LETTRE XXIX
Notice historique et descriptive des marais Pontins,
Cisterna.
JLes marais Pontins occupent une plaine de vingt milles de longueur sur dix milles de largeur, bornée d'un coté par les Apennins, sur la ligne de Sermoneta , Sezze , Piperno , Terracine ; et de l'autre , par une suite de coteaux qui partent du mont Circello, et séparent les marais, de plusieurs petits lacs qui paroissent formés par les eaux de la mer. Entre le mont Circello et Terracine, les eaux stagnantes s'étendent jusqu'à la mer, et y trouvent leur écoulement. La portion de la campagne de Rome qu'elles occupent étoit autrefois si fertile, qu'on la nommoit Féronie , d'un temple érigé à cette déesse , protectrice de la reproduction des plantes.
En effet , les Romains considéroient VJger Pontinus (de Pontia ou Pometia , sa capitale ) , comme le grenier de Rome (i). Il étoit rempli
(i) Horreum Romanum; et Ciceron {in Vcrrem ) jfcrtilissimum seiinum.
de villes , de châteaux et de maisons de plaisance. Pomponius Atticus, Mécène, Auguste lui-même , y venoient oublier le fracas des grandeurs, et jouir des rians tableaux que leur offroient les plaisirs et les travaux de la campagne Les monts étoient, à cette époque, couverts de forêts d'oliviers ; les coteaux , de vignes ; et les plaines étoient coupées de ruisseaux et d'étangs. La chasse, la pêche, les fêtes de la moisson et des vendanges y attiroient les habitans de Rome. On peut donc en inférer que l'on avoit trouvé le moyen d'y restituer à l'air toute sa salubrité.
Déjà, lorsqu'Appius Claudius entreprit de construire la célèbre voie qui porte son nom , et qui traverse les marais Pontins, il rétablit les digues, et nettoya ce terrain envahi par les torrens débordés. Sous le consulat de Cornélius Cethegus, on travailla encore au dessèchement. Mais il ne s'effectua tout-à-fait que sous Auguste. Au moyen d'une surveillance active et de travaux bien entendus, celte plaine recouvra sa salubrité et tous ses avantages ; elle les conserva même pendant plus de quatre cents ans, jusqu'à l'incursion des Barbares et Féloignement des empereurs de l'Italie.
Sous Théodoric, un simple particulier, dont le nom mérite d'être connu, Cecilius Decius(i)r
(i) Cassiodore ; Varïar.,lib II, ep'ut. 32
SUR L ITALIE. VLi
proposa de dessécher ces marais. On connoît les décrets par lesquels on lui concéda les terrains qu'il parviendroit à soustraire aux eaux ; et une inscription, conservée à Terracine (i) , prouve que cette hardie entreprise fut couronnée du succès.
Vers la fin du cinquième siècle (2), la peste , la famine , et , par-dessus tout , l'invasion des Barbares qui avoit dépeuplé l'Italie , firent abandonner les travaux entrepris et suivis avec tant de constance par les Romains pour purger la totalité de leur pays des eaux stagnantes. Les torrens et les fleuves , n'étant plus contenus ', avoient partout renversé leurs digues et comblé les canaux. Le sol se couvrit en grande partie de marais et de bois ; et ce ne fut que long-temps après , que Ravenne , Brescia, Mantoue , Ferrare , Gosme et Modène sortirent de la fange. Les écrivains de cette époque parlent surtoul avec horreur des marais Pontins.
Lorsque les Goths furent enfui chassés d'Italie , les papes tournèrent leur sollicitude vers l'assainissement de la campagne de Rome. Boniface VIII fut le premier qui s'occupa sérieusement de cet objet. Mais le Siège apostolique
(1) Rapportée par Bologninî, Mesn.
(2) Muratori, Dissert. 21; et Paul Diacre, lii. IJ, cap. 'J\
ayant été transféré à Avignon, les travaux lart* guirent. Repris avec plus ou moins d'activité par un petit nombre de pontifes , ils ne furent jamais terminés.
