiment remarquables, et tels qu'on serait heureux d'en rencontrer dans beaucoup d'institutions plus renonunées que l'humble école de Besesstad. L'un d'eux est très-versé dans la connaissance de la langue hébraïque et de l'histoire ecclésiastique. Un autre s'est distingué par ses travaux de géographie. M. Kgilsson a pris part à toutes les grandes I)ublications d'ouvrages islandais (jui se sont faites dans les dernières années à Copenhague, et prépare en ce moment une nouvelle édition de TEdda de Snorri
LETTRES 8liR L'ISLANDE. 115
Slaileson, avec une traduction latine. Le vénérable docteur Scliieving, le professeur de littérature latine, est un de ces hommes savants et modestes que Ton n'apprend pas à connaître sans émotion, et que Ton ne peut oublier une fois qu'on les a connus. U y a vingt ans que M. Schieving travaille à un dictionnaire islandaislatin (1). il a tour à tour compulsé les anciens livres de droit et les anciens livres d'Iiisloire, les chants des scaldes et les sagas. Quand les livres imprimés lui ont manqué , il est entré en correspondance avec les étudiants de Copenhague, afin de faire couipulser les manuscrits islandais qui se trouvent à la Bibliothèque. Il a classé chaque mot dans ses différentes acceptions; chaque acception est jusliliée par une citation, et chaque citation accompagnée d'une note indiquant le livre, la page où elle a été prise, le sens qu'elle doit avoir. J'ai vu dans la demeure de M. Schieving à iîesessiad l'immense quantité de matériaux qu'il a amassés pour faire son dictionnaire, et je lui ai demandé s'il ne pensait pas à le publier bientôt. (( Hélas! non, m'a-t-il dit; plus j'avance, plus je vois ce qui me manque pour arriver au but que je voulais atteindre. Quand j'ai entrepris cette longue tâche, je croyais avoir Uni au bout de dix ans. Maintenant, je ne
{\) Le meilleur iriclioiinairc i->Iaii(ldi> »iuu nou^ ajoii> cm celui (le lîiorii , publié parlUsk , :2 vol. iu-îu, Ciniculiaju*' , IHI i H est encore Irèilaulif et très-iii<onij>lct.
116 LETTRES SUR l'ISLA.\DE.
m'impose plus aucune limite. Je travaillerai tant que je vivrai. » Et , sans cesse, il revient sur ce qu il a déjà fait, et, sans cesse, il recommence ses recherches, lieureux d'accroître sa nomenclature, heureux de trouver un nouveau mot et une nouvelle acception, heureux des devoirs qu'il remplit, et des instants de loisir qui lui permettent de reprendre ses études favorites. La science n^a pas eu souvent un disciple aussi dévoué, soumis à un travail aussi exempt d'ambition.
Le temps des études à Besesstad dure de cinq à six ans. Les élèves ne sortent de là qu'après avoir subi un examen. Les uns peuvent devenir immédiatement prêtres, mais ceux qui se destinent à la médecine ou à la jurisprudence sont obligés d'aller étudier à l'université de Copenhague (1 ). Il y a , en Islande , un médecin général nommé par le gouvernement, et cinq autres médecins placés dans les différents districts. Le médecin général est M. Thorsteinsson, qui a fait longtemps pour M. Arago des observations météorologiques. C'est un homme aussi distingué par la noblesse de son caractère que par la variété de ses connaissances. Il reçoit 1,800 francs par an, à charge de trai-
(1) Il y avait autrefors en Islande un usa{je assez curieux. Les élèves , en se présentante Tuniversité de Copenhague, devaient avoir un certificat du recteur de l'école latine de Hoohim ou de Skalholt , attestant leur capacité. Si , par suite de leur premier examen , ils n'étaient pat reçus, on mettait le recteur à l'amende .
LETTRES SLR l'1SLA?IDE. 117
1er gialuilement les malades pauvres. Les autres médecins reçoivent 900 francs, et doivent également prêter leur secours à tous ceux qui le réclament.
Les jeunes Islandais qui entrent à l'université de Copenhague jouissent de plusieurs privilèges. Ils habitent une maison fondée par Christian VI; et s'ils subissent d'une manière satisfaisante leur premier examen , on leur donne tous les mois une gratification de 30 à 40 fr. (1 ). Aussi le nombre des élèves augmente continuellement. Chaque année, l'université renvoie dans leur patrie quelques-uns de ses disciples; et, chaque année, une nouvelle colonie retourne à Valma mater , et s'inslruil à ses leçons. C'est à ceux qui ont étudié à Copenhague que l'on réserve les fonctions de magistrat, les places de sysselmand, et les meilleurs presbytères. Tous reviennent comme ceux qu'on appelait autrefois les clercs de Paris y avec le parfum de la science et les Heurs du voyage. Tous répandent dans leur paysde nouvelles idées. Ils ont échangé la casaque de vadmal contre l'habit européen, et les coutumes encore grossières du bœr contre les habitudes plus élégantes des grandes villes. Peu à peu leur exemple gagne ceux qui les entourent, et la civilisation s'insinue au cœur de la vieille Islande par le côté littéraire, par le
(1) En 1759 , Frûltric V ordonna cjuc chaque année deux c'ièves de Hoolum et de Skalholl viendraient , aux frais de l'état, finir leur éducation dans une université de Danemark. Cette ordonnance n'est plus en vigueur.
118 LETTRES SLU l'ISLAINDE.
côië poétique. Le christiaiiisme a déti uil les pratiques sauvages des farouches enfants d'Odiii, etlacivilisation
achèved'éclairer leurs desi'endanls et d adoucir Tapretc de leurs mœurs.
DKCOUVERTI^ DE L.'I^liA]«DE.
Les Scandinaves étaient, comme on sait, d'intrépides navigateurs. Ils n'avaient ni le sextant, ni Tastrolabe, ni la boussole ; ils n'avaient pas appris à mesurer la hauteur du soleil pour connaître leur latitude, ni à pointer une carte pour déterminer leur distance. Mais ils se jetaient dans leur bateau , la rame à la main, et s'en allaient, comme des oiseaux de mer, chercher la cote lointaine. Souvent la vague orageuse leur servit
Ï20 LETTRES SIR l'ISLANDE.
(le guide, et la tempête les conduisit au lieu où ils voulaient aborder. Cependant, au viiic siècle, Beda (1) avait signalé de nouveau cette île de Thulé, dont le nom se trouve dans Thistoire de Pline, dans les vers de Virgile (2). Cent ans plus tard, le moine Dicuil la dépeignait non plus d'après de vagues conjectures, mais d'après des notions positives. Des Islandais y avaient abordé, des moines y avaient séjourné depuis le mois de février jusqu'au mois d'août, et Ton retrouva leurs vestiges. L'Islande était connue d'un autre peuple de marins; et les Norvégiens, qui avaient déjà exploré tant de rivages, ne la connaissaient pas encore. Le basard, qui les avait conduits sur des côtes étrangères, fut encore cette fois leur pilote. L'orage les jeta sur cette terre de volcans et d'orage.
Un pirate, nommé Nadodd s'en allait de Norvège aux îles Ferœ (5). Un coup de vent le fit dévier de sa
(1) Beda mourut vers Tannée 755 ou 738. Son livre : De natura reriim et ratione temporum , fut imprimé à Colo{]^ne en
(2) Il n'est guère vraisemblable que cette ultima Thubc, mentionnée par les auteurs anciens , soit Plslande ; mais comme les écrivains du nord ont souvent invoqué ce témoignage, nous ne pouvions guère le passer sous silence.
(3) Je me sers ici d'une expression consacrée par l'usage , tout en protestant contre un de ces abus de langage qui se représentent fréquemment parmi nous. Le mot <:ï^ à la fin de Fer signifie île. Ainsi , en disant les îles Ferœ , nous faisons le plus complet pléonasme qu'il soit possible d'imaginer. Il en est
LETTRES SLR l'ISLANDE. 121
route et remporta au nord. Il se croyait perdu au milieu de l'Océan ; il aperçut la côte. Lui et ses compagnons amarrent le navire, prennent leurs armes , descendent à terre, et les voilà de marcher à travers les cliami)s de lave; ils promènent leurs regards autour d'eux, et n'aperçoivent aucune trace humaine. Ils précnt l'oreille et n'entendent aucun bruit. Ils montent iur une colline élevée, et ne voient ni fumée ni habitation. L'Islande attendait sa colonie d'émigrés, et elle était déserte. Nadodd y resta jusqu'en automne. Alors le ciel se couvrit de nuages , la neige tomba sur les montagnes, et, en partant, il nomma la terre qu'il venait de découvrir: Terre de Neige (Snœland) (I).
Ceci se passait en 861. Trois ans après, un suédois, appelé Gardas, entreprit un voyage aux Hébrides pour y recueillir un héritage : il fut surpris connue iNadodd par une tempête ; et jeté sur les rives d'Islande. H domeura, pendant l'hiver à Ilusavik, et, à son retour, loua l)caucoup le pays qu'il avait vu (2),
Il n'en fallait pas tant pour séduire l'esprit aventurier des hommes du nord. Il suffisait de dire qu'on avait découvert une nouvelle contrée. Qu'elle fut riche ou pauvre, n'inqwrte, ils voulaient la voir. En 8o4, dans une maison norvégieime, le sang du sacrifice coude même de Jersey et de Gucrncscy : la particule ci/ est islandaise et si{;nific aussi île.
(1) l.nndiinnia hok.
(2; Lundnama hok.
122 LETTRES SIR L'fSLANDE.
lait surraulel tics dieux Scandinaves, un pirate, enthousiasmé par tout ce que Ton racontaitde l'Islande, se préparait à aller visiter cette terre lointaine. C'était Flocki. Il avait voulu se rendre les divinités propices par des prières publiques; et il consacrait à Odin trois corbeaux, qui devaient, à défaut de boussole, le guider dans son excursion. Peut-être avait-il entendu conter l'histoire de Noé dans son arche; peut-être était-ce alors un moyen employé par plusieurs navigateurs. Quand il eut doublé les îles Ferœ, Flocki lâcha le premier de ses corbeaux, qui, ne se souciant pas sans doule d'entreprendre un voyage de découverte, s'en retourna tranquillement au lieu d'où il était parti. Peu après , il lâcha le second , qui s'élança dans les airs,tournoya au-dessus du navire, et revint lâchement se poser sur sa cage, effrayé de cette immensité d'eau. Enfin Flocki lâcha le troisième; et celui-ci, comme pour venger Thonneur de sa race, s'en alla hardiment vers le nord ; le vaisseau le suivit et aborda à Reykiancs. Nadodd avait vu en automne les montagnes couvertes de neige , Flocki les trouva au printemps couvertes de glace , et donna au pays le nom qui lui est resté Terre de cjlace (Island) (1). 11 revint, Télé suivant en Norvège, et dépeignit, comme il les avait vus, ces champs arides , ces volcans enflammés, ces montagnes sauvages de l'Islande. Mais un de ses com-
'1) Laridnama l)ok.
LETTKLS SIK L'ISLA.'IDE. 123
pagnons raconta au peuple crédule que c'était un pays charmant, où le sol était sans cesse couvert de IVuits, où le beurre découlait des rochers.
Dans ce temps-là , Ilarald aux beaux cheveux régnait en Norvège : il avait succédé à son [)ère à Tage de dix ans (1). Son royaume n était d abord qu'une de ces étroites principautés , connue il y en avait eu un grand nondjre en Suède et en Danemark. Mais il avait Tàme ambitieuse, et il était, dit la saga, grand, fort, courageux et habile (2). Dans son audace et sa jeunesse, quand il eut mesuré son domaine de prince, il se sentit à Tétroit et rêva guerre et conquêtes: une femme acheva de lui donner Timpulsion. Cette lemmc était Cyda , fille du roi Eirik. Harald favait envoyé demander en mariage; mais la fière Gyda répondit qu'elle ne se sentait aucunement tentée d'épouser un si petit roi (5), et que s'il voulait être aimé d'elle, il fallait qu'il lui doimàt à partager, non pas sa pauvre couronne de prince, mais la couronne de Norvège.
Qnand les and)assadeurs de Harald vinrent lui rendre compte de leur mission, il applaudit aux paroles de la jeune lille , et jura de ne pas couper sa chevelure ,
(1) Saya d'Ola/ Tri/gfjvason , loni. l.
(2) Saja d Olaj Try<j'ivason , tom. I.
