LETTRE XXXIII
Vue générale de Tivoli. — Détails historiques et critique: sur le temple de Vesta.
Tivoli
Avez-vous observé que tel site qui, au premier coup d'oeil, paroît très-pittoresque, ne fait plus le même effet dans un autre moment ? Vous êtes surpris d'avoir été d'abord séduit par une illusion d'optique, produite seulement par la manière dont le paysage éioit éclairé. En effet, le jeu de la lumière et des ombres, qui varient à chaque instant du jour, donne un intérêt divers aux objets naturels ; mais ceux qui sont réellement beaux par la forme , par le balancement de leurs masses et par le contraste des couleurs , le sont toujours à quelque heure qu'on les voie , et de quelque côté qu'ils soient éclairés, parce que la variété de leurs plans est telle , qu'ils offrent sans cesse des oppositions frappantes. C'est l'impression qu'a protluite sur moi le tableau que j'ai tant admiré hier au soir, et
qui , très-différent ce matin , est toujours admirable.
Le ciel pur est sans nuages ; le fracas de la grande cascade semble adouci , et il se mêle aux bruits qui annoncent le réveil de la nature et des hommes. Le gazouillement des hirondelles, le cliquetis des moulins , le retentissement du pas des chevaux sur la route du pont , la voix des paysans qui, parés de leurs plus beaux habits, se dirigent vers les églises ; enfin , le tintement des cloches dont les sons tantôt graves , tantôt plus aigus , se dispersent dans les airs , tout m'annonce que c'est aujourd'hui un jour de fête ; et c'en est une en effet pour moi de me trouver à Tivoli.
Rien de plus agréable même que ce tintement continuel des cloches , si incommode ailleurs : il ressemble , en Italie , à une sorte de musique aérienne ; tant ce peuple , dont le goût est si délicat dans tous les arts, a su adroitement en mélanger les sons en les soumettant aux lois de l'harmonie , de manière à offrir toujours les intervalles de la quinte , de la tierce ou de l'octave , et à produire ainsi des intonations aussi justes que celles que la nature leur inspire dans leur chant habituel.
Les autres objets inanimés dont se compose mon tableau , ne sont pas moins agréables : tous
les plans sont vivement e'elaire's ; les eaux reflètent les nuances dégradées de la voûte céleste ; l'humide bruine de la cascade brille des couleurs de J'iris ; les différens groupes de fabriques se détachent par leurs tons variés. Le temple de Yesla n'offre plus une masse noire et opaque : ses colonnes sont teintes de cette belle couleur dorée que le temps donne au travertin , et qui contraste si bien avec les autres constructions et avec les rochers rouges, gris, violets ou verdàtres , suivant qu'ils sont plus ou moins exposés à Faction du soleil ou de l'humidité ; la verdure des arbres , aussi variée que leurs espèces ; la teinte plus tendre des gazons qui tapissent les. rives du fleuve ; celle des montagnes plus éloignées où tous les objets se confondent , noyés , pour ainsi dire, dans Tévaporation bleuâtre de la rosée , forment un ensemble qui ne seroit dignement rendu que par le pinceau du Lorrain, ou par la plume de Rousseau.
Les détails ne sont pas moins intéressans. Le temple attire d'abord toute mon attention : situé, comme un nid d'aigle, au sommet de rochers caverneux , et entouré des précipices où s'engouffre le fleuve, cet édifice, de forme circulaire , est de l'architecture la plus riche et la plus élégante. Des dix-huit colonnes corinthiennes qui l'entouroient en forme de péristyle
détaché , il n'en existe plus que dix. Il ne devoit recevoir d'autre jour que de la porte, ou de l'ouverture de la voûte ; car les fenêtres qu'on y remarque à cette heure paroissent moins anciennes que sa construction primitive dont on ne connoît point l'origine (1).
Les uns nomment ce monument le temple de Vesla; d'autres, celui de la sibylle Tiburtine ; et l'on a même prétendu que c'étoit le tombeau de Cellius, parce qu'on lit sur la corniche, en gros caractères : E. cellio. l. f. (2) : mais la grande porte , la niche qui est en face, et même les fenêtres , ne conviennent point à un tombeau. Au surplus , celui de Cellius est situé ailleurs; et cette inscription même, tracée dans l'architrave, démontre que c'est un temple. Dans les monumens funéraires les plus magnifiques, les inscriptions é toient gravées sur des tables de marbre, et dans un encadrement. Du reste, celle-ci n'est pas entière ; et (3) la lettre e, qu'on voit avant le nom de Cellius, pouvoit être la terminaison du mot curante ou curatore, titre de
(1) Cabrai , délie fille c monumenii di T'woli.
