‹ Lettres sur l'Italie (volume 2)Chapitre 5 sur 22 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

Premier coup d'oeil sur Rome.

Rome, le 16 novembre.

J jE grand jour a dissipé l'impression peu favorable que j'avois prise de l'ancienne capitale du Monde. De ma fenêtre je vois plusieurs palais, des coupoles de marbre, et la sommité de la

colonne Trajane Je me sens renaître, toutes

mes facultés s'exaltent, mon imagination s'enflamme ; je sors et cours déjà à l'aventure parmi les ruines , les palais , les jardins et les temples : je suis seul au milieu de Rome ; mais j'interroge tous les objets , et tous me répondent , tous me disent : Tu es dans le pays de l'inspiration et des merveilles , dans le sanctuaire d'une religion auguste et respectable , dans le temple des arts antiques et modernes.

Tour à tour j'admire , je compare , j'étudie : un objet m'attire , un autre me distrait ; je veux tout voir à la fois , et amasser en un jour des souvenirs pour le reste de ma vie. Calmons cette première soif de la curiosité, ces désirs insa-

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fiables et depuis long-temps irrités. Je suis libre , indépendant, rien ne me presse ; je peux à loisir contempler tant de prodiges. Aujourd'hui je verrai le Panthéon , demain , la colonne Trajane ; je consacrerai un autre jour au Colisée ; une semaine à Saint-Pierre ; je verrai ensuite les autres basiliques, les musées — Mais peuton calculer froidement ses plaisirs , lorsqu'ils s'offrent en foule à une jeune imagination ?

Dites à celui qui r en traversant un désert, a éprouvé le tourment prolongé d'une brûlante soif, et qui découvre enfin une source fraîche et limpide ; dites-lui : Sois prudent, n'use qu'avec

précaution de ce bienfait de la Providence

Vous écoutera-t-il ? C'est ainsi que je me laisse entraîner par la divagation de mes pensées ; la fatigue ne me ramènera que trop tôt sous l'empire de la raison.

Vous comprendrez mon enthousiasme , jeunes artistes que le seul nom de Pvome fait tressaillir ; c'est à vous surtout que je m'adresse. Déjà familiers avec tous ces monumens , ces aspects si variés, ces tabieaux, ces statues, que les travaux de vos prédécesseurs vous ont retracés sous mille aspects différens , il vous semblera , comme à moi, en arrivant ici, revoir votre patrie. Vous n'avez pas besoin de guide : parcourez au hasard les quartiers de la ville, vous en recon-

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noîtrcz tous les objets. Voulez-vous dessiner? une pierre vous servira de siège, comme elle en a servi à tous vos maîtres qui , sans se consulter, s'y sont donné en quelque sorte rendez-vous. Le sentiment du beau vous attire et vous fixe comme eux à la même place ; à moins que par une heureuse inspiration vous ne parveniez à saisir dans les mêmes objets un motif nouveau, une combinaison plus piquante d'effets et de ligneSc

Que l'on n'accuse pas cependant les artistes de se traîner sur les traces de leurs prédécesseurs : ceux-ci n'ont eu d'autre avantage que celui de venir les premiers. Une chose réellement belle doit paroître toujours neuve , car on y découvre sans cesse de nouvelles beautés ; habiteroit-on Piome pendant un siècle, on trouveroi l encore à glaner après la moisson recueillie par les grands maîtres.

On peut en effet combiner d'une autre manière les mêmes lignes de fabriques qui offrent à chaque heure du jour un aspect différent, et dans lesquelles le Poussin a trouvé les fonds de ses plus beaux tableaux. Les bords du Tibre, les collines de la ville, le contour de ses murailles , l'entassement de ses immenses ruines , l'admirable variété de ses jardins qui font retrouver ia campagne dans l'enceinte de ses murs,

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tout fournira au peintre des motifs d'étude , des sujets pittoresques , et la source d'une multitude de jouissances sans cesse renouvelées.

