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Lettres sur l'Italie

Départ de Corfou. — Retour sur les côtes de cette île. — Aspect du pays. — Réflexions sur son climat, ses habitans , etc.

Coi fou , le 7 août 1797.

La. Grèce que nous quittions à regret, et l'Italie où tendoient tous nos vœux , nous faisoient considérer Corfou comme un obstacle fâcheux, une barrière que nous étions impatiens de franchir. En effet , cette île , située entre deux contrées également intéressantes, n'offre dans l'aspect du pays, dans le style des constructions, et jusque dans les usages des habitans, qu'un mélange de grec et d'italien ; tableau sans couleur, formé de traits indécis et de physionomies sans caractère.

Jusqu'alors , soutenus , exaltés par de grands souvenirs, nous en supportions mieux les ardeurs du climat, les fatigues, les contrariétés de la route. Mais ici, nous nous laissions aller à un découragement apathique qui suspendoit

toutes nos facultés, et les absorboit dans un seul sentiment, celui de l'attente. Nous n'existions plus que dans le passe ; nous soupirions après l'avenir, et nous faisions peu de cas du prc'sent.

Que dirai-jc encore de cette île que je ne peux regretter, et dont j'aurois mauvaise grâce à faire la description ?

Nous y avons séjourné une quinzaine de jours, et n'y avons vécu, pour ainsi dire, que la nuit. En effet, l'ardeur du soleil étoit telle, pendant la journée , qu'il devenoit presqu'impossible de s'y exposer; et si nous l'eussions fait, les habitans, qui se tiennent eux-mêmes renfermés» nous auroient taxés de folie. Il nous est arrivé une seule fois de traverser à midi la place d'Armes pour aller chez le commandant français , et nous avons eu le visage brûlé ; l'épiderme s'en est même détaché, et ne s'est renouvelé que long-temps après. Nous restions donc pendant tout le jour couchés , halctans , trempés de sueur, et dévorés par des essaims de mouches et de cousins. Incapables de la plus légère application , nous ne pouvions ni lire , ni manier la plume ou le crayon. Toutes nos facultés étoient éteintes, et à peine retrouvions-nous un peu d'énergie quand le soleil abandonnoit Tatmosphère. Encore laissoit-il après lui les traces de Son ardent passage ; les murailles et

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ïa terre même étoienl brûlantes et conservoient de la chaleur jusqu'au lendemain. On ne sortoit des maisons que le soir , pour aller respirer plus librement dans les promenades et sur le bord de la mer ; cependant à trois heures de nuit ( onze heures ) l'on couroit se renfermer au théâtre , moins par goût , il est -vTai , que par désœuvrement : le beau monde y bravoit la chaleur devenue bientôt étouffante, pour avoir le plaisir d'étaler des parures recherchées, et de briller un moment à la lueur des lustres et des bougies allumés dans toutes les loges qui de\'iennent des salons de compagnie. L'on s'y rend des visites ; on y offre des glaces, du café, des sucreries ; et l'on s'y amuse à diverses sortes de jeux tout-à-fait étrangers à ceux de la scène. D'ailleurs le spectacle n'étoit composé que de plates arlequinades et de farces indécentes qui ne scandalisoient néanmoins personne ; pas même les ecclésiastiques, qui se montroient sans scrupule aux premières places.

Privés depuis long-temps de toute espèce de représentation théâtrale , nous aimions a revoir cet appareil de décorations , ce mouvement scénique , ce mélange de déclamation , de musique et de danses , et ce concours de la bonne compagnie qui formoit la partie la plus agréable du spectacle. D'ailleurs nous entendions , pour la

prcriiicic fois, cctlc langue cadcnccc , sonorC et niclodiciisc , qui devoil nous enchanter plus tard sur les théâtres de Naples, de Piome et de Florence. Mais ce foih'.c dédommagement ne m'auroit pas fait prolonger davantage mon séjour dans cette île; et 'fai regardé le moment du départ comme celui de notre délivrance.

Nous nous sommes embarqués ce matin ; et, après avoir été tour à tour contrariés par les vents , ou enchaînés par le calme , nous nous retrouvons sur les côtes de file. Au tourment de l'impatience se joignoit celui d'une chaleur insupportable. Piesserrés pendant cette longue journée dans une barque découverte , et sans autre abri que la voile qui nous garantissoit imparfaitement des rayons perpendiculaires du soleil, nous respirions un air enflammé; Teau, comme un miroir ardent , sembloit réfléchir du feu. jNéanmoins nos matelots grecs se seroicnt bien gardés de tenir la mer pendant la nuil : il falloit donc ramer péniblement pour gagner le rivage. Déjà le découragement s'étoit emparé d'eux ; les chants joyeux qui les animent au travail avoient cessé , et leurs forces étoient épuisées, lorsqu'enfm ils ont pu jeter l'ancre dans un petit golfe abordable seulement pour des bateaux.

Pendant que l'équipage s'occupoit de la ma-

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nœuvrc , je faisois remarquer l'aspect pittoresque de ce lieu au seul de mes anciens compagnons de voyage qui me fut resté (i); son caractère, ses goûts et ses sentimens sympathisent avec les miens. Notre isolement, dans un pays où tout nous est étranger, nous fait un besoin , je dirai même un devoir, d'une liaison plus intime, qui doit se resserrer encore par l'échange continuel de confiance et de bons offices que nous chercherions en vain au dehors. Aussi , mettons-nous en commun nos projets , nos actions , nos plaisirs et nos peines. Nos âmes sont en harmonie : elles reçoivent les mêmes impressions, les doublent en les partageant ; et le spectacle de la nature nous paroît bien plus admirable lorsque nous en goûtons ensemble les beautés.

Celui que nous avons sous les yeux est d'un effet extrêmement pittoresque : ce golfe es! entouré de rochers et de hautes montagnes , formant un amphithéâtre couvert d'une belle végétation. L'aspect de ce lieu est frais et riant,

(i) M. Stanislas Léveillé, ingénieur en chef des ponts et cliaussées. Des autres artistes français avec lesquels nous avions fait le voyage de Constantinople , quelques uns étoient reste's dans cette capitale. Ayant e'té accorapagne's des autres jusqu'à Coron en Morée, nous nous en sommes se'pare's avec peine , et seulement dans l'inlention de visiter plus librement la Grèce et Vllalie.

quoique sauvage , inhabité et sans aucune trace de cuUurc ; son contraste avec les côtes arides et brûlées, que nous avons eu sous les yeux pendant presque toute la journée , y ajoute de nouveaux charmes.

Les derniers rayons du soleil ne dorent plus que la cime de deux énormes cyprès plantés, comme à dessein, de chaque côté du bocage qu'ils dominent avec une sorte d'orgueil; mais leur télé superbe est agitée parles venls, tandis que les autres arbres sont à l'abri de toute atteinte, et que leur feuillage est immobile. La mer est paisible et transparente ; l'absence du soleil et le voisinage des bois qui donnent à l'air plus d'élasticité , nous invitent à profiter d'un reste de jour pour ^^siter ce vallon.

Nous marchions à travers les lentisques et les lauriers-roses rafraîchis par les eaux d'une fontaine dont le réservoir étoit entouré de citronniers fleuris. Quelques pans de murs embrassés par les tortueuses ramifications d'un vieux cep de vigne ; d'autres arbres , plantés avec une sorte de régularité et couverts de fruits , nous ont prouvé que ce lieu maintenant sauvage étoit autrefois habité.

En effet, quoiqu'isolé , circonscrit, et à peu près inabordable , ce fertile terrain devoit offrir toutes les ressources nécessaires à la \ie ; c'étoit

peut-être la retraite d'un sage desabusé des plaisirs de la société , ou cherchant à oublier dans la solitude les peines de Fexistence et les vanités du monde : mais il n'avoit pas sans doute de famille, de compagne, de postérité ; il ne possédoit même pas un ami pour lui fermer les

yeux, car cet asile eût été respecté

Ces ruines, qui offrent les traces d'un désastre peu ancien , et dont notre imagination se plaisoit à faire un agréable séjour , devenoient le motif de conjectures qui jetoient un vif intérêt sur ces lieux. L'événement qui les a convertis en une solitude n'a sûrement rien de commun avec ces grandes infortunes dont l'histoire conserve le souvenir. Cependant ce malheur pour être vulgaire en est-il moins réel , et la famille des Atrides est-elle plus à plaindre que celle du pâtre mourant victime d'un accident funeste ? Quoi qu'il en soit, comment se fait-il que, dans une île très-peuplée, personne ne vienne cueillir ces fruits, tailler ces arbres , diriger ces eaux qui coulent ignorées et presque inutiles?.

