‹ Lettres sur l'ItalieChapitre 2 sur 20 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

Noies historiques sur Brindes. — Fin de la quaranlaine. — Foresteries.

.iliN attendant rarrivée des lettres de î^aples, qui doivent nous annoncer notre délivrance ou fixer enfin le terme de notre captivité , et pour occuper utilement mes loisirs , je vais tracer les détails historiques que j'ai pu me procurer sur Brindisi.

Tous les historiens s'accordent sur l'antiquité reculée de cette ville (i). Les uns Font nommée Brunduslum ou Brundisium ; quelques poc'tes Brenda , pour la facilité du mètre ; et dans le moyen âge , Brundiisiopolis. On varie sur la fondation de Brindes, Faut- il l'attribuer à Brendo , fds d'Hercule ; aux Etoliens , compagnons de Diomède ; enfin , aux Cretois (2) ? Ce qu'il y a de plus sûr , c'est que ses habitans se trouvoient mêlés dans les anciennes guerres entre les peuples des confins de la Messapie et les Tarentins (3). Lorsque ces derniers appe-

(i) Praliii, J)e!la via Appia.

(2) Sfrabon , liv. VI.

(3} Jusiln , iib. XII.

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lèrent Pyrrhus en Italie , Brindes , pour lors ville capitale des Salentins (i), s'étant aussi déclarée pour le roid'Epire , partagea le châtiment infligé, par les Romains, à la ville de Tarente. Ils la saccagèrent. Tan de Rome 487, et se servirent du prétexte de sa défection pour rester les maîtres de ce port qui devoit leur ouvrir un sûr et prompt passage dans la Grèce ; ils y envoyèrent même une colonie en Sog (2). Sous leur domination, cette ville devint dans la suite très-florissante , et Tune des plus riches et des plus importantes villes d'Italie. Elle fut au nombre des dix-huit colonies qui fournirent de grands secours à la république dans les temps calamiteux de la seconde guerre punique.

Pendant les guerres civiles entre César et Pompée, Brindes joua un grand rôle. Il sera, je crois, intéressant de suivre sur les lieux même le détail de ces événemens mémorables (3).

On sait que Pompée s'étant retiré à Brindes avec ses partisans. César l'y suivit et voulut l'enfermer dans cette ville ; il en fit le siège , et

(1) Florus, liv. I , c. xx.

(2) Velleius Palerculus , lîv. I.

(3) Applen et César lui - même {B. cif., !iv. I.) racontent au jong ces e've'nemens. Ce dernier de'crit le port .et les stratagèmes qu'il mit en usage pour y enfermer Pompe'e; mais ces descriptions sont un peu confuses. Lucain ( livre V ) en de'crit le site plus exactement.

conçut le projet de fermer le port en faisant construire une digue et une estacade. Pendant que les deux partis se battoient avec un égal acharnement autour de ces ou^Tages , les vaisseaux qui avoient porté les consuls avec trente cohortes sur la côte d'Epire, revinrent, non dans le port de Brindes , comme on le croit communément , mais dans la grande rade ; Pompée eut alors tout le loisir d'embarquer son monde et de s'échapper pendant la nuit, en ne laissant que deux bâtimens, les seuls sans doute qui fussent dans le port intérieur, et qui échouèrent contre la diguequi en barroitl'entrée. Cette manœuvre peut être considérée comme un stratagème mis en usage pour faire diversion et attirer l'alten lion de César de ce côté, tandis que son ennemi faisoit filer ses troupes autour du port, et les embarquoit dans la rade du côté opposé.

L'inspection des lieux fait voir en effet qu'il étoit impossible qu'il s'échappât un seul bateau, d'après les précautions qu'avoit prises César pour encombrer l'entrée de la passe. Ce plan ctoit facile à exécuter, puisqu'elle n'a jamais été beaucoup plus large qu'elle ne Test à cette heure , étant encaissée entre deux pointes de rochers, distans d'à peu près une vingtaine de toises l'un de l'autre.

Apres avoir détruit en Espagne l'armée de son compétiteur, César passa en Grèce , s'empara de TEpire où il attendoit avec impatience l'arrivée des troupes qu'il avoi t laissées à Brindes. Il étoit du plus grand intérêt pour Pompée d'empêcher la jonction de ces forces ennemies; aussi envoya-t-il une flotte qui devoit s'emparer de l'île où l'on a bâti plus tard un château fort , et qui commande encore la rade et l'entrée du port de Brindes. Mais Antoine ayant dispersé ses troupes sur les côtes , et s'étant rendu maître de l'aiguade dont nous avons parlé précédemment, la flotte ennemie fut forcée de se retirer.