(2) INI. l'abbé Bartheleuii , dans un Mémoire sur les anciens monumens de Rome, lu à l'Académie des Inscriptions, le i5no— vunibre 1757, est tenté d'iniérer de la forme ronde de la plupart des mausolées construits sous les premiers empereurs, que le prétendu temple de laSibylieseroit le tombeau de la famille Gelli^.
^3) Volpi, dans sen Lalium, liv. XVIII, c. V.
CelKas", qui étoit en effeL chargé du soin des inonumens publics à Tivoli (i). On présume de là que le temple a été construit du temps d'Auguste , les curatores ayant été créés par cet empereur. Le style d'architecture de ce monument, me dit qu'il faut le faire remonter à une époque plus reculée.
On a aussi prétendu que ce sanctuaire étoit dédie à Hercule. Mais alors la règle de Vitruve (2) qui établit que les temples de Minerve, de Mars et d'Hercule doivent être d'ordre dorique, auroit été transgressée. D'autres écrivains (3) se conforment à l'opinion générale qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours, et reconnoissent ici le temple de la Sibylle rebâti par Auguste. Mais An t. del Pie prouve par plusieurs raisons, que j'adopte volontiers, que c'est celui de Vesta.
Les autres temples de cette déesse à Albane ri à Rome, sont de forme ronde comme celui-ci (4)- Ovide (5) et Plutarque (6) affirment
(1) Une inscription, rapportée par Volpi et par Gruter, le prouve.
(2) Vitruve, liv. I, c. II.
(3) Entr'autres le cardinal Corradirii, fétus Latium.
(4) Pomponio Lcto de Sac. Jiom., tit. de V est ah; et Bariol. Marliano lopograf. , liv. IV , c. il.
(5) Fast. V.
(tj) In num. , n° 67-
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que le premier temple de Vesta, érigé par Numa , étoit circulaire. Ils sont ainsi figurés sur les médailles d'Antonin-le-Picuxetde Mammée. On voyoit , il n'y a pas long-temps , sur la façade d'une maison située entre l'église cathédrale et celle de Sainte-Cécile , une très-ancienne peinture en clair-obscur, représentant les antiquités de Tivoli ; et sous le temple circulaire on avoit écrit le nom de Vesta (i), ce qui prouve que la tradition qui lui donne celui de la Sibylle , est nouvelle. Enfin , les célèbres architectes Palladio et Serlio, qui donnent les dessins et la description de ce monument, le nomment toujours le temple de Yesta.
La niche qu'on voit en face de la grande porte pourroit faire naître quelque doute , en ce qu'elle annonceroit la place d'une statue; et dans les temples de Yesta il n'en existoit aucune. Mais cette niche pouvoit être vide, ou ne contenir que le tabernacle dans lequel se conservoient les livres sacrés et les mystères religieux les plus cachés de la république Tiburtine. Ce pouvoit être aussi le Penus qui , suivant Festus , étoit placé dans le lieu le plus retiré du temple , et renfermé dans un tabernacle qu'on n'ouvroit que certains jours de fête. La largeur de la niche et les
(i) Dion do F/ado, Rom. hisfor. , n° 56.
traces de l'arc qui la surmontoit, le feroieni croire.
Enfin , si dans l'origine Vesta n'eut point de statue , on lui en consacra plus tard, selon Pline , et comme les médailles le démontrent. De plus, en observant la structure des murs, on peut se convaincre que la niche n'a pas été réservée dans la construction primitive , mais creusée après coup dans leur épaisseur, peut-être à l'époque où ce monument a été converti en église. Quoi qu'il en soit, toutes les raisons contraires ne sont pas suffisantes pour bannir Vesta d'un temple qui lui convient si bien sous tous les rapports ; et quoiqu'il soit ruiné , il n'en est pour cela que plus pittoresque.
En entrant dans son enceinte recouverte seulement de la voûte éthérée , le peintre ne regrette pas celle dont les architectes avoicnt surmonté l'édifice, quelque riche et même de bon goût qu'elle ait été. Je préfère les brèches de ses murs ruinés à travers lesquelles j'aperçois la campagne, à ces fenêtres fermées autrefois par des tables d'albâtre oriental ou de pierre spéculaire , qui n'y laissoient pénétrer qu'un jour mystérieux, mais qui déroboient l'aspect riant des objets extérieurs.