Il est des pays qui ne peuvent suffire à la multitude des habitans qui s'y pressent , qui s'y disputent leur subsistance, et qui sont enfin forcés par le besoin de transporter leurs pénates dans un autre hémisphère : ici , sous le climat le plus beau, le plus sain, la nature prodigue ses trésors

dans la solitude pour les seuls hôtes des bois et des airs, à moins que le hasard n'y amène passagèrement un voyageur qui , comme nous , sache apprécier el goûler les bienfaits d'une Providence toujours active.

Nous avons été distraits de nos rêveries par' le sil'flet du patron qui nous rappeloit à bord. Les matelots faisoient leur frugal repas du soir avec des olives conservées dans l'huile, et une sorte de bouillie composée de farine de calambrock. Les plus rigides observateurs des fréquens carêmes des Grecs se contentent de biscuit frotté d'ail. Avant de se livrer avi sommeil dont ils avoient grand besoin , ils ont abaissé les vergues et même ployé le mât; ils ont éteint avec beaucoup de soin le feu qu'ils avoient allumé sur la plage. Ces précautions, dont ils usent pour se soustraire pendant la nuit à la vue des corsaires qui rôdent sans cesse dans ces parages, nous ont donné le mot de l'énigme qui nous avoit tant occupés.

En effet, d'abord surpris de ce qu'on avoit déserté un local qui offroit tant d'avantages , nous avons lieu maintenant de l'être bien plus de ce qu'il ait jamais été habité. Aussi ne doit-on pas s'attendre à trouver sur cette côte, exposée aux cruelles déprédations des Barbaresques , des champs cultivés , ornés de maisons de

plaisance ou criiabitations rurales disséminées à de grandes distances les unes des autres; elles forment des villages , et sont protégées par des tours qui servent de refuge , en cas d'alerte , aux femmes et aux enfans , tandis que les hommes , toujours armés pour la cause comrmune, repoussent l'agression et défendent leurs propriétés.

Mais souvent, accablés par le nombre ou pris à l'improviste, ils ne peuvent résister aux attaques de ces pirates qui ne vont que par bandes aguerries, et qui sont instruits de toutes les particularités qui peuvent leur offrir des chances de succès et d'impunité. Jusques à quand une poignée de barbares sera-t-elle le fléau des rives de la Méditerranée ?

Les Etats qui sont exposés à leurs vexations entretiennent cependant des galères pour nettoyer les côtes ; mais on ne les envoie à la poursuite des corsaires que quand ils projettent une expédition de quelque importance ; et on ne tient nul compte des vexations particulières qu'ils exercent sur les malheureux habitans des campagnes et sur les voyageurs isolés qu'ils emmènent captifs.

On se contente alors d'offrir .Meurs bourreaux l'appât d'une rançon qui multiplie journellement les victimes. Ces transactions, qui font briller,

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il est vrai, le zèle de la religion chrétienne, accusent les gouvernemens de foiblesse, ou d'une coupable insouciance. Ne devroient-ils pas plutôt former une nouvelle croisade , et se réunir enfin pour secouer un joug aussi onéreux qu'il est humiliant ?

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Autre mouillage dans Tîle de Corfou. ■ — Village misérable. — Albanais voyageurs. — Contraste de ces Grecs avec les habitans des îles Vénitiii'nnes.

Corfou.

V ERS la fin de la nuit nos marins ont mis à la voile ; mais ils n'ont fait qu'une tentative infructueuse pour traverser le canal. Le vent qui s'engouffre dans l'Adriatique, et qui étoit réfléchi par la chaîne des montagnes de lEpire , les a repoussés et rejetés dans un autre petit port de lîle de Corfou. îSotre sommeil n'avoit point été troublé par le bruit inséparable d'une pareille manœuvre ; et , à ma grande surprise , je me suis vu transporté, comme par enchantement, dans un lieu inconnu, et qui a bien moins de charmes. La scène a changé ; l'agreste vallée a disparu ; au lieu des deux cyprès , j'aperçois sur un coteau escarpé des tours et les ruines d'une antique forteresse dont on distingue encore les doubles portes. Quelques misérables maisons et une petite église remplacent notre joli bocage. L'aspect de ce lieu est aride et

repoussant. Que j'aimois mieux ma solitude ! J'y voyois la nature dans toute sa sauvage simplicité ; je pouvois y rêver à loisir, la peupler à mon gré de nymphes ou de dryades ; Nausicaë et ses compagnes pouvoient s'y offrir à nos regards Mais ici, le moyen d'avoir des illusions ? Je n'ai sous les yeux qu'un village comme il y en a tant; et ses tristes alentours se refusent à toutes les divagations de la pensée.

Il est habité par quelques pauvres Grecs. Les femmes et leurs enfans, à l'ombre sous des hangards couverts de roseaux, s'occupent à teiller du chanvre ; tandis que les hommes, jaloux du privilège de chefs de famille , sont accroupis et entourés d'un nuage de fumée de tabac. Ils jouissent de leur désœuvrement , et oublient , dans une espèce d'apathie , les soins du ménage et les travaux de l'agriculture dont ils paroissent laisser tout le fardeau à leurs compagnes qu'ils traitent comme des esclaves. D'ailleurs le terrain semble avoir été frappé de stérilité ; la chaleur a tari les sources, a brûlé l'herbe des pâturages. Je ne vois que des rochers dépouillés, des ruines désertes, des champs pierreux où le grain est clair-semé, quelques vignes à moitié dépouillées , çà et là des buissons épineux d'où s'élèvent des micocouliers au fruit revéche , et de chétifs palmiers. Tel est le tableau qui s'est offert à nos

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regards du haut dune montagne où nous avons grimpé avec peine , et d'où nous découvrions , à plusieurs lieues à la ronde , un pays dont Taspect a détruit l'idée agréable que nous nous étions formée de l'ancien royaume d'Alcinoiis. Cependant, nous avons vu débarquer plusieurs troupes d'Albanais, qui fuient la tyrannie des Turcs, et viennent chercher dans cette île, sinon l'abondance et la richesse, au moins la liberté d'exercer en paix leur industrie. Le costume très-pittoresque de ces anciens sujets de Pyrrhus relève leur bonne mine ; il annonce l'aisance et même un certain luxe. Ils sont presque tous grands , bien proportionnés et robustes, et paroissent adroits et intelligens. Les femmes ne sont pas voilées ; les traits de leur visage sont beaux et réguliers ; quoiqu'elles soient trèsbrunes, leur physionomie a de 1 agrément , même de la douceur; etleur démarche n'est pas dépourvue de grâces. Très-laborieuses, elles ne perdent pas même le temps du voyage. Courbées alors sous le poids d'un bagage fort lourd, elles fdent en marchant; un roseau fendu leur sert de quenouille; il est passé dans leur ceinture, et un morceau carré de peau sans apprêt, dont les deux bords sont réunis dans la fente du roseau, contient et enveloppe une quantité de chanvre ou de lin suffisante pour le temps du voyage.

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Elles égaient leur marche par des chansons qu'elles répètent en chœur et à Tunisson, Pendant qu'elles suhoient une à une les étroits sentiers pratiqués dans la montagne, leurs maris dispersés baLtoient les buissons pour faire partir le gibier qu'ils tuoient avec une grande adresse à coups de fusil. Ces armes diffèrent un peu des nôtres. Le canon est d'un petit diamètre , mais fort long ; aussi leur portée est-elle d'un tiers plus étendue. Le dessous de la crosse est recourbé en croissant , de manière à emboîter parfaitement l'épaule ; la culasse est enrichie d'ornemens de bon goût en cuivre, en argent, ou en nacre de perles, incrustés. Pour préserver le canon d'être faussé, ce qui seroit aisé vu sa longueur, il est relié, à des distances très-rapprochées , par des cercles en cuivre qui portent les boucles d'une courroie destinée à suspendre l'arme derrière le dos. La poudre et le plomb sont distribués dans deux petites gibernes artistement travaillées , en cuir brodé de plusieurs couleurs. Ces gibernes sont fixées par devant à la ceinture qui porte en outre une paire de pistolets , le candgiar ou couteau à gaîne , et l'indispensable bourse au tabac.