Cependant César , inquiet du retard qu'éprouvoit le passage de ses légions , résolut d'aller lui-même les chercher. Il se déguise en esclave , monte sur la barque d'un pêcheur, et part au milieu de la nuit, malgré l'apparence d'une tempête qui mit bientôt cette frêle embarcation dans le plus grand péril. Le patron consterné s'apprêtoità rebrousser chemin; César se fait alors reconnoître , et lui adressant la parole : Que crains-Ui ? dit-il ; ///- porl.es Ccsaj^ et sa fortune ! Il fallut néanmoins céder à un élément qui étoit plus fort que l'opiniâtreté humaine (i).

(i) Ce fait fut rappelé au retour de Charles-Quînt , de son imprudente et malheureuse tentative sur A'ger ; lors de son

On connoît les suites de cette guerre terminée par la bataille célèbre qui fixa les destinées du monde dans les champs de Pharsale.

Brindes eut encore à souffrir des démêlés entre Auguste, Antoine et Brulus. Ses habitans furent d'abord punis pour avoir favorisé le parti d'Octave ; et ils jouirent ensuite de la longue paix qu'il accorda au monde. Cette ville resta fidèlement attachée aux destinées de l'Empire jusquà sa décadence. Elle fut alors en butte , avec les autres cités de la Puglia , aux dévastations des barbares qui s'emparèrent tour à tour de cette contrée. Brindes fut réduite trois fois à la dernière extrémité ; et si son port n'eût pas toujours été considéré comme très-sûr et trèsimportant, elle auroit sans doute été abandonnée tout-à-fa t, comme le furent plusieurs villes voisines. Totila , s'étant rendu maître de Brindisi, en fit raser les murs pour qu'ils ne servissent plus à l'avenir de retraite aux Grecs d'Orient, qui avoient déjà remporté quelques avantages dans ce pays. Bientôt après, les Golhs ayant été chassés par Bélisaire et Narsès, cette ville rentra sous la domination des empereurs, auxquels elle fut enlevée , ainsi que tout le reste

entrée publique à Naples, on exposa un tableau où l'on vojoit César sur un esquif baîtu par les flots en courroux , et ces mots écrits au-dessus : Et transire dabunl et tinccre Val a.

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ide la Grande Grèce, par Pvoger, premier souverain du royaume de PiigUa; car il faut observer ici , pour l'honneur de ce pays , qu'il fut long-temps Tapanage et le titre des maîtres de ce que nous nommons le royaume de]Siaples(i). Cette dernière dénomination n'a même prévalu que fort tard , puisque Naples ne devint capitale qu'en 1266, lorsqu'elle fut occupée par Charles d'Anjou ; et le royaume de PugUa ne fut divisé qu'en i5oi , entre Ferdinand et Louis XII, roi de France. C'est alors seulement qu'on se servit de l'expression de royaume de Naples dans les actes ; et même le souverain actuel y a renoncé pour adopter le titre de roi des Deux-Siciles.

Roger rebâtit les murailles de Brindisi , et fonda les deux châteaux qui existent encore, ainsi que le Duomo ( la cathédrale ) , édifice magnifique dont l'architecture est d'un trèsgrand caractère. On y pratique une cérémonie remarquable (2) le jour de la fête du Saint- Sacrement, qui est porté processionnellement hors de la porte principale du temple, par l'archevêque , accompagné des premiers dignitaires du noble et nombreux chapitre. L'arche-

(i) Gius. Maria Galant î. Descriz. Geog. e Polit. dcUe Sicilie. (2) Andréa dcl'a Monaco. Mein. b'ist. di Brindisi.

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véque est monté sur un palefroi blanc recouvert d'un vaste caparaçon de la même couleur ; Vun des seigneurs les plus qualifiés, ou le premier baron de la province, tient le cheval par la bride, et les bâtons du dais sont portés par les nobles de la ville. Cette procession a lieu au son du tambour et des trompettes , et au bruit des canons , des fusils et des feux d'artifice. L'archevêque parcourt ainsi les rues , et entre à cheval dans les églises. Partout il foule aux pieds de riches tapis, des palmes , des feuillages et des fleurs , et il est lui-même couronné d'une sorte de diadème formé de fleurs artificielles et de flls d'or et d'argent.

Cette cérémonie se fait en mémoire du retour de saint Louis de la Terre-Sainte. Voici comment les chroniques napolitaines racontent cet événement : Saladin , soudan d'Egypte , ayant fait prisonnier le roi de France , voulut bien le renvoyer dans ses Etats, sous la promesse d'une forte rançon; et il accepta, pour gage de la foi du monarque , une hostie consacrée. Louis, jaloux de retirer un si précieux dépôt des mains d'un infidèle , s'embarqua , et , favorisé par les vents, il arriva en peu de jours à Brindes. Là , par un hasard aussi fortuné , il fait la rencontre de son ami l'empereur Frédéric ; et lui ayant exposé son embarras , ce

