LETTRE XXXVII
Villa de Quintilius Varus; celle de Cinthie. — Vue générale de Tivoli, des Cascatelles, et de la plaine de Rome, au soleil couchant.
De la modeste maison d'Horace , passons à la fastueuse demeure de Quintilius Yarus , située en face de celle de Mécène , avec lequel il semble avoir voulu rivaliser de magnificence.
Après avoir suivi pendant un mille le chemin le plus pittoresque, on arrive à l'église de Quintigliolo. Elle contient une image miraculeuse de la Vierge qui, tous les ans, est transportée processionnellement et en grande pompe dans la cathédrale de Tivoli. Exposée pendant trois mois à la vénération des Tiburtins et à l'empressement pieux d'une foule de pèlerins qui viennent de très-loin lui demander des grâces et des miracles, cette image est ensuite rapportée avec les mêmes cérémonies dans sa demeure habituelle , où elle repose solitaire pendant le reste de l'année.
La villa de Quintilius Varus couronnoit ce coteau au pied duquel coule le Teverone. Plus
haut , nous avons vu ce fleuve se briser sur les écueils qui hérissent son lit; arrivé là , il s'étend en plusieurs branches sinueuses , mais paisibles, et qui réfléchissent les arbres plantés sur ses bords. A l'autre rive , et en face du midi , Ton découvre les vastes constructions du palais de Mécène : les eaux qui l'embellissoient s'égarent maintenant sous ses ruines , se font jour à travers les crevasses de ses murs qu'elles détruisent.
D'anciennes fortifications, des tours crénelées qui rivalisent en hauteur avec les campanille des temples chrétiens, et les autres édifices de Tivoli , sont disposés avec une sorte de symétrie pittoresque au sommet d'un vaste plateau dont les pentes, quoiqu'escarpées , sont couvertes d'une abondante végétation. Sur tous les points où l'industrie a pu transporter quelques pouces de terre , on voit croître des arbres fruitiers et des vignes; les rochers à pic sont même revêtus de mousses et d'herbes touffues dont la verdure est entretenue par le brouillard humide qui les entoure sans cesse. Les eaux ruissèlent en effet de tous côtés avec plus ou moins d'abondance ; et ce sont autant de dérivations du fleuve qui servent aux diverses usines où l'on fabrique le cuivre, le fer, le papier, la poudre , et aux moulins destinés à extraire l'huile ou à broyer les grains. Après s'être prêtées à
d'utiles usages , elles s'échappent du milieu des maisons et des arbres, embellissent la contrée par l'effet de leurs chutes multipliées, et produisent enfin ces délicieuses Gascatelles qui font l'admiration des voyageurs et le désespoir des paysagistes. Ici elles glissent sur le rocher en filets argentés; là elles s'en détachent en lames transparentes ; ailleurs , tourmentées dans leur lit raboteux, elles offrent l'image d'une mousse neigeuse. Mais comment peindre la première des Cascatelles si abondante et si pittoresque à la fois ? Que l'on se figure un fleuve entier qui , s'élançant par plusieurs ouvertures, se réunit sur un plan intermédiaire, d'où il se précipite en une seule gerbe formée de jets à flots inégaux et pressés qui se confondent et se réduisent, avant d'atteindre la profondeur de la vallée , en une poussière étincelante ; on la voit se briser encore sur des rocs pyramidaux , ressemblans par leurs couleurs à d'énormes morceaux de malachite. Là, ces vapeurs, frappées d'une soudaine métamorphose , se convertissent de nouveau en nappes liquides, qui bondissent à travers les bancs de roche , les franchissent, et, après avoir surmonté tous les obstacles qui s'opposent à leur course vers un lieu moins inégal , reprennent enfin leur niveau, leur transparence et leur première tranquillité.