Ces Albanais, hardis, entreprenans , habitués aux armes, sans cesse en guerre avec leurs voisins , et très-portés à sortir de leur pays oii ils

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ne possèdent rien, et qui leur fournit à peine leur subsistance , étoient tentés par le voisinage des îles Vénitiennes dont on leur racontoit des merveilles ; mais les provéditeurs en défendoicnt l'abord à ces Grecs dont ils craignoient l'esprit remuant.

Si je dois en croire la rumeur publique , on pourroit comparer ces gouverneurs vénitiens aux anciens proconsuls. Cherchant à étouffer chez leurs sujets toute espèce d'énergie , tout esprit guerrier et indépendant, ils dévoient craindre en effet l'abord de ces étrangers, et le mélange de leur sang encore bouillant avec celui des Grecs dégénérés qui habitoicnt Corfou et les autres îles Vénitiennes. Ces derniers, façonnés au joug , s' abandonnant à une coupable nonchalance , se laissoient enlever le fruit de leurs travaux , et voyoient s'anéantir chez eux le commerce , l'agriculture et toute espèce d'industrie. Les provéditeurs, qui se succédoient rapidement, étoient accusés de s'engraissera la hâte de la substance de ces peuples , pour aller ensuite jouir parmi leurs compatriotes des délices de la voluptueuse souveraine de l'Adriatique. Les Français, maîtres de Corfou, dévoient, suivant les principes qui les guidoient eux-mêmes , chercher ix retremper l'âme des Corfiotes et des autres insulaires; pour se faire des partisans,.

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ils ont ouvert leurs ports à tous les Grecs persécutés dans leur patrie , et qui sont venus en foule en chercher une autre dans les îles Ioniennes. Ils y portent l'esprit belliqueux qui les anime, l'amour du travail et la sévérité de mœurs qui les caractérisent. Puissent- ils, en échappant à un joug aussi pesant que celui des Turcs, ne pas venir se corrompre, sous prétexte de se policer, et ne pas faire l'échange des vertus natives qu'on leur accorde contre les vices briilans de la civilisation , dont nous n'avons pu entièrement nous défaire, malgré notre prétendue régénération!

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LETTRE ÎII.

Coup d'œil singulier des morits Acrocéràuniens pendant la nuit. — île de Fano. — Les Scogli. — Cole de l'Italie. — Galère en station. — Ville d'Otrante. — Bureau de la Sanita. — Cérémonies burlesques. — Notes historiques.

Otrante , le i5 acùt.

OiiDiNAiREMEisT la traversée de Coi fou en Italie ne dure que vingt-quatre heures ; et nous avons exploré pendant huit jours la partie orientale de cette île , visitant , dans le plus grand détail , et bien malgré nous , ses plus petits ports et ses moindres attérages. Avons-nous encouru Fanimadversion de Neptune ? a-t-il juré d'exercer, de pousser à bout notre patience? Terminerons-nous notre Odyssée par un naufrage sur les rocs menaçans de la Chimère , et par une excursion forcée à travers les monts Acrocéràuniens dont nous apercevons Taffreux entassement à noire droite? Ces doutes, ces craintes nous ont accompagnés jusqu'à notre aiTivée en Italie.

Pendant la nuit, la chaîne des montagnes de TEpire nous offroit un spectacle singulier et

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imposant. Une fumée épaisse et rougeâlre rodfoit sm' la pente des coteaux, ou entouroit leur sommet d'une ceinture enflammée ; le vent propageoit Tincendie, l'étendoit en lignes sinueuses seml)lables à des torrens de lave qui éclairoient tous les plans des montagnes , et en déterminoient les contours par Fopposition de leurs reflets plus ou moins vifs ; la mer en étoit aussi enflammée, et l'ensemble de ces effets représcntoit assez bien une vaste éruption volcanique. Ce n'étoit néanmoins autre chose que l'embrasement des arbustes aromatiques qui tapissent la contrée; opération dans laquelle les habitans trouvent l'avantage de fournir au printemps une pousse vigoureuse de rejetons qui servent de pâture aux troupeaux. Dans le même moment des colonnes de fumée s'élevoient aussi à l'horizon du côtédesp]ainesdelaPuglia(i). Cesontles chaumes que l'on brûle ; et si l'atmosphère est échauffée par tous ces feux , ils ont au moins l'avantage de purifier l'air pernicieux de celte dernièi^e contrée.

Cependant, de longues bordéçs nous portent vers les côtes de l'Epire d'où les vents nous

(i) Nous adopterons cette ilenoniination qui est au moins ilalienne , au lieu de celle de Poui/Ic , d'autant plus malheureuse on français, qu'elle ne donne p:is h\ moindre idée de réilmologie tlu nom qui visnt , comme on sait , du latin Apalla.

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rejellent sur les îles de Fano ou des Scogli, Téritables écueils , où nous ne trouvons qu'un petit nombre d'habitans affamés et qui ne peuvent nous fournir ni pain, ni pro^dsions d'aucune espèce, pas même de Teau. Notre impatience s'accroît de la rencontre de galères vénitiennes qui parcourent le canal avec célérité et dans tous les sens , au moyen de leur puissant appareil de rames , et qui pourroient nous transporter en quelques instans à notre destination, si les capitaines étoient disposés à nous rendre ce service. Une véritable calamité vient se Joindre à toutes nos sollicitudes; comptant sur une traversée ordinaire , nos provisions , que nous n'avons pas ménagées , se trouvent fmies , et il faut se réduire à la ration des matelots; pour surcroît d'infortune, la chaleur a corrompu notre eau. Cet état fâcheux alloit devenir très-alarmant, lorsqu'une di\'initc propice nous a gratifiés d'un souffle de vent favorable qui nous a fait dépasser le milieu du canal ; et notre patron, nouvel Achates, s'est écrié : Italie ! Italie ! en nous montrant à Fhorizon une terre peu élevée ; Italie ! Ce mot a retenti dans nos cœurs, les a fait battre avec autant de joie qu'en avoient éprouvé les compagnons d'Enée , et même avec une sorte d'attendrissement dont nous n'avons pu nous défendre, sentiment que

tout artiste auroil sans doute éprouvé à notre place , et qui n'a pas surpris nos Grecs.

Les côtes de l'ancienne Apulie sont telles que les décrit Virgile, et forment opposition avec l'escarpement de l'autre rive. Nous apercevions déjà les tours de la ville d'Otrante ; et, toutes les voiles déployées , nous courions au mouillage , enchantés de voir le terme de nos longues contrariétés, lorsqu'un boulet de canon siffle en passant au-dessus de nos têtes et perce la voile : le bruit et la fumée attirent nos regards vers l'endroit d'où partoit le coup, et nous reconnoissons à l'autre extrémité de la rade une galère en station qui nous faisoit signe d'amener et d'envoyer à son bord; il auroit été peu sage de nous refuser aune invitation aussi pressante, et nous n'attendons pas une nouvelle injonction. Les marins effrayés laissent tomber la voile ; le patron s'embarque aussitôt dans le canot ; mon ami veut être du voyage, et ils s'éloignent à force de rames , tandis que nous mettons en travers pour attendre le résultat de cet événement de mauvais augure. Arrivés à bord de la galère , le capitaine , encore furieux de notre manque d'égards pour ses signaux que nous n'avions pas aperçus , menaçoit de couler bas notre foible embarcation ; il la prenoit pour celle de pécheurs qui se seroieiil estimés fort

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heureux de lui faire hommage des prémices de leur pêche ; mais lorsqu'il recomiut un officier français qui pouvoit se plaindre de son procédé peu charitable , il voulut tourner cette aventure en plaisanterie, se vantant de son adresse qui lui avoit fait diriger le coup de manière à fixer notre attention, et à lui procurer l'avantage de faire notre connoissance. Mon compagnon lui fit entendre que la plaisanterie étoit un peu forte , et que nous aurions préféré de sa part moins d'adresse et plus de circonspection. Le retour de nos ambassadeurs nous laissa lo liberté de courir au mouillage ; on jeta l'ancre à l'entrée de la rade , et tout près d'un amas de rochers qui supportent une petite église. (Planche 1.)

