‹ Lettres sur l'Italie (volume 2)Chapitre 21 sur 22 · LETTRE XLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVIII

Réflexions sur les ville , ou maisons de plaisance des Italiens.

Rome présente aux voyageurs tant d'objets intéressans , qu'il faudroit un siècle pour tout voir et pour tout décrire. Le seul Vatican m'a déjà fourni le sujet de plusieurs lettres; et, pour épuiser cette matière, il faudroit y consacrer des volumes. Mais je ne peux long-temps m'assujétir à traiter les mêmes sujets ; et, malgré l'hiver, la campagne m'offre encore des charmes : ils sont d'autant plus piquans , qu'au milieu d'une ceinture de monts couverts de neige , je jouis de toutes les douceurs de la température printanière, et de l'aspect d'une verdure moins fraîche, il est vrai, que dans la belle saison, mais qui n'ôte rien au charme du paysage.

Je sors avec empressement des galeries les plus magnifiques, pour me promener dans les allées de lauriers de la villa Médicis, ou sous les chênes verts et les pins du jardin Borghèse. Ces endroits délicieux où la nature et l'art se donnent la main , et quils se plaisent à embellir de leurs

avantages réunis , font mes délices. Je lis, je dessine, je rêve ; et quoique seul , je n'ai point d'ennui. Je n'éprouve ni les élans de la joie, ni l'abattement de la tristesse : mais bien ce paisible contentement de l'âme qui résulte du calme des passions, de l'absence des affaires, et qui me permet de me livrer, sans distraction, aux douces jouissances que fournit la libre culture des arts. Le nom de villa qu'on donne aux maisons de plaisance en Italie, éveille dans l'esprit des idées de paix, de grandeur, de prospérité et de plaisir . En effet , ces petits palais , bâtis dans des campagnes pittoresques , ne peuvent être habités , avec agrément et sécurité , que dans une contrée où les champs sont paisibles et les villes florissantes.

Aussi , chez les anciens Grecs , presque toujours en guerre avec leurs voisins, sans cesse menacés d'incursions ennemies, et où les cultivateurs étoient souvent forcés de venir s'enfermer dans les cités pour mettre à l'abri leur fortune , leur liberté et leur vie , il n'étoit point question de maisons de plaisance.

Ce n'est même guère, chez les Romains , que du temps d'Auguste qu'on songea à se procurer cette agréable diversion ; lorsque le peuple roi étendit sa puissance, et qu'il rejeta les fléaux de la guerre et les brandons de la discorde bien

loin de son territoire. La plaine de Rome, les coteaux de la Campanie, et les bords des lacs de la Lombardie , se couvrirent d'habitations charmantes que lesplus iilustresRomains alloient occuper passagèrement. Le luxe fut poussé à un tel degré, que les Cicéron, les Mécène et les Pline voyageoient dans presque toute l'Italie, et surtout de la capitale jusqu'aux confins de l'Apulie , sans quitter, pour ainsi dire , leurs propriétés, puisqu'ils possédoient, le long de la route , des ville ou des casins qui leur servoicnt de stations, et où ils trouvoient, pour eux et pour leur suite , souvent très-nombreuse , des serviteurs attentifs, et tous les objets nécessaires à la vie et à l'agrément. Enfin, ces voyages , dans lesquels ils se procuroient même toutes les jouissances du faste et de la mollesse , se convertissoient en promenades et en parties de plaisir.

Chez les modernes, il n'appartient qu'aux souverains de voyager ainsi. Encore est - on surpris de voir qu'un simple chevalier romain i'emportoit de beaucoup à cet égard, sur les plus grands monarques d'autrefois , et même sur plusieurs souverains de nos jours.

Les guerres, dont l'Italie devint le théâtre pendant ces convulsions du Ras-Empire, firent disparoître ces somptueuses maisons de délices

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dont on ne retrouve qu'avec peine les ruines défigurées ; et ce ne fut qu'à l'époque de la renaissance des arls de la paix , que les princes de ce pays songèrent à suivre , dans la disposition de leurs cille, l'exemple des anciens. Nous fûmes encore long-temps sans les imiter ; ce n'est que depuis le siècle de Louis XIV que nous voyons s'élever des maisons royales et des châteaux de plaisance dignes de porter ce nom. On remplaça les tours, les donjons et les pontslevis par d'élégans palais, percés , non d'étroites meurtrières, mais de nombreuses croisées, et ornées de portiques, et de terrasses. On les entoura de parterres, de jardins et de parcs, bornés seulement par des murs bas, par des grilles, et souvent par des fossés qui indiquent plu tôt leslimites de la propriété, qu'ils ne servent à en défendre l'entrée. Bien plus, ces magnifiques jardins, ces riches galeries sont devenus l'objet de la curiosité, le but des promenades d'un public éclairé et poli ; et la propriété des grands est devenue , pour ainsi dire, celle de tous.