Le tronçon de colonne qu'on a laissé au milieu du temple , et qui va me servir de table ,
remplace avantageusement l'autel, riche de travail et de matière , et sur lequel on ne brûloit que des parfums. Les joyeux mystères qui , maintenant , se célèbrent en ce lieu , valent bien les antiques et lugubres cérémonies accompagnées des soupirs des Vestales. J'admire et respecte encore leur réserve pudique ; mais , dans cet instant, je préfère l'air vif et même un peu coquet de cette jeune Tivolienne dans son costume des dimanches , avec le corset de velours brodé en or, le voile plié carrément sur sa tête , et dont les franges voltigent derrière ses épaules ; elle vient m'apporter le moscadello et la figue des vignes, et animer mon déjeuner par ses saillies de bonne humeur, ou ses réponses naïves. Sor Checco l'accompagne avec le fiasco de pétillant orvieto , et je bois aux amours de la jeune fille , à la santé de mon hôte, même à la mémoire glorieuse de l'antique république Tiburtine dont il est si fier, et à la renommée des paysagistes. Nous causons ensuite sur l'emploi de mon temps : je le consulte sur l'ordre de mes promenades pittoresques ; mais je refuse les guides , et j'aime mieux courir les risques de m'égarer sous les ombrages de la vallée, à travers les rochers et les ruines, que de m'entendre vanter d'avance un aspect qui ne me frappera plus , une antiquité dont je démêlerai le carac-
tère , l'usage , l'origine , sans qu'on me le dise <VaArance. Je ne m'instruirai que trop tôt de tous ces détails ; ayant , je veux jouir , je veux goûter le plaisir, l'un des plus doux qui nous soient ménagés, celui de la surprise. L'impression subite que font éprouver les objets inattendus, ou que nous cherchons long-temps, et qui s'offrent d'eux-mêmes inopinément à notre vue , reste gravée plus profondément dans la mémoire.
C'est ainsi que je verrai Tivoli. Les cicérone m'ont désenchanté sur Naples ; et j'ai fait divorce avec eux pour me livrer à ceux qui ne m'étourdiront pas de leur babil importun , qui ne répondront que quand je les questionnerai. C'est aux livres , en un mot, que j'aurai recours. C'est là où je puiserai au besoin, en discutant les opinions diverses des historiens et des voyageurs, une instruction plus solide.
Je me disposois à commencer ma première excursion : Sor Checco , mécontent de moi, me recommandoit la prudence, m'indiquoit les endroits dangereux où un faux pas pouvoit me jeter dans des précipices. Et, malgré les remontrances de mon hôte qui, à toutes mes répliques, se contentoitde lever les épaules en murmurant
tout bas: Quesli Frnncesi son tutti cosï
le cahier de croquis sous le bras , le crayon à la main , j'allois m'aventurer , lorsque de larges
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goliltes de pluie nous mirent d'accord en me forçant d'ajourner ma promenade. Elles furent bientôt après suivies d'une averse effroyable, et d'une longue succession d'orages. Car, lorsqu'il pleut ici , c'est à torrent ; et les nuages , s'arrêtant dans les détours de ces montagnes , semblent ne pouvoir plus s'en dégager.
Je serois bien tenté , pour vous communiquer ma mauvaise humeur , de tracer la longue description de tous les effets de cette tempête , de faire retentir ces formidables coups de tonnerre qui réveillent tous les échos au fond de leurs grottes antiques , de vous peindre ces torrens qui roulent tumultueusement à travers les arbres qu'ils déracinent , et les rochers dont ils entraînent les débris jusque dans l'Anio ; ce fleuve luimême , qui franchit ses bords , inonde les prairies dont je venois d'admirer la fraîcheur , les couvre de limon , et , pour cacher sa honte eï dépouiller ses eaux de ce mélange impur, s'ensevelit dans les routes souterraines d'où il sortira bientôt en cristal liquide : Sor Checco me Fa promis, et je souhaite de bon cœur qu'il fasse mentir l'impertinent proverbe des Romains :
Tivoli senza conforte
Piove , o tira vento o suona morte.
LETTPtE XXXIV.
Notice historique sur Tivoli.
Tivoli.