La fréquente mutation des souverains peut être considérée comme une calamité publique , ou au moins comme un obstacle à la prospérité d'un pays , et à l'exécution des grandes entreprises. A l'âge où, pour l'ordinaire, les cardinaux sont élevés sur le trône pontifical, le terme trop borné de la vie ne leur permet pas d'exé^ cuter ce qu'ils avoient projeté (i). D'ailleurs, les souverains n'ont pas tous les mêmes goûts : celui qui protège les arts peut avoir pour successeur un prince passionné seulement pour les lettres. De cette variété de goûts provient cette multitude de monumens commencés , laissés , repris , et abandonnés enfin pour toujours. C'est par la même raison que la basilique de Saint* Pierre a subi de si nombreux changemens de la part de chacun des artistes qui ont été tour à tour les ordonnateurs des travaux. Et cette basilique , devenue néanmoins l'édifice le plus
(i) Nous ne sommes pas ici du même avis que Duclos ( Considérations sur l'Italie, pag. 64), qui pre'tend que tous les travaux entrepris par les papes ont été suivis avec persévérance, etc.; quoiqu'il avoue ensuite que la durée de chaque pontificat n'est évaluée qu'à sept ans, et que chaque pape songe plus à jouir, qu'à corriger et à affermir l'administration.
«tonnant de l'Europe , quant à sa dimension et à la richesse de ses ornements , ne laisse pas moins à désirer sous le rapport de l'unité et de l'ensemble de ses parties.
Un coup d'œil, jeté sur la situation où se trouvoient les marais Pontins au milieu du siècle dernier, donnera la mesure de la reconnoissance qu'on doit au souverain pontife Pie VI, dont le long et glorieux règne a été si utile au pays qu'il gouvernoit. Le bien général ne s'opère qu'au moyen du sacrifice des intérêts particuliers ; et l'on éprouve presque toujours une forte opposition de la part du peuple pour le forcer à être mieux. Le froissement de quelques habitudes, la privation d'avantages momentanés , ne lui permettent pas d'apercevoir des résultats heureux ; et il donneroit tout son avenir pour un moment de satisfaction. Les habitans de X Agro Pontino se plaignirent hautement lorsque, pour parvenir au but que le pape sétoit proposé, il fut question de leur ôter , ou au moins délimiter, leurs anciens droits de pâture, de chasse , de pêche , et la faculté de couper du bois dans ces marais.
Cependant, ces coutumes éloient en partie cause de l'empiétement successif des eaux. La pêche, qui est très-abondante, nuit à leur écoulement par les obstacles que les pêcheurs ne
2^ IETTBES
cessent d'y opposer, en plantant des piquets au travers du courant, et en les réunissant par des treillages serrés, qui se remplissent de fange, de détrimens d'herbes et de feuillages , et forment enfin de véritables murs qui obstruent le passage des eaux , et les font déborder.
Il en est de même de la permission d'abattre du bois , qu'on ne peut souvent aller chercher qu'en bateau, et dont les menus branchages restent sur le lieu même , et forment d'inextricables embarras. D'un autre côté, la liberté de la pâture fait que les animaux , marchant au hasard sur ces terres détrempées, dégradent la pente des chaussées, et entraînent des débris qui comblent ou rétrécissent le lit des canaux.
Si les habitans riverains s'étoient contentés de faire valoir le droit de dessèchement partiel, jus cwico cli boni-ficare , et qu'ils se fussent entendus pour les pousser tous dans le même sens et avec une persévérance éclairée , ils auroient évité beaucoup de peine et de dépense au gouvernement. Mais chacun suivoitson projet par ticulier, sans s'embarrasser de ses voisins. Les eaux, repoussées d'un côté par une forte digue, venoient briser de plus foibles obstacles ; et souvent leur affluence , pendant l'hiver, éteignoit les jalousies, en renversant toutes ces barrières, et ruinant indistinctement des travaux exécutés
SUR l'italie. 25
sans ordre, sans concert et sans intelligence.
Néanmoins, l'annonce d'un projet généra!
de dessèchement faisoit craindre que le fisc ne s'emparât de ces terrains, et ne privât les particuliers du droit qu'ils s'étoient arrogé par prescription. Quelques médecins et physiciens, joignant l'autorité d'un prétendu savoir aux clameurs de leurs compatriotes, avançoient que le remuement des terres fangeuses, et même la culture de ces terrains , pouvoient augmenter l'action délétère de l'air, et causer des maladies. D'autres, plus adroits, prétendoient que le dessèchement étoit impossible , parce que le fond des marais étoit rempli de fondrières et de sources qu'on ne pourroit tarir, et qui inonderoient toujours ces bas-fonds. L'assurance qu'on leur donnoit, qu'il n'existoit point de sources dans la partie où le dessèchement avoit été commencé, ne changeoitrien à leur opinion.