Sans perdre de temps nous avons mis pied à terre pour nous rendre à la Sanita , bureau de ganté , que nous apercevions dans un angle de^ murs au dehors de la ville. A notre aspect, \x foule qui garnissoit le rivage s'est écartée avec précipitation ; le passage est resté libre , et nous sommes arrivés à un petit bâtiment carré auquel on monte par un escalier extérieur; nous y avons trouvé les membres de la commission de santé, siégeant ou plutôt entassés dans une espèce de tribune hors de notre portée ; l'on nous a fait ranger le long des murs , en facQ

d'une longue table. Alors le président a interpelle le patron : celui-ci , an fait des usages sanitaires, sort du rang, s'approche du bureau pour donner connoissance de son rôle d'équipage et des passeports. Il ne suffit pas qu'il fasse lecture de ces papiers , il faut encore qu'il les déploie l'un après l'autre , et les tienne avec les deux mains sur sa poitrine ; alors le secrétaire de la Sanila en lit à haute voix tout le contenu , et répète l'appel nominal des individus présens.

On fait ensuite au capitaine une série de questions dont quelques unes sont fort indiscrètes , mais auxquelles il répond d'une manière ambiguë. Cependant l'on exige qu'il jure , ainsi cjue nous , sur une croix formée par deux roseaux , que son exposé est véridique ; et Ton nous ordonne de nous frapper fortement du plat de la main sous les aisselles et aux aines, parties où se manifestent pour l'ordinaire les bubons, signes caractéristiques de la peste. Nous n'avons pu exécuter sans rire cette étrange formalité, qu'il a fallu répéter chacun en particulier, et qui a même déridé un moment les membres du grave tribunal ; mais s' étant aperçus que l'un de nous ménageoit les coups, un mouvement d'effroi agite tout à coup l'assemblée , se peint sur toutes les physionomies , et

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on enjoint au coupable de déclarer la cause de ces me'nagemens. Ils provenoicnt , dit-il, de la souffrance que lui faisoit encore éprouver une cruelle brûlure. Des témoins affirment le fait par un nouveau serment, et nos juges veulent bien se contenter de cette explication. Nous demandons fadmission de lettres que nous avions écrites à nos familles et au ministre de France à Naples, pour le prier de faire abréger notre quarantaine. Il estpermis au patron de les déposer sur le bureau ; mais soit maladresse , soit malice de la partdu Grec, l'une de ces lettres roule sur la robe du président qui ne peut en esquiver le malheureux contact : grand brouhaha, conflit d'opinions, confusion générale. Le président sera-t-il forcé de se démettre de ses fonctions , ou se dépouiller a-t-il seulement des marques de sa dignité? Ce dernier parti est adopté; la robe fatale est placée à l'extrémité d'un roseau, cî: emportée avec précaution par un valet qui doit à ses riscjues et périls lui faire subir les aspersions et fumigations pratiquées en pareille occurrence. Cependant on apporte un réchaud, et les lettres ayant été déchiquetées avec un canif, O'^ les plonge dans le vinaigre, et on les fait ensuite sécher et presque brûler, en les exposant andessus des charbons et à la fumée d'aromates d'une odeur très-pénétrante , dont la vertu esl

de les dépouiller de tous les miasmes contagieuA', Enfin la bariicrc de la tribune s'est ouverte ; et un individu , qui devoit nous servir de gardien ^ de répondant et d'interprète, en est sorti. Après avoir été endoctriné par le président , qui ne nous a pas fait grâce d'une longue péroraison , il s'est avancé de notre côté , a donné l'accolade au patron, nous a touché la main à tous, et par là s'est mis dans le cas de partager les chances de notre quarantaine , dont la durée a été fixée , malgré nos réclamations, à vingt-huit jours.

En sortant 'du bureau de la Samfa , le plus pressé étoil de nous procurer les objets de première nécessité dont nous étions privés depuis plusieurs jours : les habitans y avoient pourvu. On avoitdéjà apporté sur le rivage desprovisions de toute espèce , et surtout des melons , des figues, des raisins, des oranges et autres fruits excellens, dont la vue et le parfum nous euchantoient. Une ligne étoit tracée sur le sable entre nous et les marchands ; de part et d'au lie on se seroit gardé de la dépasser, et un chien qui eut le malheur de venir se compromettre fut rossé d'importance. Cependant certains objets , qui apparemment étoient considérés cc)mme sans conséquence , établirent une sorte de communication amicale entre nous et les ha-

t I F 1) ()TR\N1

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bilans de la ville. On pouvoit se passer un verre de liqueur et trinquer ensemble ; on s'offroit mutuellement et sans risque une prise de tabac ,' et même on allumoit sa pipe à celle de son voisin. Que ne sommes-nous restés à Otrante! je suis persuadé que l'on se seroit familiarisé avec nous, qu'on nous y auroit procuré des facilités que pour l'ordinaire on refuse impitoyablement à des gens suspects. Mais comme il n'y a point de lazareL dans cette ville , nous devons achever notre temps de réclusion à Brindisi, et l'on nous a même refusé la permission de nous y rendre par terre. Notre patron ayant des affaires à traiter ici, compte y passer quelques jours, et nous aurons au moins la faculté de descendre à terre , de gravir sur les rochers qui bordent le rivage , d'où nous découvrons le développement entier de la ville dont nous ne pouvons pas cependant approcher.

Otrante offre un aspect très -pittoresque (PlancJieIl.)(i). On y voit à droite l'extrémité des rochers dont l'accès nous est permis ; en face . une plage qui sert déport de débarquement pour les marchandises , et une chaussée en pente , terminée par deux colonnes , et qui mène à la porte

(i) En réunissant cette planche avec la première, on obtient l'entier développement de la rade d'Otrante.

de la yille. Cette plage sert de promenade aux habitans ; dans son enfoncement on aperçoit des coteaux peu c'ievés couronnes d'une fraîche Acrdure.

La ville se prolonge sur notre gauche et forme à son extrémité un promontoire recourbé. Elle est bâtie sur une plate-forme de rochers dont les fortifications revêtent l'escarpement qui les met à Tabri des coups de mer et des atteintes de Tartillerie. La forteresse, qui a été construite par le roi Alphonse d'Aragon , et dont il est difficile de deviner le plan , est dominée par une tour carrée ; elle porte à son sommet un beffroi qui sert à donner l'alarme sur toute la côte lorsque les Turcs menacent d'un débarquement. Le souvenir des horreurs du siège soutenu , en 1480, contre les Musulmans qui s'emparèrent de la ville , et qui menacent encore ces contrées, engage les habitans à une grande surveillance. Je ne sais si le bouleversement dont toute la côte offre les traces remonte à cette malheureuse époque , ou si on doit les attribuer à un tremblement de terre ; mais les murailles de la ville ont cédé de toutes parts à leur propre poids , et se sont écroulées , non par petites portions, mais en énormes pans qui se tiennent encore debout le long du rocher sur lequel elles étoient appliquées , et où l'on dis^-

tingue leur arrachement. Elles résistent en cet ctat à l'effort des vagues qui en minent le pied, et bouillonnent à travers leurs vastes débris. La construction de ces murs est fort ancienne et remonte peut-être aux Romains, si l'on en juge par le système de bâtisse où l'œil découvre de petites pierres liées avec un ciment qui en forme un tout homogène et presque inaltérable.

Les tremblemens de terre sont fréquens dans le royaume de Naples. En i45o, au mois de décembre , on en ressentit un qui répandit la terreur parmi les habitans de ce pays , et , durant tout le mois , ils éprouvèrent continuellement la crainte d'être ensevelis sous les ruines de leurs maisons. La province d'Otrante fut particulièrement maltraitée; néanmoins la Terre de Labour, l'Abruzze , la Puglia entière se couvrirent de ruines; quelques châteaux furent engloutis sans qu'on pût en retrouver les moindres A'estiges , et trente mille personnes périrent dans ces désastres (i). Enfin, pour apaiser la colère céleste, le roi Alphonse ordonna une procession qui partit de Brindisi pour se rendre à l'ancienne église de Sainte-Marie de Leuche , située sur le promontoire d'Otrante (2). Depuis les

(1) Effsmerlde di anl conniger. et Pio seconda sloria.