(3j Le texte islaïulais est plus exi>ressif. « lluii svarar al hun vill cigi sj)illa mcydomi siiiuni til tlics^ al eiga lliaiin koiiun(; eiçi hefir meira cnn nokkur filki til Forrada. •• {Swja U Ola/ Tri/tjf/fOft , lom. I )
124 LETTRES SIR L'iSLAi^DE.
de ne pas la peigner avant que (ravoir soumis toute la contrée à son pouvoir. Ainsi entraîné par ses désirs ambitieux et ses rêves d'amour, il déclara la guerre à ses voisins , les subjugua l'un après l'autre , et cnvaliii leur principauté. Bientôt son armée devint si nombreuse, son nom si redoutable, que pas un de ses anciens rivaux n'osa lui résister. Il étendit son bras de fer sur toute la Norvège; et celle qui, peu d'années auparavant, semblait prendre en pitié sa destinée obscure, vint lui tendre la main sur le champ de balalle, et le salua roi. Mais il avait conquis ses peuples par la force, et sur sa route il n'avait semé que la haine et le mécontentement. Des hommes, qui avaient été ses égaux , gémissaient de le nommer leur souverain; des familles puissantes s'indignaient de se courber devant lui: elles cédaient à sa volonté, mais en cherchant autour d'elles le moyen de recouvrer leur indépendance. Alors Flocki explorait l'Islande, et l'île lointaine , l'île déserte , leur apparut comme un dernier refuge. Le pays était pauvre, disait-on, mais il n'avait point de maître; et l'aristocratie norvégienne, froissée dans ses intérêts, humiliée dans son orgueil, s'en alla chercher les landes arides dont on lui avait parlé, heureuse de reprendre sa liberté, heureuse de mettre entre elle et son despote l'iimnense espace des mers.
Les deux premiers colons d'Islande, Ingolfr et Lcifr, surnommé plus tard Iliorleifr, avaient encore
LETTRES SIK l'iSLANDE. 125
un aulrc motif de s'expalricr. Us s'claienl attiré, |)ar un double meurtre, la haine d'une famille nombreuse, et ils fuyaient autant pour éviter sa vengeance que pour échapper à la domination de Harald. Leur première émigration date de 870 (1). Mais ce n'était, en quelque sorte, qu'un voyage d'essai , une reconnaissance de pays. Ils abordent en Islande et y passent l'hiver. Au printemps , Hiorleifr s'en va guerroyer en Islande, Ingolfr retourne en Norvège. Un an après ils se rejoignent, et cette fois se disposent à partir pour longtemps. Ingolfr offre un sacrifice aux dieux, et consulte les oracles Scandinaves qui lui indiquent la route d'Islande. Iliorleifr, qui peut-être avait reçu, dans son dernier voyage, quelques notions de christianisme, refusa de sacrifier, etacceptapour oracle la parole de son ami. Ils s'embarquent emportant avec eux tout ce qu'ils possédaient, et parmi ses richesses de corsaire, Ingolfr avait placé ses dieux pénates. A queltjue dislance de la côte , ils se séparent. Iliorleifr s'en va à l'est. Ingolfr, avec son esprit superstitieux, jette à la nier ses idoles , promettant d'aborder là où elles aborderont. Mais le vent Tentraîna d'un autre côté, et il débarqua à l'ouest de la côte , dans un endroit qui a conservé son nom et qui s'appelle encore aujourd'hui : Imjolfsliœfdi (|)roniontoire tringollV). En arrivant Iliorleifr s'était bàli une demeure, et avait ess;iyé
(1} Laiuliiama 1>ok
12G LETTUES SUU ï/lSLAIND£.
(le laljouror la Icnc; mais il fut assassine par des esclaves irlandais qu'il avait amènes avec lui. En apprenant cette nouvelle , son compagnon cl armes s'écria avec sa foi de païen : « C'est un grand malheur pour un homme comme celui-là de mourir de la main d'un esclave; mais tel est le sort de ceux qui ne veulent pas sacrifier aux dieux (1). » Après cette oraison funèbre, il poursuivit les meurtriers , les atteignit aux îles Westmann, et les massacra. De là vient le nom des îles Westmann. Cependant il s'était mis à la recherche de ses dieux pénates, et , après de longues perquisitions, il les découvrit auprès de Reykiavik. Il éleva sa demeure sur le rivage où la mer les avait jetés, et, de pirate qu'il était , il devint laboureur et pccheut*. Peu à peu d'autres familles norvégiennes le suivirent, et s'en allèrent habiter diverses parties de l'île. Au bout de soixante ans , l'Islande était presque entièrement occupée, et le nombre des émigrés devint si grand, que le roi Harald , craignant de voir son pays se dépeupler, imposa une amende de cinq onces d'argent sur tous ceux qui voulaient partir.
Ces émigrés étaient, pour la plupart, des hommes de famille noble, qui exerçaient dans leur pays un certain droit de souveraineté. Ils emmenaient avec eux tous ceux qu'ils avaient eus autre bis sous leur domination, ils fuyaient le despotisme de leur roi, et
(1) Laiitlnamn hok
LETTRES StK L'ISLAIHDE. \~27
icdovcuaiciil libres en posant le pied sur le navire; mais leurs esclaves restaient esclaves. Lorsqu'ils débarquaient sur la cote d'Islande , le chef de la tribu prenait un tison enflammé et parcourait le pays. Toute la terre qu'il enlaçait dans ce cercle de l'eu lui appartenait, et il la distribuait comme une terre de conquête a ses vassaux. Puis une fois le partage fait, il se retranchait avec ses serfs dans son domaine, et vivait conmie un seigneur suzerain. S'il voulait tenter une excursion maritime , ses vassaux étaient obligés de répondre à son appel ; s'il avait une guerre, ses vassaux devaient le soutenir. C'était la féodalité norvégienne, moins le roi qui la gênait ; c'était l'aristocratie des hauts barons de France appli(juée à une race de pirates, à un peuple de pécheurs. Quelques-uns d'entre eux bâtissaient un temple, et prenaient le tilre {\e godi. Ils étaient tout à la fois magistrats et pontifes. On les appelait connue juges dans les causes dilliciles. On prétait serment sur Tanneau qu'ils portaient à leur doigt, et cha(|ue famille leur payait un Iribut religieux.
Tous ces chefs de Iribu vivaient à Técart, maîtres dans leur domaine, jaloux de leur pouvoir, et indép,endanls l'un de l'autre. Mais souvent ils se regardaient d'un œil d'envie. Dans leur humeur belli- (pieuse , la moindre conteslation |>rovo(piail une guerre, la plus légère étincelle amenait un indiidic. Ils avaient rapporté de leur terre natale Tamoui des
combats, lis s'asseyaient à table appuyés sur leur haelie d'armes, et dormaient sur leur glaive. Au premier cri d'alarme, on les voyait monter à cheval, et ils s en allaient piller et brûler la demeure de leurs voisins. Quand la discorde s'était ainsi jetée entre eux, c'étaient, départ et d'autre, des provocations continuelles et des représailles sans fin. Il n'y avait point de loi pour les punir , point de pouvpir pour les maîtriser, et rislande dévastée leur demandait en vain merci. Ces guerres désastreuses firent sentir la nécessité d'une organisation générale qui donnât une sorte d'unité à tant d'éléments disparates, et mît un frein à l'ambition de tant de familles rivales l'une de l'autre. Un Islandais, Uffliot, partit pour la Norvège avec la mission d'étudier les lois en usage et de les rapporter dans son pays. Il suivit pendant trois ans les leçons de Thorleif, surnommé le Sage , et s'en revint avec un code qui, en 928, fut adopté à l'Althing, non sans quelque contestation. C'est le code connu sous le nom de Gràgas (1). L'Islande fut divisée en quatre parties, d'après les quatre points cardinaux, et subdivisée en douze districts. Chaque district avait son tribunal, ses réunions particulières; mais la nation tenait toutes les années une diète solennelle à Thingvalla. L'assemblée était présidée par les douze
(1) On on a public à Coj)cnlia{;uc une bcUc c3tlition en 2 vol. in-4f% avec la traduction latine, et il existe sur ce recueil un très-bon commentaire Je Schle^cl.
LETTRES SLR l'1SL\1 DE. Î2D
représentants des districts, et au-dessus d'eux s'élevait le chef judiciaire élu par le peuple et proclamé homme de la loi Celait bien riiomme de la loi, car, à une époque où elle n'était pas encore écrite, il devait la savoir littéralement par cœur, et la répéter cliaque année aux divers tribus. Pendant deux cents ans , ce code primitif se perpétua ainsi par le souvenir et par la parole. Mais les Islandais, qui le gardaient si fidèlement dans leurs traditions, ne se faisaient pas scrupule de le transgresser chaque fois qu'il condamnait leurs projets de vengeance. Souvent la voix conciliatrice des juges fut méconnue, et la sentence du locjmadv étouflée par des cris de guerre et des vociférations haineuses. Les chefs de cohortes s'en allaient à leur diète le glaive à la main , comme les Hongrois; quand la discussion légale ne leur donnait pas gain de cause, ils avaient recours à la force , et le roc sacré , le logberg, du haut duquel le législateur rendait ses oracles, devenait le théâtre sanglant de leurs combats.
Telle fut l'Islande pendant près de quatre siècles, et le christianisme lui-même, avec ses pieux synd)oles et ses paroles miséricordieuses, ne put adoucir qu'après de longues résistances les passions violentes de cette race de corsaires. Déjà le Danemark, la Suède , la Norvège, avaient abjuré le culte de leurs anciens dieux, et l'Islande le conservait encore. Plus d'une fois l'Évangile lui avait été aimoncé , et elle ne l'avait
loO LETTRES SUR l'iSLANDE.
pas enlcndu : les holocaustes de sang plaisaient trop à l'imagination de ces hommes de guerre pour qu'ils consentissent si vite à y renoncer, et le dieu Thor^ avec son marteau , emblème de la force ^ était bien le dieu qu'ils devaient adorer. Le premier qui essaya de les arracher à leur idolâtrie était un Irlandais envoyé par saint Patrice. Il fit quelques prédications, et bâtit une église dédiée à saint Colomban. Après lui vint une femme de la même nation , qui introduisit la vie chrétienne au milieu du paganisme Scandinave, et fit poser des croix au-dessus de plusieurs montagnes. Les Islandais respectèrent ces croix, quelques-uns firent de saint (iOlomban un héros, et lui donnèrent une place honorable dans le Valhalk\, mais voilà tout ce que produisit le zèle des missionnaires Irlandais. Bientôt pourtant une voix plus hardie et plus opiniâtre se fit entendre : c'était celle d'un Islandais , celle de Thorvaldr le voyageur (I ). IL avait été baptisé par l'évêque Frédéric de Saxe, et il amena l'évéque avec lui pour prêcher le christianisme dans son pays. Mais il avait longtemps guerroyé sur les côtes étrangères, et il se souvenait trop de son ancien métier de soldat. La parole était pour lui un moyen d'action trop faible et trop lent; il eût voulu convertir l'Islande par le fer et par le sang. Ses sermons res-
(1; Le mot vidfœrla signifie [)lus que voyageur. Il serait mii'ux rendu par le m(»t V^im pcretjvinator.
LETTRES SUR l'ISLATNDE. 1Ô
semblaient à des cris de colère, et si on lui faisait une injure, il sentait bouillonner tout son sang de pirate. \jn jour, deux poêles islandais avaient improvisé contre lui une épigramme, il desespéra de leur salut, et les tua comme deux mécréants. Une autre fois , il apprit qu'un de ses ennemis se trouvait non loin de lui : c'était aussi un païen intraitable qui n'avait pas voulu prêter l'oreille à ses prédications. Il le tua pour en avoir plus tôt fini. Le digne évéque n'eut pas le courage de suivre plus longtemps un tel compagnon : il retourna dans son église de Saxe et mourut saintement. Quant à Tliorvaldr , après avoir porté son rude prosélytisme à travers toute l'Islande, il sentit renaître en lui le goût des voyages lointains. Il s'en alla en Grèce , en ^ Syrie, à Constantinople et à Jérusalem. Puis, il s'arrêta en Russie , et fonda un couvent , où il mourut.