Il est démontré , cependant , que le terrain n'y est point mouvant. Les nombreuses ruines des villages et des maisons de plaisance antiques, les énormes chênes et hêtres qui sont venus au milieu de ces marais , quoique leur tronc soit souvent inondé à la hauteur de plusieurs pieds, en sont la preuve la plus évidente. D'ailleurs, si dans quelques endroits, les eaux ne pouvoient trouver leur écoulement au moyen de canaux
'J.G lettres
et de saignées, on étoit toujours à même de les combler par la suite.
Quoi qu'il en soit, le souverain pontife ne fut point intimidé par des clameurs qui s'élèvent toujours contre les grands et uliles projets : il sut les faire cesser en montrant beaucoup de fermeté, et de confiance dans les lumières des personnes qu'il chargea de la direction de ces importans travaux. Et la grande idée qu'il avoit conçue , la noble ambition d'acquérir le titre de bienfaiteur de son pays , le soutinrent dans cette entreprise , et la firent enfin réussir.
Des son exaltation au Saint-Siège, en 177$, plusieurs compagnies s'étoient présentées pour le dessèchement. Des ingénieurs, des savans, des artistes furent envoyés sur les lieux ; un plan général fut arrêté, et l'on commença les travaux en 1777. J'ai déjà dit que plusieurs papes avoient tenté de rendre à la culture ces terrains inondés ; mais aucun n' avoit songé à faire sortir la célèbre voie Appia du milieu des eaux, et à la restituer à son usage primitif.
Ce fut un spectacle bien intéressant, lorsqu'on vit reparoître cette antique route qui , pendant un si grand nombre de siècles , avoit été ensevelie sous ses ruines , ou cachée par les arbres , les broussailles et les attérissemens. Les habitans des environs accoururent à l'envi pour
être les premiers à fouler de nouveau un sol qui ne l'avoit pas été depuis les temps antiques. On admira ces énormes quartiers de travertin qui composoient les épaulemens ou les parapets de la chaussée, la mettoient à l'abri des inondations, et servoient de pavés. On retrouva de beaux ponts construits de distance en distance pour donner issue aux torrens. On espéroit découvrir les bornes milliaires plantées le long de la route , mais il n'en cxistoit plus que deux sur pied : l'une portoit le numéro xlii , et l'autre le numéro xlvi.
On mesura aussitôt et avec beaucoup de soin, l'intervalle compris entre ces bornes ; et il en résulta que la longueur du mille romain étoit de 658. 5. cannes modernes. Cette mesure, reportée le long de la route , servit à retrouver les autres bornes, ou à en rétablir de nouvelles; et devint une échelle pour diviser à droite et à gauche les terrains marécageux par des canaux et des plantations. On enleva ensuite ces deux colonnes milliaires pour les placer en avant da petit palais deMesa, où on les voit aujourd'hui.
Les artistes regrettèrent avec raison le déplacement de ces cippes antiques , ainsi que la destruction de plusieurs tombeaux et autres antiquités placées sur les bords de la route ; et surtout d'une tour dite Qttofacie, à cause de sa
forme. La construction de cette tour, Tune des plus élevées de toute cette côte , et on y en -voit un grand nombre , devoit remonter au temps du Bas-Empire; et son aspect étoit aussi agréable que pittoresque. Mais elle occupoit une portion de la route; d'ailleurs, ayant été maintes fois frappée de la foudre, elle menaçoit ruine; et on se servit des matériaux pour le rétablissement des ponts et du chemin. Dans plusieurs endroits ils s'étoient écroulés par l'effort des eaux , ou avoient été interrompus par des coupures faites à dessein pour donner passage aux bateaux des pêcheurs, et aux trains de bois qu on coupoit journellement dans les marais.
II falloit même que la construction de cette voie eût été faite avec un soin tout particulier pour que , malgré tant de causes de destruction, il en existât quelques portions. Elle traversoit les marais en ligne droite; et, du côté de Cisterna, elle passoit sur un pont antique de trois arches. En cet endroit, dit Tre-Ponti, étoit planté le 3ge mille à partir de Rome. Quelques milles plus loin, entre le 4ie et le /f2e, il existoit un autre pont d'une seule arche. Et au 57e mille, proche Terracine , on voyoit le troisième et le plus beau, dit Maggiore. (Planche XVIII.)
Ces ponts , très-solides , mais dont les ouvertures étoient presque comblées , formoient au-
CaitUAsvn W$ foufr
POSTE MAGWORK.
SUR i/lTÀLIE. 2g
tant d'obstacles à l'écoulement des eaux, qui alors s'étoient fait passage au-dessus ou au-dessous, en renversant la chaussée appareillée moins solidement que les ponts, de manière que les torrens, sortis de leur lit accoutumé, avoient dans leur course couvert et infecté toute la plaine.
