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enfanté par neuf femmes. Nuit et jour il veille à rentrée de la forteresse des dieux pour prévenir l'attaque des géants. L'Edda dit qu'il dort moins qu'un oiseau. Son regard perçant distingue les plus petits objets à eent lieues de distance, et il a l'ouïe si fine, qu'il entend croître l'herbe des champs et la laine des brebis. Balder est le dieu bon et aimable , le principe du bien , l'idée du beau. Une nuit , il rêve qu'il doit bientôt mourir. Il raconte ce rêve à Odin, qui fait seller son cheval , descend aux enfers , et va consulter la prophétesse. Elle lui dévoile la destinée de Balder, et Frigga s'adresse à tous les êtres animés de la nature , et leur fait prêter serment de ne pas nuire à son fils. Par malheur , elle oublie un jeune arbre nouvellement planté auprès du Valhalla , et si foible encore , qu'elle ne pouvait pas le croire dangereux. Mais Loki, le génie du mal, a su ce qui s'était passé. Il arrache lui-même la branche d'arbre oubliée par Frigga ; et , un jour que tous les dieux étaient réunis et s'amusaient à poursuivre avec leur lance et leur épée le bon Balder , Loki remet la baguette fatale entre les mains de l'aveugle Hauder, qui se jette en riant sur Balder et le tue. A cette nouvelle , un cri de douleur retentit dans le ciel , et l'univers est consterné. On prépare les funérailles de Balder, on brûle son corps, celui de sa femme bien-aimée, et celui de son cheval de bataille. Toute la nature se revêt de deuil. La Moil elle-même s'attendrit. Hauder va la
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prier de laisser renaître Balder , et elle répond qu'elle y consentira si tous les êtres morts et vivants le pleurent. Odin convoque alors tout ce qui peuple la nature; la race humaine gémit sur le dieu qui n'est plus; les pierres s'émeuvent, les rameaux de chêne s'inclinent tristement à son nom , et la fleur des prairies et rherhe des montagnes laissent tomber comme autant de larmes les gouttes étincelantes de rosée. Mais une vieille femme s'avance, le front joyeux, l'œil sec, et déclare qu'elle ne pleurera pas. C'était Loki qui avait pris cette forme pour tromper les dieux; et sa parole cruelle rejeta Balder dans l'empire de la mort. Nous verrons plus tard comment les dieux se vengèrent.
Après ces grandes divinités ; il faut compter encore Vidar qui tuera un jour le loup Fenris; Vali , adroit archer; Lller, habile à patiner; et Forsate qui apaise les disputes des hommes et juge les procès.
De même qu'il y avait douze grands dieux, il y avait aussi douze déesses.
La première est Frigga, épouse d'Odin, qui partage avec lui les âmes de ceux qui meurent sur le champ de bataille; puis Freya , déesse de l'amour, qui adonné , comme Vénus chez les latins, son nom à l'un des jours de la semaine (1). Elle avait épousé Oddr, qui la
(I) On disait dans notre vieux français Divcnrcs ; ( Dies Vcneris ).
M Pour ce qu'il crt divenres, en mon curr m'asscnti , cU: » {Romcut de Bcrtc aus grans piè^ , |Mih. |vn' M. V, Paris^.
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quitta pour voyager. Elle le chercha, comme Isis, dans toutes les parties du monde, et le pleura avec des larmes d'or , les larmes de la fidélité. Eyra , la troisième déesse, est TEsculape des demeures célestes. Géfione est la patrone des vierges. Lorna réconcilie les amants. Vora sait tout ce qui se passe. Snorra protège les savants.
On bâtissait à ces dieux des temples splendides; on leur offrait, à certaines époques de l'année, des sacrifices sanglants. Il y avait , chaque année , trois grandes fêtes: Tune en automne, l'autre en été, la troisième au miheu de l'hiver; le peuple y accourait de toutes parts. Dans ces réunions religieuses, les prêtres immolaient des prisonniers de guerre, des hommes condamnés à mort pour quelque crime, des sangliers et des chevaux, surtout des chevaux blancs, qui , de même qu'en Perse , étaient regardés comm^^ des animaux sacrés. Le sang des victimes était recueilli dans des bassins de pierre ou d'airain : un des pontifes le prenait pour arroser les murailles du temple , et asperger la foule ; puis on partageait au peuple la chair palpitante des chevaux; les tonnes de bière s'ouvraient et les cérémonies pieuses se changeaient en orgie. Tous les neuf ans, les Scandinaves Ci'débraienl une fête plus solennelle. L'évêque Dithmar rapporte, dans sa Chronique deMersebourg , que dans ces grandes réunions on égorgeait quatre-vingt-dixneuf hommes, autant de chevaux, de chiens et de coqs.