Vers la fin du siècle dernier, de simples particuliers créèrent aussi des maisons de plaisance renommées, dans lesquelles ils réunirent la richesse au bon goût , les habitudes de la ville aux plaisirs champêtres , et le luxe des arls à celui de la nature. Qui n'a parcouru avec plaisir

et intérêt les bocages , les clairières , les coteaux et les étangs d'Ermenonville ? Qui n'a pas été en pèlerinage à l'ile des Peupliers, pour jeter quelques fleurs sur la tombe où Jean-Jacques avoit enfin trouvé le repos (1)? Ptappelleronsnous encore le Désert , singulière retraite d'un moderne sibarite , qui avoit choisi l'endroit le plus sauvage et le plus reculé de la forêt de Marly, pour y construire une habitation délicieuse, quoique revêtue des dehors repoussans d'une vieille tour crevassée ? Passerons-nous en revue cette foule de maisons royales, de châteaux et de jardins dont les environs de Paris sont parsemés ? Mais, que sont -ils, en comparaison de ces cille des environs de Rome, dont nous faisons en ce moment le but de nos plus agréables promenades? D'ailleurs, ne devons-nous pas les préférer, parle respect que mérite leur droit d'aînesse, par la conviction qui nous y fait reconnoître des conceptions bien autrement vastes et hardies , et dans lesquelles le génie de l'architecture rivalise aA*ec la nature , et la pare de tous les attributs de la richesse et du goût le plus épuré.

(1) M. Girardin, propriétaire et créateur de ces beaux lieux, r.nus a laissé les principes qu'il s'étoit formés sur l'arrangement des jardins irré^uliers, daus un opuscule intitulé : De la composition des paysages , ou des moyens d' embellir la nature autour des Iiabi la lions , en jo'gnaut f agréable à Vuiile.

En effet , les maisons de plaisance fies Italiens , connues sous le nom de cille , ont servi de modèle à tous les peuples de l'Europe . Souvent célébrées par les poètes , visitées , admirées par les voyageurs, elles méritoient d'obtenir les honneurs de la gravure. Et cependant, jusqu'à cette heure, on ne trou voit dans aucun ouvrage les copies fidèles de ces édifices (1).

Disposés de manière à produire beaucoup d'effet, on a su y profiter, avec une adresse admirable, de la nature des sites, et de la position dans laquelle on a été souvent forcé de bâtir. Leurs jardins surtout ont une apparence de féerie que l'on trouve rarement ailleurs, et qui résulte bien moins du désordre par lequel on prétend imiter la nature, que d'une sorte de régularité qui tend à la mettre en harmonie avec les décorations et les effets de l'architecture.

Les jardins français, ou plutôt à l'italienne,

(1) Falda, Piranesi , et quelques autres ont, à la vérité, publié différentes vues prises dans les jardins de Rome ; mais aucun n'a entrepris de reunir l'agréable à l'utile. Occupés exclusivement de î:i partie pittoresque, ils ont négligé de donner les plans et les détails de ces charmantes habitations. Ils semblent même avoir attaché si peu d'importance à leur travail, qu'ils n'ont pas ddigné s'asservir à une imitation exacte. On ne peut se former une véritable idée des ville u'Italie, que dans le bel ouvrage de MM. Percier et Fontaine; et il suffit de nommer ces artistes, pour rappeler et faire apprécier les érhinens services qu'ils ont rendus, et qu'ils ne cessent de rendre à leur art.

en honneur du temps de Louis XIV, qui ouï illustré Le Nostre, qui font encore, à Versailles , l'admiration des étrangers, et qui donnent aux Tuileries le premier rang parmi les promenades publiques , peuvent cependant donner une idée des jardins d'Italie.

Peut-être paroîtra-t-il d'abord étonnant que ce soit dans le pays le plus varié pour les promenades, qu'on ait inventé les jardins réguliers: On n'en sera plus surpris lorsqu'on réfléchira que les beautés naïves de la nature étoient l'apanage des plus simples habitans de la campagne, qu'on y rencontroit partout ce mélange irrégulier de bois, de gazons , de ruisseaux , de chaumières , de ruines , dont on a fait depuis les élémens des jardins anglais. Ce spectacle, étant donc le plus ordinaire en Italie , ne pou voit être recherché par les grands et les riches ; il leur falloit créer une nature à part qui leur présentât des sites nouveaux , imposans , extraordinaires : on imagina alors d'aligner les arbres, de les tailler de mille manières différentes ; et , en emprisonnant les eaux dans d'étroits conduits, on les força de jaillir dans les airs, ou de tomber en cascades symétriques.

Les Italiens ne suivirent en cela que l'exemple de leurs ancêtres; et cet art fut remis en pratique par les Médicis , comme plus favorable au

développement des fêtes brillantes dont ils vouïoient amuser leurs concitoyens. Dans ces jardins somptueux, la nature fut soumise aux règles de Fart ; les brillantes fictions des poètes furent réalisées; et tous les sens, flattés à la fois, tinrent l'imagination dans un enchantement continuel.