Pour mieux apprécier la grandeur de l'entreprise , jetons un coup d'œil en arrière , et voyons quel étoit l'état de ces marais avant Pie VI. Traversés par trois fleuves ou courant principaux, le Flume Lungo, la Cavata, et les trois torrens réunis de la Puzza, ISinfa et Tœppia qui , depuis leur entrée dans ce vallon jusqu'à leur embouchure dans la mer, parcourent un espace de 3o milles, sur environ 60 palmes de pente, le moindre défaut de ces courans étoit d e suivre des lignes tortueuses le long des coteaux qui se trouvent entre la mer et les marais , et de perdre par là une partie de leur rapidité. On vouloit former un canal à travers ces coteaux % d'ailleurs peu élevés ; les eaux , ne parcourant alors que i3 milles au lieu de 3o, en auroient acquis le double de rapidité ; et, au lieu de courir vers Terracine , elles se seroient jetées dans la mer entre les petits lacs de Monaci et de Caprolaccio, près la tour de Fogliano (1).
(1) Ce projet n'a point été adopté. Peut être a-t-on eu tort; car, depuis l'époque à laquelle j'ai traversé les marais, ils ont é'd
3o LETTRES
C'est particulièrement la Tœppia, torrent fougueux provenant des montagnes de Velletri, qui est le dévastateur de YAger Pontinus. Au lieu de couler droit à la mer en passant sous la Via Appia, il se dévioit vers le levant avant d'arriver au pont, et alloit porter ses eaux fangeuses dans le centre des marais qu'il faisait gonfler prodigieusement pendant l'hiver.
Un autre torrent , il Fosso di Cis/erna , prenoit une semblable direction entre la Yia Appia et la mer, et propageoit l'inondation de ce côté.
Le pape Martin V avoit voulu remédier à ce grave inconvénient, et repousser l'invasion de ces deux torrens. Il fit faire à cet effet un profond canal auquel on donna son nom ( Rio Martino ) , et qui devoit réunir les eaux de la Ninfa, de laTeeppia, et du Fosso di Gisterna; mais à la mort de ce pape , cette entreprise , déjà fort avancée , fut abandonnée,
Sixte-Quint eut aussi la vaste idée d'opérer le dessèchement des marais, en formant un immense canal qui auroit réuni toutes les eaux , et les auroit déchargées dans la mer, entre le lac de Paola et Terracine. Il poussa même les travaux jusqu'à la mer : mais les eaux ayant à
en partie envahis par les eaux ; ce qui motive de nouveaux travaux et de nouvelles théories. Voir le Saggio, etc. , de Vitt. Fossombroni, publie' dans les Me'moires de la Socie'té italienne des Sciences, tom. xviï.
SUR l'italie. 3i
parcourir un espace immense , et la pente n'étant pas assez considérable , ce canal fut bientôt comblé par la vase et les attérissemens ; et les eaux qui ne pouvoienl plus arriver jusqu'à son embouchure, refluèrent dans les marais.
Quoique plusieurs autres souverains pontifes eussent travaillé au dessèchement, le mal alloit toujours en augmentant ; et il faisoit de tels progrès, qu'un vieux batelier qui accompagnoit l'ingénieur Angelo Sani, envoyé pour faire une reconnoissance dans les marais en 1759, lui certifia que, dans les endroits même qu'ils visitoient alors en bateau , il avoit souvent chassé à pied sec trente ans auparavant.
La cause du mal étant connue , car on l'attribuoit avec raison à l'affluence des eaux supérieures qui de toutes parts venoient, en suivant la pente naturelle du terrain , se réunir dans le fond des vallons dont elles ne pouvoient plus sortir, on devoit naturellement chercher à les en écarter. Cependant il étoit impossible, comme on l'avoit déjà tenté , de les réunir toutes dans un même canal.
On prépara donc trois lits indépendans l'un de l'autre , dirigés autant que possible vers les bords et même hors des limites du marais. A cet effet, les eaux de la INinfa, de la Tceppia, et celles du Fosso di Cisterna , furent portées vers
les limites naturelles des marais du côté du midi, dans le canal de Sixte-Quint qu'on réunit avec le Portatore que les anciens avoient poussé jusqu'à la mer, et dont l'embouchure se trouve proche la tour de Badino.