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Ces sacrifices ne servaient pas seulement à rendre hommage aux dieux ; les prêtres y cherchaient un moyen de former des pronostics, de prédire les événements. Ils avaient, comme les Romains, une sorte de science augurale à laquelle le peuple ajoutait foi. Les Scandinaves étaient crédules et superstitieux. On retrouve dans leurs croyances le fatalisme grec, le sabéisme des religions primitives , et le fétichisme des races ignorantes : ils disaient que nulhonmie ne pouvait échapper à son sort ; ils attribuaient une grande influence aux astres, à la conjonction des étoiles, aux diverses phases de la lune; il prêtaient serment sur des pierres; et s'ils avaient une injure à venger, ils prenaient la tête d'un cheval mort, la posaient sur un pieu , et la tournaient , comme un signe de malédiction, du côté de leur ennemi.
Les mêmes croyances naïves, les mêmes idées superstitieuses reparaissent dans la peinture de leur paradis et de leur enfer. Le paradis des héros est le Valhalla; on y arrive par cinq cents portes, et quatre cent trente-deux mille (1) guerriers y sont réunis. Leur joie est de renouveler, dans l'espace éthéré, les
(1) Il faut remarquer ce nombre , qui se trouve dans plusieurs autres niythologies. Les Chaldéens avalent fait des obser- Tations astronomiques pour 43it,000 années. D'après Boroms et Synccllus , il s'était passé 452,000 ans entre la ciéation du monde et le délujje. Chez les Indiens , le dernier âge du monde est de 432,000 ans. ( Note à l'Kdda par Magnussen , tom I , paç. 249).
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ooinbals qu'ils ont soutenus dans ce monde. Ils se revêtent de leur arnuiie, et s'élancent Tun contre l'autre avec ardeur. Mais ceux qui sont blessés dans ces joutes célestes ne souffrent pas, et ceux qui tombent morts sous le poids du glaive se relèvent aussitôt. Quand la bataille est finie, on dresse les tables du festin, et les élus s'asseoient, sur des sièges d'honneur, à côté des dieux. On leur verse dans de grandes coupes le lait de la chèvre Heidrun et la bière la plus pure: on leur sert chaque jour les membres fumants d'un sanglier qui, chaque soir, se retrouve intact. Oïlin est au milieu d'eux, mais il ne fait que boire et ne mange pas : il donne les mets qu'on lui présente à deux loups qui le suivent fidèlement, et porte sur l'épaule deux corbeaux qui lui disent à l'oredle les nouvelles du monde. Tous les matins, ces corbeaux prennent leur vol, parcourent la terre, et à midi ils s'en viennent raconter à leur maître ce qu'ds ont appris. La table du héros est servie par les valkyries (1). Ce sont de grandes et belles femmes qui portent aussi la cuirasse, et manient avec adresse la lance aiguë : elles assistent à toutes les batailles, et planent sur tous les champs de mort. Quand le jour du combût est venu,
(1) Ce mot vient de valv ( cam])) et kera (choisir). Le mot aUemand kurfûst (électeur) a la même étymologie. On appelait aussi les valkyries valmeyar, skiaUdmeya)\ vierges du camp, vierges du bouclier. Quelque fois elles se changeaient en cygnci^. et traversaient les fleuves en jouant.
LETTRES SIH LISLA>UE. lOI
(juand le cri de guerre résonne à leur oreille, elles quiitenl à la liàte leur demeure céleste, el chevauchent dans les airs ; leurs grands yeux bleus étincellent de joie ; leurs cheveux blonds flottent au gré du vent. Sur leur tête brille le casque d'or; sur leur poitrine, le soleil éclaire une armure sans tache , et leur cheval ardent bondit, secoue son frein d'acier , et baigne la terre d'écume. Les valkvries se mêlent aux bataillons de soldats, raniment leur ardeur , prolongent leur défense, et recueillent, le soir, les âmes des braves pour les emporter au ciel.
