LETTRE XXXVI
V illa de Catulle. — Bois consacré à Tiburnus. ~ Maison d'Horace.
Tivoli:
JLa retraite d'un célèbre Piomain, et le sanctuaire d'une divinité, ont peut-être trop longtemps fixé mes regards et exercé mes crayons ; mais il est permis à l'artiste de s'oublier et de s'égarer au milieu de semblables objets. Je reprends le récit de mes excursions, et je poursuis ma route vers les Cascatelles.
Arrivé à l'angle que forme la vallée, après avoir passé le petit pont, dit Castagnola , et auprès d'une fontaine où des nymphes de la Sabine lavent et étendent leur linge, je trouve, à droite , un sentier taillé en pente douce dans la montagne . Il mène à l'église de Saint-Ange, in Piavola, qui est adossée au couvent et à l'enclos des moines olivetains.
Une tradition très-ancienne m'avertit que ce local étoit occupé jadis parla maison de Catulle , de cet aimable po'éte , de ce facile génie , sans rival pour les sujets gracieux, qui s'élevoit par-
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fois au sublime de la passion, et qu'on ne peut mieux louer qu'en rappelant les emprunts que lui a faits Virgile. En effet, les idées, les expressions, et même des vers entiers de l'une de ses pièces se retrouvent dans l'Enéide ; en un mot) l'Ariane de Catulle a fourni au Chantre d'Enée le modèle de sa Didon.
L'heureux amant de Lesbie partageoit ses jours ; consacrés à la tendresse et aux plaisirs, entre Rome et son agréable habitation de Tibur, où il réunissoit les plus grands personnages de son temps. Cicéron , Plancus, Cinna furent ses amis; et César, qu'il avoit atteint dune épigramme, ne s'en vengea qfu'en l'invitant à souper. Il est singulier qu'un lieu consacré aux plaisirs, par un poêle un peu libertin ( car on disoit : Qui écrit comme Catulle, vit rarement comme Caton ) , soit devenu, par la suite, le séjour de l'austérité , de la pénitence et de la chasteté ; et il est digne de remarque qu'on doit chercher presque toujours la trace des anciennes maisons de délices , dans les lieux où l'on voit s'élever un couvent. Existoit-il dans la campagne quelque monument vaste et magnifique, mais à moitié ruiné? Il étoit , dans le moyen âge , converti en église ; et ses dépendances servoient d'habitation aux ministres delà religion. Le monastère , élevé d'abord sur d'antiques fon-
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dations, et sur un plan dont on avoit reconnu îa convenance , étoit réédifié ensuite avec les mêmes distributions, qui se sont ainsi conservées jusqu'à nos jours.
Qu'on examine les maisons de Pompeï; qu'on lise les descriptions des villa antiques , et Ton en retrouvera l'imitation fidèle dans les monastères modernes : ces cours entourées de portiques qui servoient de promenoirs, et dans lesquels aboutissent des chambres sans aucune autre communication entre elles; ces bassins qui les ornoient , ces terrasses ou loges couvertes , ces oratoires placés dans les jardins , les églises même avec leurs chapelles , souvent distribuées comme des salles de thermes , offrent une foule de rapports , de convenances et d'usages, d'une analogie frappante avec les maisons antiques.
Les bâtimens religieux, dont la campagne de Rome est parsemée , occupent presque toujours des sites agréables où l'on jouit d'un air pur, d'une vue lointaine , du voisinage des bois , des lacs ou des rivières. Ces avantages, goûtés par les Romains, riches, éclairés et amateurs des beautés de la nature et des arts , dévoient être appréciés par les religieux , qui , pendant longtemps, avoient seuls conservé la tradition des connoissances , et jusqu'à l'aménité de la civilisation.
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Quoi qu'il en soit, le couvent des Olive tains passe avec d'autant plus de raison pour l'asile de Catulle , qu'il en fixe lui-même la situation entre la Sabine et le territoire de Tivoli , de manière qu'on ne savoit duquel de ces cantons il dépendoit (i). En effet , ce lieu très-voisin de Tibur, peut être aussi considéré comme appartenant à la Sabine , puisqu'il est au-delà du fleuve qui en forme les limites (2). D'ailleurs, il n'est pas d'endroit plus retiré, mieux garanti des vents, que cet angle rentrant de la vallée , entouré de tous côtés par de hautes montagnes ; ce qui est encore un des caractères du local choisi par notre po'ëte , qui prétendoit y être à l'abri de tout autre vent que de celui qui l'expose à la vengeance de sa maîtresse.