Ce spectacle , dont l'effet, la couleur et même la forme varient à chaque instant, mille fois contemplé, paroîtra toujours nouveau : il suffit d'un léger obstacle, d'une crue subite, d'un coup de vent, pour ralentir ou accélérer la chute des eaux et leur donner un nouvel aspect. Qu'on fasse quelques pas à droite ou à gauche , les mêmes objets , combinés d'une autre manière, produisent un tableau différent. On a été d'abord frappé d'un point de vue ; néanmoins on cherche encore , on croit trouver mieux , on hésite , on revient sur ses pas ; des heures entières se passent dans cette indécision : l'on finit par tout admirer, sans occuper ses timides crayons; mais on n'a pas perdu son temps.
Un seigneur anglais , jaloux, de laisser un témoignage de son goût pour les arts, acheta un groupe d'arbres qui déroboient l'un des plus magnifiques tableaux des Gascatelles : il les fit abattre ; et il ouvrit, par ce moyen , un nouveau champ à l'admiration des paysagistes. J'acquitte la dette de leur reconnoissance en citant le nom de ce généreux amateur, milord Bristol (i).
Celui de Quinlilius Yarus , qui retentit dans
(i) Ce fut en 1791, et à la prière de l'habile paysagiste M. Denis, que milord Bristol fit abatlre ces arbres pour faciliter au peintre l'exécution d'un tableau des Cascatelles, qu'il lui avoit demandé.
ces lieux dont il étoit le possesseur , est le sujet d'une discussion historique. Est-ce Quintilius de Crémone, ami d'Horace, et auquel il apprend l'art de planter la vigne dans le sol pierreux de Tivoli ? ou plutôt, cet autre Varus , capitaine et parent d'Auguste , qui étoit aussi poêle et ami de Virgile et d'Horace? Ayant obtenu la préture de la Syrie , Varus y entra pauvre , en revint très-opulent ; et c'est sans doute de cette province qu'il tira les riches matériaux et les marbres précieux destinés àl'ornementde sa villa. Nommé ensuite consul, la fortune le trahit dans son expédition de Germanie où il commandoit l'armée romaine ; s'étant enfoncé dans d'épaisses forêts avec trois légions qui y furent taillées en pièces , il se tua lui-même pour ne pas tomber au pouvoir des vainqueurs et survivre à sa honte. La tête de Varus fut portée à Rome et placée dans le tombeau de ses ancêtres par Auguste qui lui donna des larmes qu'il n'avoit pas méritées.
On juge , par les ruines qui portent encore le nom de cette maison de plaisance , qu'elle rivalisoit de magnificence avec celle de Mécène. On peut encore y reconnoître sa distribution en plusieurs terrasses ou degrés, et à trois faces. Elle contenoit dans son enceinte des citernes , des fontaines, des viviers. Un aqueduc qui se 2- 9
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prolongeoit jusqu'à l'habitation d'Horace ^" et dont on distingue les vestiges , y conduisoit les eaux de l'Anio ; celles , plus pures encore , de la fontaine de San-Angelo in pievola, située au-dessus du bois de Tibur, et auprès de la maison de Catulle , y étoient portées par des conduits qui aboutissent à un vaste réservoir dont ia voûte est soutenue par vingt-quatre pieds-droits. Enfin, les descriptions de Zappi, del Re et de Kircher, qui ont vu cette villa moins ruinée qu'elle ne l'est à présent, la représentent comme magnifique. On y découvroit presque partout des pavés en mosaïque d'un si bon goût, que le cardinal Ascanio Sforza en fit transporter plusieurs à Rome. On y déterra des médailles d'argent des familles consulaires , ainsi que des colonnes, des chapiteaux, des statues et des termes de dieux et de philosophes. La perfection du travail annonçoit que tous ces ouvrages avoient été exécutés dans le siècle d'Auguste,
Il paroîtroit cependant que les constructions n'avoient pas été entièrement terminées, puisqu'on trouva une grande quantité de pierres qui n'avoient pas été taillées , et qui ressembloient aune espèce de brèche ou poudingue factice ; dont quelques unesparoissoient composées de rubis, de topazes, de jaspe et d'émeraudes; d autres étoient veinées d'or et d'argent : toutes
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se travailloient facilement , acquéroient un beau poli, et jetoient alors autant d'éclat que des pierres précieuses. N'offrant d'abord qu'un bloc informe, on les avoit long-temps méprisées ; jusqu'à ce que le cardinal Mon lin o , exilé à Tivoli par le pape Pie V, ayant reconnu le prix de ces pierres, en envoya plusieurs charges à Rome. On en fabriqua de petites tables, et d'autres ouvrages qui font l'ornement des cabinets, où cette matière est connue sous le nom de brèche de Tivoli , qui malheureusement n'en fournit plus.