L'enfer des Scandinaves s'appelle Niflheim ; c'est un lieu ténébreux, relégué au fond du Nord , traversé par neuf fleuves qui ne roulent qu'une eau noire et bourbeuse. Une nuit éternelle l'environne, et on y arrive par des chemins obscurs. Quand Honnodr y descendit pour chercher son frère Balder , il traversa, pendant neuf nuits, des vallées sombres et silencieuses. Tous les lâches descendaient dans cette triste demeure , mais l'Ldda ne parle point des tourments qu'on leur faisait endurer. Les autres peuples du Nord se représentaient l'enfer de la même manière. Les Lapons, en enterrant leurs morls, avaient coutume de mettre à côté d'eux une pierre à fusil , afin qu'ils pussent s'éclairer dans le ténébreux sentier qui conduit à l'autre monde. Une tradition finoise rapporte qu'une femme gémissait un jour sur la perle d'im de ses enfants; son mari meurt , et elle <V crie avec un
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sentiment de consolation: « Il est fort, lui , et il pourra conduire mon pauvre enfont dans le pays des âmes! >
J'ai indiqué la hiérarchie des dieux comme elle se trouve dans l'Edda. Ces dieux représentent Tordre moral, la sagesse suprême, la justice éternelle. Mais en face d'eux s'élève Loki, le génie du mal. Là s'arrête l'unité religieuse, et le dualisme commence. Loki est le Typhon, l'Ahriman de celte mythologie. Par sa naissance, il appartient à la race perverse des géants; par son intelligence et sa beauté, il est semblable aux dieux; par ses vices, il est le premier des esprits infernaux: il aime le mal pour le mal ; le crime lui sourit, la vengeance est pour lui une volupté. Démon spirituel, Protée habile, souple dans ses actions, insinuant dans ses paroles, il revêt toutes les formes, et module, sur tous les tons, le mensonge et la flatterie. Les dieux se servent parfois de lui, car il est adroit et rusé. Mais il se joue des dieux en les servant , et la haine qu'il leur porte est inplacable. Sa femme , Signie, lui donna deux fils ; et il enfanta , avec la fille d'un géant, trois êtres monstrueux: le serpent Midgard,qui, dans ses longs anneaux, entoure la terre, comme, dans l'Inde, le serpent Sécha entoure le mont Mérou ; Hela, la mort qui règne dans le ténébreux empire; et le loup Fenris. Les dieux pressentirent qu'un jour ce loup les attaquerait, et ils résolurent de l'enchaîner. Deux fois ils lui jetèrent autour dii cou un
cercle de fer, et deux fois le loup le rompit. Alors ils firent fabriquer par les nains un lien magique, souple et léger, et, en apparence, facile à briser. Us engagèrent Fenris a l'essayer ; mais le loup leur dit: « Je me défie de vos superclieries, et je n'essayerai pas ce lien, si, pour garantie de votre bonne foi, Tun de vous ne me met la main dans la gueule. > Tyr se dévoua; il y perdit la main, mais le loup fut enchaîné. Les dieux attachèrent le bout de la corde à un large bloc de pierre; et pour empêcher Fenris de le déchirer sous ses dents, ils le bâillonnèrent avec une épée dont la pointe lui perce le palais. Depuis ce jour, le monstre pousse sans cesse d'effroyables hurlemenls, et les (lots d'écume qu'il lance dans sa fureur forment un torrent. Quand les dieux eurent ainsi dompté un de leurs ennemis les plus redoutables , ils résolurent de punir les crimes de Loki. Mais il s'était déjà dérobé à leur colère. Us le poursuivirent longtemps sans pouvoir l'atteindre , car il s'était bâti une maison ouverte de tous côtés , d'où il pouvait voir venir ses adversaires, et il leur échappait toujours par une nouvelle métamorphose. Un jour il se transforma en saumon et se jeta dans une rivière. Les dieux le péchèrent avec un filet, etïhor le saisit |)ar la (pieue au moment où il allait encore s'enfuir. UsTenchaînèrent avec les boyaux d'un de ses fils entre trois rocs aigus qui l'empéclient de se mouvoir; sur sa tote ils posèrent un serpent qui lui jene sans cesse son venin au visage. Mais Signio ,
194 LETTRES SUR l/lSLAlVDE.
son épouse fidèle , le suivit dans son infortune. Elle est assise auprès de lui, et reçoit dans un grand vase tout le poison vomi par la vipère. Quand le vase est plein , quand il faut le vider, le venin tombe sur le corps de Loki et lui cause de telles douleurs, qu'il s'asite avec une sorte de frénésie et ébranle le sol dans ses convulsions. C'est de là que viennent les tremblements de terre.