(3) Ce promontoire nomme par le." anriers lapigio ou Salen~

temps antiques il existoit un temple en cet endroit ; c'etoit celui de Minerve qu'Enée aperçut à son arrive'e en Italie (i).

A cet égard, il est bon d'observer qu'en général de tous les temples des divinités mythologiques , ce sont ceux de Minerve qui ont résisté le mieux à la destruction , peut-être parce que cette déesse , considérée comme celle de la sagesse , jouissoit , même parmi les chrétiens , d'une meilleure renommée que les autres dieux du paganisme. Quoi qu'il en soit, il existe un grand nombre de ces temples qui ont été convertis en églises. On peut citer celui de cette déesse à Athènes , qui , bien que l'un des plus anciens , seroit encore entier sans le malheureux accident qui Fa fait sauter de nos jours. On voit aussi à Rome le temple de Mincrva Medica , l'église Sainte-Marie délia Minerva , etc.

On peut aussi remarquer que les statues de cette déesse , avec de légers changemens , peuvent avoir ser^i au culte chrétien , et que les plus anciennes madones ont dans leur pose et le jet 'des draperies quelques rapports avec les statues

lino, ef par Pline Ara lapigia, par Slrabon Scopulo lapigio. On le nommoit aussi Leuca, du nom d'une petite ville anciennement détruite , et de laquelle Lucain parle lib. 5. Il dit : Secreiaque iittora Leucœ.

(i) Crebrescunt optatœ aurœ , port us que paies ci t

Jam propior, templumijue apparet in arce Minenee.

E^■RIDE, iib. III.

de Minerve , d'autant plus que ce n'est guère qu'au cinquième siècle que l'on a commencé à représenter la Yierge tenant l'enfant Jésus.

Les maisons de la ville dOlrante s'élèvent au-dessus de la Jigne de décombres qu'offre l'entassement de ses murs écroulés , et les couronnent d'une manière agréable et pittoresque. A la simplicité de leurs masses , aux toits extrêmement plats, aux terrasses qui les terminent, et à leurs fenêtres petites et espacées, nous avons reconnu le style que les peintres donnent aux fabriques italiennes , et qui diffère essentiellement de celui des constructions des autres pays.

La diversité des climats doit effectivement en apporter une dans la manière de construire : ici l'absence de la neige rend inutiles les combles aigus qui défigurent nos monumens. Le besoin de respirer la fraîcheur pendant les nuits , même Fusage de coucher en plein air, motivent les terrasses et les loges ; enfm les fenêtres , étant étroites et rares , donnent moins d'accès à la chaleur dans les intérieurs. Au reste, les Italiens n'ont fait que suivre en cela l'expérience et le goût de leurs ancêtres ; et on reconnoit qu'ils ont aussi hérité de leur génie , au caractère de grandeur, de simplicité et de beauté qu'ils donnent à toutes leurs constructions, et

3q LETTEilS

qu'on remarque aussi bien dans la disposition des simples cabanes , que dans celle des palais et des temples.

La ville d'Otrante , l'ancien Ilydrus ou Hydrunium^ a été, dit-on, construite par les Cretois. Du temps des Romains , elle étoit fort considérable ; et son port, Fun des plus voisins de la Grèce , étoit et n'a pas cessé d'être trèscommerçant , quoiqu'il n'offrît pas beaucoup de sûreté. On attribue, je crois, à Pyrrhus, l'idée folle d'unir la Grèce à l'Italie par un pont qui n'auroitpas eu moins de treize lieues, distance de la côte dEpire au promontoire d'Otrante. Cette ville fut toujours fidèle aux empereurs d'Orient, et résista long-temps aux armes de leurs ennemis, qui s'emparèrent successivement de la Grande-Grèce. C'est en vain que Totila, roi des Goths , mit deux fois le siège devant ses murailles : les Lombards , sous la conduite d'Alboin qui fonda la principauté de Bénévent , ne purent s'en rendre maîtres ; mais les Sarrasins d'Afrique s'étanL emparés d'un grand nombre de villes de la Calabre et de la Puglia , Otrante tomba enfm en leur pouvoir, et ils y régnèrent depuis Si/j. jusqu'à 1016, époque à laquelle ils furent chassés du pays par les Normands qui fondèrent la monarchie des Deux- Siciles.

SUR l'italie. 3i

N'ayant pas eu la facullé de parcourir Tin teneur d'Otrante , nous n'avons pu juger de sa richesse et de sa population qu'on évalue à près de trois mille âmes (i). Le port ctoit couvert de marchandises, et Fabord continuel des bàtiniens fait présumer que le commerce y est fort actif; aussi la ville paroît-elle très-vivante. Le soir, nous apercevions sur la plage des voitures plus riches qu'élégantes ; des cavaliers fort lestes et bien montés ; de jolies paysannes parées d'un corset de taffetas , d'un jupon de mousseline blanche rayée , et la tète couverte d'un chapeau «le paille, ou d'un mouchoir de soie. Jusque bien avant dans la nuit, Tair retentissoit des accords de la musique ; et des voix mélodieuses se méloient au son de toutes sortes d'instrumens.

Si l'on en juge par la grande quantité de religieux dont les costumes étoient très-variés , et par les séminaristes et les étudians que nous voyions passer en troupes nombreuses, il doit y avoir dans la ville plusieurs monastères et des établissemens d'éducation pour la jeunesse. Au dixième siècle , ses écoles étoient célèbres pour l'étude du grec; et elle compte deux écrivains érudits, Jean et Nicolas d'Otrante (2). On nous

(i) Franc. Sacco. Dizïo. gcogr. ist.fific. del Regno dl Napoli . T,I DCCXCVI.

(2) Vers le commencement du onzième siècle, Nicolas d'O Ira nîe.

a parlé de la cathédrale comme d'un monument I lès-ancien, orne de beaux marbres et d'un magnifique pavé en mosaïque. Il y a aussi un liôpital qui sert de retraite aux infirmes , et où les pèlerins et les pauvres voyageurs sont reçus et traités pendant quelques jours. Les environs de la ville produisent abondamment des grains, des légumes et des fruits excellens. Les orangers et les citronniers forment des bosquets que nous apercevions de loin , en regrettant de ne pouvoir les parcourir. Quelques maisons élégantes s'élèvent au milieu de ces bocages embaumés ; les coteaux sont tapissés de vignes , et le vin qu'on y recueille est assez bon ; l'huile et le tabac forment aussi un objet de commerce assez important. Enfui cette ville est, dit-on, plus riche ei plus agréable qucrLecce , capitale de la province , quoiqu'elle soit infiniment moins peuplée.

moine et abbé de l'Ordre de Saint-Basile, fit plusieurs voyages à Conslantinople et dans la Grèce. Il y prit le goût de la lilte'rature , rapporta beaucoup de manuscrits à son couvent, et forma une des plus belles bibliothèques de ce temps, en livres de philosophie ,de logique et de théologie. La ville elle monastère ayant été saccagés par les Turcs, en i48o, la plupart de ces livres furent brûlés, et le reste transporté à Rome et à Venise. Parmi ceuxci on cite l'ouvraf^e de Quinto CalaSro , et les poè'mes de Coluto J-icopolita. Il doit y avoir plusieurs manuscrits de Nicolas d'Otrante à la Bibliothèque royale de Paris. ( Tarufi : Série cronoL degl. senti. Napol. dans la Raccolta c.iloger, vol. 24) ?• -7^- )

SUR l'italie. 33

Traversée d'Otrante à Brindisi. — Aspect de cette ville. — Port intérieur. — Nouveau lazaret. — Mouillage dans 1.1, rade. — Fontaine antique.

Brindisi , le 20 août

INous avons fait rapidement le trajet d'Otrante à Brindisi, où nous devons achever le temps de notre quarantaine. Le vent nous a manqué lorsque nous entrions dans la rade , mais pas assez lot cependant pour nous empêcher d'atteindre la côte occidentale, où Ton a laissé tomber Tancre auprès d'une aiguade , et en vue d'un châleau construit sur des rochers à fleur d'eau , et qui occupe le centre du grand port et en commande les deux entrées. Nos cœurs se sont dilatés en acquérant la certitude que nous ne dépendrions plus du caprice des vents et de Finconslance des mers ; et qu'après un temps de captivité , trop long pour nos désirs , il nous seroit enfin permis de parcourir librement une contrée que nous considérions presque comme notre patrie.

