LETTRE XXXV
Chemin des Cascatelles. — Conjectures sur l'ancienne cataracte de Y Anio t et sur la villa de Manlius Vopiscus. — Grottes de Neptune et des Sirènes. — Evénement déplorable.
Tivoli.
Là Tramontana chasse les nuages, fait voltiger les feuilles sèches dont elle dépouille les arbres, raffermit la superficie du terrain, et dissipe les vapeurs qui obscurcissoient l'atmosphère ; je peux enfin entreprendre ma première excursion. En sortant de la ville , on passe , en face de la grande cascade, sur un pont jeté d'un roc à un autre ; une petite fenêtre grillée sert à mesurer la profondeur du gouffre où YAnio s'engloutit. Il s'en élève un nuage de bruine qui pénètre d'une humidité glaciale.
Hâtons-nous d'arriver à la porte San-Àngelo (Planche XXII), à travers de vieilles maisons construites sur les ruines de la magnifique villa de Manlius Vopiscus. Nous voici sur le chemin des Cascatelles : route délicieuse, suspendue à la croupe d'un coteau qui s'arrondit en une sorte d'amphithéâtre dont Tibur occupe le centre.
On aperçoit , à travers les oliviers plantes sur l'escarpement . YAnio qui court, serpente, et se brise dans son lit profond et rocailleux. Sur l'autre rive , s'élèvent d'immenses rochers ; leurs flancs crevassés offrent des substructions , des arrachemens de murs et de voûtes. Le temple de Vesta , celui de la Sibylle , et une portion de la ville couronnent leur cime.
Arrêtons-nous d'abord auprès d'une petite chapelle érigée sur le bord de la route , et dessinons le point de vue {Planche XXIII) ; mais , pour mieux juger de l'aspect de la vallée, descendons à travers les arbres, et avançons-nous sur la pointe de quelque roc en surplomb. Là , on jouit de la vue de la grotte de Neptune , et de tout le développement des rochers, du haut desquels se précipitoit autrefois le fleuve; car il paroît que la grande cascade actuelle doit son origine à un bouleversement arrivé pendant les siècles de barbarie , et à une époque dont on a perdu le souvenir.
La chute de YAnio étoit très-célèbre chez les anciens. Les expressions dont se sont servis Denys d'Halicarnasse (i), Horace (2), Strabon,
(1) Fluvius Anicus ex urbe Tiburorum de alto multus cffunditur scopnlo, etc. ( Liv. V, Anticj Rom. )
(2) Do/nus Aîbuneœ résonant is , et prœceps Anio. ( Livre I , Ode vi.)
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et surtout Stace ( i ) dans la description qu'il fait de la villa deManlius Vopiscus, font croire , avec quelque fondement, que cette cataracte existoit au lieu nommé aujourd'hui Ponte- Lupo. Cabrai (2) a même découvert des vestiges qui fortifient cette opinion.
Dans la profonde vallée , entre le monastère de Saint -Michel et celui de Saint -Antoine , on voit, sur la gauche du fleuve , un petit plateau en forme de péninsule, assez fertile, et planLé de pommiers et de vignes. Cabrai fut averti par le propriétaire de cet héritage de la découverte de murs antiques revêtus de sédiment, indice du passage des eaux. Il y arriva avec peine* par un sentier dangereux , et à travers les rocs fracassés. Parvenu au-dessus du Ponte- Lupo, il eut la satisfaction d'admirer les jeux les plus bizarres de la nature et de l'art réunis. Trois ou quatre arcs , plein cintre , fondés sur le rocher, disposés en ligne transversale , et dont les ouvertures s'avancent sous l'antique lit du fleuve , forment autant de passages ou corridors d'environ cinquante palmes de profondeur, et de douze palmes de largeur.
Toute cette construction est en optes incer-
( 1 ) A ut ingens in sfagna cadiî.
(2) CaLra! : délie ville err-onamenti^ etc. di Tivoli. Ch. ïîï, n, 81,
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tum. La partie postérieure des corridors se trouve fermée par un gros mur destiné à contenir les eaux, et à les forcer de s'élever au-dessus des voûtes. C'est de leur bord supérieur qu'elles se précipitaient ; et l'on avoit pratiqué, dans l'épaisseur des piles, un passage pour communiquer d'une arcade à l'autre. Par ce moyen, on pouvoit jouir du singulier plaisir d'entendre gronder un fleuve au-dessus de sa tête , et de le voir se déployer tout entier en une nappe transparente 7 à travers laquelle on apercevoit le coup d'œil de la campagne.