Mais le règne des dieux est limité, et les génies du mal doivent un jour rompre leurs chaînes et bouleverser le monde. Ce jour s'annonce par des signes effravants: trois loncjs hivers se succèdent sans interruplion; pas une lueur consolante n apparaît au ciel , pas une fleur de printemps n éclot dans la vallée , pas un brin dlierbe ne reverdit sur la colline. La famine et la peste ravagent le monde ; la haine divise les familles; les frères s'entretuent; il ny a plus de liens , d'aff'ection , plus de foyer domestique , plus de vertus, plus d'amour. Le crime gagne tous les cœurs comme un ulcère , et ceux qui sont restés justes se réjouissent de s'endormir dans leur tombeau. Tout à coup la terre tremble sur sa base ; les arbres sont renversés avec leurs racines ; les montagnes s'écroulent ; les étoiles tombent du ciel (1) ; deux loups en-
(1) Un vieux pocte espagnol , Gonzalo de Berceo, emploie la même image :
Veras c lasestrellas caer de su logar Como caen las foias quant caen dcl figar.
LETTRES SLR l'ISLA>DE. 195
glolUissciit le soleil el la lune, et le monde est plongé clans les ténèbres. L'Océan , que la main du Créateur n'arrête plus dans son lit de sable , inonde le globe. Sur ses vagues orageuses on voit llotter le Naglefar(l). Les géants eux-mêmes le remplissent el s'en vont chercher lesdieux. LeserpentMidgard fouette les eaux de sa large queue , et lance son venin dans les airs. Le loup Fenris s'avance l'œil enflammé ; une de ses mâchoires louche à la terre , Tautre au ciel. Loki marche , comme l'Antéchrist , à la lête de tous les monstres, et Surtur le suit avec une épée flamboyante à la main.
A l'entrée de la forteresse céleste , Heimdal jette le cri d'alarme , et sonne la trompette qui retentit dans le monde entier. Odin va consulter la source de Mimer, et tous les dieux se préparent au combat. Surtur renverse à ses pieds l'amoureux Freyr, qui n'a plus d'épée. Thor écrase le serpent , et puis tombe luimême sous le poids du venin que le monstre lui a jeté. Le loup dévore Odin ; mais le puissant Vidar s'élance contre lui , pose un pied sur sa mâchoire , el, d'une main de fer, lui déchire la mâchoire supérieure. Loki el Heimdal se tuent l'un l'autre , et Surtur, le génie du feu , embrase le monde.
Le monde s'est écroulé comme dans l'Apocalypse y comme dans le Zendavesta , comme dans les Védas.
(1) Vaisseau construit avec les ongles ties morts.
190 LETTRES SLR l'ISL\?JDE.
Les hommes ont péri dans le feu , les dieux ont disparu. Mais du milieu des (lots purifiés, une autre terre surgit plus fraîche et plus riante que la première. Balder ressuscite ; Vidar et Vali ont survécu à la race des dieux. Un enfant du soleil éclaire de ses rayons limpides ce nouveau monde. Un homme et une femme ont échappé à l'embrasement universel, et répandent sur le globe une lamille nombreuse. Au Valhalla succède un autre paradis plus heureux et plus beau , et le iNiHheim est remplacé par un autre enfer. Le sol, béni par les dieux , n'attend plus que le laboureur le sillonne à la sueur de son front. Il se couvre de fleurs et de fruits. Un ciel d'azur s'élève sur cette terre féconde ; un printemps éternel sourit à tous les regards. Les hommes vivent d'une vie paisible dans une atmosphère de joie et de lumière. Les dieux retrouvent sur le gazon les tables d'or des Ases , et s'asseoient l'un auprès de l'autre , et s'entretiennent du passé.
Ainsi finit le dogme de la mythologie Scandinave ; ainsi finit celui de tous les peuples , par des rêves qui s'en vont au delà des siècles , par l'amère douleur qui détruit la terre où chacun souffre , et la foi qui recrée aussitôt une terre idéale , un monde éterneU
Mj^H ueux kdda.