L'assurance d'y être entendus en parlant le langage des arts, et d'y trouver à chaque pasdct

motifs d'étude et d'inspiration, étoit pour nous une jouissance anticipée.

Le canot nous a transportés vers le port intérieur, où l'on arrive par un étroit canal ouvert tout nouvellement pour communiquer, en ligne directe , de la rade à la ville ; l'ancienne passe est presque comblée. Ce canal donne une issue aux eaux de la mer qui, se trouvant resserrées et en stagnation , se corrompoient, exhaloient des vapeurs méphitiques , et occasionnoient de cruelles maladies. Cette eau commence à prendre son écoulement ; on s'occupe à curer le port, et, l'air devenant plus pur, les fièvres sont moins meurtrières. Cependant, l'odorat est encore affecté par des exhalaisons nauséabondes.

La ville de Brindisi est bâtie sur une pointe de terre dont l'angle saillant se trouve en face de l'entrée du port. En cet endroit s'élève une haute colonne antique de marbre blanc , couronnée d'un chapiteau composite très-riche ; à côté , on voit le piédestal et la base d'une colonne semblable (i) , qui , nous a-t-on dit ,

(i)Elle fut renversée tout à coup et sans nulle cause apparente, le 20 novemlire iSaS ;et ce qui parut surprenant, c'est que ie tambour supérieur de la colonne tomba d'aplomb sur le piédestal , et y resta couché; on l'y a laissé. Les autres fragmens jonchèrent le terrain, et on les voyoit encore en 1674- Ce n'est donc que depuis celte époque qu'ils furent transportés à Lecce , si toutciois ces tronçons brisés et incomplets ont pu servir.

SUE l'italie. 35

a élé transportée à Lecce , capitale de la province , où elle orne la principale place , et supporte la statue du Saint protecteur. Les autres l'difices de Brindisi sont constmits en pierre et en brique. Des églises couvertes de toits plats en tuiles , ou de dômes surbaissés , avec leurs campanilles carrées et percées d'arcades , soutenues par de petites colonnes , nous ont offert le' style d'architecture lonibarde qui précéda celui de la renaissance de Fart, style d'un caractère bien supérieur à celui d'une foule de monumens des siècles derniers , où la beauté de la masse disparoît sous le luxe d'ornemens inutiles et de membres d'architecture ridiculement contournés. On voit aussi çà et là s'élever des palmiers , des cyprès et quelques autres arbres qui contrastent avec les fabriques et en rendent les lignes extrêmement pittoresques. Le port se divise en deux bras qui s'enfoncent dans les terres à droite et à gauche : nous avons pris cette dernière direction pour nous rendre au lazaret, nouvellement construit à l'extrémité de la ville et sur les bords de la mer.

Le plan de ce monument est vaste et bien entendu : le pavillon principal est orné de pilastres d'ordre dorique , terminé par un dôme

Irès-élégant et percé de plusieurs fenêtres, avec

des frontons et des baluslres : rintérieur est peint à fresque et orné de stucs. Ce bâtiment, décore' avec goût et d'une architecture assez pure, est entouré de pavillons plus petits, de forme octogone , couverts d'un toit pyramidal très-plat , et percés de petites fenêtres élevées et en demi-cercle. Ils doivent servir de retraite aux compromis qui , pour toute promenade , ont un espace assez resserré et entouré de murs, dont chacun de ces pavillons occupe le centre. On a garni ces enceintes de bancs de pierre , et Ton doit y planter des arbres. Ces petits bâtimens neufs , peints et décorés de moulures , d'encadremens et de corniches , dominés par la salle de réunion du comité de santé , sont établis sur un quai qui forme soubassement , et auquel on arrive par des escaliers pratiqués dans son épaisseur. La réunion de toutes ces fabriques offre un joli coup d'œil, et éloigne l'idée de prison dont elles dévoient cependant nous serAir. Mais l'aridité du lieu , la puanteur des eaux , et l'action malsaine de plâtres à peine terminés, ont motivé le refus que nous avons fait d'entrer les premiers dans ce lazaret dont les élégans dehors ne nous dissimuloient pas les inconvéniens ; nous préférâmes rentrer dans notre felouque restée à l'ancre dans un endroit découvert , et sans cesse balayé par les vents de la

SUR L'iTALIi:. 87

pleine mer , qui en assainissent l'atmosphère .

Les cérémonies du bureau de santé n'ont pas été , à beaucoup près , aussi ridicules qu'à Otrante , et les précautions ont été moins minutieuses. Mais on nous a accablés de questions auxquelles notre titre de Français faisoit attacher beaucoup d'importance, et que nous avons en partie éludées, en prétextant notre ignorance de la langue , que nous comprenions moins en effet que le pur italien. Le dialecte, employé dans cette partie du royaume de Naples , nous a semblé corrompu par une foule d'expressions étrangères ou proYcrbiales , et par des terminaisons et un accent désagréables.

C'est avec bien du plaisir que nous sommes revenus le soir dans la rade , et que nous avons pu fouler enfin, sur la côte déserte, un épais gazon , et respirer, à l'ombre de quelques beaux arbres, un air balsamique et réparateur. La fraîche verdure de ces gazons et du feuillage est entretenue par l'humidité nourricière des eaux d'une fontaine. Sa source, très - abondante , s'épanche des rochers qui bordent la côte ; elle remplit un vaste réservoir souterrain , creusé dans la masse du roc, et dont l'entrée offre plusieurs arcades en plein cintre , taillées au ciseau. Nous n'avons pu méconnoître , dans cet ouvrage, la main puissante et laborieuse des

anciens auxquels on l'attribue. Pline (i) parle en effet de cette fontaine, située dans la partie occidentale du grand port. Et c'est la même , sans doute , dont on liroit Teau qui servoit à l'usage des soldats et des marins , dans les voyages de long cours. On la nommoit in.oiruptible^ à raison de sa propriété, que nous n'avons pas été à même de vérifier. Pratili (2) pense qu'autrefois de secrets conduits menoient les eaux de cette fontaine à celle qu'on voit encore dans la ville, et qui est aussi l'ouvrage des anciens. J'aurai sans doute occasion d'en parler.

Quoique l'espace que nous avions à parcourir fut très-circonscrit, et que notre gardien nous surveillât de près pour nous empêcher d'en franchir les limites , cependant nous jouissions de l'idée de fouler enfin le sol de Fltalic, et de ne plus dépendre des événemens dont nous avions été jusqu'ici les jouets.

(i) Pline, liv. II, c. cm.

(i) Pratili, Délia via Appia.

SUR l'iTALîE. 39

Situation critique où nous nous trouvâmes pendant la quarantaine — Causes de l'insalubrité de l'air.

Brindlsi. . .

iNoTRE joie et notre sécurité ont été de courte durée ; et il eût été plus sage de nous méfier de l'avenir : il nous préparoit en effet des chagrins. Sous prétexte que Ton ne pouvoit exercer à notre égard une surveillance assez active , et qu'il nous étoit possible de communiquer avec les habitans de la cote et avec les marins qui venoient faire leur provision d'eau à la fontaine , nous avons reçu l'ordre de revenir dans le port intérieur , auprès du lazaret et sous les yeux des employés de la Sanita. Je ne sais ce qui nous a attiré leur animad version ; mais ils ont usé envers nous d'une rigueur extraordinaire. On nous a refusé tous les moyens d'adoucir notre situation et même de nous soustraire à l'inclémence de l'air. Sans autre lit que les planches du bateau, sans autre couverture que le ciel , privés non seuîepient du superflu que nous aurions payé au

4o LETTRES

poids de l'or, mais encore souvent du nécessaire , on ne nous permeUoit que l'indispensable ; et ce mot, pris à la rigueur, équivaloil au dcnûnienl: le plus absolu. On nere'pondoità nos demandes qu'en faisant valoir les lois sévères de la quarantaine. Des supplications réitérées devenoient inutiles et même humiliantes ; nous nous en sommes abstenus, et, prenant notre mal en patience, nous nous sommes bornés à faire part à l'ambassadeur français à Naples de Tinhuma,nité de nos gardiens, en le priant de faire abréger, s'il étoit possible , le temps d'une captivité rigoureuse qui mettoit nos jours en danger.

