‹ Lettres sur l'Italie (volume 2)Chapitre 4 sur 22 · scène fort étrange qui a eu lieu en cet endroit · texte numérisé non relu

scène fort étrange qui a eu lieu en cet endroit

Nous approchions de Rome ; nous allions bientôt nous quitter, pour ne plus nous revoir; il falloit faire un dernier acte de complaisance. Je m'établis à cet effet le plus commodément possible dans l'angle de la voiture ; je croise les bras , et dis à mon conteur que j'étois prêt à l'entendre. Il profite aussitôt et avec empressement de ma bonne volonté , pour commencer son récit.

« J'habitoisPortici, et ne pouvois me lasser d'en admirer les sites pittoresques. Un matin, je parcourois les pentes de la Somma et du Vésuve. Le volcan étoit alors en repos : à peine s'échappoit-il de son cratère une légère fumée , semblable à un réseau transparent, qui ne ternissoit pas l'azur du ciel, et servoit moins à annoncer le danger, qu'à rappeler le souvenir des lois de la prudence , et à jeter une ombre vague et légère sur l'agréable tableau qui s'offroit en cet instant à mes regards, et qui le rendoit plus piquant. J'errois dans un vallon ombragé çà et là par quelques arbres ; des vignes serrent leurs troncs , s'élèvent jusquà l'extrémité des branches, d'où leurs pampres pendans et balancés ont été portés, par les vents , aux branches de l'arbre voisin , et forment des guirlandes de verdure qui réunissent l'amandier au sycomore

et le peuplier au tremble ; tandis que le superbe pin-parasol, dont lYcorce rougeâtre et souvent dépouillée s'affranchit de toute étreinte parasite , élance sa tête spbérique bien au-dessus de tous les arbres de la vallée ; ces ombrages abritent des arbustes et des plantes potagères qui semblent croître à la bâte pour échapper au sol brûlant qui précipite leur existence, et en abrège la durée. L'homme y a jeté , presque au hasard, la semence qu'il confie aux soins de la nature, pins active que lui; sûr, en effet, de bientôt recueillir, non le fruit de ses labeurs, mais l'aliment de sa paresse.

» Je marchois au hasard au milieu de ces vergers et de ces prairies où je n'étois distrait par d'autre mouvement que par celui des troupeaux errans sans conducteur sur la crête des monts , ou des oiseaux bien plus libres, qui, balançant leur vol sur la cime des arbres , prenoient à discrétion leur part des fruits qui appartenoient moins à l'homme qu'à la Providence.

» Mes pensées empruntoient, de l'éclat et de la fraîcheur des objets dont j'étois entouré , un calme et une sérénité complète. Plongé dans une douce rêverie que ce spectacle solitaire avoit fait naître, et qu'il entretenoit, je suivois machinalement la route sinueuse de la vallée , lorsque je fus arrêté, à son extrémité, par une clô-

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ture de roseaux, remarquable par de petites croix dont elle étoit surmontée. Elle bordoit un jardin entouré lui-même de cendres et de détrimens que le yolcan avoit vomis dans ses éruptions.

» Une maisonnette ombragée par des arbres fruitiers, et dont les murs étoient tapissés de vigne , s'offrit à ma vue ; tout auprès, une chapelle élégante et ornée de peintures sembloit avoir servi de barrière à un ruisseau de lave qui s'avançoit comme une presqu'île jusqu'au milieu de la vallée , et formoit une ligne aride et noirâtre , au milieu d'un tapis de verdure émaillé de fleurs.

» Je me dirigeai vers la maison ; un vieillard infirme, assis à la porte, sur un banc de pierre, se réchauffoit aux rayons du soleil ; il étoit entouré de ses enfans. Toute la famille se réunit pour m' offrir des rafraîchissemens que j'acceptai volontiers.

» Avant de commencer ce repas du soir , les enfans s'étoient agenouillés devant l'oratoire, et avoient récité quelques prières, tandis que le vieillard , ôtant son bonnet , et joignant les mains sur son chapelet, avoit aussi prié avec ferveur. Je n'étois pas surpris de la dévotion de ces bonnes gens ; mais je m'étonnois qu'ils eussent construit eux-mêmes la chapelle , qui paroissoit

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plus soignée qu'il n'appartenoit à une pauvre famille; car je n'apercevois dans cet endroit aucun village .

» Mon hôte se fit un plaisir de répondre à mes questions. Il est vrai, me dit-il , que ma famille n'est pas la seule qui ait contribué à l'érection de ce monument pieux; il est le fruit de la ferveur religieuse , le but des pèlerinages de tous les habitans des environs ; et il conserve la mémoire d'un miracle dont la divine Providence a voulu honorer ma maison .