Il est donc difficile de trouver de ce côté un site dont tous les traits conviennent mieux à l'idée qu'on se forme de l'habitation de Catulle ; et , en creusant dans celte enceinte , on trouva de très-beaux pavés de différens marbres, et une colonne sur laquelle étoient sculptées , en bas-reliefs , des figures de femmes représentant les Muses ou les Grâces , compagnes du poë'te qu'elle sont si bien inspiré.
(1) Catulle, Epig. 44-
(2) Idem y Epître 26.
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Catulle étoit voisin d'Horace : dirigeons-nous vers la demeure de cet autre favori des Muses. On y parvient par un chemin extrêmement pittoresque , et ombragé par des oliviers , des chênes verts, des lauriers et des vignes. C'est là sans doute ce fameux Tiburni îuculum , ce bois sacré où l'on voyoit, du temps de Pline , trois immenses chênes verts plus vieux que Tiburnus qui fonda la ville. On y remarquoit aussi son tombeau et son temple ; car les peuples du Latium ctoient dans l'usage de compter leurs fondateurs parmi les dieux , et de leur ériger des autels (i).
En interprétant les anciens auteurs qui ont parlé de ce bois sacré (2), on ne peut mieux le placer que sur la droite du fleuve , et non loin de l'ancienne chute , sur cette pente de la montagne dite la Salita di Emmanuele , d'autant plus que c'est le seul point aux environs de Tivoli où l'on retrouve des chênes verts ; et la fontaine , qui existe dans la partie supérieure , peut avoir été consacrée, ainsi que le bois, àTiburnus.
La maison d'Horace doit se chercher dans le
(1) C'est ainsi qu'en usèrent les Laurentins, pourLalinus; les Laviniens, pour Enee; ceux d'Arde'e , pour Daunus, et les habitans de Tusculum. d'Arici, de Pre'neste et de Rome, en laveur de Telegonus, d'Hippolyte, de Ceculus et de Roimdus.
(s-) Hprace, Stace-et-Sue'tone , cite's par Cabrai qui est d'un avis contraire à celui de Domenico de Sanclis.
voisinage. J'aperçois, à travers les arbres, un petit couvent bâti sur d'antiques de'bris , et dans le site le plus pittoresque : n'allons pas plus loin ; nous voici sur les terres de l'ami de Mécène {Planche XX).
Mais un spectacle admirable s'offre tout à coup à mes regards surpris et enchantés ; il me fait oublier Horace , sa maison , et jusqu'à ses
vers Voici les Cascalelles!.... J'ai déjà vu ,
avec un frémissement en quelque sorte solennel , le fleuve se précipiter dans un gouffre rocailleux et obscur ; je le vois ici se jouer dans les airs , s'embellir de l'éclat du grand jour, se pénétrer des feux du soleil , se cacher, reparoître et bondir jusqu'au fond de la vallée , à travers la verdure et les fleurs. Peintres et poètes, rendrezvous ce tableau? Atteindrez-vous à la sublime hauteur de la nature, qui seule a le droit d'être toujours neuve , toujours étonnante dans sa prodigieuse variété ?
C'est le matin qu'il faut visiter ces lieux ; c'est alors le moment de l'inspiration et des douces rêveries. Les sens ne sont point encore abattus par la fatigue d'une longue et laborieuse journée; ils ont retrouvé le calme dans les bras du sommeil; et l'on est disposé à jouir, dans un voluptueux délire , de toutes les facultés de l'imagination.
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Je me suis égaré avec délice sous l'ombrage d'antiques oliviers qu'Horace a peut-être plantés, ou qui faisoient partie des immenses possessions de Quintilius Varus. Voici un vieux arbre déraciné: il avoit long-temps résisté aux efforts des siècles, des torrens et des tempêtes ; il a été miné lentement par de foibles insectes, et s'est écroulé tout à coup comme une haute tour sapée dans ses fondemens. Il me représente cet arbre maudit , l'objet des imprécations du poëte, et qui faillit l'écraser de sa chute. Asseyons-nous sur ses racines tortueuses , qui ont servi de siège à de nombreuses générations d'artistes.