En effet, exposés sans abri pendant le jour à un soleil brûlant, nous n'avions d'autre ressource pour éteindre la chaleur interne qui nous dévoroit, que de nous plonger dans une eau infecte; et ce bain, loin d'être salutaire, ne nous rafraîchissoit un moment que pour nous laisser ensuite sur le corps une démangeaison insupportable. La nuit, rien ne nous garantissoit de finfluence malsaine de l'air et du brouillard qui nous pénétroit d'une humidité glaciale , dont le contraste étoit d'autant plus marqué que la chaleur de la journée avoit été plus accalilante. L'extrémité des bras de mer qui entourent la ville , et particulièrement l'endroit où nous nous trouvons, est couvert de noirs roseaux qui ne

SUR l'iTALIE. . 4*

recèlent que des insectes ou des reptiles malfaisans. En outre, il s'exhale conLinuellement du fond des eaux, qui tiennent en dissolution un amas de matières putrides, un gaz fétide dont les globules viennent crever à la superficie de la mer, et semblent la faire bouillonner. Leur odeur désagréable est si forte, qu'elle se répand au loin et qu'elle affecte l'odorat dès l'entrée de la rade, lorsque le vent la chasse de ce côté. Si au contraire il la porte sur la ville, alors la fièvre étend sa maligne influence sur presque tous les habitans, qui ne peuvent y échapper qu'en se transportant à la hâte dans un canton plus salubre. Nous avons même remarqué des poissons qui semblent, en quelque sorte, fuir leur élément empoisonné ; car ils s'élancent sans cesse au-dessus de sa surface , et n'y replongent qu'à regret.

Brindisi , nous a-ton dit, renferme assez de maisons pour loger quarante mille habitans; et à peine six mille y végètent. La plupart des enfans qui y naissent n'atteignent pas la puberté ; les autres, pâles, sans force, traînent une existence douloureuse qui se termine souvent par d'affreuses maladies.

Le soir, au coucher du soleil , la ville semble déserte. Ce moment est en effet très-dangereux ; mais plus tard , lorsque les travaux cessent , et

qu'ailleurs on jouit d'un reste de crépuscule, pour errer dans la campagne , y respirer la fraîcheur et se livrer à la gaieté, personne ici ne sort de la ville ; on n'entend ni les accens de la joie, ni les chansons dont retentissent les autres rivages. Si j'aperçois quelques individus se promener, je crois voir des ombres ; et leur démarche lente et mal assurée, leur visage hâve et livide attestent que la mort les suit de près. La garnison du château, que Ton ne renouvelle pas assez souvent, y perd les trois quarts de son monde; et la population diminue journellement d'une manière effrayante, surtout pendant les grandes chaleurs.

Les habitans accusent Jules César d'être la cause de l'insalubrité de la ville, parce qu'il ferma l'entrée du port en faisant couler bas des vaisseaux qui en ont rendu l'abord impraticable et les eaux stagnantes. On nous a montré des fragraens de ces navires antiques, dont le bois fort bien conservé avoit acquis la couleur de l'ébcnc et même une plus grande dureté. INous ne croyons pas néanmoins que l'encombrement du port remonte à une époque aussi reculée. Il est vrai que , pour couper la retraite à Pompée , César construisit des cstacadcs c]ui purent momentanément obstruer l'entrée de la passe ; mais on ne tarda pas sans doute à enlever cet

SUR l'iTALIE. 43

obstacle (i), Auguste et ses successeurs ayant trop d'intérêt à rendre ce port parfaitement libre et abordable. Il fut considéré en effet long-temps après comme Tun des meilleurs de cette côte. L'on ne doit donc attribuer l'état fâcheux dans lequel il se trouve qu'à l'incurie et à la nonchalance des habitans, qui ont négligé les précautions nécessaires pour empêcher qu'il ne se comble tout-à-fait. Quant à finsalubrité de l'air, e.le doit avoir augmenté nécessairement; mais du temps de César, cette contrée étoit déjà fort malsaine (2). Il y perdit , à sou retour d'Espagne , une grande partie de ses troupes. Cicéron (3) se plaint également d'être forcé d'y séjourner; et Virgile y trouva la mort. Le roi de Naples actuel, reconnoissant anfin toute l'importance de ce port où il n'entroit plus que des barques , fait en ce moment de grandes dépenses pour le mettre en état de recevoir des vaisseaux. Mais, soit qu'on trouve difficilement des ouvriers pour un travail extrêmement mal-

(1) La découverte qu'a faite l'Ingénieur Pigonati ( Mcmor'ia dcl riaprimenio del porto di Brindisi ) de deux rangs de pieux qui pa— roissent être les mêmes que César planta pour rétre'cir et boucher l'entrée du port, détruit cette assertion- Cependant on ne peut concevoir que Brindisi ait joui long-temps après des avantages d'un port très-fréquenté , si cet obstacle n'avoif pas été levé.

(2) César, De Bello c'n\ , lib. JII.

(3) Cicéron, ad. Ait . \\ î8-

sain , soit qu'on emploie des moyens mécaniques peu expéditifs et mal entendus , les travaux avancent lentement , et Ton ne remarque pas qu'il y ait une amélioration sensible dans Fassainissement de l'air.

Qu'il est déplorable l'état de cette ville comparé à ce qu'il étoit du temps des Romains ! Ce port, maintenant encombré, étoit ouvert aux vaisseaux de toutes les nations; il recevoit les productions utiles de la Grèce et les riches superfluités de Fïnde. Les flottes de la république s'y réunissoient, et, de ce point avancé, elles dominoient l'Adriatique, tenoient la Grèce en respect , et étoient toujours prêtes à partir pour faire respecter le nom romain dans ses colonies et sur les terres lointaines soumises à sa puissance, ou pour ouvrir à ses légions la route de nouvelles conquêtes. Brindes peut encore devenir la clef de l'Adriatique ; et il ne se feroit pas un mouvement dans cette mer sans donner l'éveil aux vedettes placées dans sa rade. Située entre l'Illyrie et les îles Ioniennes, elle seroit le point le plus favorable pour alimenter les relations avec ces contrées et leur fournir ou en recevoir des secours de tout genre. Ce port , considéré comme poste militaire , seroit le plus sûr rempart des côtes orientales de l'Italie qu'il mettroit à l'abri de toute surprise et des débav-

SUR l'italie; 4^

qiiemens hostiles ; il de>iendroit enfin l'un des plus favorables entrepôts du commerce. Mais il faudroit pour cela restituer à la ville ses anciens avantages ; ce qui neseroit pas impossible, si l'on employoit des moyens plus actifs, plus puissans et dignes , en un mot , d'un aussi important re'sultat.

LETTRE \î.

Visile d'un habitant de lîrindisi, et du consul de Venise. — Tempête. — Arrivée d'une galère. — Distractions agre'ables.

On ne nous avoit donné jusqu'ici aucune marque de bienveillance, ni même de commisération : résignés à notre sort , nous attendions patiemment et sans nous répandre en plaintes, désormais inutiles, la fm dé notre quarantaine , nous proposant bien de quitter aussitôt après cette terre inhospitalière ; lorscjue nous avons reçula^dsite d'un habitant de Brin<Iisi, qui nous a dédommagés de la longue indifférence de ses compatriotes dont il ne partage pas les préventions.

D'autant plus sensibles à ces marques d'un tendre et sincère intérêt que noas étions loin de nous y attendre, et que nous en avions un extrême besoin , notre surprise a cessé en apprenant que ce jeune homme appartenoit à une famille respectable de Eravence , depuis longtemps établie dans ce pays , et qui a conservé l'attachement le plus vif pour son ancienne

SUR l'itALIE. 4?

patrie. Le titre de Français devoit nous servir de recommandation auprès de Don Pippo (i) (Philippe They) ; c'est le nom de notre nouvel ami. Dès ce moment il le fut , et il ne cessa pas en effet de venir journellement nous apporter des distractions agréables et des paroles consolantes; mais par malheur c'étoit tout ce qu'il lui <jtoit permis de nous offrir. Cependant il est parvenu à nous procurer à la dérobée quelques ii\Tes qui nous sont d'un grand secours , et il nous a fait faire de nouvelles connoissances , entre autres , celle du consul de Venise , homme aussi aimable qu'instruit, et qui vient souvent, par une conversation intéressante et spirituelle , couper la triste monotonie de nos longues journées. Il nous a fait voir de très-beaux camées qu'il avoit trouvés en remuant la terre de son jardin , et il nous a dit qu'en creusant à l'extrémité du port on avoit découvert beaucoup de fragmens antiques , des épitaphes et des inscriptions grecques et latines. On a aussi reconnu les fondations d'antiques monumens , et entre autres, des salles de thermes , où l'on devoit se vServir des eaux de la mer qui y arrivoient facilement , ce local étant au-dessous de leur niveau.