Après lui vint Tangbrandr, envoyé par le roi Olaf Tryggvason. C'était un homme de la même trempe que Tliorvaldr. D'une main il tenait la croix évangélique, mais de l'autre il tenait le glaive. Il ne reculait m devant un meurtre ni devant une bataille, et il savait également discuter avec les pontifes païens et lutter avec les berserkirs. Malgré tant de zèle et tant de courage, il ne put vaincre l'oLsiinalion des Islandais, et s'en retourna en Norvège. Mais le roi Olaf renvova deux autres missionnaires. Ceux-ci tachèrent d'agir sur l'esprit du peuple par les cérémonies
132 LETTRES SIR l'ISLWDE.
religieuses, et ils réussirent. Les prêtres catholiques parurent a rassemblée du Tliing avec leurs blancs surplis et leurs longues chasubles; Tencensoir balancé par une main d'enfant exhala ses parfums, et la cloche répandit dans les airs des sons plaintifs et harmonieux. C'est une belle page à ajouter à ces admirables pages que M. de Chateaubriand a écrites sur la cloche dans son Génie du christianisme. La foule s'émut à l'aspect de cette solennité religieuse , et plusieurs hommes qui étaient restés inébranlables à la colère de Thorvaldr et aux sermons de Thangbrandr s'inclinèrent , par un mouvement involontaire, devant le prêtre qui s'avançait ainsi précédé de la croix. Puis, les leçons évangéliques, répétées tant de fois, s'étaient pourtant insinuées dans quelques esprits ; puis, le roi Olaf, qui était puissant , menaçait l'Islande de toute sa colère , si elle refusait d'entendre la parole des missionnaires, et enfin une voix s'éleva pour proposer l'adoption du christianisme. Mais, à ces mots , les vieux Scandinaves sentirent se ranimer toute leur ferveur païenne, et l'assemblée se divisa en deux partis, l'un tout disposé à accueillir la nouvelle loi, l'autre bien résolu à défendre l'ancien culte. Dans cet état de crise, on allait, comme de coutume, résoudre la question par un combat , on allait s'eniretuer pour savoir qui l'on devait adorer , du Christ ou d'Odin. Un Islandais plus sage que les autres, demanda si l'on ne pourrait pas suspendre encore les
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hostilités, et faire trancher la difficulté par des arbitres. Sa proposition fut écoutée , et chaque parti nomma ses juges. Mais les missionnaires catholiques gagnèrent, pour trois marcs d'argent, Thorgeir, le plus influent et le plus intraitable païen. Le lendemain, Thorgeir s'avança au milieu de la foule, et après avoir cherché à démontrer combien ces divisions de parti portaient de préjudice à la république, il s'écria : i Vous tous qui m'écoutez , accepterezvous la religion que je vais vous proposer? > Les païens, qui le regardaient comme le plus intrépide défenseur de leur croyance, répondirent qu'ils l'accepteraient, et les chrétiens , qui étaient dans le secret de la transaction faite avec lui, répondirent de même. Alors Thorgeir proclama la religion chrétienne, et, malgré les cris d'étonnement et les plaintes de ses anciens partisans , elle fut adoptée.
De cette époque date pour l'Islande une nouvelle ère de science et de poésie. Elle eut des écoles, des prêtres instruits, des voyageurs célèbres, mais elle n'eut pas le repos. Ni la loi politique ni la loi religieuse ne pouvaient doinpier l'ambilion de ses principales familles. Au commencement du w"" siècle , une nouvelle guerre s'allume entre elles , plus longue, plus terrible, plus acharnée que jamais. On vit alors des chefs de parti s'en aller au Thing avec une troupe de treize cents hommes. Ils traversaient le pays comme un fléau , lanlôt longeant les c<)(es avec leurs navires,
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îanlôt s'avançant au milieu des habitations a main armée, et se frayant leur route par le meurtre et Tinoenclie. Quand ils se rencontraient, ce n'était plus comme autrefois des escarmouches d'un moment; c'étaient des batailles sanglantes qui duraient un jour, et souvent recommençaient le lendemain. Quelquefois ils se trompaient l'un l'autre par une paix simulée, et à peine avaient-ils quitté l'Alting qu'on entendait déjà retentir le cri de guerre. S'ils venaient à succomber, les hostilités recommençaient sous une nouvelle bannière, avec un nouveau chef. Dans leur testament de mort, ils léguaient pour héritage à leurs fds une bataille inachevée, une vengeance incomplète, et leurs fds n'étaient que trop fidèles à remplir ce mandat. Tous les principaux habitants du pays périrent dans ces batailles. Toute la puissante famille des Sturles s'entre-détruisit elle-même. Snorri Sturleson , le plus grand écrivain de l'Islande, fut massacré à Reykholt par la haine de ses ennemis et par l'ordre du roi Hakon. Quand ses grands hommes furent morts, la répupublique islandaise mourut elle-même. Elle perdit en un jour son nom de république et son indépendance dont elle était si fière. Depuis longtemps les rois de Norvège avaient essayé de la soumettre à leur pouvoir. Il leur semblait que cette terre, peuplée par la Norvège, devait leur a()partenir; mais l'Islande avait maintenu avec orgueil sa liberté. Les longues guerres oligarchiques anéanlirent foule sa résolulion. Elle
était faible et épuisée, et elle courba la léte sous le joug qui l'attendait. En 1262, les trois grantls districts (iu nord , du sud et de Toucst se soumirent à la Norvège; en 1264,1e district de l'est suivit leur exemple.
Dès ce moment, l'histoire politique d'Islande a cessé d'élre. L'Islande n'est plus qu'une province nor^ végienne qui accepte lesordonnances qu'on lui impose^ qui, en 1387, se réunit au Danemarck , et qui attend chaque année du roi qui la gouverne son tarif de commerce.
L'histoire de l'Islande est encore à foire ; c'est celle de tous les lléaux qui l'ont traversée sans relâche, de tous les volcans qui ont déchiré ses entrailles, de toutes les maladies qui ont décimé sa population. Celle-là est triste, et on la lit avec douleur dans ses montagnes inhabitées, au milieu de ses champs de lave. Voici ses éphémérides de quelques siècles. Où en trouverait-oa de semblables?
1300. Éruption de volcan.
1306. Les glaces da Groenland entourent l'ile , et tout périt par le froid.
1308. Tremblement de terre.
1311. Éruption de volcan.
1339. Tremblement de terre. — Éruption de volcan.
1341. Éruption de volcan.
1346. Eruption de volcan.
1350. Eruption de volcan.
136 LETTRES SLR l' ISLANDE.
1357. Eruption de volcan.
1300. Erupiion de volcan.
1502. Éruption de volcan.
1590. Éruption de volcan.
1 402. La peste noire enlève les deux tiers des habitants.
1419. Invasion des corsaires anglais qui pillent et ravagent le pays.
1425. Nouvelle invasion non moins cruelle que la première.
1490. Épidémie.
1582. Éruption de volcan.
1585. Éruption de volcan.
1010. Invasion des corsaires algériens.
1095. Glaces flottantes.
1707. Épidémie qui enlève le quart de la population.
1710. Éruption de volcan.
1717. Éruption de volcan.
1720. Eruption de volcan.
1755. Famine.
1755. Éruption de volcan.
1700. Éruption de volcan.
1785. Éru[)tion de volcan. — Épidémie. — Famine.
Ajoutez à cela rindiiïérenca du gouvernement qui entendit d'une oreille distraite les plaintes de Flslande , cl n'y répondit point. Ajoutez le monopole du
gi
LETTRES SIR l/lSLAlNDE. 157
coiniiicrcc, le monopole infime qui, pendant deux siècles, enleva à ce malheureux pays tout ce que les volcans , les pirates, les rigueurs du climat et les tremblements de terre ne lui avaient pas enlevé. Ajoutez les querelles des gouverneurs avec les évoques, les divisions intestines , et vous aurez une idée de tout ce que celte terre d'Islande a eu à souffrir, et vous aimerez peut-être ce peuple ferme et patient qui a supporté tant de désastres et n'a point déserté son pays. Depuis la fin du siècle dernier les volcans dorment dans le liane des montagnes, le monopole du commerce a été aboli, et le gouvernement danois a compris qu'il y allait de son intérêt de protéger et de soutenir Tlslande; mais rien ne permet d'espérer que le pays redevienne jamais aussi puissant qu'il Ta été. Il y a eu autrefois des familles riches en Islande, et maintenant il n'y en a plus. Il y a eu 100,000 habitants, et maintenant la population ne s'élève pas à plus de 50,000. L'ile est pourtant plus grande queleDanemarck et le Holstein, et presque aussi grande que la Prusse. En Russie, on compte 80,000 habitants par mille carré, en Norvège 105, en Suède 219, en Islande 54.
liE^ f^ALDKfi».
Les scalcles sont les bardes du nord. Coiniac Ic^ poclcs celliqucs et les rbapsodes grecs, ils oui célébré les dieux et les liéros. Comme les auteurs des romances espagnoles, ils ont cbanlé la gloire et les combats. Comme Virgile, ils ont eu leurs Mécènes; connue Pétrarque, ils sont souvent entrés dans le conseil des rois. Connue les Minnesinger, ils s enorgueillissaient de leur naissance et marcbaicnt de pair avec les jarl
140 LETTRES SUR l/lSLANDE.
Cl les princes. Comme Taillefer, le trouvère normand, et Vcit-Weber, le soldat suisse, il assistaient eux-mêmes aux batailles qu'ils devaient chanter, et combattaient au premier rang.
La poésie des Scandinaves remonte comme leur histoire jusqu'à la migration des peuples d'Asie , et se perd dans des récits obscurs et des traditions fabuleuses. Ces peuples , que l'on a si longtemps appelés barbares , sont pourtant venus dans le nord avec des chants, et comme les Indiens et les Grecs, ils ont tant de vénération pour la poésie, qu'ils l'attribuent à un dieu , et peuvent dire comme Ovide :
Est tleus in nobis , et siint commercia cœli ; Sedibus œtheriis spiritus iUe venit.
La fable qu'ils racontent pour expliquer cette origine est grossière, mais caractéristique, et mérite d'être rapportée.
Il y avait autrefois un homme nommé Kvaser , qui , par son intelligence et sa sagesse, s'était élevé an rang des dieux. Deux nains, jaloux de ses talents, le tuèrent, recueillirent son sang dans un grand vase et le mêlèrent avec du miel. Ce sang du sage ainsi mêlé avec le suc des Heurs, avec l'œuvre industrieuse des abeilles, devint la source poétique, l'hippocrène des Scandinaves. Quiconque pouvait y puiser se sentait à l'instant inspiré et pouvait faire résonner harmo-
LETTRES SLU l'ISLAJîDE. 141
ineiiscinenl les cordes de la harpe. Le géant Suliung parvint à s'emparer de la coupe de miœd , et il y attachait un grand prix, quoiqu'il n'en usât guère; il la donna à garder à sa lille Gunlœda , et l'enferma dans une montagne. Cependant, Odin qui était dieu et qui avait de nombreuses attributions éprouvait une grande envie d'y joindre encore la faculté poétique ; mais il fallait pour cela séduire Suttung, et Suttung était un terrible homme; ni paroles flatteuses ni promesses ne pouvaient l'attendrir; il gardait son trésor en vrai barbare, ne voulant pas en jouir lui-même et ne voulant pas Tabandonner aux autres. Odin quitta sa demeure céleste, et vint, comme Apollon chez Admète, passer tout un été chez Suttung, prenant soin des bestiaux, récollant le foin, et ne demandant pour toute récompense, après ses longues journées de labeur, que quelques gouttes de miel. Suttung les lui refusa impitoyablement. Après cette dernière tentative, Odin désespérant de vaincre l'obstination du géant a recours à la ruse; il se change en serpent, j)énètre dans la montagne où est enfermée la cou[)e poétique, s'approche de Gunlœda, la llatte par ses éloges, la fascine par son regard, l^a pauvre Gunlœda lit comme Eve, elle crut aux paroles du serpent, et oublia la défense de son père. Odin obtint la permission de boire trois fois à la coupe du mia^d, et à la troisième fois le cruel avait tout bu. Alors il oublia Icsdoux serments (|u'il avaitmurnmrés le soiràl'oreille
142 LETTRES SLK l'ISLANDE.
(le Gunlœda, il laissa la pauvre fille en larmes et s'enfuit sous la forme d'un aigle. Mais Suttung était un habile magicien : il devina aussitôt le vol qui venait de lui être fait et poursuivit le ravisseur. Déjà il était près de l'atteindre, déjà Odin tremblait d'expier chèrement sa supercherie, quand tout à coup les ases vinrent au-devant de lui pour le soutenir et lui présentèrent une grande coupe , où il rendit le miœd qu'il avait bu. Mais, dans le mouvement de frayeur que lui avait causé Suttung , il en laissa aussi tomber une partie pai' terre (1). Celle-là appartient aux mauvais poètes, qui n'ont besoin que de se baisser pour la voir. Mais la coupe des dieux est conservée dans le ciel , et les hommes de génie , les hommes vraiment inspirés peuvent seuls y poser leurs lèvres. C'est Odin qui la distribue à ses favoris; c'est lui qui est le dieu de la poésie : « Maintenant , dit l'Edda , le chant d'Odin est chanté, dans la salle d'Odin, près de la salle d'Odin. Heureux celui qui le chanta ! Heureux celui qui peut le redire! Heureux celui qui l'apprit! Heureux celui qui Tentendit! »
En remontant aux premiers temps des trois monarchies Scandinaves, nous n'avons sur les scaldcs que des notions incomplètes , des fragments de biographie cl des fragments de vers. Au vi*' et au vu*' siècle , ils
(1) Par respect pour les poiites, j'adoucis ici Texpressiou textuelle.