Stace paroît faire allusion à cette magnifique substruction (i) ; et les stalactites qui couvrent les arcs à la manière des glaçons pendans en hiver sur le bord des fontaines, et qui ont été formées par le dépôt des eaux séléniteuses , prouvent clairement que c'étoit bien l'ancienne cataracte. D'ailleurs ce site seul convient aux expressions des auteurs anciens. La vallée peut se nommer en même temps profonde et champêtre (2); ce qu'on ne sauroit dire du gouffre où YAnio se précipite maintenant. Les ecueils qui se voient au-dessus et aux côtés du Ponle- LupOj et qui dévoient aussi exister autrefois,
(1) Stace, liv. I, Carm. m. îles Silv". (a) Profuniam . lucisaue obsitam.
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motivent les expressions de alto scopulo, altâ rupe, dont se sertDenys d'Halicarnasse. La partie du vallon qui se trouve immédiatement audessous de ce rocher, et qui forme aujourd'hui un jardin, offre aussi les traces de la chute des eaux; et, pour peu qu'on creuse le terrain, on rencontre du sable et des cailloux roulés par le fleuve (i).
Le volume des stalactites qui, dans certains endroits, ont plusieurs brasses de grosseur, fait présumer que le fleuve a été retenu dans ses limites un long espace de temps ; et la vigilance des Tiburlins devoit être extrême pour enchaîner l'effort de ses eaux. Mais, dès qu'elles n'ont plus suivi la route qui leur étoit prescrite, le site a été bouleversé ; il est devenu un abîme caverneux, un précipice où l'eau, pouvant s'infiltrer à travers le massif, et dans les fentes du rocher, en a rongé de telle manière les parties les moins dures , qu'à présent il présente des cavernes effrayantes, à travers lesquelles les divers courans tombent, bondissent, se divisent en mille petits jets, et produisent un spectacle si extraordinaire , une si belle horreur, qu'on a nommé ce.
(i) La description des subslructions du temple de Vesta ( Lettre XXXIII ) fortifie cette opinion; car elle prouve que le niveau du fleuve s'e'levoit à cette hauteur, et que se;; eaux ne se pre'cipiloient que beaucoup plus loin,
lieu la grotte de Neptune, devenue l'objet constant de l'admiration, de l'étonnement , et de l'étude des peintres de paysage.
Les premières ruines que j'ai rencontrées en sortant par la porte San-Angelo sont certainement les restes de la fameuse maison de délices de Manlius Vopiscus, ïiburtin, et consul de Rome avec Annius Hasta, sous le règne de Trajan. Ce consul fut aussi le favori de Domitien qui le combla de richesses et d'honneurs ; et la villa qu'il construisit à Tivoli devoit être magnifique , si l'on en juge par la description qu'en a faite Stace, poète contemporain.
Cependant l'âpreté de ce sol , et les horribles précipices que Y Anio y a formés , feroient presque révoquer en doute l'existence de cette villa H si l'on ne réfléchissoit à la puissance destructive du temps , et à l'incurie des hommes bien plus fatale encore. Examinons les vestiges qui existent; lisons avec quelque attention, et sur les lieux même, la description de Stace, pour y reconnoître tous les caractères distinctifs de cette maison de plaisance (1).
Elle occupoit un espace de terrain considérable , et s'étendoit en longueur depuis l'église
(i) Nous suivons ici l'opinion de Cabrai, ijui nous a paru trèsvraisemblable.
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tie Santa-Maria del Ponte jusqu'au Ponte-Lupo, auprès duquel on voit encore les vestiges d'anciennes fabriques dépendantes du grand corpsde-logis. Dans toute cette longueur XAnio couloit paisiblement, et sur une ligne horizontale, jusqu'au Ponte-Lupo où il formoit l'antique cataracte. Sur le sens de la largeur, les constructions touchoient, d'une part, au temple de la Sibylle , et, du côté opposé , s'appuyoient sur la pente du mont Catillus, dit aujourd'hui de la Croix.
Les vers de Stâce nous apprennent en effet^) que ces constructions s'étendoient sur les deux rives du fleuve , et que l'on communiquoit par des ponts et des voûtes , de manière à se voir, à s'entendre, et à se donner presque la main d'un bord à l'autre. On voit encore, de chaque côté, les arrachemens d'antiques édifices , et surtout de ceux à trois étages , ou en
(i) Nous croyons devoir rapporter les vers de Stace, qui contiennent cette description ; en supprimant toutefois ceux qui n'y ont aucun rapport.
Cernere fœcundi Tibur glaciale Vopisci Si quis , et inserlo gemiuos Aniene pénates, Aut potuit sociœ commercia noscere ripœ, Vrlaniesque sibi dominum defeudere tillas , etc.