(i) Le don espagnol se donne, dans le royaume de Napies , à toutes les personnes d'une classe un peu relevée , même de la bourgeoisie. Pippo ou Pippino sont des diminulifs de Fil'ppo.

Ce fait prouveroit que les anciens connoissoient les vertus curativcs de ces eaux salées, d'un usage plus facile et plus approprié à toutes les fortunes que celui des eaux minérales, et dont la vertu s'étendroit peut-être à un plus grand nombre de maladies. Dans un cabinet on a trouvé un pavé de mosaïque avec ces mots tracés dans un cartel : hcnè dormio. Des particuliers avoient eu aussi la curiosité de faire fouiller le long de la côte , et ils commençoient à être récompensés de leur peine ; mais le bruit s'étant répandu qu'ils avoient déterré des objets trèsprécieux, il leur a été bientôt après expédié de Naples Tordre rigoureux de faire recouvrir les excavations et de cesser toute recherche ultérieure sous les peines les plus graves , le gouvernement s'étant réservé le droit de continuer les fouilles à ses frais et surtout à son profit. Cette mesure prive sans doute pour long-temps le public de découvertes qui pouvoient devenir fort intéressantes.

Une tempête affreuse qui a eu lieu ces jours-^ ci nous a amené de nouveaux compagnons d'infortune , c'est-à-dire de quarantaine. Les galères que nous avions déjà rencontrées, et qui, depuis, n' avoient cessé de croiser dans ces parages , se Irouvoient, au moment de la tourmente , dans la partie la plus étroite de l'Adriatique . et ne

SUR l'itâlie. 49

pouvoient , sans un imminent danger, courir vers la côte; elles lutloient contre le vent qui les y poussoit. Nous les apercevions à la lueur des éclairs qui frappoit sur leurs voiles blanches ; la foudre a éclaté au milieu de ces bâtimens ; l'un d'eux en a été atteint, à ce qu'il nous a semblé. Nous l'avons vu s'enfoncer et disparoître aussitôt, tandis que les autres dispersés se sont bientôt perdus dans l'éloignement. Le bruit s'est répandu d'abord que l'une de ces galères avoit péri avec cinq cents personnes qui y étoient embarquées ; mais on assure maintenant qu'elle a pu relâcher sur les côtes de Corfou. Un autre de ces bâtimens, qui étoit aussi fort maltraité , a , par un hasard fort extraordinaire, démêlé pendant la nuit l'entrée de la rade de Brindisi. Toujours poussé parles vents, il s'est aventuré dans l'étroite ouverture du nouveau canal, et est arrivé elifm , malgré le peu de profondeur de Feau , jusqu'au milieu du port où l'on a été fort surpris le lendemain d'apercevoir un aussi gros bâtiment, ce dont ou n' avoit pas, à ce que je crois , vu d'exemple depuis bien long-temps (i). Il est vrai que cette

(i) Suivant Pi^onati ( loc. cit. ), à la fin du mois d'août 1778 , le canal avoit 20 palmes de profondeur; de manière que les liateaux chargés pouvoient entrer dans le pnrt ; et le 26 juin de la nièine année; il y entra un vaisseau hollandais, du port de 6000

galère a échoué , et qu'on ne sait , à moins d'un second miracle, comment elle pourra regagner la pleine mer; ce sera entre la cour de NapleS et la re'publique de Venise Tobjet d'une discussion diplomatique , qui peut tourner à Tavantage des habitans de Blindes , si elle contribue à rendre son port plus abordable.

Cette république entretient d'étroites relations d'amitié avec les Etats qui ont des possessions sur l'Adriatique, et qui lui ont laissé usurper des droits assez étendus relativement à la police de cette mer; elle les exerce avec sévérité sur tous les petits bâtimens qu'elle rencontre , et nous en avons eu la preuve à notre arrivée à Otrante. Ses galères étendent cette surveillance jusqu'à l'entrée de TArchipel , et donnent la chasse aux Barbaresques qui feroient mine de débarquer sur les côtes. Les Vénitiens reçoivent, nous a-t-on dit, à cet effet des subsides de divers Etats ; il» s'arrogent dans leurs ports une sorte de suprématie , et on leur accorde des privilèges que n'obtiennent pas les vaisseaux des autres nations. Leurs passagers sont cependant soumis aux lois de la quarantaine ; mais

iomola ( charges ) de grain , et il chargea de l'huile à Brindisi. Il faut que depuis cette époque on ait laissé de nouveau le canal et lïième le port s'ensabier' , puisqu'on a montré tant de surprise d'y voir entrer cette galère.

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elle est moins rigoureuse , et le temps en est lanilé à un petit nombre de jours.

L'arrivée de cette galère a apporté une heureuse diversion dans notre manière d'être, et a augmenté nos relations de société. Kos amis nous ont même procuré à cette occasion une surprise fort agréable, Nous avons vu approcher de notre prison flottante deux chaloupes éléi^amment ornées : l'une contenoit don Pippo et ses aimables soeurs; l'autre étoit occupée par des officiers vénitiens et leurs compagnes : influence d'un sexe charmant, avec quelle vivacité vous vous faites sentir à notre coeur flétri par la longue contrainte , l'isolement et l'abandon que nous avons éprouvés dans des pays où un coup d'œil jeté sur la beauté devient un crime , où l'on doit renfermer tous lessentimens qu'elle fait naître, où la plus légère trace de galanterie et même de politesse est considérée comme une trahison qui allume aussitôtla jalousie et appelle la vengeance î La vue de nos amis et d'un groupe de femmes jeunes et attrayantes nous ramenoit enfin aux mœurs polies et faciles de l'Europe ; nous pouvions répondre aux soins touchans de Famitié, et même à l'élégante coquetterie de nos consolatrices , avec l'effusion de cœur qui r/cst un crime qu'en Turquie. Dès ce moment , nous avons oublié les manières rustiques que

nous avions contractées dans ce pays à demibarbare, et, à l'aspect des grâces et de la beauté, nous avons senti renaître chez nous la gaîlé et l'urbanité françaises.

Le port de Brindes nous a même semblé plus riant ; il retentissoit des accords de la musique et des accens de la joie. Les dames cliantoient parfois, en s'accompagnant de la guitare ou de la mandoline , ces chansons composées par les gondoliers de Venise, et dont les airs sont tellement simples et mélodieux , qu'ils se transmettent rapidement de bouche en bouche , vont charmer toute l'Italie , et passent même en Grèce où nous en avons reconnu plusieurs. Cesbarcarolles(i), chantées avec l'accentpropre au dialecte vénitien dans lequel abondent les z , et qui efféminé la langue du Dante , avoient un charme tout particulier dans la bouche de nos aimables Vénitiennes ; et nous joignions nos voix, peu exercées, à cette douce mélodie dont nous cherchions à apprendre et à retenir les

(i) Barcarnl/es . sorte de chansons en langue vénitienne, que chantent les gondoliers à Venise. Quoique les airs des barcarolles soient faits pour le peuple , et souvent composés par les gondoliers même, ils ont tant de mélodie et un accent si agréable, qu'il n'y a pas de musicien, dans toute l'Italie, qui ne se pique d'en savoir et d'en chanter. I.a plupart des gondoliers savent aussi par cœur une gmnde partie du poë'me du Tasse , et en chantent altcrnativemcnt les strophes. Homère et le Tasse ont eu seuls cet hon-ueur. ( J.-J. Rousseau , Dicl. de Miisi^.)

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motifs. Une conversation enjouée succédoit à ces petits concerts , et nos soirées s'écouloient dans des plaisirs d'autant plus piquans qu'ils étoient assaisonnés d'une légère contrainte. Les chaloupes dévoient se tenir à une certaine distance de notre bateau : toute communication immédiate nous étoit défendue ; nous ne pouvions nous transmettre que des sons, et la plus légère infraction à ce traité auroit pu compromettre la sûreté de nos amis.

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