TETTBES SUR l/iSL.VNDE. 145
occupent déjî\ de temps à autre une place notable dans l'histoire , mais à partir du ix*" jusqu'au xiii* siècle, ils se suivent sans interruption , et Ton connaît trèsbien leur nom, leur vie, leurs œuvres. Le règne de Harald aux beaux cheveux fut Ta^fe d'or des scaldes. Cet homme ambitieux crut que , pour donner plus de solennité à ses batailles , plus d'éclat à ses conquêtes, il fallait qu'il s'entourât de poésie. Il réunit à sa cour les scaldes les plus vantés : il se les attacha par des présents, et tous chantèrentsa gloire et sa domination. Ses successeurs manifestèrent constamment le même goût. Quelques-uns d'entre eux, comme Magnus-le- Bon , Harald Sigurdsson (lusaiont des vers eux-mêmes et chérissaient la poésie. Les scaldes résistèrent longtemps à rinterdiclion lancée contre eux par les missionnaires chrétiens. 0!af-le-Saint condamnait leurs souvenirs mythologiques , et cependant il pensa qu'il convenait à sa majesté de roi d'en avoir plusieurs à sa cour. Ce fut lui qui , les conduisant un jour sur le champ de bataille , leur dit : c Placez-vous au premier rang , afin de chanter ce que vous aurez vu et non ce que vous aurez entendu raconter. « Mais peu à peu le christianisme s'insinua plus avant dans les esprits. Les mœurs , les lois changèrent , et la poésie des scaldes, fille d'Odin , s'éteignit avec le culte d'Odin.
A la prendre dans ses monuments les plus anciens, cette poésie est claire, simple, énergique. Elle a tout le caractère des temps primilifs et du vrai chanrépi-
144 LETTRES SUR l'ISLAISDE.
que; mais plus lard, les scaldesTaltérèrent; elle devint Tœuvie du travail factice et des beaux-esprits. Au temps de Rolf-Krage, elle est encore jeune et forte; elle résonne hautement au milieu de la foule et défend avec orgueil sa nationalité Scandinave. Quatre siècles plus tard , c'est une poésie vieille, viciée, prétentieuse , qui recherche avec affectation les formes inusitées, et s'enveloppe dans un néologisme bizarre , dans des métaphores étranges. Alors on vit des poètes qui redoutaient d'être populaires, et qui, pour échapper à une telle infortune, entremêlèrent leurs vers de tant de mots finnois, écossais, anglo-saxons, et de tant de figures hyperboliques, que le peuple renonça à les comprendre, et qu'ils devinrent un objet d'étude pour les gens les plus lettrés (1). Cette poésie est restée si obscure qu'à moins de l'avoir longtemps analysée, les Islandais eux-mêmes ne la conçoivent pas, et quand on est parvenu à en pénétrer le sens , on est étonné de tous les raffinements d'art auxquels les
(1) La poésie anglo-saxonne présente la même obscurité, les mêmes affectations de style , le même goût pour les métaphores. Dans sa description du déluge , Cedmon emploie plus de trente synonymes différents pour désigner Tarche de Noë. « Les poètes anglo-saxons , dit M. Turner, voulaient avoir le monopole du chant et des avantages qui en résultaient. Pour cela ils rendirent leur style de plus en plus difficile à comprendre , afin d<; le mettre hors de la portée du vulgaire, et leur langue poétique fut tout à fait différente de la prose. » Hislory of (hc Jmjlo-Saxons hy Sharon Turner. T. .1, p. 274.
LETTRES SLR l'iSLA>'DE. 145
scaldes avaient recours pour voiler leur pensée. Ils auraient eu honte de se servir d'une langue qui ressemblât à la langue du peuple, à la langue vulgaire, et ils ont si bien élaboré leurs vers, aiguisé leurs périodes et gonflé leurs métaphores , qu'ils ont laissé loin d'eux les concetlï italiens, les phrases ampoulées de Dubartas et le mélange hétérogène de la poésie de cour allemande. Je ne sache pas, dans aucun pays, un poêle qui redoute comme eux l'expression nette, précise, et s'inquiète autant d'employer toujours la périphrase. S'ils parlent du ciel, c'est la couverture des montagnes, la maison du soleil, le chemin des étoiles ; de la terre : c'est la fille de la nuit , la chair d'Ymer , le vaisseau flottant sur les âges ; du feu : c'est le frère du vent et Tennemi des forêts; de l'or : c est la lumière de l'eau , la larme de Freya , la dent de Dieu , le soleil et la lune. La mer est lesangd'Ymer et l'anneau du globe; la tête est la demeure du cerveau , le champ des cheveux ; le sang est le lac de blessures et le vin des oiseaux de proie. Ajoutez à cela des expressions équivoques dont ils se servent avec une sorte de prédilection. Le même mot signiiic mer et cheval ; vaisseau et bouclier ; feu et épée : aigle et loup. Lorsqu'ils emploient ces locutions douteuses ils joignent à l'une des deux acceptions qu'elles renferment toules les épilhèlesqui ne s'appliqueraient qu'à l'autre. Ainsi ils disent également : l'épée brûlante , et le feu aigu ; le vaisseau d'acier et le bou-
clier rapide ; le loup aux larges ailes et Taigle au poil roux.
Du reste , ils avaient un grand nombre de licences poétiques, ils pouvaient supprimer, ajouter, contracter plusieurs lettres dans un mot. Ils employaient les tropes : Tépentlièse, la syncope, la métonymie. Tellipse, comme s'ils eussent été à Técole de Dumarsais , et ils avaient tout à la fois le vers métrique des anciens le vers sciolto des Italiens , le vers rimé comme nous, et le vers allitéré comme l'ont eu les Allemands , les Anglo-Saxons, comme Chaucer, Waller et Plowman l'ont employé. Nous comprenons difficilement l'harmonie des vers allitérés , mais il est certain qu'elle était assez sensible pour frapper les anciens hommes du nord. Un de nos poètes , celui de tous qui a peutêtre le plus étudié la forme , me faisait remarquer dernièrement que l'allitération ne serait pas employée dans nos vers sans produire un certain effet musical. On cite plusieurs vers de Virgile, de Lucrèce, de Plante , où les mêmes lettres sont évidemment répétées avec intention , et l'on sait que les Espagnols trouvent dans leurs assonnances une sorte de mélodie que les étrangers parviennent difficilement à saisir.
Les scaldes avaient quatre formes de vers : le Formjrda'lacj , \e DroU-kvœdit, le TliocjmœlU, le Runhendt. Le premier est le plus ancien. On l'appelait aussi chant des elfes, parce qu'on croyait que les
LETTRES SIR l'iSLANDE. 147
elfes s'en servaient pour parler aux hommes. Le second est celui que Ton connaît le mieux. Il fut employé fréquemment au ix%xx% et xi'siècles. Dans le troisième les vers riment entre eux. Les uns ont la rime complète , d'autres n'ont qu'une demi-rime , fort peu apparente pour nous. Le quatrième est le plus récent, 11 est encore souvent employé en Islande.
Les deux chants les plus célèbres étaient le drapa et le flockr. Le drapa était l'ode des grandes fêtes et des grandes batailles, le dithyrambe que les rois aimaient à entendre résonner autour d'eux. Le flockr avait aussi un certain caractère de solennité , mais il était plus court. Le scalle Loftunga chanta un jour un flockr devant le roi Canut. Le roi se fâcha et lui dit que jusque-là on avait toujours fait pour lui des drapa.
C'étaient là les formes arrêtées , les grandes formes. Mais les scaldes variaient à l'infini leur mètre , leurs rimes, leur alHtération, et quand on étudie les divers fragments qu'ils nous ont laissés, on voit qu'ils cherchaient eux-mêmes à se créer des diflîcultés métriques , dans l'espoir de donner par là plus de valeur à leurs œuvres. Mous pouvons rire de cette erreur poétique , mais je ne pense pas qu'aucun peuple y ait échappé. Siminias de Rhodes écrivit une pièce de vers à laquelle il donna la forme d'un œuf, et une autre qui avait celle d'une hache. On connaît le poème lalin dont tous les mots commencent par un P, et nous-
148 LETTRES SIR l'ISLANDE.
même n avons-nous pas la bouteille de Panard , l'acrostiche traversé quatre fois par le même nom ; le quatrain batclé, où la rime se trouve répétée à la fin du premier vers et au commencement de Tautre (1) ; le quatrain àrime redoublée,dont Marot lui-même nous a laissé des exemples (2) ; le quatrain fraternisé , où la dernière syllabe du premier vers doit être reproduite au commencement du second (3), et un grand nombre d'autres vers non moins irréguliers ?
Il y a dans la poésie des scaldes un autre mérite que celui de la versification ; c'est son caractère traditionnel, sa parole authentique. Là se trouvent des documents que rien ne remplace ; là sont les noms les plus anciens , et quelques-uns des faits les plus essentiels de l'histoire primitive du nord. Nous devons aux scaldes tous ces fragments précieux sur lesquels s'appuient les chroniques de Snorri Sturleson et l'his-
(1) Quand Neptune , puissant Dieu de la mer. Cessa dV/rmer casaques etgalées ,
Les gaUicans bien le durent aimer.
Et réclamer ses grandes eaux salées.
(2) La blanche coAomhelle , belle ^ Souvent je voys 2?riant, criant , etc.
(3) Dieu fjard ma maistresse et régente , G ente do corps et façon , etc.
l*our dire vray, an temps qui court , Cour est un périlleux passajje, etc.
LETTRES SUR l'iSLATÎDE. 14D
toire (le Saxo le grammairien. Nous leur devons ces belles strophes intercalées dans les sagas , et toute TEdda , c'est-à-dire , toute la théogonie et la cosmogonie Scandinaves. La parure d'emprunt que ccspoétes joignaient à leurs vers n'existait qu'à la surface. Au Tond tout leur était inspiré par le temps où ils vivaient, par les événements auxquels ils prenaient part , par le pays qu'ils aimaient. Personne mieux qu'eux ne pouvait se faire l'historien de leur époque. Ils louchaient tout à la fois aux deux extrémités de l'échelle sociale. Us appartenaient'au peuple par leur naissance, aux grands par leur éducation. Ils entraient dans l'intimité des princes ; et pas une bataille ne se livrait sans qu'ils y marchassent à côté de lui, pas une fêle n'avait lieu sans qu'ils fussent appelés à en faire rornement. Ils étaient là témoins et acteurs. Ils observaient et ils chantaient , et quelques-uns d'entr'eux avaient une telle faculté d'improvisation, qu'ils pouvaient à l'instant même raconter en vers le fait qui les avait frappés. Rognvald , comte des Orcades , se vanlait de composer, sans préparation , un poème entier sur chaque idée qu'on lui indiquerait, et Ton dit que le scalde Sivard balbutiait toujours quand il parlait en prose, mais s'exprimait avec la plus grande facilité dès qu'il avait recours à la langue poétique.^
Une partie des chants que nous connaissons ont été composés en Danemark ; d'autres en Suède, d'autres en Norvège , et un assez grand nombre en Islan-
de. Mais ils ont été répandus à travers toute la Scandinavie. Les scaldes ne restaient pas toujours au même lieu. Ils quittaient leur pays avec Tardente impatience du jeune âge , et ils y revenaient avec les souvenirs de la vieillesse. Ils passaient de longues années à courir les aventures, à s'en aller chanter de ville en ville, n'emportant avec eux que leur luth et leur épée; pauvres poètes qui devaient à tout instant remplacer la mélodie des vers par le cliquetis du glaive ; pauvres oiseaux voyageurs, à qui la nature n'avait point donné d'abri sous la feuillée, et qui ne savaient bâtir leur nid que sur les bords des mersorageuses ousur les champs de balaille.
Quand un scalde arrivait à la cour d'un prince , il se faisait annoncer comme poëte , et le prince le recevait aussitôt. Il y avait dans chaque salle de festin un siège réservé pour lui. C'était là qu'il allait prendre place et qu'il enseignait ses chants à la foule assemblée pour l'entendre. « C'est une vieille coutume , > dit Odin dans le Ilavamal, « de s'asseoir sur le siège des chanteurs et de redire de mémoire d'anciens chants. Pendant que l'on racontait ainsi les histoires du peuple , je m'assis , et je me tus , je regardai et je réfléchis, i
Le scalde répétait plusieurs fois les mêmes strophes, et les courtisans les apprenaient par cœur, afin qu'elles ne tombassent pas dans loubli. Les rois euxmêmes aimaient à les voir se perpétuer autour d'eux. On raconte que le roi Edouard d'Angleterre , avant
LETTRES SrR L'ISLANDE. 151
de récompenser le poëte Halle , le pria de rester assez longtemps à sa cour pour que plusieurs de ses amis eussent le temps de recueillir les chants qu'ils lui avaient entendu chanter.
Dans ces temps d'ignorance , le scalde n'était pas seulement un historien fidèle , un versificateur habile; c'était un homme qui avait beaucoup voyagé , beaucoup vu , et chez lequel l'instinct poétique avait éclairé le jugement, et développé l'intelligence ; c'était un homme politique et un philosophe. Les princes avaient confiance en lui , et lui demandaient souvent conseil. Le scalde alors marchait de pair avec les grands; son litre seul équivalait à un titre de noblesse , et il avait comme les nobles ses armoiries de poète : une rose sur un bouclier.