Nemora alla cilalis
lncubuêre vadis. Fallax responsat imago
Frondibus
Jpse Anien ( mivandajides) irifraque, supraque Saxeus, hic tumiaam rabiem , spumof >quc ponit
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degrés, qui étoient construits sur la pente du mont Catillus. Enfin Antonio del Re, et Pirro Ligorio ont observé des arcades et des voûtes qui, de leur temps, n'étoient pas tout-à-fait ruinées , et sur lesquelles on passoit même , comme sur un pont, d'une partie de la villa à l'autre.
Quoique, selon Stace , l'Anio fût rempli de rochers au-dessus et au-dessous de la villa , on remarquoit avec surprise qu'il étoit paisible jusqu'au Ponte-Lupo. C'est donc avec raison, que le poète dit qu'il ne troubloit pas le sommeil, et que son doux murmure invitoit au repos , aux douces méditations ou à l'étude. Les eaux tranquilles réfléchissoient l'image des voûtes de verdure qui ombrageoient les terrasses ou quieeignoientles bâtimens de sombres bocages ; mais bientôt , après avoir alimenté des bains , des fontaines , des pièces d'eau et des
Murmura ; ceu placidi leritus turbare Vopisci Pieriosque clies, et habeutes carmina somnos. Littus utrumque domi : nec te mitissimus amnie Diiidil- Alternas servant prcetoria tipas.
Datur hic transmiltere visus
Et voces , et pêne manus
Mirer an emissas per cuncla cubiiia Ijmphas!
Aut quid pariitis distanlia tecta trichais ? Teque per obliquum penilùs quœ Jaberis amnem fllarcia? et audaci transctirris Jlumina plumbo.
An quœ graniin'eâ suscepta crcpidine fumant lnltllêu
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viviers , il reprenoit toute sa furie , et se pi écipitoit d'une grande hauteur.
L'eau marcia couroit aussi sous l'Anio dans des conduits de plomb , et traversoit ou jaillissoit dans presque toutes les chambres de ces édifices.
Ant. del Re dit qu'environ vingt-cinq ans avant lui on avoit de'couvcrt dans une vigne les mêmes tuyaux de plomb qui conduisoient l'eau marcia dans cette villa.
D'autres auteurs(i) ont prétendu que la description de Stace se rapportoit au site occupé par le petit couvent de Saint-Antoine de Padoue, en face des Cascatelles. La grande distance qui existe entre les deux rives du fleuve et l'énorme profondeur de la vallée qui les sépare, détruisent cette supposition. D'ailleurs, le local dont j'ai parlé précédemment, et qui sous beaucoup de rapports semble réunir toutes les conditions, a de plus toujours conservé le nom de l' Opiscone, dans lequel il est aisé de reconnoitre celui de Vopiscone , c'est-à-dire propriété de Vopiscus (2).
(1) Particulièrement Chaupy, dans son ouvrage intitulé: Découverte de la maison de campagne d Horace.
(2) A cet égard , quoique la ressemblance des noms moderne» avec ceux de l'antiquité, puisse induire souvent en erreur, parce qu'il est difficile que les mêmes dénominations se soient transmises de siècle en siècle, en éprouvant toutefois les vicissitudes du langage; néanmoins, lorsqu'on trouve plusieurs parties du terri—
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Quoi qu'il en soit , si Ton considère avec quelque attention cet endroit profondément excavé par les eaux {Planche XXI V}-, on y reconnoît les traces d'une grande catastrophe , à laquelle on doit attribuer le peu de rapport qui existe entre la description des anciens auteurs et ce que nous voyons aujourd'hui. Pieportons-nous au temps de Stace ; accordons, en tout s'il se peut, le sens de ses vers avec les localités; et rétablissons , par la pensée , ces lieux dans leur intégrité primitive.
On ne peut le faire , au moins tel est notre avis, qu'errsupp osant que tout l'espace compris entre l'église de Sainte-Marie et le rocher de Ponte-Lupo , qui s'élève à une grande hauteur comme un mur, et qui ferme la vallée, en supposant, dis-je, que ce vaste et profond entonnoir étoit rempli autrefois par les eaux du fleuve, qui , ne s'étant pas encore frayé une issue souterraine , s' élevoient jusqu'à son sommet, d"ou
Joire de Tivoli distinguées par les noms de Centronc, P'isoni , Carciano , Quintigliolo, etc., on ne peut se refuser à reconnoitre dans les ruines qui y existent encore, celles des maisons de campagne des Centron, Pison, Cassius et Quinlilius, qu'on sait y avoir habité. Il est vrai que les dénominations anciennes sont parfois étrangement défigurées, et qu'on a de la peine à deviner, dans celui de Luslrico, les jardins de Salluste à Rome, et le nom de Mammée dans ceux des ponts Molle et Mammolo. Mais on ne doit s'aider du secours des étyniologies , qu'autant qu'elles « oïnciflent avec les écrits des anciens.