» Il y a quarante-six ans (i) que le Vésuve, en ce moment si paisible , alarma toute la contrée parles annonces de la plus violente explosion. La terre trembla pendant plusieurs jours; le soleil étoit obscurci par un nuage de cendres , et par les flots d'une noire fumée d'où partoient incessamment des éclairs. Quoique voisine du volcan, notre maison, située au sommet de ce coteau, nous paroissoit à l'abri de l'éruption.

» Cependant la nuit du 25 octobre , nuit affreuse , extraordinaire , dont le souvenir est empreint en traits de feu dans ma mémoire, nous étions, mes jeunes enfans et moi, auprès du lit

(i) Il y eut en effet, en i75i, au mois d'octobre, une éruption accompagnée de circonstances fort extraordinaires. Voir l'ouvrage de Gius. M. Mecatti , intitulé ; Racconto stor.filos. del Vesuvio ; -t la Sloria e fenom. del Vesuvio , du P. délia Torre.

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de ma pauvre femme , depuis long-temps malade , lorsqu'une horrible détonation déchira l'air, et poussa de notre côté une grêle de pierres enflammées. Il devenoit urgent d'abandonner notre demeure. J'enveloppai ma femme dans ses vêtemens , je la chargeai sur mes épaules ; et, quoique bien foible , elle ne voulut pas quitter ce lieu sans emporter un grand crucifix en bois qui étoit à son chevet. Elle le prit donc entre ses bras, et, entourés de nos enfans auxquels je confiai les débris de notre légère fortune , nous nous éloignâmes de nos foyers que nous ne comptions plus revoir.

» Arrivé au fond de la vallée , précisément à l'endroit où vous voyez la chapelle , je m'aperçus, à la lueur des éclairs, que ma malheureuse épouse avoit perdu connoissance. Je la déposai sur le gazon, et plantai le crucifix en terre, ordonnant à mes enfans de se mettre à genoux devant le signe de notre religion , tandis que j'irois chercher de l'eau à une fontaine voisine , pour ranimer les sens de leur mère que je recommandai à leurs soins. Je marchai à la hâte vers la source ; mais quel fut mon désespoir lorsque je reconus que les feux souterrains l'avoient tarie!

» Forcé de courir beaucoup plus loin pour puiser de l'eau à un ruisseau , je rebroussois che-

min, lorsqu'une détonation plus affreuse que les précédentes, jointe à une secousse de tremblement de terre , me fit chanceler , et ralentit ma marche à tout moment entravée par les crevasses qui s'étoient formées subitement. Contraint à prendre des détours qui, me déviant de ma route, me la firent perdre tout-à-fait, j'errai long- temps à l'aventure dans les bois qui couvrent ces montagnes, trompé sans cesse par les mugissemens du volcan que les échos me renvoyoient dans une fausse direction, et par les lueurs errantes qui embrasoient successivement toutes les parties de l'horizon.

» Enfin le jour parut; et, à sa clarté pâle et douteuse encore , le ciel étant chargé d'un épais nuage de cendres et de fumée , je distinguai la forme de rochers qui m'étoient bien connus , et dirigeai mes pas vers le vallon où j'avois laissé ma famille.

» Je crus entendre de loin les cris de l'un de mes enfans. Je ne me trompois pas. Je lui répondis ; il accourut effaré , les yeux hagards, et se précipita dans mes bras en criant : Miracle ! miracle ! Il cherchoit par ses gestes, plus que par ses paroles inarticulées , à me rendre compte de l'événement miraculeux dont il avoit été témoin. Je lui demandois surtout des nouvelles de sa mère. Elle existe, me dit-il enfin; elle a

été sauvée par les anges qui ont apporté la Sania-Casa de Lorette ; le bon Dieu a eu pitié de nous , il a exaucé nos prières , et a manifesté son pouvoir d'une manière prodigieuse.

» Cependant j'entrois dans la vallée où j'avois laissé ma famille. Ces lieux avoient changé d'aspect ; et ma demeure, située sur une hauteur, n'existoit plus. Je n'en fus pas surpris ; mais au fond du vallon qui n'étoit auparavant tapissé que d'un frais pâturage, j'aperçus une maison que j'étois bien loin de reconnoître. J'approche encore : alors le premier rayon de soleil qui semble s'échapper du sein de la divinité, perce les nuages, frappe sur l'édifice, en illumine jusqu'aux moindres détails, et me fait reconnoître , avec une surprise qui tient du délire , ma propre demeure intacte , et même entourée Je jeunes arbres que j'avois plantés. A mon tour je m'écrie miracle ! et c'est en courant vers ma famille qui venoit au-devant de moi, que j'adresse au ciel mes vives actions de grâces. Ma femme elle-même , guérie comme par enchantement de toutes ses douleurs , mêle à ses embrassemens les expressions de sa gratitude envers la Providence , et me raconte ainsi les détails de ce merveilleux événement.