Mais quand un roi avait su rendre dignement hommage au talent et au caractère d'un de ces poètes énergiques , il pouvait compter sur sa bravoure et sa fidélité. Un jour l'orage jette sur les côtes de Danemark le vaisseau d'un jeune aventurier. C'était un scalde encore peu connu, nommé Starkoddr; mais il était grand, fort et plein d'ardeur. Le roi Frodd l'accueinit à sa cour, et fut tellement frappé de son air martial , qu'il lui équipa un autre vaisseau ; et Starkoddr partit, et s'en alla en Suède , en Angleterre , en Irlande , puis sur les côtes de la mer Baltique, et pénétra dans la Russie et la Pologne. Le long de sa route il s'attaquait à tous les vaisseaux de pirates, il amas-
sait les dépouilles de ses ennemis , puis il revenait les partager avec le roi et lui raconter ses voyages. S'il entendait parler d'un guerrier célèbre , il courait aussitôt se mesurer avec lui. Si un malheureux lui adressait une plainte, il allait à son secours. Si un pays gémissait sous la tyrannie d'un roi, il était comme Thésée , toujours prêt à purger les royaumes de leurs despotes et la terre de ses monstres.
Cependant Frodd , son ami, son bienfaiteur, est assassiné; mais il a un fds, et Starkoddr ne veut pas enlever au jeune prince l'honneur de venger la mort de son père ; il se retire en Suède , et pendant qu'il raconte ses dernières batailles et se prépare à en livrer de nouvelles, il apprend que Helga, la fdle de Frodd, a été séduite par un orfèvre. Il part à l'instant, arrive en Danemark, entre chez Torfévre, la tête couverte d'un grand chapeau qui lui masque le visage , et s'asseoit à l'écart , immobile et silencieux ; là il reconnaît que tout ce qu'on lui a dit n'est que trop vrai ; il observe en serrant la poignée de son glaive les caresses que Helga prodigue à son séducteur. Tout à coup la jeune fdle l'aperçoit , jette un cri de terreur et repousse son amant. Starkoddr se lève, et le malheureux orfèvre regarde, pâle et effaré, cette main de fer qui le menace, et cette épée qui va s'appesantir sur lui. Aucun moyen de se défendre , aucun moyen de s'enfuir , et il est là qui tremble et se courbe sous le regard enflammé du sculdc , comme
LETTRES SIR l'ISLA>DE. loo
Tolseaii sans force sous le regard sanglant du vautour. Mais Starkoddr, après Tavoir t'ait passer par toutes les angoisses de la mort, le repousse dédaigneusement : i A Dieu ne plaise, dit-il, que je ternisse ma réputation de guerrier en tuant un lâche tel que loi. Je l'imposerai un châtiment plus cruel en te laissant vivre. > Car Starkoddl;, dit Saxo le grammairien, était de ces hommes qui croient qu'une vie passée dans le crime et la honte est mille fois plus redoutable que la mort.
Après avoir ainsi vu pâlir les deux coupables devant lui , Starkoddr chanta son voyage , et ses derniers vers s'adressaient à Helga : < 0 jeune fille , s'écria-t-il , quelle magie t'a donc aveuglée? Quel plaisir pouvais-tu attendre dans cette demeure sale et enfumée , toi dont l'enfance a été bercée dans le palais des rois ?
c Comment ces lèvres pâles , ces lèvres couvertes de cendre de ton amant se sont-elles approchées de ta bouche de rose ? Comment as-tu permis à ces bras de manœuvre d'enlacer ton beau corps , et à ces mains grossières de toucher ta peau de satin ? i
Quelque temps après , Helga se marie avec le fils d'un roi, et le scalde retourne en Suède. Mais un jour on vient lui dire que Ingel , le nouveau roi de Danemark , loin de chercher à venger la mort de son père, est devenu l'ami de ceux (|ui l'ont tué et a éj)Ousé 'eur sœur. A celle nouvelle , Slarkoddr se remet en
15i LETTRES SLR l'ISLANDE.
route; il accourt dans le palais cVIngel , et, sans se faire annoncer , entre dans la grande salle du festin , et va s'asseoir sur le siège d'honneur qui , du temps de Frodd , lui était toujours réservé. La reine, apercevant cet homme couvert d'habits poudreux, qui s'en allait prendre la meilleure place , lui ordonna de se retirer. Le scalde ne chercha pas à se justifier , il ne répondit rien. 11 descendit , mais dans la rage qui le dominait , il donna un tel coup de poing contre les colonnes de la salle que toute la maison en fut ébranlée. Quand le roi revient de la chasse , il reconnaît l'ami de son père , et quoique le noble vieillard le gêne , il ordonne à chacun de lui faire bon accueil; alors les courtisans s'empressent autour de lui, et la reine lui demande pardon de son erreur. Mais Starkoddr écoute tous les éloges et toutes les protestations d'un air distrait et indifférent. On prépare pour lui une grande fête , et il s'asseoit au banquet royal comme à un banquet de deuil. Toute la table est couverte de mets recherchés, de liqueurs rares , et il se souvient qu'autrefois on n'y voyait que la coupe d'hydromel et le quartier de bœuf rôti. Quand le roi l'invite à boire et lui présente les plats choisis qu'il gardait ordinairement pour lui-même , le vieux guerrier le repousse avec mépris : t Je suis venu ici , dit-il , pour voir le fils de Froddr, non pas pour voir un lâche voluptueux qui ne songe qu'à manger. > Autour de lui il entend parler allemand , et sa fierté Scandinave se
LETTRES SUR l'iSLA:VDE. 15Q
révolte à cet accent étranger. Tout à coup les meurtriers de son roi paraissent et viennent prendre place à table; à leur aspect, le regard de Starkoddr s'enflamma de colère , et la reine en fut si effrayée, qu'elle arracha le diadème d'or qui brillait sur sa télé et le lui présenta; mais le scalde le rejette avec dédain, et s'écrie : « Loin de moi ces folles parures ; loin de moi tes présents! Penses-tu qu'un vieux soldat se laisse séduire comme une femme à la vue de l'or?
c Je le dis à haute voix. Celui-là n'a pas un noble cœur qui peut poser sur sa léte de tels ornements. La vraie parure du guerrier, c'est la cicatrice et Tépée. >
A ces mots il s'élance sur les assassins de Froddr, les renverse à ses pieds et retourne en Suède finir sa vie de héros.
Si , par sa vocation de scalde , le poète occupait une des premières places dans la maison du prince , par ses rêves de jeunesse , par ses affections de famille , il aimait à redescendre au sein du peuple. Jusqu'au milieu des salles brillantes où l'hydromel coulait dans des cornes dorées, il se souvenait de l'humble toit qui l'avait abrité, et le soir, assis à son foyer, il redisait , pour plaire à quelques-uns de ses anciens compagnons , les mêmes récits qu'il redisait aux jarl pour gagner le bracelet d'or. Le peuple aussi l'aimait et le prenait pour Tinterprèle de ses vœux. Le cri de l'opprimé , la plainte du pauvre s'adoucissaient en passant par les cordes de la harpe. Le roi Técoutait
156 LETTRES SIR l'iSL\NDE.
truiie oreille plus attentive , et la poésie établissait ainsi un lien mystérieux entre Tesclave et le maître , entre la chaumière et le trône.
A en juger par un récit de Saxo le grammairien , le peuple Scandinave devait avoir une haute prédilection pour la poésie. Quand Froddr III mourut , il ne laissait aucun héritier légitime. Le seul homme qui pouvait être appelé à lui succéder était en Russie , et on le croyait perdu depuis longtemps. Le peuple danois promit de donner la couronne à celui qui composerait sur la mort du roi le meilleur chant. Saxo ne dit pas comment le concours fut établi , mais un pauvre scalde , nommé Biarn , fort peu connu jusqu'alors, remporta sur ses rivaux, et prit possession des Etats de Danemark. Aux jeux olympiques, Sophocle n'obtint jamais d'autre royauté que la royauté de la poésie, et quand , par un beau jour d'avril , on conduisit en grande pompe Pétrarque au Capitole , les cardinaux ne placèrent sur sa tète qu'une couronne de laurier.
Un grand nombres de scaldes appartenaient aux plus nobles familles de la Scandinavie. On vit ici comme en Allemagne et en France , au temps des rninnesingcr et des trouvères , des jarl , des princes, des ducs , composer des //oc/ir, des drapa, et porter avec orgueil le titre de poète.
Mais soit qu'ils fussent issus d'une famille de rois, ou d'une famille de paysans , ils étaient avant tout
lioninies de guerre. Le glaive effaçait enlre eux toutes les distances. La guerre était leur véritable joie, leur poésie , et chacun d'eux pouvait dire comme Anlar, le héros des Arabes : c Ma parenté est dans ma force, ma noblesse est dans mon courage , et quand on me demande ma généalogie, je montre ma lance et mon épée. »
Aussi ne cherchez pas dans leurs vers les douces idées , les vagues rêveries , qui nous ont été si gracieusement dépeintes par d'autres poètes ; leur harpe ne sait point soupirer comme la guitare, gémir connue la mandoline. La main faible et timide de la jeune fille ne pourrait en tirer le moindre accord , et les larmes tomberaient sur ces cordes d'acier sans les faire vibrer. Mais quand le doigt nerveux du scaldc vient à les toucher , toutes ces cordes résonnent comme le clairon et retentissent comme Fairain. Le scalde chante Tivresse du condjat , la gloire du héros; il chante le bouclier magique , le heaume , formé de trois lames de fer, et Fépée merveilleuse qui traverse les armures , biise les chaînes, partage les rochers en deux ; il chante les valkyries qui viennent recueillir les morts sur les champs de bataille , et les joies sans lin qu'elles leur préparent dans le Vallialla. Tandis qu'il s'abandonne ainsi à son enthousiasme , tous les guerriers palpitent en l'écoutant , tous les glaives tressaillent dans le fourreau, et quand revient Theuie du combat, lui-même jette là sa harpe, et s'élance,
158 LETTRES SUR L^ISLANDK.
les armes en mains , au milieu de la mêlée ; s*il succombe , il sourit à la mort qui s'approche , et s'il lui vient alors une pensée d'amour , il l'exprime avec énergie.
Le scalde Gisle , poursuivi par ses ennemis , s'élance au-dessus d'un rocher, et se défend longtemps contre eux ; puis il tombe , accablé par le nombre , et chante ; et ce qui le réjouit , c'est de penser que sa femme saura avec quelle valeur il a succombé. € Ma jeune femme , s'écrie-t-il , serafière d'entendre mes ennemis vanter ma bravoure ; j'ai encore de la force , quoique le glaive acéré me déchire : c'est mon père qui m'a légué cette force pour héritage. >
Hialmar tombe sur le champ de bataille et chante : c Mon armure est brisée ; j'ai sur le corps seize blessures. Tout est noir devant moi ; je vacille , si j'essaie de marcher. L'épée d' Angantyr a pénétré au cœur, et quand j'aurais maintenant cinq demeures sur terre, je n'en habiterais pas une. La blanche fille de Hilmir m'a dit que je ne reviendrais pas ; sa prédiction va s'accomplir. Tiens , tire cet anneau d'or de mon doigt, porte-le à mon Ingeborg ; en le voyant , elle saura que nous ne devons jamais nous revoir. Voici venir les corbeaux , et après les corbeaux , je vois accourir les aigles , je leur servirai de pâture jusqu'à ce que le sang de mon cœur soit épuisé. t>
Le scalde llagbard était un jour auprès de la fille d'un roi de Danemark , et lui disait : « Si ton père sa-
vaît que je suis ici , moi qui ai lue ses fils , moi qui ai séduit sa fille , avec quel bonheur il me jelterait dans les fers , et toi , que deviendrais-tu s'il me faisait mourir ?» — t Je mourrais , > dit la jeune fille. Peu de jours après il est surpris avec elle , et condamné à mort. Au moment où on le mène à Téchafaud , il veut voir si son amante sera fidèle à la promesse qu'elle lui a faite de ne pas lui survivre. Il prie le bourreau de pendre d'abord ses vêtements ; à cette vue , la jeune fille le croit mort , elle met le feu à la maison et périt dans les flammes. Hagbard chante : « Hàtezvous , hâtez-vous de me faire mourir. Il sera doux , ô ma belle fiancée , de te rejoindre dans les airs. Entendez-vous les pétillements du feu ! Voyez-vous les poutres étincelantes? Ces flammes rouges sont pour moi la bannière de la fidélité. L'amour de ma bienaimée éclate à travers Tincendie. Oh ! que tu me rends heureux , jeune fille ! tu as rempli ta promesse , et chacun nous proclame hautement fidèles dans la mort comme dans la vie. Ce que tu avais juré comme femme, lu Tas exécuté comme un héros. Ilàtez-vous , hàlezvous ; j'en suis sûr maintenant , dans l'empire de la mort le véritable amour ne meurt pas. Ma bien-aimée, je vais te retrouver avec bonheur'. Au midi comme au nord, on entendra relenlir noire chant de mort; on entendra sur la terre et dans le ciel répéter ces mots: Également fidèles, également tendres, ils sont heureux ensemble. »
160 LETTRES SUR l/lSL\?ÎDE.
Le scalde le plus célèbre de la Scandinavie , c'est Ragnar Lodbrok, roi de Danemark. L'histoire nous a gardé les principaux traits de sa vie ; mais la tradition populaire les a développés et embellis , et sa saga est Tune des plus anciennes qui existent (1).