Les eaux dé l'Ufento et de l'Amaseno, qui inondent la partie septentrionale des marais, furent aussi éloignées de leur centre au moyen de digues qui les dirigèrent vers le pont Maggiore où elles se jettent aussi dans le Portatore.
Enfin , le centre des marais étant délivré des courans étrangers , il falloit encore le purger de l'amas des eaux pluviales. On traça un vaste canal nommé Linea Pla, qui, longeant la route antique dans toute sa longueur ( Planche XIX), aboutit vers le pont Maggiore au Portatore t ainsi que plusieurs autres canaux parallèles à la route, et qui tendent à dessécher complètement le terrain de toutes les eaux surabondantes.
Au moyen de ce plan , dont la simplicité est une des plus grandes qualités , on est parvenu à se rendre maître du plus intraitable des élémens, et de restituer à l'agriculture une immense quantité d'excellentes terres. Le détail des opérations qu'on a employées pour parvenir à résoudre ce grand problème mis en doute depuis Auguste, est aussi intéressant qu'ingénieux (i).
(i) Ou peut consulter, à ce sujet, l'ouvrage de ÎSicolaï, de
Comj(m^ 3rft.ru^>.
MAISON UJffi POSTE. JU'TE, JBOCTA TOI TWTMK ■
SUR l'italie. 33
Pour vaincre les ennemis les plus dangereux , c'est-à-dire les torrens qui venoient affluer , se perdre dans les marais, et y porter le fatal tribut de leurs ondes chargées de vase et de détrimens putrides , on a enfermé ces eaux entre des berges très-élevées , et on a détourné leur cours. En d'autres endroits on a fait de larges et profondes saignées ( scoll), qui rassemblent les eaux stagnantes , et les portent vers les principaux canaux. Sur les digues (arginaturé) formées de terre battue , on a planté des arbres dont les racines forment une sorte de réseau qui empêche les terres de céder à leur propre poids, et d'être entraînées dans le fond des canaux d'où on les a tirées.
En un mot, ayant suivi constamment un plan bien arrêté, et dont une expérience de plusieurs années a prouvé la bonté , on est parvenu à changer l'aspect et la nature de ces lieux , naguère si horribles , et on en a fait un vaste jardin. C'est même avec un plaisir qui n'est plus mêlé de crainte , que le voyageur le traverse sur une magnifique chaussée , droite , bien pavée , ombragée de beaux arbres, et bordée de canaux dont l'évaporation n'a, dit-on , plus rien de nuisible , et ne sert qu'à rafraîchir l'atmosphère.
Bon'ificamenti delli terre Pontine. On y trouvera les plans des marais, et des travaux qui y ont e'té faits jusqu'en 1800. a. 3
On n'aperçoit même presque plus d'eaux stagnantes ; elles sont remplacées par un sol ferme , stable , tapissé de gazon et couvert de troupeaux, ou converti en terres labourables. Là où croupissoit une eau infecte , on voit mûrir l'odorant melon, l'aubergine pourprée, le raisin muscat ou la fraise parfumée. Car à peine les eaux sontelles retirées , que la terre se couvre de productions de toute espèce. Les progrès de la végétation des arbres y sont surtout extraordinaires : deux doubles rangs d'ormes, qui bordent la voie, plantés en 1787, sont déjà de très-grands arbres ; ailleurs, des peupliers et des saules ont atteint toute leur hauteur. L'air sans cesse battu , rafraîchi par l'agitation du feuillage , corrigé par les émanations des fleurs et des plantes, acquiert les qualités qui le rendent respirablc, et il s'assainit de plus en plus , à mesure que la culture s'étend , et que la population et les feux augmentent.
Aussi cherche-t-on , par tous les moyens, à ramener des habitans dans ce canton. L'on a établi le long de la route quatre maisons de poste (1), des auberges, des greniers, des moulins et des fours : on a même construit plusieurs
(1) Voir la Planche XIX, représentant la maison de poste de Boccadifiume. On y remarque, en outre, le grand canal borde d'arbres, et la plaine desscche'e et couverte de troupeaux.
SUR l'italîe. 35
maisons pour les ouvriers , les employés et les chefs surveillans ; elles ont l'apparence de palais d'une architecture élégante, et Ton n'y a rien ménagé pour en rendre l'habitation agréable. On a aussi érigé un couvent, et une jolie église desservie par des capucins. Enfin , les terres ayant été divisées en lots et louées par bail emphytéotique , on y a déjà construit quelques fermes. Il s'y formera bientôt des villages; et cette plaine, naguère si mal saine , redeviendra le grenier de Rome et du reste de l'Italie.