Cependant le soleil n'a point encore échauffé ces lieux de ses rayons , qui rasent la cime de la montagne , ainsi que les édifices les plus élevés de la ville entremêlés de grands arbres, et qui bordent tous ces objets d'une vive clarté. De longues traînées de lumières traversent les airs , laissent le fond de la vallée dans une fraîche et vaporeuse demi-teinte, et viennent frapper à ma gauche les murs blanchis de la chapelle qui a remplacé la maison d'Horace.
Un jardinier , sorte d'ermite , occupe maintenant le cellier du poëte ; il m'a offert un morceau de son pain noir, du lait de sa chèvre, et du pizzittello , pendant aux tortueux rameaux de la
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vigne qui tapisse et ombrage l'entrée de sa demeure. Il conserve la mémoire de son aimable précurseur, et il a pour lui quelque estime. On voyoit, me dit-il, autrefois en ce lieu des restes de peintures, et des pavés de mosaïque. Dans le jardin , sa bêche s'est souvent brisée sur des fragmens de marbre : de vieilles fondations , dont le terrain est coupé, le contrarient aussi ; mais elles empêchent les pluies de déchausser les arbres , d'entraîner les couches de ses melons et les plans de ses herbes potagères.
Une tradition , conservée parmi les habitans de Tivoli , indique les substructions sur lesquelles est construit le petit couvent de Saint- Antoine , comme les vestiges de la maison d'Horace. Située sur la rive droite de l'Anio, cette cilla pouvoit, aussi bien que celle de Catulle, se nommer Sabine ou Tiburtine , suivant les expressions de Suétone, qui la place dans le voisinage du bois sacré de Tibur (i).
Néanmoins , Palestrine , Licence , Bayes , Tarente et d'autres contrées prétendent avoir donné un asile à la muse d'Horace. Doit-on croire pour cela qu'il eut dans tous ces lieux des maisons de plaisance ? S'il en étoit ainsi , auroit-
( i ) V'ixlt plurimum in secessu ruris sut Sabin'i aut Tlburtir.i ; domusrjue cjus videntur circa Tiiurni luculum. (Vie d'Horace, attribuée à Sue'tone. )
il pu se vanter si souvent, et avec une telle apparence de franchise , de la modération de ses désirs? Il s'estime, dit-il, plus heureux qu'un roi , quoiqu'il ne possède qu'un casin , une fontaine limpide, un petit bois, et un champ borné, mais qui , pour l'ordinaire , ne trompe point ses espérances ; il n'importune pas les dieux pour en avoir davantage : il fait même parade de sa pauvreté , se rit de ceux qui , déjà vieux et sur le bord de la tombe , cherchent à embellir leurs palais et à étendre leurs possessions.
Cependant la pauvreté d'Horace n'étoit que relative : il avoit une maison à Rome, des rentes, des fermiers, et même des vassaux. Il ne se considéroit pas comme riche ; mais, jouissant de Yaurea mediocritas , de cette heureuse aisance aussi éloignée de la richesse que de la pauvreté, il ne portoit point envie à ses riches voisins.
Au reste, le site escarpé qu'occupoit sa maison , prouve qu'elle étoit peu spacieuse : un jardin de plusieurs arpens, soutenu par des terrasses, s'étendoit en avant jusqu'aux bords du fleuve ; un bois de chênes , qui existe encore , mettoit ses bâtimens à l'abri de l'ardeur du midi, et offroit une promenade comparable , dit le poêle , aux délicieux bocages de Tarente. Enfin, ce séjour enchanté, où l'on pouvoit braver fin-
tempérie de l'automne, et jouir en paix de tous les agrémens de la campagne et des charmes de l1 étude, satisferoit encore les yoeux de l'homme modeste, ami de la retraite et des arts.