Il y avait autrefois en Gothland, dit cette saga (2),
(1) Le nom tle Lodbrok a été rapidement répandu en Suède, en Allema{jne , en Angleterre et en France. Les poètes Scandinaves ont chanté ses aventures , et les nôtres ont mêlé son nom à leurs chroniques. On trouve dans un poème manuscrit de Denis Pyrame , cité par Sharon Turner, le passa^je suivant ;
Cil Lothebroc e ses trois fiz Furent de tute gent haiz ; Kar uthlajes furent en mer ; Unquesne finirent de rober, Tuz jurs vesquirent de rapine ; Tere ne cuntrée veisine N'est près d'els où il a larun N'eussent feit envasium.
De ceo furent si enrichiz Amuntez et amanantiz Qu'ils aveint [jrant armée De gent e mult grant assemblée Qu'ils aveient en lur companye Kant erruent oth lur navye.
Destrut en aveient meint pais Meint pueple destrut et occis :
Nule contrée lez la mer Ne seput d'els ja garder.
(2) Saga Regnars Konungs Lodbrokar, publiée par Uafn dans ses Fornaldar Sugur. T. I. p. ^37.
LETTRES SUR l'ISLANDE. ICI
un roi puissant qui avait une fille charmante appelée Tliora, à laquelle il avait donné le surnom de Biche , parce qu'elle surpassait toutes les autres femmes par sa grâce et son élégance , comme la biche surpasse les autres animaux. Le roi faimait beaucoup. Son plus grand souci était de chercher sans cesse quelque nouvelle distraction et de lui préparer de nouvelles fêles. Il lui avait fait bâtir un magnifique château, et un malin il lui apporta le plus joli serpent qu'il fût possible de voir. C'était en Scandinavie un animal d'une rare espèce. Il avait l'œil vif, la télé fine, la peau brillante ; il était souple et caressant. ïhora le reçut avec joie, le posa sur un lingot d'or, et l'enferma dans une cage; mais bientôt le serpent grandit et grandit à chaque instant d'une manière effrayante. On pouvait le tenir d'abord dans le creu.v de la main, et il n'occupait qu'une très-petite place dans lecoindesacage.il brisa sa porte et sortit, et loucha aux deux extrémités de la salle , puis aux deux extrémités de la maison , et il en vint ri enlacer dans sa puissanteétreinte toutes les murailles du château. Avec lui le lingot grandissait aussi, et le serpent était là accroupi sur son or, fœil enllammé, la bouche écumanle, eiTrayant par son regard et par ses silllemcnts tous ceux qui tentaient de rapprocher. Le roi en eut peur et fit proclamer dans tout le pays, qu'il donnerait su fille en mariage à celui qui tuerait le monstre. Ragnar, (ils de Sigurd, roi de Danemark , entendit raconter celle étrange histoire , et résolut de
délivrer Thora. II se fit faire un vêtement de cuir trempé dans le bitume et s'avança la lance à la main près du cliàteau habité par la jeune fille. Le serpent vomit contre lui des flots de venin , mais Ragnar était protégé par ses vêtements et il enfonça dans les flancs du monstre sa large lame d'acier. Peu de temps après il épousa la belle Thora, qui lui donna deux fils également distingués par leur force et leur courage. Mais elle mourut , et Ragnar , pour se consoler , s'en alla guerroyer de côté et d'autre , s'attaquant à tout ce qu'il rencontrait, et remportant toujours la victoire.
Un jour il arrive en Norvège. Ses compagnons descendent à terre et découvrent dans une misérable chaumière une jeune fille nommée Kraka et remarquable par sa rare beauté. Ils en parlèrent avec enthousiasme à Ragnar , et Ragnar leur pose une de ces énigmes dont on retrouve de fréquents exemples dans les poésies du Nord au moyen-age. Si cette jeune fille, dit-il, est aussi belle que vous voulez me le faire croire, amenez-la-moi, mais il fi\ut qu'elle vienne ici, sans être habillée, et cependant sans être nue, qu'elle n'ait rien mangé, et qu'elle ne soit pas à jeun, qu'elle n'arrive pas seule, et qu'elle ne soit accompagnée de personne.
Quand on rapporte cetle énigme à Kraka , elle le comprend aussitôt , et pour la résoudre, elle laisse tomber ses longs cheveux blonds autour de son corps, et s'enveloppe dans un filet de pêche. Elle goûte un
LETTRES SUR l'iSLAXDE. 1C3
peu de poireau (1) et pas un homme ne raccompagne, mais elle est suivie d'un chien. Le roi, en la voyant , devint amoureux d'elle et l'épousa.
Quelque lemps se passe , et Ragnar , fatigué de vivre dans le repos, équipe un navire et s'en retourne , comme autrefois, explorer les mers lointaines et les contrées étrangères. 11 visite le roi de Suède, qui laccueille avec de grandes marques de déférence et le fait asseoir dans la salle du banquet à la place d'honneur. Ce roi a une fille fort belle appelée Ingeborg. Ragnar oublie en la voyant les liens qui rattachent à Kraka. Il la demande en mariageetse fiance avec elle. Quand il revient en Danemark, sa femme le questionne et veut savoir ce qui lui est arrivé pendant son voyage. — Rien , dit-il. Trois fois elle lui adresse la même question , et trois fois il lui donne la même réponse. Kli bien ! s'écrie-t-elle , moi, je sais ce qui est arrivé. Tu as demandé Ingeborg en mariage et tu dois l'épouser bientôt. Ce ne sont pas tes compagnons de voyage qui m'ont révélé ton secret , je l'ai su par trois oiseaux que lu as dû voir voltiger auprès de loi. Mais ne me fais pas l'airronl que lu as projeté, car je ne suis point, comme tu l'as cru jusqu'à présent , la lille d'un pauvre paysan : je suis Aslauga , la fille de Sigurd qui a lue Fafnir ; cl pour preuve de ce que je te dis , il me
(1) En ek miin bergia à eiiuini Lank. Le mot Lauk signifie aussi (jraissc île viande.
1G4 LETTRES SCR l'ISLAIVDE.
naîtra bientôt un fils dans les yeux duquel sera peinte l'image d'un dragon. Les paroles d'Aslauga se confirment , et Ragnard refuse d'épouser Ingeborg.
A cette nouvelle , le roi de Suède envoie à toutes les tribus le signal de la guerre, la flèche qui appelle les hommes au combat, et rassemble ses troupes -pour venger l'injure faite à sa fille. Mais les fils de Ragnar sont comme leur père d'intrépides aventuriers. Déjà ils ont aiï'ronté maint danger , et fait couler le sang dans mainte bataille. Tandis que leurs frères naviguent au loin, les deux aînés, Agnar et Eirik, demandent à conduire eux-mêmes l'armée danoise en Suède. Les deux partis s'avancent l'un contre l'autre. Le combat s'engage , les enfants de Ragnar le soutiennent avec ardeur ; mais tout à coup voici venir contre eux une vache furieuse qui, par ses bonds étranges et ses longs beuglements, effraie leurs compagnons et répand le désordre dans leur armée. En vain ils cherchent à la rallier, en vain ils redoublent d'efforts et d'audace ; les Suédois les pressent , les enveloppent. Ragnar tombe couvert de blessures. Eirik est fait prisonnier et condamné à mort. A cette nouvelle, Aslauga pleura, et ses larmes, dit la chronique, étaient rouges comme le sang et dures comme la grêle. Au même instant, on vint lui annoncer qu'un autre de ses fils avait péri glorieusement les armes à la main , et elle écouta ce récit avec l'orgueil d'une femme Spartiate, et elle ne pleura pas. r. Celui-là , s'écria- t-el le , a noblement
LETTRES SUR l'ISLAJÎDE. 165
teint (le sang son bouclier. 11 est mort comme un héros doit mourir, et il ira rejoindre Odin. >
Pendant ce temps Ragnar était allé dans d'autres contrées. Aslauga engage ses fils à venger leurs frères. Elle-même souille dans leur cœur le feu de la colère ; elle-même veut se mettre à la tête des troupes et les accompagner en Suède. Dès que les deux armées sont en présence Tune de Tautre, dès que les scaldes ont entonné le chant du combat, le roi Eirik lâche contre les ennemis la vache furieuse. Mais Ivar s est fait faire un arc avec un grand rameau d'arbres, et de lourdes llèches fortement trempées. Il se fait porter par des soldats au devant de Tanimal monstrueux et le tue. Alors la frayeur s'empare des Suédois, ils ne résistent plus, ils fuient. Les fils de Ragnar les poursuivent et jonchent la terre de morts et de blessés.
De là ils continuent leur marche aventureuse, et s'en vont de pays en pays, prenant d'assaut les forteresses, pillant les villes , ravageant les habitations , partout redoutés comme on (léau, et partout victorieux. La saga dit qu'ils vinrent jusqu'en Suisse, et ils auraient bien voulu aller à Rome. On sait que Rome est la ville merveilleuse du moyen-àge. Son nom se trouve dans toutes les chroniques, et tous les poètes l'ont chantée. Malheureusement les fils de Ragnar, qui ont traversé tant de fleuves et tant de rivières, ne savent de (piol côté se diriger pour arriver à Rome. Pendant qu'ils en sont à se consulter et à mettre en connnun toute leur
science géographique, ils avisent non loin d'eux un liomnie qui chemine portant le grand chapeau et le bâton ferré des voyageurs. Ils rappellent et lui demandent : Qui es-tu? — Je suis un pèlerin. — Connais^tu ce pays? — Je connais tous lespaysqu un homme peut parcourir, car j'ai passé ma vie à voyager. — Sommes-nous encore loin de Rome? — Loin de Rome! s'écria le pèlerin; regardez cette paire de souliers de fer que je porte à mes pieds , et cette autre que je porte sur mon dos ; maintenant ils sont usés : je viens de Rome en droite ligne, et quand je suis parti ils étaient neufs.
Aprèsune telle indication, les fdsde Ragnar pensent que ce serait un trop long voyage, et retournent vers le nord.
Cependant le vieux Lodbrok est revenu en Danemark et a souvent entendu vanter leurs exploits. La gloire qu'ils se sont acquise ranime son ambition de guerrier. Il veut de nouveau Iraverser les mers, affronter les combats et faire comme auPrefois retentir son nom dans les trois royaumes de la Scandinavie. Bientôt tout est en mouvement, dans les États de Danemark : les forgerons fiibriquent la lourde armure et la lance aiguë; les chefs de tribus préparent leurs troupes, et Ragnar fait équiper deux grands vaisseaux. Les rois voisins, en apprenant ces préparatifs, tremblent qu'il ne vienne les surprendre, et placent des sentinelles sur toutes leurs frontières. Mais Lodbrok
déclare qu'il veut aller envahir l'Angleterre, et il s'embarque; et la noble Aslauga, que de sombres pressentiments affligent, lui apporte, au moment du départ, une cotte d'arme consacrée à Odin, également impénétrable au fer et au feu.
Elli, roi d'Angleterre, a été instruit des projets de Ragnar, et il s'avance contre lui avec une armée nombreuse. Un combat acharné s'engage. Les Danois font des prodiges de valeur. Ragnar voit ses compagnons tomber l'un après l'autre autour de lui , et il reste debout, plein de force encore et protégé par son armure. Mais les soldats anglais le cernent, le pressent, puis s'élancent sur lui et renchaînent. Le roi le fait jeter dans une grande fosse remplie de serpents , et Ragnar y reste un jour entier. Les serpents dressent la tète et sifflent contre lui, mais n'osent l'approcher, car il porte encore sa cotte d'armes magique. Elli la lui fait enlever. A l'instant les vipères s'enlacent autour de leur victime, et le vieux guerrier, sentant leurs dards aigus s'enfoncer dans sa poitrine , entonne son chant de mort (1).
(1) Le roi Ragnar vivait à la fin du viiieou au commencement du ixc siècle. Les écrivains du nord ont beaucoup disserté sur le chant qu'on lui attribue. Presque tous pensent que ce chant a été composé par un scalde islandais , les uns disent deux à trois siècles, les autres cinq siècles après la mort de Hagnar. Mais le savant M. Kafn a cherché à défendre rancienneté et raulhenlicite de ce poème. Le chant de mort de Ragnar renferme
« Nous avons frappé avec le glaive. Naguère nous allions en Golliland écraser le reptile. Alors nous prîmes Tliora pour fiancée. Mon épée traversa le corps du serpent. Le monstre connut la force de mon bras, et Ton me donna le nom de Lodbrok.