Dans un des districts les moins désolés de Tlslande, sur la route de Breidabolstad à OErebak , après avoir chevauché à travers une plaine marécageuse , le voyageur aperçoit , au haut d'une colline doucement inclinée , un groupe de maisons entourées de verdure, l ne muraille de gazon les protège ; une grande porte en
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bois s'ouvre au milieu de ce rempart agreste. D*un côté apparaît la chapelle avec ses saints de bois sur le portail ; de l'autre , l'habitation du paysan , celle du pasteur, et à voir de loin ces demeures paisibles , isolées de tout bruit , et ces murs de gazon qui les entourent , on dirait d'un ermitage rustique , ou d'une forteresse de bergers. J'y arrivais au mois d'août par une belle matinée. L'herbe des champs avait reverdi; les clochettes jaunes se balançaient au milieu de l'enclos, et les marguerites décoraient de leurs corolles blanches toutes les tombes du cimetière. Sous leur toit de mousse , les fenêtres étroites du presbytère s'éclairaient à un rayon de soleil. Un homme tressait des lilets de pêche devant la porte , et deux enfants jouaient avec des moutons dans la prairie. Je retins la bride de mon cheval , je regardai avec émotion ce tableau si simple et si riant : il me semblait voir devant moi une page des poèmes champêtres , une idylle vivante. Aux aboiements du chien , qui annonçait l'arrivée d'un étranger, le paysan leva la tête et , quittant aussitôt son travail, s'en vint avec son bonnet de laine à la main , m'aider à mettre pied à terre et me souhaiter la bienvenue. J'enlrai dans l'église, où l'on me montra avec orgueil quelques ornements d'autel qui dataient d'un temps ancien ; j'entrai dans la demeure du prêtre ; c'était un homme instruit et modeste comnif j'en ai rencontré plusieurs dans cette pauvre terre d'Islande. Tandis qu'il me faisait voir, avec une
vraie joie de savant , sa collection de livres qu'il avait amassés l'un après l'autre , en s'iniposanl toujours de nouveaux sacrilices , sa jeune femme , douce et blonde comme les jeunes femmes du bord de l'Elbe, mettait une nappe blanche sur la table, et préparait la jatte de lait et les tasses de porcelaine. Je m'assis entre eux , et les voyant tous deux si jeunes et si heureux , l'idée me venait de leur demander, sans crainte de l'anachronisme , si le vieux Voss n'avait pas songé à eux en écrivant sa Louise, ou s'ils n'étaienl pas de la famille de Herrmann et Dorothée. D'un côté s'élevaient devant nous les montagnes blanches qui environnent l'ilécla ; de l'autre , la mer formait comme autant de lacs entre les baies où elle vient se jeter , et tout était calme et silencieux. Pas un bruit dans l'air, pas une voix importune , pas un souvenir du monde lointain, et quand je regardais cette solitude si belle dans sa pauvreté, si douce dans son repos, je me disais qu'on pourrait bien renoncer à toute ambition, quitter toute l'olle vanité et venir vivre là comme le poêle espagnol, sans rien envier et sans être envié : Ni envidïudo, ni envidioso (1).
Cette retraite où je passais une matinée de poésie avait été habitée par deux des \)\[xs grands honunes de l'Islande ; c'était Odda. C'est de là que nous sont venues les deux Kdda. C'est là(|ue vivait, au xi^ siècle,
(1) Pochiastlt'l niac8lro Luis d*' \.vi>u
200 LETTRES SUR l/lSLAiNDE.
Sœmuiid le savant; au xii% Snori Sturleson, le poète et riùslorien.
Sœmuntl naquit en 1056et mourut enH33. Il descendait d'une des plus nobles familles de l'Islande, et son père était pasteur. Animé du désir de s'instruire, il quitta de bonne heure la maison paternelle et passa une grande partie de sa jeunesse à voyager. Il visita l'Allemagne, la France, l'Italie, étudiant partout , à cette époque des connaissances encore confuses, les chroniques populaires, les mœur.^, la poésie; il observa avec enthousiasme les monuments antiques de Rome, et fréquenta pendant plusieurs années les écoles de Paris (l). Tout ce qu'il avait recherché et aimé dans les contrées étrangères ne put cependant pas lui faire oublier sa terre d'Islande. Il revint en 1082 à Odda , plein de souvenirs, riche de science, et, pour se rendre utile à ses compatriotes , il établit dans sa demeure une école d'où il est sorti plusieurs hommes distingués; puis il se fit prêtre, et toute sa vie se passa entre les soins qu'il donnait à ses élèves, entre les devoirs religieux que lui imposaient son sacerdoceet les études de prédilection qu'il s'était choisies. Il n'y avait pas longtemps que l'Islande s'était convertie au christianisme , le culte d'Odin était aboli , mais les traditions païennes vivaient encore dans la mémoire des vieillards, et les noms de Thor et de Frigga, This-
(1) Finnscn. Histoiiaccclesiastica , tom. I, pa{;. 19H.