Plusieurs écrivains (i) ont soutenu qu'Horace ne possédoit rien à Tivoli, et que son unique maison de campagne étoit située dans le fond des montagnes de la Sabine , proche de Licence. Moins exclusif qu'eux, je leur accorderai qu'il a voit une ferme en cet endroit ; mais , en grâce , qu'ils me laissent dans la compagnie du po'ëte philosophe rêver sur les bords de l'Anio qu'ils veulent désenchanter. Horace ne dit-il pas luimême qu'il préféroit Tibur aux lieux les plus célèbres ? Larisse et Sparte n'étoient rien pour lui en comparaison. Fatigué de la magnificence et des plaisirs de Piome , il ne soupiroit qu'après le doux loisir et la tranquillité dont il jouissoit dans sa retraite de Tibur. Il n' étoit jamais si bien inspiré que sous les frais bocages et auprès des cascades frémissantes de l'Anio : c'est là qu'il composoit ses vers à la manière des abeilles , ou qu'inspiré, autant par les nymphes de Tibur que par les Muses , il abandonnoit son imagination au plus sublime enthousiasme. La maison
(0 Domenico de Sanctis, Dissert, sopra la villa tf Orazio; eî Capmartin de Chaupy : Découverte de la maison de campagne S Horace.
retentissante, de la Sibylle , le bois sacré de Tiburnus, les ruisseaux qui murmurent à travers les vergers, il semble qu'il ait tout dessiné d'après nature ; et. ces lieux, qui conservent les mêmes avantages , ne pourroient encore être peints qu'avec les mêmes couleurs.
Cependant les commentateurs, pressés par l'évidente conviction qui résulte des propres expressions du poëte , supposent qu'il habitoit fréquemment à Tibur dans la maison de quelque ami, peut-être chez Mécène. Mais est-il vraisemblable qu'un génie aussi indépendant que celui d'Horace , qui osoit déclarer à son bienfaiteur qu'en acceptant ses dons il n'entendoit pas enchaîner sa liberté ; est-il vraisemblable , dis-je , qu'il eût aimé ces lieux jusqu'au point de croire qu'il s'immortaliseroit par les vers qu'ils lui avoient inspirés , s'il ne s'y étoit ménagé une retraite où il vouloit finir ses jours? Au reste, Suétone ne dit pas qu'il vécut dans la maison de Mécène , mais sur ses propres possessions ; et non dans la ville , mais auprès du bois de Tibur. Et ce témoignage ne peut être rejeté , à moins qu'on ne croie , avec l'un de nos désenchanteurs , que la vie d'Horace a été écrite par un Pseudo- Suétone.
Qu'on me laisse donc le doux prestige d'avoir foulé le même sol qu'Horace, de m'être égaré.
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son immortel ouvrage à la main , sous ces ombrages qu'il a chantés ; de croire que ces arbres antiques sont les rejetons de ceux qu'il a vus croître, et que ces caveaux à moitié ruinés contenoient autrefois ses amphores remplies, non de Falerne , mais de ce vin recueilli par lui-même sur les coteaux de la Sabine , et qui empruntoit le parfum du vin grec jadis renfermé dans ces vases.
J'aime à me figurer que vers le milieu du jour i! alloit, accompagné de quelques vrais amis, ou de femmes charmantes, respirer la fraîcheur sous ces voûtes couvertes de lierre ou ombragées par la vigne ; que ce chemin tracé entre les oliviers, et qui se dirige vers Tibur, est celui que l'élève d'Epicure parcouroit d'un pas incertain en revenant des grands repas du favori d'Auguste, ou de ces petites débauches qu'il se permcttoit avec ses voluptueux voisins.
J'en veux à ces froids dissertateurs qui dépouillent ces lieux célèbres de tous leurs souvenirs ; ils me rappellent ces barbares qui ouvrent un tombeau pour en disperser les cendres. A la lecture de leurs discussions sèches et arides, mon imagination se refroidit, mon cœur se serre. Ils me font peut-être revenir d'une erreur, mais ils m'ôtent un plaisir , ils m'arrachent brusquement a de douces chimères pour me rendre
à des peines réelles... Ah! laissez-moi rêver toujours : si l'existence n'est qu'un songe, qu'au moins ce songe soit agréable ; et que le réveil vienne , le plus tard possible , et sans que j'aie pu le désirer, le craindre ou le prévoir.
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