« Nous avons frappé avec le glaive. J'étais encore jeune lorsqu'à l'orient nous donnâmes aux loups un repas sanglant, et aux oiseaux une pâture, quand notre rude épée sonnait sur le heaume. Alors on vit la mer s'enfler, et le corbeau marcha dans le sang.
d Nous avons frappé avec le glaive. Je ne comptais encore que vingt années quand nous agitâmes notre lance dans les airs, quand le combat nous entraînait dans son tourbillon. Vers l'orient, à l'embouchure de la Dyna, nous tuâmes huit jarl. Les loups trouvèrent à se rassasier après celte bataille. La sueur (1) tombait dans la mer, et bien des guerriers moururent.
f Nous avons frappé avec le glaive. La femme de Hedin ne nous quitta pas quand nous envoyâmes les
vin{;t-})iiit strophes. Il est écrit dans la forme du BroUkvœdi, c'est à dire mélançc de trochées et de dactyles, et en certains endroits allitéré. M. Rafn en a puhlié une fort belle édition avec des notes nombreuses ; le texte du poème islandais , la traduction danoise , latine , française. Cette dernière m'a paru assez défectueuse pour me permettre d'en essayer wnc seconde. Krakas Maal udyivcl af liafn. 1 Yol. in-8o,- Copenha^jue, 1826.,
(1) Le sanfp. f/cst encore un de ces mots à double acception dont les scaldcs aimaient à se servir.
LETTRES SIR L'iSLANDE. 169
Helsingcr dans la salle crOdin. Nous lomontànies rifo. La morsure de la flèclie se faisait sentir. Le fleuve était rouge du sang des chaudes blessures. L'épée gémissait sur Tarmure et la hache brisait les boucliers.
(( iNous avons frappé avec le glaive. Il me semble que dans ce moment j'accomplis mon sort. On n'échappe pas au\ décrets des Nornes. Je ne pensais guère qu'Elli disposerait de ma vie quand je donnais à manger au faucon sanglant, quand je m'élançais avec mes vaisseaux sur la mer, quand je livrais dans les baies d'Ecosse une pâture aux aigles.
« INous avons frappé avec le glaive. Je me réjouis quand je songe aux larges bancs où vont s'asseoir les convives de Balder. Bientôt nous boirons la bière dans des cornes. Le guerrier ne se plaint pas de la mort dans la splendide dcmeuie de Fiolnir (I). Je ne prononcerai pas une parole d'effroi en entrant dans lasallc deVidar(2).
I Nous avons frappé avec le glaive. Les fils d'Aslauga éveilleraient bientôt avec leurs armes acérées le dieu des combats, s'ils savaient les tourments que j'endure, s'ils savaient connue les serpents venimeux m'enlacent. J'ai donné à mes enfants une mère qui a mis au monde des héros.
(J) Surnom d'Odin.
(2} Fils (lOtliii et de Grydur. On le comptait au nombre des grands dieux.
€ Nous avons frappé avec le glaive. La mort déjà s'approche. Les serpents me serrent avec force. La vipère s'est logée dans mon cœur. J'espère que la verge de Vidar s'appesantira sur Elli. La fureur s'emparera de mes fils quand ils apprendront la mort de leur père , et l'ardente jeunesse ne leur laissera plus de repos.
€ Nous avons frappé avec le glaive. Cinquante et une fois j'ai mené mesenfants au combat. Je ne croyais pas trouver un homme plus fort que moi. Jeune, j'appris à rougir le fer aigu : maintenant les Ases m'appellent; je ne regrette pas de mourir.
< Il me tarde d'en finir. Les déesses envoyées par Odin viennent.me chercher. Joyeux, j'irai prendre place sur les sièges élevés et boire la bière avec les Ases. Les heures de ma vie touchent à leur terme. Je meurs en riant. Les heures de ma vie touchent à leur terme. Je meurs en riant. »
Quand le roi d'Angleterre apprit la mort du héros , il eut peur que ses fils ne le vengeassent cruellement , et il envoya en Danemarck des ambassadeurs pour connaître leurs dispositions. Les ambassadeurs trouvent les quatre fils de Ragnar réunis dans une salle ; ils racontent ce qui s'est passé, et quand ils disent comment le vieux guerrier est mort , Biorii serre si fortement un bois de lance, qu'il y laisse l'empreinte de ses doigts; Huitserk presse avec une telle colère un échiquier, qu'il se fait jaillir le sang des ongles , et
LETTRES SIR l'iSLA!^DE. 171
Sigurd, qui tenait un couteau à la main, se coupe jusqu'à Tos sans y faire attention.
Bientôt après, tous quatre prennent leurs armes et s'embarquent pour TAngleterre; mais ils sont battus et s'en reviennent chercher de nouvelles troupes. Ivar, qui est le plus adroit de tous , les quitte et va trouver Elli. < Je le promets, lui dit-il , de ne jamais porter les armes contre toi , si tu veux me donner dans ton royaume autant de terre que peut en contenir une peau de bœuf. » Le roi Elli , qui ne connaît pas rhistoire de Didon, sourit d'une prière si humble, et lui accorde ce qu'il demande. Ivar coupe la peau de bœuf par fines lanières, enveloppe une vaste étendue de terrain et y bâtit la forteresse de Londres. Là , il attire à lui par des promesses, par des présents, les principaux habitantsdu royaume, et quand ilcroitpouvoir compter sur leur appui, il envoie dire à ses frères de venir avec leur armée. Ils arrivent suivis d'une troupe nombreuse; mais Elli, trompé par Ivar, trahi par ses anciens compagnons d'armes, essaie en vain de se défendre. Les fils de Ragnar s'emparent de lui et le font expirer dans les tortures. Puis, ils retournent en Danemark, heureux d'avoir vengé la mort de leur père. Mais Ivar rogna encore de longues années en Angleterre , et lorsqu'il se sentit près de mourir, il ordonna à ses amis de renlerrcr à l'endroit delà côte le plus exposé aux invasions, car il protégerait encore, disait-il, le royaume après sa mort. Sa volonté
172 LETTRES SIR l'ISIANDE.
fut exécutée, et Ton raconte qu'en Tan 4086, lorsque le roi llarold entra en Angleterre, ii aborda près de la tombe dlvar et périt dans le combat. Mais quand vint Guillaume-le-Conquérant,on ouvrit cette tombe , et Ton y trouva le corps d'ivar encore intact ; Guillaume le fit briller, et rien ne s'opposa plus à sa conquête.
Ainsi finit la saga de Ragnar, et le nom du héros est resté populaire dans la vieille Scandinavie. Dans la chaumière islandaise les paysansparlent des anciens jours, et chantent encore son chant de mort.
IKYTHOLOOIR.
Les sagas et les vieux historiens Tout dit : OJiii , cliet* (les Ases , s'empara des trois royaumes de la Scaudiuavie. Il venait de TOrient. Il ap[)orta avec lui la langue, les mœurs, et sans doute les mythes de rOrient. l.a langue, telle qu'on la parle encore aujourd'iiui en Islande, a conservé des indices certains de son origine. Les mœurs des anciens Scandinaves ont eu dans les contrées méridionales leurs analogies,
et le paganisme de ces hommes du Nord présente plus d'un point de rapprochement avec les traditions religieuses de rOrient. Mais il ne faudrait y chercher ni ces riches et fécondes créations de l'Inde, ni les mystérieux symboles de FÉgypte , ni les charmantes fables. La théogonie orientale s'est amoindrie en passant dans les régions hyperboréennes. Le vent du nord a effrayé toutes ces myriades de nymphes , de sylphes , d'anges ailés qui voltigent à travers les forêts de l'Himalaya et les vertes allées de Kachemire. Quand cette armée de dieux s'en venait avec les bataillons d'Odin , la plupart n'ont pas eu le courage de continuer une si longue route , et sont retournés vivre dans leur paradis de fleurs. Les autres ont perdu le long du chemin leur manteau de pourpre , et les déesses ont laissé tomber leur écharped'or et leur ceinture magique. Le ciel Scandinave est pauvre ; on n'y mange que du sanglier, on n'y boit que du lait et de la bière, et les dieux qui l'habitent sont les plus malheureux dieux que je connaisse. Les géants leur résistent, le loupFeuris les effraye. Pour échapper aux pièges qu'on leur tend , ils ont recours à leur ennemi mortel, Loki. Pour pouvoir boire à la coupe poétique , Odin est obligé de se changer en serpent. Pour puiser à la source de la sagesse, il faut qu'il se prive d'un œil, et dans les jours de grandes crises, il descend de son trône, lui, le dieu suprême , et consulte la télé de Mimer. Tous ces dieux vieillissent cl meurent. S'ils n'avaient les pommes d'I-
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duiia, qui leur servent d'eau de Jouvence, on verrait leurs fronts se couvrir de rides, et leurs télés devenir chauves. Mais unjour ni les pommes d'iduna, ni leurs flèches, ni leurs massues , ne pourront les sauver. Le monde s'abîmera sous eux , et ils périront avec le génie du mal contre lequel ils luttent sans cesse.
La religion des Indiens est une religion sacerdotale toute pleine de combinaisons philosophiques, de systèmes ingénieux ; celle des Scandinaves, au contraire, aété faite pour un peuple de soldats ; elle est austère et sans art , énergique et farouche. Son dogme ressemble à un code martial. Ses hynmes sont des cris de guerre. Ses jours de fêtes sont des batailles. Dans ses temples ruisselle le sang des victimes, et le bonheur qu'elle promet à ses héros, c'est l'éternel combat du Vahalla. Les mythes Indiens se sont développés comme des rameaux de Heur sous un ciel d'azur, sur une terre riante. Les mythes Scandinaves sont restés sombres comme les nuages qui flottent au-dessus de la mer Baltique, tristes comme le vent qui gémit dans les montagnes de Norvège ou dans les plaines désertes de l'Islande. Cependant, à travers ce tissu grossier de traditions primitives, on découvre parfois des emblèmes ingénieux, et il est assez intéressant de rechercher les rap|)ortsqui existent entre cette doctrine religieuse du Mord, et celle des régions plus heureuses d'où on la fait provenir.
La cosmogonie Scandinave débute comme la cos-
176 LETTRES SUR 1,'lSlANDE.
mogonie de tous les anciens peuples. Au commencement il n y avait rien, rien que la nuit et le chaos ; mais l'être souverain, le créateur, VAUfader ^ existait. Celui-là a été de tout temps, et subsistera dans Téternité. Il était seul dans son vide immense. H produisit la terre de Ginongapap toute couverte de glace et la terre ardente deMuspelheim, gardée par Surtur, qui viendra un jour, avec uneépée ilamboyante, combattre les dieux et embraser le monde. La chaleur vitale de Muspelheim pénètre et amollit les glaces du Nord. De ce mélange d'humidité et de chaleur , de ce principe de fécondité que l'Inde et TÉgypte adoraient, naquit le géant Ymer. Les mêmes éléments produisirent la vache Audumbla. De ses flancs découlaient quatre torrents de lait qui servirent à nourrir Ymer. Une nuit, le géant enfanta par son bras gauche un homme et une femme , par ses pieds un fils. De là vient la race puissante des géants, et c'est ainsi que Brahma enfanta par sa bouche la race des Brahmes, par son bras celle des guerriers, par sa cuisse celle des laboureurs, par son pied celle des parias.
Cependant la vache Audumbla se nourrissait en léchant les pierres couvertes de givre. Le premier jour le mouvement de sa langue lit pousser sur la pierre des cheveux ; le second il en sortit une tête ; le troisième jour, un homme se leva; c'était Bor. Il épousa la (i!h) d'un géant et mit au monde trois his : Odin , Vili et Ve. Tous trois se réunirent et tuèrent
Ynier , le Titan Scandinave. Son sang , 'qui coulait à flots, noya les autres géants, à rexceplion de Tun d'eux, qui s'enfuit avec sa femme dans un bateau et s en alla ailleurs propager sa race. Avec le sang d'Ymer, les fils de Bor firent la terre , avec son sang la mer et les lacs , avec ses os les montagnes, avec ses dents les pierres; avec son crâne ils formèrent la voûte du ciel, qui est portée par quatre nains, avec sa cervelle les nuages ; avec ses sourcils ils élevèrent une palissade pour les protéger contre les géants ; avec les étincelles de feu qui tombaient du Muspelheimils formèrent les astres et les étoiles.