.La pluie tombe toujours; a dihiçio, suivant l'expression pittoresque des Italiens; les vents grondent; les nuages accumules obscurcissent l'horizon et hâtent la fin du jour, déjà d'une si courte durée. Mon hôte a épuisé la série de ses questions ; je suis à peu près au courant de mes réponses. Il commence à me répéter les contes qu'il m'a déjà faits plusieurs fois ; et je m'enferme avec de vieilles chroniques italiennes qui m'en apprendront peut-être d'autres.
Ferons-nous remonter la fondation de Tivoli , suivant Denys d'Halicarnasse , à 4S0 ans avant la fondation de Rome ; ou, suivant Varron, à l'an 753 avant J. C. ; et même au temps d'Enée , puisque Virgile met Tibur au nombre des cinq puissantes cités qui s'allièrent aux Latins contre les Troyens ? Contentons-nous d'affirmer avec Pline que cette ville est plus ancienne que Rome ,
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et ce sera encore assez pour l'honneur de la république tiburtine , dont les habitans sont si glorieux , qu'ils ont tracé tout nouvellement sur Tune de leurs portes les antiques lettres initiales s. P. Q. T. , à l'imitation de. leurs ancêtres qui, après avoir, disent-ils, résisté aux Romains dont ils insultèrent souvent les murailles» et ayant été repoussés ensuite sans être vaincus , acceptèrent le titre d'amis, de compagnons du peuple romain , obtinrent les droits de cité les plus étendus, et même le privilège de conserver leurs antiques bannières avec les signes républicains.
On comptait effectivement les Tiburtins (i) parmi les peuples libres et confédérés. S' étant déclarés en faveur des Gaulois , ils furent punis «le leur défection : les Romains s'emparèrent de leur ville, mais on ne dit pas qu'ils l'aient réduite en préfecture ; ils eurent même toujours beaucoup d'égards pour leurs voisins de Tibur, et cherchèrent souvent à les attirer à Rome par des bienfaits et des honneurs.
Tivoli conserva long-temps son antique privilège qui en faisoit un asile. Polybe l'affirme ; et nous en trouvons la preuve dans l'anecdote qui a donné lieu au proverbe , Beve piîi d'un
(i)Ciceron, Oral. p. Eaîi.
pi'faro. On dit en effet, même en France, dâ quelqu'un qui boit outre mesure , il boit plus qu'un trompette. C'est un auteur très-grave, Tite-Live , qui va parler.
L'an 443 de la fondation de Rome, les censeurs Appius Glaudius et Caïus Plautius ayant défendu sévèrement aux trompettes de manger et de boire dorénavant dans l'intérieur des temples lors des fêtes publiques et pendant les sacrifices , ceux-ci, outrés d'un ordre aussi inhumain , et jaloux de conserver leurs anciens droits, jurèrent de sortir du territoire romain , plutôt que de supporter une pareille privation, A la première solennité , on chercha les trompettes ; n'en trouvant plus un seul , on apprit que Tibur, comme ville libre et hors de la juridiction romaine, leur avoit servi de refuge ; et qu'ayant été bien reçus , ils comptoient s'y établir.
Cependant l'ordre des cérémonies religieuses étant troublé , le peuple murmura , et l'on fut forcé d'envoyer une ambassade aux Tiburtins pour les engager à mettre fin à cette contestation . Les magistrats de Tibur qui vivoient en bonne intelligence avec ceux de Rome, ou qui craignoient les conséquences d'un refus dont on auroit tiré vengeance, peut-être aussi peu amateurs de musique, promirent d'employer la per
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suasion ou l'adresse pour faire rentrer dans leur patrie ces transfuges.
Les prières et les promesses n'ayant eu aucun effet sur eux, ils les invitèrent un jour de fête à un grand repas ; on leur servit de très-bon vin et en grande abondance : ils en burent à un excès tel, qu'ils tombèrent tous ivres morts. On les mit dans cet état sur des chariots ; et , transportés pendant la nuit à Rome, ils furent déposés sur la place publique.
A leur réveil , indignés de cette trahison , ils essayèrent encore de se révolter ; mais une punition exemplaire frappa les plus mutins, et les autres se soumirent. On fut cependant obligé de leur accorder des privilèges et des gratifications ; et à ce prix ils voulurent bien reprendre leurs éclatantes fonctions.
