‹ Lettres sur l'Italie (volume 2)Chapitre 22 sur 22 · PL. XXXIII · texte numérisé non relu

PL. XXXIII

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ingénieuse. Des barques élégantes parcourent les bords du lac, s'égarent sous ses berceaux fleuris; des troupes de musiciens, distribuées ça et là, font retentir ces lieux des sublimes accords des Paesiello et des Cimorosa ; enfin des sociétés choisies errent sous ces bosquets mystérieux, et forment sur le gazon des danses champêtres.

Ces beaux jardins offrent partout quelque motif d'intérêt; on y voit des petites fabriques destinées à divers usages : ici une chapelle s'élève au milieu d'un quinconce ; là les débris d'un temple grec sont entourés de lauriers ; plus loin c'est un vaste hippodrome qui sert à des jeux équestres et à des courses. Dans un vallon écarté dont les pentes arides sont plantées d'immenses pins , l'on trouve un vieux château crénelé ; ce lieu agreste est peuplé de troupeaux de daims et de cerfs. Enfin des fragmens antiques, des statues, des tombeaux, des cuves et des basreliefs qui n'ont pu trouver place dans le palais, ni dans un muséum construit nouvellement, sont distribués avec goût le long des murs, au bord des sentiers , et dans les bosquets.

Voilà le noble usage que les princes d'Italie faisoient de leurs richesses. Vivant vd' ailleurs très-simplement, ils sembloient n'exister que par les arts : en travaillant pour eux, ils éten-

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doient effectivement la gloire de leur pairie , et contribuoient à la rendre digne de l'hommage des amateurs de toutes les nations.

Je ne décrirai pas toutes les scènes, tous les aspects que m'offrent à l'envi ces admirables jardins toujours ouverts à l'empressement d'un public curieux. Mais il faut être artiste pour en apprécier les beautés ; car les artistes seuls savent jouir complètement de la nature , et ils ont une manière particulière de voir et de sentir.

En effet, on les croiroit pourvus d'un autre sens qui leur fait découvrir, dans tous les objets , une perfection idéale qui échappe aux yeux du vulgaire. Ce sens guidera le peintre dans la recherche de ce qui est du ressort de son art. Il lui fera trouver, au milieu d'une réunion nombreuse d'individus, la figure dont la pose, le mouvement est le plus gracieux, dont la physionomie est la plus expressive ; il lui indiquera l'aspect le plus agréable d'une contrée , d'un monument, la place d'où il doit le dessiner, et le point de vue sous lequel ses proportions se dévelopneront le mieux. Celui-là seul sera un grand artiste qui possédera à un éminent degré ce sentiment exquis du beau et du bon, des convenances et des proportions, en un mot, ce choix heureux d'un sujet qui plait au premier coup d'œil, fixe l'attention, intéresse jusqu'à la

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multitude elle-même, et lui fait dire, dans son langage expressif, que Y on a pris la nature sur le fait. Le poëte ne voit dans les campagnes que nymphes et dryades; le peintre déifie aussi les objets de son culte , et trouve partout un sujet d'admiration et d'étude. Il appréciera les effets de la lumière et des ombres, le jeu des rayons du soleil à travers le feuillage , le scintillement du reflet de la lune dans les eaux d'un fleuve , la dégradation vaporeuse d'un vaste lointain, la marche des nuages, leur amoncèlement dans un orage, les effets de la foudre, le désordre produit par un ouragan. Mais son enthousiasme excite l'étonnement et parfois la risée des autres hommes qui ne sont pas initiés aux mystères de l'art.

Tandis que l'artiste fera éclater ses transports à la vue de ces tableaux variés, le cultivateur, ne consultant que ses craintes et ses espérances, ne verra dans l'annonce d'un beau jour que le retour du travail ; dans un orage qu'un événement funeste; et dans le cristal de cette onde qui se précipite en cascade, qu'un torrent qui menace d'entraîner ses arbres , ou d'inonder ses propriétés. Il préférera l'aspect d'un champ de blé à tous les effets du clairobscur; le soir, fatigué de ses travaux, il ne sera guère tenté de rêver au clair de lune ; et même les sons harmonieux de la lyre d'Homère

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et de Virgile ne feroient probablement que hâter son sommeil.

Cette indifférence des habitans de la campagne pour les richesses pittoresques, est néanmoins préférable à l'aveugle admiration de quelques prétendus amateurs. Un peintre arrive-t-il dans leur canton , l'un d'eux lui vante les beaux aspects qu'il a su découvrir ; il se hâte de l'entraîner au sommet d'un plateau élevé: quel sublime coup d'œil, s'écrie l'amateur enchanté ! quel vaste.horizon ! on ne découvre pas moins de dix lieues à la ronde. Vous planez sur la ville de manière à compter les rues, les places et les édifices; vous pourriez en relever le plan jusque dans ses plus petits détails. Voyez notre rivière qui serpente là-bas dans la plaine ; on en suit le cours jusqu'à perte de vue. Sur les bords , on reconnoît les limites des propriétés rurales de tous les habitans, et les maisons de campagne de nos principaux citoyens. Distinguezvous enfin cet espace d'un beau vert, entouré de blanches murailles , et ces hautes tourelles ? c'est mon château, c'est mon parc...

Ce spectacle prétendu sublime glace le génie de l'artiste ; son œil s'égare sans plaisir sur cette immense carte, et il regrette de ne s'être point arrêté à mi-côte. C'est là, au travers des rochers et des arbres, au milieu des plans coupés de la

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montagne , qu'il auroit saisi avec empressement une échappée lointaine. Il abandonnera son importun conducteur, et les chemins trop fréquentés. Sans autre guide que le sentiment de l'art, il trouvera les aspects vraiment pittoresques , et dignes par là d'exercer ses crayons.

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