Cependant il y avait encore dans le pays des géants un homme appelé Aor. Sa iille fut la nuit , et elle enfanta le jour. La nuit parcourt le ciel sur un cheval qui secoue à chaque pas son frein écumant. C'est de là que vient la rosée. Le jour est conduit par un coursier impétueux , qui , de sa crinière brillante, éclaire la terre. Le soleil et la lune sont deux beaux enfants qu'Odin enleva à leur père. Us sont poursuivis par deux loups, qui menacent à chaque instant de les engloutir. Voilà pourquoi ils courent si vite. La même croyance se retrouve chez plusieurs peuples. Une tradition mongole rapporte que les dieux voulurent un jour punir Araoho d'un crime qu'il avait commis; mais ilse déroba à leur poursuite.Ils le cherchèrent de toutes parts sans pouvoir le découvrir; puis ils demandèrent au soleil où il était , et le soleil ne leur donna qu'une
réponse peu satisfaisante. Ils s'adressèrent à la lune, qui découvrit sa retraite. Depuis ce temps Araclio poursuit sans cesse le soleil et la lune ; et quand il arrive une éclipse, les habitants du Mongol pensent que Tennemi des dieux vient de se jeter sur un des astres qu'il cherche à engloutir, et se rassemblant en toute hâte, ils poussent de grands cris , afin de Teffrayer.
Le monde Scandinave était créé ; Odin avait peuplé le ciel ; et les géants habitaient la contrée lointaine que la théogonie islandaise ne désigne pas. La terre était encore déserte. Un jour, en passant sur le rivage de la mer, les dieux aperçurent deux rameaux d'arbres flottants. Ils les ramassèrent et en firent l'homme et la femme. L'homme s'appela Aska , la femme Ambla. Le premier leur donna l'âme, la vie, le second le mouvement, le troisième la parole, l'ouïe et la vue. Le dernier acte de la création est un nouvel emblème du sentiment religieux que les anciens peuples manifestaient pour certains arbres. Les Grecs plaçaient des nymphes célestes au sein d'un hêtre, et demandaient des oracles aux chênes de Dodone.Les druides cueillaient le gui avec une serpe d'or ; les vieux Germains avaient des forêts sacrées, c'est là qu'ils adoraient leurs idoles ; c'est là qu'un jour le Christ passant entouré des rayons de sa gloire, tous les arbres s'inclinèrent devant lui pour rendre hommage à sa divinité. Le peuplier seul , dans son superbe orgueil resta debout la tête haute , et le Christ lui dit : a Puisque tu
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n'as pas voulu te courber devant moi , tu te courberas à tout jamais au vent du matin, à la brise du soir. Depuis ce temps , le peuplier frémit sans cesse , et tremble au moindre souffle. Les Norvégiens croyaient qu'une armée avait été changée en arbres , et que la imit leurs soldats, enlacés par une rudeécorce, reprenaient la forme humaine , et se promenaient le casque en tête au clair de la lune. Que de merveilles se sont passées au moyen-âge dans Tenceinte mystérieuse des bois! Combien de fois les fées n'ont-elles pasattendu, au pied de verts taillis, les chevaliers qu'elles voulaient conduire dans leur palais ! combien de fois la poésie , interprète de cette idée populaire , n'a-t-elle pas célébré la rnagie secrète des forets! Il vous souvient de la romance du 5a2/fe , qui faisait pleurer Desdemona, et du Roi des Aulnes , chanté par Goethe.
Les dieux avaient commencé leur œuvre par établir, avec les sourcils d'Ymer, une palissade contre les géants. Ils se bâtirent au centre du monde un château, une forteresse. Ces diou\ de la Scandinavie, comme ceux de la Grèce, représentent, sur une échelle plus élevée, tous les actes, toutes les vicissitudes, toutes les passions de la vie humaine. Les hommes se battent entre eux, les dieux se battent contre les géants ; les hommes se font des armures de fer, et les dieux établissent dans leur demeure de vastes ateliers, et se forgent des casques d'or et des boucliers éblouissants; les hommes tiennent des assemblées
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judiciaires, et les dieux se réunissent aussi, à certains jours, pour juger les événements de la terre et la grande cause des peuples.
Le i>Tand conseil des dieux se rassemblait sous le frêne Ygdrasil, image du temps. Ce frêne est le plus beau , le plus grand arbre qui existe. Ses pieds descendent dans les entrailles de la terre; ses rameaux couvrent le monde entier; sa tête s'élève jusqu'au ciel. Trois racines immenses le soutiennent : la première louche aux enfers, la seconde au pays des géants, la troisième à la demeure des dieux. Dans le pays des géants est la source de la sagesse, qui appartient àMimer. Un jour Odin voulut aller y boire, et n'obtient la permission qu'il demandait qu'en sacrifiant un de ses yeux. N'est-ce pas une image louchante dessouffrancesqu'ilfaul subir pour acquérir la science? Près de la demeure des dieux est la source du temps passé. C'est là que le conseil céleste se réunit; c'est là qu'il prononce ses sentences. Là sont aussi les trois Nornes, les trois parques de la Scandinavie, Urd, Verdandi, Skuld (le passé, le présent et l'avenir). Elles tiennent entre leurs mains le fil de la vie humaine ; elles le tordent sous leurs doigts endurcis; elles le roulent sur leur lourde quenouille; elles le coupent avec leurs ciseaux de fer. Sur le rameaux du frêne merveilleux, on voit un aigle qui sait, dit l'Edda, une prodigieuse quantité de choses; au-dessous de lui est un serpent qui ronge les racines de Tarbi e. Un écureuil court sans cesse de
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l'aigle au serpent, et cherche à semer entre eux la défiance et la haine. Il y a encore auprès ITgdrasil deux beaux cygnes, qui chanteront un jour son chant de mort, et quatre cerfs qui se partagent ses feuilles, comme les saisons se partagent les dépouilles du temps.
Les dieux habitent des maisons splendides, aux murailles d'or, au toit d'argent. Odin a pour lui seul une grande ville éblouissante comme le soleil. Autour de lui sont les alfes lumineux , esprit ailés , génies charmants, sylphes et trilby, qui ont aussi peuplé le monde mythologique de Tlnde (1) et de la Perse, et qui venaient, au moyen âge, dormir au bord des fleuves, danser dans les prairies, ou s'abriter au foyer du laboureur, et se suspendre en jouant au fuseau de h jeune fille.
Pour communiquer avec le monde, les dieux ont bâti, en forme de pont, l'arc-en-ciel. Au milieu est un sillon de feu, pour empêcher les géants d'y passer. (Ihaque jour, la troupe divine monte et descend à cheval par celle route aérienne. Thor, lui seul, est obligé de la suivre à pied, car il est si gros et si lourd , qu'aucun cheval ne pourrait le porter.
Il y a douze grands dieux (2). Le premier est
(1) Je rappelle à tous ceux qui veulent étudier la mythologie (le rinde et les autres mythologies anciennes, lexcollent travail que M. Gui{;niaut a publié en refaisant le symbolique de Treuzer.
(2) Toujours ce mystérieux nombre douze qui se retrouve
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Odin (1). C'est le maître de l^uiiivers et l'esprit des combats; c'est lui le Si va des Indiens, tout à la fois créateur et destructeur, dieu bienfaisant, dieu redoutable, tantôt invoqué dans de pieuses prières, tantôt adoré avec des holocaustes de sang. C'est lui qui préside le conseil céleste, et il s'asseoit dajis son palais sur un siège élevé d'où il découvre tout ce qui se passe dans le monde (2). Il avait douze noms , et il usurpa celui d'Allfader (père de toutes choses) ; ce qui établit dans cette mythologie une étrange contradiction, car Odin mourra un jour, et il est dit que l'AUfader ne doit pas mourir. Les Scandinaves qui, dans leur hu^ meur guerrière , se souciaient peu d'une divinité pacifique et miséricordieuse, adoraient Odin comme le chef suprême des armées, comme le génie des batailles sanglantes. Alors il ne s'appelle plus créateur : il s'appelle/e rf/eu terrible y l'ineendiairey le dévastateur, le père du carnage. 11 traverse les airs sur un cheval qui a huit pieds (5) ; il plane sur les champs de bataille
dans les traditions populaires : les douze si{)?nes du zodiaque , les douze tribus d'Israël , les douze pairs de France , les douze chevaliers de la Table Ronde, etc.
(1) Les anciens Allemands l'appelaient Wuotan , les Anglo- Saxons Voden. Selon Grimm , ce nom provient du vieux mot germanique watan et correspond au mot \siûnvadere.
(2) Les poèmes du moyen àg i parlent souvent du Dieu « qui haut siet et de loin mire. »
(3) Autrefois . dans certaines parties de TAllemagne , quand les laboureurs faisaient leur moisson , ils avaient coutume de
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et aiiiine les coinbalUiits. Les guerriers lui dévouent les âmes de ceux qu'ils égorgent; le bruit du glaive le réjouit ; le sang qui coule plaît à ses regards; il passe , sans qu'on le voie, au milieu des cohortes; mais, à Tardeur qui les anime, les héros reconnaissent son approche, et croient entendre le hennissement de son cheval. Il s'écarte de ceux qui seront vaincus, mais il prête sa lance à ceux qui doivenit remporter la victoire ; et quand la lutte sanguinaire est finie, les valkyries lui amènent les âmes des guerriers qui son morts après avoir noblement combattu.
Thor est le dieu de la force , le maître du tonnerre , l'implacable adversaire des monstres et des géants, qu'il poursuit comme Hercule ou comme Thésée à travers les forêts et les montagnes ; il a des gantelets de fer que lui seul i)eut porter ; il a une ceinture (|ui double ses forces , et une massue merveilleuse qu'il lance à la tète de ses ennemis, et qui lui revient dans la main; son char est attelé de deux boues; quand il le fait courir sur les nuages, on entenil résonner ses roues d'airain , et c'est là le briiii que nous prenons pour le tonnerre. Aujourd'hui encore , quand il tonne , les paysans suédois ont coutume de dire : i Voilà le vieux Thor qui se promène. > Thor a été adore dans toute la Scandinavie.
laisser sur le sol quiicjucsépis pour le rheval d'Oil'in. (Deuisc/ie ntythoUhj'ie von J. Grimm , pa{;. 104.)
Il a donné son nom à un grand nombre de villes, de lleuves, de montagnes, el à Tun desjoursde la semaine (1). Les poètes ont souvent célébré ses courses aventureuses, ses combats contre les géants. Nous trouverons plus tard dans TEdda, Thisloire d'un de ses voyages. Le troisième dieu était Freyr , il gouvernait la pluie et les vents, et réglait le cours du soleil. Les Scandinaves avaient confiance en lui , et l'invoquaient pour obtenir une beureuse moisson. Au commencement de l'été , ils plaçaient sa statue sur un cbar , et la conduisaient autour de leurs champs , persuadés qu'elle devait faire germer le grain de blé dans la terre, et mûrir le fruit sur l'arbre. Freyr était aussi un dieu puissant et courageux. Il avait une épée d'une trempe si forte, qu'elle coupait, comme un brin d'herbe , les cuirasses de fer et les rochers. Un jour , par un fatal mouvement de curiosité , il monta sur le siège élevé d'Odin. De là ses regards embrassaient , dans l'horizon immense , le monde entier (2). Aucune barrière , aucun voile n'arrêtait sa vue. Toutes les villes lui montraient leurs trésors ; toutes les for-
(1) Islandais, thorsdagr ; danois et suédois , torsdag ; allemand , donnerslay ; anglais , ihursday.
(2) Une légende d'Allemagne rapporte qu'un jour saint Pierre monta aussi sur le trône de Dieu , d'où Ton découvre tout ce qui se passe sur la terre. Il aperrut une femme qui volait , et en fut si irrité qu'il lui lança Tescabeau du Seigneur à la tête. ( Kinder iind Haus Mœhrchen . (jcaammelt durcit Crniun. pag. 55.)
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leresses , leurs armures ; toutes les demeures des hommes , leurs vices et leurs passions. Mais il ne fut séduit ni par Tor entassé dans les palais des rois, ni par les boucliers brillants suspendus aux murailles des châteaux, ni par les joyeuses réunions où coule Thydromel. Il venait de voir au pied des montagnes une jeune liUe d'une ravissante beauté , et il se retire avec douleur ; son cœur est agité, son repos est perdu. Ses amis, le voyant tout à coup devenir si pensif, le questionnèrent à diverses reprises , et il finit par leur avouer ses rêves d'amour. L'un d'eux promet d'aller chercher la jeune fille , mais il exige que Freyr lui donne pour récompense sa redoutable épée. Le dieu y consent , et , quelque temps après , épouse sa bienaimée. Mais quand viendra le dernier jour du monde, il se présentera sans armes au combat , et sera vaincu par les géants.
Ces trois dieux formaient le triangle symbolique , la irinité Scandinave, la trimourti indienne. Après eux vient INiord , le Neptune des contrées septentrionales, qui gouverne les Ilots, et distribue à ses favoiis les trésors engloutis par les vagues de la mer; ïyr, le soutien des guerriers , le protecteur des athlètes ; Braga , le dieu du chant et de la poésie. Les runes sont écrites sur sa langue , et il a épousé Iduna , poésie vivante qui, avec ses pommes d'or, empêche les dieux de vieillir et le ciel de se dépeupler.
Heimdall est le gardien du pont céleste; il a été