Il n'est point de rue écartée , de terrain vague qui ne lui offre l'occasion d'exercer ses pinceaux. Ici, la porte ouverte d'une maison sans apparence, laissera apercevoir au fond de la cour une petite fontaine surmontée de quelques fragment de sculpture antique, ombragés par un berceau de jasmin ; là , un escalier extérieur mène au sommet d'une terrasse couronnée d'une treille et bordée de vases de fleurs que la main gracieuse d'une jeune fille arrose et cultive. Plus loin, les fragmens d'un aqueduc serviront de cadre à la plus riche perspective ; ailleurs , une cabane de terre, habitée par un ermite , est adossée contre un antique palais de marbre dont il n'existe plus qu'un pan de mur tout crevassé, et dont le sommet inégal est bordé de giroflée et de pariétaire. Partout la nouvelle ville s'élève ou s'appuie sur les ruines de l'antique séjour des Césars; et les marbres magnifiques qui revêtent les monumens modernes , ne sont encore que de véritables emprunts faits à la ville d'Auguste et d'Adrien.

C'est ce mélange fortuit d'élémens divers qui fait le charme de Rome ; ce sont les idées qu'on y attache , et le sentiment profond qu'elles font

naître , qui rendent ce séjour si attrayant pour un artiste , et qui le lui font regretter toute sa vie, s'il ne la lui consacre pas tout entière.

Les arts demandent, pour être cultivés avec succès , moins d'encouragement que de liberté. Il faut qu'on ne contrarie pas les artistes dans leur marche , et qu'on leur facilite les moyens d'exercer leur talent. A cet égard , il n'est point de pays où ils soient plus indépendans : ils peuvent aller, venir, s'arrêter, pénétrer partout pour y mesurer, y dessiner les monumens ; s'établir au milieu des rues, des places, dans les palais , et jusque dans les églises , sans craindre la curieuse importunité du peuple qui , à Paris , vous suivroit , vous entoureroit , et vous forceroit enfin de fuir au milieu des huées. On voit ici, debout, sur une échelle, un architecte qui mesure les différentes parties d'un monument ; et ce spectacle n'attire pas les regards d'une foule stupide : on passe sans faire attention au peintre , fût-il monté sur un arbre au milieu du Forum , ou même sur la corniche d'un autel où l'on diroit la messe. Heureuse insouciance , frui! de l'habitude , qui fait considérer les artistes comme des êtres privilégiés dont on n'a rien à craindre, dont on ne se méfie point, et qu'on traite comme d'anciennes connoissances, et souvent comme des amis!

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Je parcourois sans me lasser , je m'égarois avec sécurité dans les quartiers les plus peuplés ou les moins fréquentés de cette ville immense ; je n'avois point d'heure fixe pour mes repas ; je m'arrètois à la première boutique , j'achetois une pagnotta, quelques fruits ou quelque appétissant salame , et j'aliois m'établir dans le jardin de la villa la plus voisine ; j'y faisois mon frugal dîner à l'ombre d'une charmille de laurier, ou dans la niche d'une fontaine qui me servoit de table, de siège et d'abri. Etois-je surpris par l'arrivée de la jardinière, qui, son vase de terre en équilibre sur la tête, venoit pour puiser de l'eau , elle me saluoit d'un sourire ; j'offrois quelques fruits à son enfant : reconnoissante, elle me versoit à boire , répondoit à mes questions avec bienveillance , et m'indiquoit , par le seul instinct du beau dont tous les Italiens sont plus ou moins pénétrés, un joli point de vue ou quelque fragment antique. Les ombres de la nuit me forçant de suspendre mes courses et mes observations , je rentrois chez moi plus riche de souvenirs et de pensées.

Je passe ainsi mon temps à errer sans but , sans objet déterminé ; si je n'ai pas encore vu les musées et les objets d'art les plus précieux ; au moins ai-je saisi le caractère pittoresque et moral de Rome. Je me suis familiarisé avec ses

habitans , et j'ai appris aà connoître la topographie de leur ville. Mon portefeuille s'est rempli d'une foule de motifs agréables, et ma mémoire de souvenirs charmans. D'ailleurs, pourquoi me presser ? Piien n'est perdu pour mes plaisirs ; et j'aurai le loisirde visiter les galeries , lorsque l'hiver me forcera de mettre un terme à mes promenades.