On objectera, il est vrai, que tous ces effets sont faux, que ce n'est plus qu'une nature factice ; que ces longues allées taillées au ciseau , ces eaux jaillissant avec contrainte , ces fleurs assorties et renfermées dans des compartimens réguliers; qu'enfin ces objets, répétés symétriquement, fatiguent à la longue , ne parlent nullement à l'esprit , et encore moins au cœur. Mais il n'est ici question que d'amuser les sens, d'exciter rétonnement et l'admiration , de créer des prodiges, et, en un mot, de mettre une habitation royale en harmonie avec la pompe qui convient à la cour d'un souverain. C'est aussi la seule disposition convenable pour les jardins publics, où l'on va bien moins pour chercher la solitude, que pour jouir de l'élégante réunion de la bonne compagnie, et où chacun porte la prétention de briller. D'ailleurs, combien de graves inconvéniens n'entraîneroient pas , malgré la plus active surveillance , la distribution d'une promenade publique sur un terrain inégal ,

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coupé de bosquets touffus, de massifs d'arbustes, et où l'on ne trouveroit qu'allées tortueuses, que réduits mystérieux, que labyrinthes perfides ?

Qu'on laisse au citadin, fatigué des plaisirs de la ville , la jouissance de remuer un jardin d'un arpent pour le convertir en un modèle de jardin anglais, d'y faire des montagnes à peine comparables à ces buttes qu'édifient les fourmis d'Amérique , et des vallons de quelques toises où il fait couler pendant un quart d'heure le ruisseau tiré de son puits à force de bras.

Amateurs passionnés des beautés grandioses de la nature, on nous pardonnera de mépriser ces imitations mesquines qui l'outragent, et même de préférer, dans certains cas, la prétendue monotonie de nos anciens jardins français au chaos de ceux dits a l'anglaise. L'on peut, il est vrai , faire abus des plantations symétriques ; les Italiens l'ont bien senti , et ils se sont arrêtés au point fixe au-delà duquel ce genre n'est plus qu'une monstruosité.

Les jardins d'Italie , comme on l'a observé avec discernement, présentent la variété et le pittoresque des jardins modernes , sans avoir rien de leur monotone et puérile simplicité. Ils sont plantés régulièrement autour de l'habitation ; et c'est par une progression arlistement

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ménagée, qu'en s'éloignant d'elle ils se lient avec la nature agreste du pays. Ce n'est jamais, comme on le voit chez nous, un jardin dans lequel on a prétendu faire un site, un paysage , mais au contraire un site dans lequel on a fait un jardin : c'est l'art qui a paré la nature, et non pas l'art qui a voulu la créer. On y retrouve, jusque dans les moindres choses, l'empreinte du génie, la finesse du bon goût, et le véritable à-propos de Fart. . . Partout on voit l'architecture , la sculpture, la peinture dirigées par la même pensée, souvent exécutées par la même main , concourir à l'effet général , et produire , dans une parfaite harmonie , l'accord le plus piquant. Enfin ces jardins donnent une idée exacte des ville tant vantées chez les anciens ; et rien ne doit mieux ressembler aux maisons de délices de Lucullus , aux jardins de Salluste, aux habitations de Gicéron et de Pline, que les ville Albani, Panfili, Aldobrandini, et Borghèse.

Cette dernière surtout , qui est le but constant de mes promenades, remplace avec avantage la villa du grand Pompée, située en ce lieu , qu'il acheta en 692 sous le nom de Démétrius Libérius , son affranchi , avec le produit des richesses qu'il avoit acquises dans ses guerres contre les Arméniens, les Parthcs et les Assyriens, et après avoir vaincu Milhridate.

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Cette immense propriété, qui s'étendoit sur tout le mont Pincius, contenoit de vastes jardins divisés en hauts et bas , ornés de fontaines et, de superbes constructions. Quoique moins vaste sans doute à cette heure, ce lieu de plaisance renferme peut-être autant d'objets curieux qu'autrefois. La manière dont ils sont distribués est pleine de goût, et peut servir demodèle.

On y a profité de l'inégalité du terrain pour produire les effets les plus extraordinaires ; et il en est un qui surprend d'autant plus qu'il se rencontre rarement. C'est un lac suspendu au sommet d'une montagne. Les eaux y sont amenées à grands frais , mais elles donnent la vie à ces beaux jardins. Elles se précipitent du haut d'un rocher, sortent en abondance des urnes de plusieurs nymphes , et entourent un temple élégant et à jour, consacré à Esculape dont on y voit la statue. ( Planche XXXI1L )

Ce lac irrégulier est entouré de superbes arbres, tels que chênes verts, lauriers, saules pleureurs, arbustes odorans; dont le feuillage, mobile et courbé en dôme , se répète dans ses eaux et ombrage leurs rives.

Pendant ces belles nuits , dont le calme et la fraîcheur sont si recherchés en Italie , on a vu ce temple , ces cascades, illuminés d'une manière

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