LETTRES SLR L'1SL\?ÎI>E. 201
toiredes nains et des géants devaient se mêler souvent aux causeries de la veillée. Le peuple ne renonce pas si vite aux croyances avec lesquelles ilaélé bercé. On peut briser d'un coup de hache une idole, niais on ne brise pas du même coup le lien qui le rattache à l'histoire du passé ; ou peut lui enseigner une nouvelle foi, lui imposerun nouveau serment, maissans le vouloir, au fond du cœur, il se souvient de la religion qu'il apprit au foyer de famille, et des prières que nmrmuraient ses lèvres d'enfant. Les hommes qui le gouvernent , voyant leur loi promulguée, la regardent comme établie; ils posent un jalon en Ire eux et le passé, ils composent une nouvelle ère ; mais la tradition, celle fée du vieux temps, dément leur chronologie. A côté de l'histoire écritepar le savant , burinée par l'artiste, la tradition invisible, insaisissable, s'en va de contrée en contrée et se perpétue parmi la foule. Elle n'a ni stylet , ni burin ; elle n'impose point d'arrêt , elle n'élève point la voix ; mais elle murmure secrètement de magiques paroles aux oreilles charmées qui l'écoutenl. Les hommes qui ne la connaissent pas la déclarent morte et oubliée, et elle repose encore au milieu des ruines, el elle soupire au bord des chemins; le voyageur l'emmène avec lui dans ses courses lointaines, la voix de l'aveugle ambulant l'annonce à toute une génération, la harpe du ménestrel la répand dans les airs.
Ainsi, tandis que les prêtres prêchaient l'évangile
2J2 LETTRES StR l' ISLANDE.
dans les églises, riiistoiie des anciens dieux occupait encore Timagination du peuple, et Sœmund Tétudia. 11 se lit redire les mystères et le culte d'un autre temps; il recueillit les vers des scaldes, les épopées païennes conservées par la parole ; il écrivit d'après les récits des vieillards , d'après la tradition, et voilà comment nous est venue l'Edda. Les voyages et les études de Sœmund lui avaient fait donner le surnom de savant ; son goût pour les fictions du paganisme lui fit donner celui de sorcier. Il acheva patiemment son œuvre , mais son caractère de prêtre lui défendait de la publier. Elle resta comme en dépôt dans sa retraite dOdda, en attendant qu'une main plus hardie la mît au grand jour. En même temps qu'il travaillait à compléter cette épopée populaire , Sœmund rassemblait pour l'histoire de son pays d'autres documents. Il écrivit une chronique des rois de Norvège qui malheureusement est perdue. Peut-être l'Edda n'était-elle que l'appendice religieux de cette chroniqie. Quelques savants lui attribuent aussi les annales d'Odda qui embrassent l'histoire universelle depuis la création du monde.
Le recueil de Sœmund resta près de cinq siècles ignoré en Islande. En 1639, Brynhiolf Svendsen, évê- (jue de Skalholt, découvrit un manuscrit qui contenait les principaux chants de l'Edda et l'envoya à Frédéric III, roi de Danemark. Un autre manuscrit appartenant à la collection d'Arne Magrmssen , renferme le Veg-
lamsqvida. Ce manuscrit faisait partie (Fun ouvrage plus considérable dont on ne possède malheureusement que des débris. En 1665, llesenius publia , avec une traduction latine et danoise , les deux principaux chants de TEdda. En 1787 parut le premier volume de la grande édition de Magnussen (1).
Le mot Fdda , appliqué aux chants recueillis par Sœmund , signifie Aiculc, Peut-être aussi vient-il lYOcIda, cette retraite paisible, où le poète rapporta le fruit de ses voyages , et passa une vie d'étude et de recueillement.
Les poèmes de TEdda se divisent en deux parties: poèmes mythologiques, poèmes historiques. Lesprepremiers renferment toute la cosmogonie et tout le dogme ihéogonique des Scandinaves ; les seconds se rattachent au cycle populaire répété dans le Kœmpcviser et chanté dans les Niebelungen. Là est la vie des dieux , ici celle des héros; là sont les luttes perpétuelles du bon et du mauvais principe, ici les guerres haineuses ,1e s vengeances cruelles ; là est le drame du Valhalla, ici le drame du monde. L'Edda dans sa puissante étreinte a tout embrassé, depuis le trône (les géants jusqu'à la grotte des nains , depuis rabîme ténébreux habité par Hella jusqu'aux salles resplendissantes où se rassemblent les valkyries.