La construction des aqueducs qui mènent encore les eaux de l' Anio à Rome , date de 480 ; et, vers le même temps, on bâtit le pont Lucano situé au bas de Tivoli, et qui ouvre une communication directe entre les deux villes. Deux siècles après , la loi Julia ayant accordé le droit de bourgeoisie aux peuples qui avoient donné des preuves de leur attachement à Rome pendant les guerres civiles, Tivoli obtint cette prérogative, confirmée ensuite par les Césars. Dès lors elle devint ville municipale, et fut
gouvernée par des officiers nommés à cet effet.
Enfin', lorsqu' Auguste eut pacifié le Monde , les arts ayant adopté l'Italie pour leur nouvelle patrie , à leur suite arrivèrent tous les plaisirs , et surtout ceux que procure la campagne. Ce fut à cette époque si brillante que les environs de Tivoli devinrent la retraite d'une foule d'hommes célèbres : Virgile, Horace, Properce , Varron , et Mécène , le protecteur des lettres , des arts et de tous ceux qui les cultivoient avec succès, vinrent habiter les rivages de l'Anio. Mécène bâtit , à Tibur même , une maison de plaisance , ou plutôt une cité dont le vaste circuit est encore rempli d'une infinité de beaux édifices qui semblent voués à l'immortalité. Ce sage Romain goûtoit peu les plaisirs bruyans de la capitale , 1 edoutoit les soucis et les tourmens qui suivent le char de l'ambition ; et, préférant les charmes de la vie privée au vain éclat des grandeurs, il refusa les premières places de l'Etat, qui lui furent offertes par le plus puissant prince de la terre , dont il étoit l'ami et le confident intime. Sa fortune lui donnoit toutes les jouissances de la vie dans sa délicieuse cilla Tiburtine , où il s'entouroit des hommes les plus aimables et les plus instruits de son siècle. S'il fut leur bienfaiteur , leur reconnoissance a illus-
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tré son nom, devenu depuis le litre de tous ceux qui , à son exemple , ont protégé les artistes et les écrivains.
Auguste lui-même venoit souvent le visiter; et il comptoit tellement sur les soins empressés et les consolations de l'amitié, que ce n'étoit que dans la maison de Mécène qu'il trouvoit du soulagement à ses infirmités (i). Il profitoit aussi du voisinage des bains magnifiques qu'il avoit fait construire à la source des eaux soufrées de la Solfatara , y alloit chercher le remède des maux de nerfs dont il étoit souvent affecté , et prenoit ces bains , assis dans un fauteuil nommé par Suétone durela , d'un mot de l'ancien dialecte espagnol.
Tucca et Varus , poètes de Tivoli et courtisans d'Auguste , étoient les intimes de Mécène : ce sont eux qui , à la recommandation de Virgile, procurèrent à Horace l'amitié de ieur patron (2). Sa bienveillance fut d'un grand secours à cet illustre po'ëte qui s' étoit déclaré pour le parti de Brutus et de Cassius; et son nouveau protecteur obtint sa grâce du souverain.
(1) /Eger, dit Suétone, in domo Mectenatis cubabat.
(2) Horace nous l'apprend lui-même dans sa sixième satire. Virgilius , posé hune Varius , etc. L. I , v. 55.
Horace sut profiter de sa faveur auprès de ces grands personnages pour rétablir sa fortune ; et Mécène lui fit don d'une petite maison de plaisance bâtie sur les rives de l'Anio. C'est dans cette retraite , voisine de celle de Catulle , que , libre de tous soins, et dans un repos voluptueux, il composoit ses immortelles poésies, et chanloit les louanges de ses bienfaiteurs.
L'état prospère de Tivoli devoit cesser à la mort des gens célèbres qui avoient apporté la gloire et les plaisirs dans ce fortuné coin de la terre. Quintilius mourut le premier, et fut pleuré par le prince des poètes lyriques. Bientôt après, Virgile, voyant approcher la fin de sa carrière, nomma pour ses héritiers Auguste, Mécène et quelques autres amis, leur ordonnant de brûler son divin po'ëme ! . . . Horace précéda, comme il avoit paru le désirer, son protecteur au tombeau. Et Auguste hérita de la dlla de Mécène. Il vint y passer le reste de ses jours ; et c'est dans le temple d'Hercule , voisin de cette habitation , qu'il rendoit la justice à ses peuples.