» Etendue au pied delà croix que j'avois plantée en terre, et toujours évanouie , ma femme étoit

entourée de ses enfans , dont les cris d'effroi et les étreintes ne pouvoient la rappeler à la vie , lorsque l'horrible détonation que j'avois entendue moi-même leur imposesilence . La terreur les glace et les rend immobiles, tandis que leur mère se ranime et reprend ses sens. Mais un nouveau danger les menace : un ruisseau brûlant se précipite dans la vallée, s'avance vers l'unique place qui restât à ma triste famille ; sur un sol vacillant , environnés d'un nuage de feu , de cendres , de fumée et de débris , la fuite leur est interdite , et ils ne peuvent qu'attendre, dans les angoisses du désespoir, la mort qui leur semble inévitable.

» Cependant un foible rayon de jour dissipe les ténèbres, et vient éclairer cette scène de désolation ; l'aspect de la vallée est bouleversé ;

ils aperçoivent et ne peuvent en croire leurs

yeux, ils voient cependant et reconnoissent notre propre maison qui , détachée de la pente rapide du coteau sur laquelle elle avoit été construite , avoit glissé , avec toute la couche de terre qui la supportait , dans le fond de la vallée (i).

(i) Cet événement n'est pas sans exemple, et nous pouvons eu citer un très-récent. Vers la fin de 1812, après des pluies continuelles à Florence comme dans tout le nord de l'Italie, un terrain aux environs de cette ville , d'environ douze arpens d'étendue, couvert d'arbres fruitiers, et de productions de toute espèce, a été miné par les eaux, s'est détaché, et a été entraîné à une

Nouveau prodige ! la lave s'étoit repliée sur ellemême , et subitement refroidie à l'approche de la croix.

« Ma famille , rassurée désormais par cette preuve manifeste de la protection divine , ne craignit pas de rentrer dans la maison : elle la trouva dans le même état où nous l'avions laissée.

» Les sentimens contraires qui avoient agité rapidement mon épouse , firent une heureuse diversion à ses souffrances. Elle retrouva la faculté de marcher ; et, craignant que je n'eusse été victime de quelque accident fâcheux , elle venoit à ma recherche, précédée de nos enfans, lorsque j'arrivai dans la vallée.

» Vous jugez bien , me dit le vieillard en finissant sa narration , que la nouvelle de ce merveilleux événement ne tarda pas à se répandre.' Les habitans des environs , et même ceux de la ville , accoururent ; tous voulurent contribuer à l'érection de la chapelle où l'on plaça le miraculeux Crucifix. Depuis, ce monument pieux n"a cessé d'attirer la foule ; et il est le but des pèle-

distance île 40 toises , où il a été arrêté par une colline qui lui a servi de point d'appui. La superficie a souffert peu de changemens ; mais, un ménage de paysans, qui habite une maison située sur ce terrain mobile , a été très-surpris de son déplacement. ( Extrait du Journal de Paris, du 17 avril 1812. )

rinagcs, surtout dans les temps calamiteux où le volcan menace de quelque catastrophe les contrées voisines ; car ce terrain, devenu sacré , est désormais à l'abri de tout événement fâcheux.

» Ma curiosité satisfaite, je déposai mon offrande dans le tronc de la chapelle , et quittai ces bonnes gens en leur souhaitant la continuation d'une foi aussi vive dans la Providence, qui les avoit jusqu'à ce jour préservés de tout accident , et du plus grand des maux , l'inquiétude. »

C'est ainsi que se termina le long récit de mon compagnon de voyage; et il étoit temps, car nous étions sur le point d'arriver.

Enfin me voici aux portes de Rome, et la nuit m'en dérobe la vue ; je ne fais qu'entrevoir un majestueux édifice : c'est la basilique de Saint- Jean de Latran. Je suis dans la ville ; néanmoins il me semble que je parcours encore la campagne ; je n'aperçois que des ruines , de longs murs de jardins surmontés par des pins ou des cyprès , et quelques masures habitées par des paysans. Cependant l'obscurité redouble; je. côtoie une sorte de montagne taillée à pic... Ce sont les immenses murs du Colisée qui projettent d'épaisses ombres sur tous les environs.

Je m'enfonce ensuite dans un dédale de rues tortueuses où l'on n'est guidé que par l'incertaine et mourante clarté de lampes suspendues

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devant l'image de la Madone. Nous ne rencontrons qu'un petit nombre de voitures, quelques piétons dispersés qui regagnent à tâtons leur misérable demeure ; çà et là de beaux palais qui semblent inhabités ; point de magasins ouverts, plus de bruit , presque aucun mouvement. Quelle différence avec JNaples et les autres capitales ! Voici néanmoins une place publique , des marchands ploient leur boutique portative ; et , à la triste lueur des lanternes de papier, je reconnois l'admirable portique du Panthéon. Enfin la voiture s'arrête dans un vicolo étroit •et obscur.

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