généreux prince le tire d'inquiétude en faisant frapper à Brindisi même trente mille pièces de monnaie d'or et d^argent , portant pour empreinte un tabernacle , et sur le revers l'aigle impérial. Le roi de France retourne en Egypte; et Saladin , aussi surpris de la ponctualité de son prisonnier, que touché de l'action généreuse de son auguste ami , ne veut pas être en reste de procédés envers eux ; il rend l'hostie et la liberté au Roi, et refuse noblement le prix de sa rançon, Frédéric attendoit à Brindisi le retour du vaisseau qui , battu par la tempête , vint échouer à l'entrée du port. Aussitôt l'archevêque , plein de zèle , mais affoibli par l'âge et les infirmités , se fit placer sur un palefroi , et sortit ainsi de la ville , à la tête de son clergé , des barons du royaume , et de la foule des habitans. Ils parvinrent jusqu'au vaisseau naufragé ; le prélat y reçut l'hostie sacrée , et la rapporta processionnellement jusqu'à la cathédrale , accompagné duFioi et de l'Empereur, qui tenoient le cheval par la bride. L'on ajoute que les monnaies que Frédéric avoit fait frapper, et qui lui furent rendues, prirent, à cette occasion, le nom de tornèse^ dont nous avons fait la li^TC tournois ; et qu'il les consacra à l'érection d'une belle église dans la ville de Manfredonia (i).

(i) Andrsa délia Monaca est notre garant { Mem. hi^i dî

Plusieurs hommes célèbres fleurirent ou prirent naissance à Brindes ; tels que Eucratides , philosophe épicurien, dont GruLter(fol. 4o6) rapporte la pierre sépulcrale , et Marcus Pacuvius, neveu du po'ëte Ennius. Ce Pacuvius, auteur de quelques tragédies , et mort à Tarentc , est peut-être le même qui, suivant Pline, orna de peintures le temple d'Hercule à Rome.

J'interromps ici les détails historiques sur Brindisi : je les reprendrai peut-être lorsque j aurai parcouru avec quelque détail la ville et ses environs. D'ailleurs le courrier si impatiemm^ent attendu est enfui arrivé. Don Pippo s'est empressé de nous apporter la lettre de l'ambassadeur de France qui nous étoit adressée. Elle nous a appris que le tribunal général de santé élabli àNaples, duquel ressorlissent toutes les députaSions particulières répandues dans les ports du royaume (i) , a bien voulu réduire notre quarantaine à vingt-huit jours, à compter de celui de notre départ de Gorfou. Nos souffrances en sont abrégées d'une semaine. Un certificat

Brindisi, pag. SgG). Il cite d'ailleurs toutes ses autorités. Quoi qu'il en soit, Técueil de l'entrée de la rade en face des îles Pedaque ot encore nommée le Rocher du Clieval. Une tour voisine porte le même nom , et on y voit sculpté sur la porte un calice avec l'hostie.

(i) Ch que port de mer a son Lureau de santé; mais il n'y a daas tout le rnyauiue que trente dcputaiione coUcioiate , qui aien'

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signé par le patron de la barque , les passagers et Fe'quipage , a été nécessaire pour constater cette époque, et nous en avons chargé don Pippo , notre zélé intermédiaire dans toutes nos affaires.

Dès que nos autres amis ont su que nous étions sur le point d'obtenir notre liberté, ils sont venus nous en féliciter et nous offrir avec empressement leurs maisons , où \di foresterie étoit disposée pour nous recevoir. Répondant comme nous le devions à cette marque de bienveillance , nous l'avons néanmoins refusée , ayant déjà chargé notre bon compatriote de nous louer une maison en ville.

11 n'y a pas une seule auberge a Brindes ; l'on y exerce l'hospitalité avec une franchise et un désintéressement dignes des temps antiques. Les gens aisés arrangent un pavillon ou un appartement de leur maison , sous le titre de foresterie : il est destiné à recevoir les étrangers ou les voyageurs; et ils pratiquent envers eux toutes les vertus hospitalières. Cette coutume est générale dans une grande

la fiiculté de recevoir les bâtimens sujets à coutumaccia. C'est pourquoi nous n'avons pas été reçus à Otrante. On acroide aux fléputés de la santé, au lieu d'appointpsnens , quelques rétributions sur la vi>ite des bàlimens en quarantaine et sur l'enregistrement des patentes de ceux qui partout. On évalue le montant de ces taxes à mii!e ducats pour chaque ûéputalion. ( GalanU : Usscriz. délie Sicilie. )

partie du royaume deNaples; et l'on trouve; jusque dans les villages, un bâtiment destiné au même usage que les caravansérails de l'Orient et les ostellerles d'Espagne. Cet édifice offre ordinairement une grande cour entourée d'une galerie couverte où l'on met à l'abri les chevaux , mulets ou bestiaux. Au centre de cette cour il y a un puits avec des auges en pierre ; le premier étage est divisé en chambres où l'on trouve au moins un abri, des nattes ou des planches pour se coucher. Quant aux provisions , on est forcé de s'en munir pour le voyage, ou de s'en procurer dans les fermes voisines de la foresterie.

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