Les habitans de Tivoli déplorèrent la mort d'un souverain dont la présence presque continuelle avoit porté la vie, la prospérité et la richesse dans leur ville. Ils se plaisoient à rappeler la mémoire de ce prince dans leurs pierres
tumul aires (1), et dans plusieurs inscriptions; ils érigèrent même à Livie, son épouse, une statue dans le forum d'Hercule. La base subsistoit encore en 1661, et on y lisoit :
LIVIAE AVGVSTl CAESARIS PVBLICE.
On prétend (2) que c'est dans la villa de Mécène que naquit Caligula, et c'est aussi à Tivoli que , pour immortaliser le souvenir de son infâme commerce avec sa sœur Drusille, il lui fit ériger un temple.
La ville de Tibur, long-temps malheureuse , se réjouit et sembla renaître à l'avènement d'Adrien au trône. Il y fixa sa résidence, et y lit frapper la monnoie de l'empire ; il institua des fêtes , érigea des monumens pour perpétuer le souvenir de son adoption par Trajan (3) ; enfin , il jeta les fondemens du palais célèbre qui porte encore le nom de cilla Adriana.
Paternus , l'un des consuls nommés sous le règne d'Adrien , fit aussi construire une maison de plaisance à Tivoli, entre l'Anio et la voie
(1) Elles sont rapportées par Fr. Marlii , Hist. di Tivoli.
(2) Martii, loc. ci).
(3) On trouva , en i655, dans les ruines de la villa Adrienne, un groupe de deux figures, en marbre, qui se donnoient la main , et qui iïguroient cette adoption comme sur les me'dailles,
Romaine, vers le pont Lucano . Elle éloi t. fameuse par les vins qu'on y recueilloit; et le coteau porte encore le nom de ce consul aussi riche qu'avare.
Les vins de la villa de Serenus , autre personnage de cette époque, n'étoient pas moins recherchés. La contrée se nomme encore Serena; et la beauté de son site a été appréciée par des religieux qui y ont bâti un monastère.
L'empereur Adrien, au retour de ses voyages; termina, vers l'an i38, les immenses bâtimens de sa maison de plaisance, qui couvrent plusieurs, lieues de pays, et où il réunit tous les monumens remarquables qu'il avoit admirés en Grèce et en Egypte. Mais à peine eut-il exécuté les vastes projets qui dévoient faire de cette villa mi séjour délicieux, qu'il fut frappé, au faîte de la gloire et de la grandeur, des maux qui assiègent l'humanité. Tourmenté par des douleurs insupportables , il se livroit , pour les oublier, à des excès de tout genre : mais la vie n'en étoit pas moins un fardeau pour lui ; il essaya plus d'un moyen pour s'en débarrasser; et, maître du Monde , il se plaignoit aux dieux de ne pas l'être de son existence Enfin , il succomba ; et , à dater de l'époque de sa mort , la contrée qu'il avoit remplie de merveilles perdit tout son éclat.
La magnifique villa Adrieime fut abandonnée et même dépouillée de ses plus beaux ornemens ; Tibur perdit le nom de Superbe que lui avoit donné Virgile , et tous les avantages dont le séjour des empereurs et des riches et voluptueux Romains l'avoient dotée : elle fut alors enveloppée avec Rome et le reste de l'Italie dans la dévastation que les Barbares étendirent sur le Monde.
Cependant l'esprit guerrier ne s'éteignit jamais parmi ses citoyens ; ils eurent même une grande part à la destruction de Tusculum (Frascati ) , ville qui se révolta souvent contre les souverains pontifes ; et les Tibur lins conservèrent, du pillage qu'ils y firent, des objets sacrés et profanes, tels que la miraculeuse image du Sauveur qu'on vénère dans la cathédrale , et deux statues égyptiennes qui sont restées longtemps auprès de cette basilique.
L'histoire de Tivoli offre ensuite peu d'intérêt jusqu'au temps des princes de la célèbre famille d'Est , qui essayèrent d'y ramener les arts et les plaisirs en faisant construire une villa dans laquelle ils réalisèrent les pompeuses descriptions des antiques maisons de délices. Cette belle maison fut à son tour abandonnée ; et le séjour favori d'Horace , de Mécène , d'Auguste , d'Hippolyte d'Est et de l'Ariostc, n'est plus
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fréquenté aujourd'hui que par les peintres et les poètes, qui viennent chercher, au milieu des ruines et des bocages déserts de l' antique Tibur, des tableaux, des inspirations et d'agréables souvenirs.
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