Il serait presque impossible d'assigner une date
(1) K(l«la Sa-mniKlar hinns Fcoda. ln-4o, tra<l. latin**
20 î LETTRES SIR l'ISLAIVDE.
précise à ces poëmes. Ils ont été composés en diffé* rents lieux , et à différentes époques. Leur forme de versification , leurs métaphores, et quelques mots recueillis çà et là dans les sagas peuvent servir d'indication et guider les savants dans leurs hypothèses. Mais il y a loin de ces conjectures de Térudit au document exact basé sur des faits , appuyé sur des dates. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que ces poèmes furent composés par lesscaldes, chantés dans les cours , dans les assemblées populaires , dans les grandes fêles (1). Quelques-uns d'entre eux remontent au moins , pour la forme sous laquelle nous les connaissons, jusqu'au viii*' siècle , et pour l'idée qu'ils représentent, jusqu'à l'époque de l'émigration des peuples d'Asie dans le nord. Le premier de tous est laVoluspa (2). C'est une œuvre d'un caractère étrange , solennel et mystérieux , triste et éloquent, grave et obscur. C'est le récit , souvent énigmatique , souvent brisé, d'un oracle , c'est le cri de la sibvllc.
A l'entrée de la foret de sapins, balancés par le vent du nord, au milieu des corbeaux qui croassent sur sa léte, et des loups qui hurlent autour d'elle ,.la prophétesse Scandinave monte sur le trépied, et devant la chair palpitante des victimes , elle prononce ses conjurations elle dieu apparaît : Deus cccc Dens ! Au
(1) Den aeldrc Edda ovcrsat af Majjnussen.
(2) f^ala (sybille) Spà fproph^^tic). î.a sorrif»rc dos rlianK
LETTRES SIR I/ISLAMIE. 205
soi.ffle puissant qui Tinspire, son cœur tressaille , ses cheveux se hérissent sur son front , ses jeux enflammés regardent passer avec une sorle de slupeur et d'effroi les images qu'elle évoque, et elle chante le , chaos, la naissance du géant, les comhals des dieux. Une voix impérieuse lui crie : INe vois-tu rien encore ? Et elle se ranime et chante Tenfantement de la mort; la demeure souterraine des damnés, la dernière lutte des mauvais esprits , la destruction du monde.
€ Au commencement des temps il n'y avait rien. Il n'y avait ni sable, ni mer , ni vent. On ne voyait point (le terre et point de ciel, rien que l'abîme vide sans arbres et sans végétation.
> Le soleil parut au sud. La lune ouvrit la porte de la nuit. Mais le soleil ne connaissait pas sa route , la lune ne savait pas où elle devait se poser, et les étoiles ignoraient leur place.
> Alors les dieux montèrent sur leurs sièges élevés, Pi tinrent conseil ensemble. Ils donnèrent un nom à la nuit et au crépuscule. Ils réglèrent l'heure du malin, le milieu du jour, et partagèrent l'année.
> La prophélesse sait où s'élève le frêne Ygdrasil, le grand arbre qui étend au loin ses blancs rameaux. De là découle la rosée qui baigne la terre , et le frêne reste toujours ver(.
» Du milieu des eaux , les trois fdles de la sagesse s'avancent sous cet arbre. L'une s'appelle J7rr/;la seconde, Vrrddtul} ; la troisième, SliuhL Ce sont
206 LETTRES SIR l'ISLANDE.
elles qui règlent le destin de Thomnie et disposent de sa vie.
i Elle sait que la trompette de Heimdal est cachée sous les larges rameaux de Tarbre céleste. Elle voit les vagues écumantes du fleuve de sagesse tomber du front de TAllfoder.
> Un jour elle était assise à l'entrée de sa demeure. Elle voit venir à elle le dieu savant par excellence et le regarde entre les yeux. — Que me demandezvous? Qu'attendez-vous de moi? Je sais tout, Odin. Je sais que ton œil est plongé dans la limpide source de Mimer qui chaque matin l'arrose avec l'eau de la sagesse.
» Le dieu souverain lui donna des anneaux, des bâtons runiques et le don de prophétie. Sa vue s'étend au long et au large sur chaque monde.
» Elle a vu le sort cruel réservé à Balder , fds d'O d in . La branche d'arbre croissait ; elle était petite encore, mais fort belle. Cette branche devint un glaive meurtrier, llauder s'en servit (i).
> Bientôt naquit le fds d'Odin qui devait venger Balder. En une nuit il devint vieux , et il ne se lava pas les mains, et il ne se peigna pas avant d'avoir porté sur le bûcher le meurtrier de Balder. Mais Frigga pleurait le malheur arrivé dans le Valhalla. »
(I) Voyez la mort de Balder, pnjy. 175.