Je ne parlerai pas d'une quantité d'autres maisons de plaisance qui se trouvoient dans le même canton, et dont il est plus ou moins facile de reconnoître la place : nous laisserons de côté celles de Lepide, de Coccéïus, de Ventidius Bassus , de Marcus Lollius. Mais nous ne foulerons pas le sol de la villa de Ginthie , de cette belle Ginthie, si célèbre par les vers passionnés de Properce , sans nous y arrêter un moment.
D'après la description qu'en fait le poète , on peut supposer qu'elle étoit située sur le penchant de la montagne de Quintigliolo ; non loin du fleuve, et en face du palais de Mécène. On y remarquoitles restes d'anciens édifices ; et, en 1778, on y trouva plusieurs petites statues, et un beau pavé en mosaïque. Ces ruines étoient beaucoup
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trop éloignées de la vitiaàe Varus , pour qu'elles en eussent fait partie. Les savans y reconnurent ia retraite de Cinthie. Elle y habitoit lorsqu'elle donna l'ordre à son amant de se mettre en route à quelqu heure que lui parvînt sa missive , tant elle doutoit peu de sa prompte obéissance. L'amoureux Properce reçut la lettre à minuit : surpris, hésitant si à pareille heure il courroit les risques du voyage , il n'en obéit pas moins ; préférant, dit-il (i), l'horrible aspect d'une nuit obscure , à celui du visage irrité de sa maîtresse. L'inscription que le poêle inconsolable traça sur le tombeau qu'il lui fît ériger (2), offre quelques traits qui caractérisent le site de la maison et du monument de Cinthie. De ce lieu on pouvoit découvrir les deux tours antiques qui apparte noient au temple d'Hercule ; et l'on aperçoit le clocher de la cathédrale, qui a été bâti, dit-on, sur les fondations de Tune de ces tours. Enfin , le tombeau même existe encore : c'est une masse carrée située sur le bord du fleuve, en face des constructions de la Poudrière. Un autre monument funéraire , plus voisin du pont dclï Act/uoria , et dans le même alignement, prouve que la voie antique, qui n'est plus qu'un sentier, passoit beaucoup au-dessous du chemin moderne.
(1) Nox. mcdla, etc., Eleg. XIV, liv. III.
(:.0 Pelle hedsraia tumulo , etc., Eleg. vil, liv. IV.
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Comme on rencontre à chaque pas , aux environs de Rome, les ruines de maisons de plaisance de ses anciens habitans , il ne sera pas hors de propos de dire un mot de la disposition la plus ordinaire de ces constructions, pour aider à les reconnoître. Voici au moins l'idée que je m'en suis formée. En exceptant la cilla Adrienne , qui n'est qu'une immense agrégation de monumens divers dont le plan général est sans régularité ni symétrie , toutes les* autres ville me perdissent avoir été disposées sur un plan régulier, qui varioit en raison de la nature du terrain, et selon qu'elles étoient construites sur la pente d'une montagne , ou à son sommet , ou dans la plaine.
Dans le premier cas, on disposoit l'habitation et les jardins sur deux ou trois esplanades parallèles , en forme de gradins , et soutenues par de fortes substruc lions. Sur la terrasse la plus élevée on construisoit le prœlorium , pavillon principal divisé en appartemens d'été et d'hiver, et entouré de portiques et de colonnades. Chaque appartement contenoit une chambre à coucher, une salle à manger, un cabinet de bains et des promenoirs. Ce corps-de-logis étoit souvent dominé par une sorte de tour carrée qui paroissoit ne servir que de belvédère , et où l'on renfermoit peut-être la bibliothèque et les objets
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d'art précieux, comme dans nos galeries. Dans la Hlla de Venlidius Bassus , cette tour avoit soixante pas sur chacune de ses faces ; et celle du palais de Mécène est encore plus vaste. On en infère qu'elles dévoient être dans la forme des sept/zones , c'est-à-dire , à plusieurs étages en retraite.