Je m'étois flatte, en arrivant en Italie , d'y trouver l'Académie de France réorganisée. Avant mon départ, le directeur étoit déjà nommé. Les élèves qui avoient remporté les grands prix , et parmi lesquels je comptois des amis, dévoient se réunir bientôt dans la capitale du monde pittoresque. G'étoit même l'un des motifs qui m'avoient fait désirer si vivement d'arriver à Rome où je devois doublement jouir des chefs-d'œuvre des arts , en les contemplant avec d'autres artistes disposés à partager mon admiration. C'est alors que j'ai regretté l'absence de l'ami que j'ai laissé à Naples, et, après lui, ces compatriotes que je croyois trouver réunis dans le sanctuaire des arts. J'étois en effet, pour ainsi dire, seul de Français à Rome, et forcé de renfermer des pensées, des sentimcns qu'il eût été si doux d'épancher dans le Sein de l'amitié.

Un jour, assis sur les hauteurs de la cilla

TOMBEAU DE l'HAETOH

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Borghèse, je dessinois un tombeau antique à moitié caché par les longues branches pendantes d'un saule pleureur ( Planche XX) , lorsque je vois venir un peintre , que je reconnois au grand portefeuille qu'il tenoit sous le bras. Il avance , recule , se porte tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , s'asseoit un moment, se lève , va plus loin, toujours en fixant l'objet que je dessinois; enfin il vient s'établir près de moi. Séparés par une touffe de genêt , il ne pouvoit m'apercevoir ; il se met aussitôt à l'ouvrage, en chantant l'air : Sul marginc d'un rio (i). La physionomie ouverte , les manières agréables de cet artiste , sa gaîté , me font désirer de trouver en lui un Français, un ami. Entraîné par cette prévention , ma voix se mêle à la sienne , et , lorsque le couplet est achevé , nous nous saluons en souriant, et la conversation s'engage. Je lui communique mes dessins ; il m'ouvre son portefeuille , et, à la touche fine, spirituelle de ces dessins , je nomme Reinhart , ajfttiste allemand très-distingué , dont j'avois vu quelques ouvrages àNaples. On est toujours flatté d'être reconnu de celte manière , et le modeste Reinhart n'est point à l'abri de cette séduction.

(i) Air charmant, quoique fort ancien, que je n'ai jamais entendu sans un vif sentiment de plaisir mêle d'une sorte d'attendrissement, et qui est aussi connu en Allemagne, en Grèce et à Oonstantinople, qu'eu Italie.

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II venoit faire quelques études particulières pour un tableau qu'il exc'cutoit en ce moment ( i ) . jNous parcourons le terrain inégal du mont Pincio ; nous admirons ensemble les vues pittoresques de Piome et de sa campagne, dont on jouit si bien de ces hauteurs. Je le consulte sur mes projets pittoresques ; je lui parle du désir de voir Tivoli ; il me fait remarquer la cime du mont Oreste , l'antique Soracte , couverte des premières neiges , et il m'engage à ne pas retarder d'un seul jour mon voyage ; il regrette que ses occupations ne lui permettent pas de m'y accompagner, mais il promet de m'y aller rejoindre dès qu'il sera libre.

(i) C'étoit une vue de la villa Eorghèse , tableau d'une ve'rifé parfaite, et cù l'on retrouvoit toute la richesse de la végétation, la pompe des monumens antiques dont ces jardins sont embellis. Heinhart est aussi bon graveur que bon peintre. On connoit une collection d'eaux-fortes, dans lesquelles il a retracé les plus }>eaux sites des environs de Rome ; et plusieurs suites d'études d'animaux, où l'on retrouve la touche spirituelle deBerghem, et l'art savant de Paul Polter. Les paysages de Reinhartme rappellent encore des1 lieux que nous avons parcourus ensemble, et me trompent en quelque sorte sur l'absence de leur auteur.

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