LETTRES blR l' ISLANDE. 207
La voix lui cric : Voyez-vous encore quelque chose? El la propliétesse répond :
I Les chiens aboient dans les cavernes de Gnipa. Les chaînes sont brisées ; les loups sont libres. La propliétesse sait encore beaucoup de choses; elle voit de loin le déclin de l'empire céleste, la chute des dieux.
> Les fi'ères combattent Tun contre l'autre et se tuent. Les parents rompent leurs liens. On viole la foi du mariage. On brise les boucliers. C'est un temps de fer , un temps de loups et d'orages , et avant que le monde s'écroule , les hommes ne s'épargnent dIus.
> Les chiens aboient dans les cavernes de Gnipa. Les chaînes sont brisées; les loupssont libres. Ducôté de l'est s'avance Hrym. La mer déborde; les serpents s'enllent avec colère. L'abîme des eaux s'enlr'ouvre. L'aigle pousse des cris de joie auprès des cadavres (ju'il déchire , et le Naglfar flotte sur les vagues.
> Il vient du midi. Les fils de Muspell le montent, maisLokile gouverne. Toute la race des monstres accourt avec les loups , et Loki marche à leur tête.
> Qu'arrive-t-il aux Ases?Qu'arrive-t-il auxElfes? Le monde des géants est plein de bruit. Les Ases se rassemblent , et les nains qui habitent les montagnes gémissent à l'entrée des cavernes.
> Surtur vient du sud et apporte l'incendie. Son épée flamboie. Les rochers se fendent. Les ïrolles er-
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relit avec anxiété. Les hommes prennent le chemin de la mort. Le e[el se déchire.
> L'inquiétude saisit le cœur de Hlyna (1) lorsque Odin s'avança contre le loup. Le vainqueur de Bêla combat contre Surtur. Mais Tépoux chéri de Frigga succombe.
> Alors le fils du maître de la victoire , le puissant Vidar s'avance pour lutter avec le loup monstrueux. D'une main il saisit cette progéniture de géant ; de l'autre il lui enfonce son épée dans le cœur.
I Puis vient le noble fils d'Odin (Thor). Il attaque vaillamment le serpent Midgard et lui porte le coup mortel. Mais il recule de neuf pas , renversé par le monstre.
> Le soleil s'obscurcit .La terre s'abîme dans Teau. Les étoiles brillantes disparaissent. Des nuages de fumée enveloppent les arbres. La flamme s'élance jusqu'au ciel.
> Et la prophétesse voit une nouvelle terre , une terre verte et riante, sortir du sein des eaux. Les vagues se retirent. L'aigle qui prenait le poisson dans les champs s'enfuit.
I Dans la vallée d'Ida, les Vses se rassemblent et parlent de la destruction du monde et rappellent les actions du passé et les leçons du Dieu suprême.
> Us retjouvent dans le i»azon les mervcilleusci»
{ I; Lniiedc!» friandes (i<'esst>s.
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tables d 01*, que le premier des dieux et la race de Fiolnir avaient possédées avant le temps.
> Les champs se couvrent de fruits sans qu'on les cultive. Le mal est anéanti. Balder revient et demeure avec son frère Hauder dans le palais d'Odin.
» La propliétesse voit la salle de Gimle toute couverte d'or et plus brillante que le soleil. Les justes doivent y demeurer et y vivre heureux à jamais.
I Du fond des lieux ténébreux , iNidhug , Thorribk dragon , s'élève portant sur ses ailes les cadavres des morts. Il plane au-dessus des vallées, tombe et disparaît. >
Le chant de Vafthrudner, de Grimner et d'Alvis, complètent la Voluspa. Les poêles n'ont fait qu'encadrer dans une nouvelle fable les mêmes dogmes cosmogoniques. Dans le premier, Odin va visiter le géant Vafthrudner. Tous deux se posent différentes questions sur la terre, sur le sol, sur les astres, et tout ce dialogue est l'exposé fidèle des croyances Scandinaves. Dans le second, Odin, sous le nom de Grimner, dépeint à Geirrod les planèles, la demeure céleste, le Valhalla. Il lui raconte la création du monde et les actions des dieux. Ce chant est fort détaillé, très-clair, et les mythologues du nord y ont souvent eu recours; il est moins ancien que la Voluspa , mais il date encore de l'époque païenne. Dans le poème d'Alvis, le dialogue mythologique descend du Dieu suprême, de la sagesse, à l'un de ces cires imaginaires auxquels la crédulité du