Les édifices rustiques qui formoient l'habitation des fermiers, et qui servoient aux usages de l'agriculture , étoient distribués sur les côtés des terrasses inférieures, ou à l'extrémité des jardins. Ces ville, appuyées sur le penchant d'une colline, n'avoient qu'une seule façade et une exposition ; tandis que celles qu'on érigeoit à la sommité des coteaux jouissoient d'une vue plus variée. Les esplanades, ou terrasses, au lieu d'être parallèles, étant concentriques , formoient comme autant de parallélogrammes placés les uns au-dessus des autres, et dont la base étoit moins étendue à mesure qu'ils s'élevoient.
Enfin , quoiqu'on ne soit pas à même de connoître la forme précise des cille situées dans les plaines, parce qu'il en reste moins de vestiges, cependant les fouilles qu'on a faites en divers lieux font supposer qu'on bâtissoit des murs peu élevés, très-rapprochés entre eux, et sur lesquels on faisoit reposer des voûtes, qui servoient comme de fausses substructions, sur
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lesquelles on élevoit les appartemens et les portiques. Au moyen de cet exhaussement factice, on pouvoit se procurer de la vue et de la fraîcheur, et jouir de tous les agrémens des autres maisons bâties clans une situation plus avantageuse.
Riche de la moisson pittoresque recueillie sur les hauteurs de Quintigliolo, j'ai cependant suivi le chemin le plus long pour retourner à la ville. Je voulois revoir le site de la maison d'Horace : je n'ai pas eu lieu de m'en repentir. Pendant que je me reposois sur la terrasse du couvent, et par l'effet de l'une de ces variations subites de l'atmosphère, qui sont si communes dans cette saison , les grandes Cascatelles m'ont offert un spectacle d'une rare magnificence. Où trouverai-je des couleurs nouvelles pour le rendre? N'importe, essayons... (PI. XXVll.^
Un voile grisâtre s'est élevé de la mer, et, s'épaississant peu à peu, il a couvert la plaine de Rome d'une teinte plombée. Les premiers plans de mon tableau se détachent sur ce fond triste et menaçant. Le soleil, à son déclin, semble vouloir se dégager des nuages qui l'offusquent; ses rayons viennent frapper sur la cascade, et s'y concentrent en un foyer lumineux ; les eaux étincellent comme For en fusion , et leur humide bruine emprunte toutes les couleurs de l'iris.
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Les sombres rochers qui encadrent cette brillante scène en font mieux ressortir l'éclat. Des colonnes de fumée qui s'échappent des maisons de la ville , jointes aux vapeurs du soir, enveloppent déjà les hauteurs; l'astre s'abaisse vers l'horizon , et ses mourans rayons ne s'arrêtent plus qu'an sommet des hauts édifices qu'ils colorent d'une lueur rougeâtre : elle disparoît à son tour ; les nuages ont envahi le ciel , la contrée s'obscurcit, tous les objets se noyent dans la vague demi -teinte du crépuscule. Enfin le charme cesse ; et je me hâte de quitter ces lieux, en cherchant à classer dans ma mémoire les traits les plus frappans de cet admirable tableau:
Il étoit nuit close lorsque je suis arrivé chez »Sor Checco. Très-inquiet, me croyant englouti dans le trou d'Enfer, c'est ainsi qu'il nomme l'effroyable caverne où YAnio disparoît, il m'a grondé long-temps avec un intérêt véritablement paternel. De plus, j'étois cause que les renommés palombe de Tivoli s'étoient desséchés à la broche , que la tourte aux fruits étoit brûlée , et que le vin , depuis long-temps tiré de la jarre , n' étoit plus frais... Tout me parut excellent.... J'avois vu la maison d'Horace et les Cascatelles,