LETTRE XXVII
Description de Portici et de PompeY.
Naples.
Je ne peux quitter la grande Grèce sans jeter un coup d'oeil sur le cabinet de Portici , qui contient la réunion la plus complète d'objets antiques de tout genre , trouvés dans le sein de la terre; non disséminés et mutilés, mais pour la plupart entiers, et dans la situation, dans le lieu même où les a surpris le redoutable fléau qui les avoit fait disparoître avec les villes d'Herculanum , de Pompeï et de Stabia.
Portici est un lieu de plaisance du roi de Naples , qui y habite souvent avec ses ministres. Ce palais, d'un aspect magnifique du côté de la mer, est entouré de beaux jardins plantés sur la croupe du Vésuve. Il a été bâti en 1738 par ordre de Charles de Bourbon, souverain connu par son goût pour les arts libéraux , et surtout pour ces arts industriels qui procurent peut-être moins de gloire , mais qui contribuent bien plus à la
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prospérité d'un pays . Nous mettons de ce nombre les manufoctures de tapisseries, de tables de pierre dure, espèce de mosaïque et de porcelaine comparable à celle de Sèvres; établissemens qui augmentèrent les relations commerciales et le bien-être d'un grand nombre d'artistes napolitains.
Mais le plus grand bienfait du roi Charles, celui qui sera apprécié généralement, et qui |attire un grand concours d'étrangers, est la fondation du Musée de Portici , où l'on voit rassemblés les documens matériels les plus certains de l'histoire des arts, des mœurs et des usages antiques. Le détail en seroit infini; et, même prévenu, on n'en est pas moins surpris du nombre de statues de bronze et de marbre de toutes les proportions, de peintures, de vases d'or, d'argent et de terre, encore plus précieux , qui forment cette immense collection. A chaque pas, on est arrêté par des objets disparates, quoique tous intéressans, et qui donnent matière à des réflexions , à des rapprochemens , et à des motifs d'étude. Ici on voit des meubles de formes élégantes , tels que tables , chaises curules , trépieds, lampes et candélabres; là des instrumens d'agriculture , de chirurgie , de musique , et des ustensiles de cuisine ; plus loin , des armes offensives et défensives, des ajustemens et des
bijoux servant à la toilette des femmes ; des pierres gravées, des camées et autres pierres précieuses taillées et montées en bagues , en épingles et en bracelets; ailleurs on trouve des couleurs pour la peinture, des œufs, du froment , des noix , et même des plantes légumineuses dont la forme est reconnoissable; et jusqu'à de l'huile et du vin desséchés. Enfin on vous y montre une bibliothèque entière qui faisoit les délices de quelque savant du siècle d'Auguste, et qui fait le désespoir des savans de nos jours; cartons ces rouleaux de papyrus ont été réduits en charbon, ou pourris par l'humidité. Les derniers se réduisent en poussière lorsqu'on les touche, et les autres ne doivent une conservation plus parfaite qu'à l'état de calcination auquel ils ont été réduits. Une main adroite et industrieuse peut même les développer et les mettre en état d'être lus et transcrits. Le fameux père Antoine Piaggi , inventeur du procédé , n'en a cependant développé qu'un petit nombre ; on déplore avec juste raison la lenteur de ses opérations, et surtout la disparition d'une grande partie de ces précieux manuscrits.
Quelque plaisir que m'ait fait éprouver la vue de tant de richesses accumulées , j'aurois préféré voir ces objets sur le lieu même où ils ont été trouyés. Aujourd'hui, classés froidement et,
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pour ainsi dire , par ordre de matières , sur les tablettes d'un cabinet, ils m'ont paru dépouillés de cette sorte de vernis d'antiquité qui ajoute tant au prestige , et que le pénible travail des commentateurs faitdisparoitre. En ce moment, je ne suis pas d'humeur à disserter; il me faut non des raisonnemens, mais des émotions, et je vais les chercher sur le théâtre même d'une grande catastrophe ; je A^ais remuer des cendres refroidies depuis si long-temps ; je vais les voir se réchauffer, pour ainsi dire , aux rayons du soleil dont elles étoient si avides , se ranimer, et produire à mes yeux toute une génération depuis si long-temps éteinte ; en un mot, transportons-nous à Pompeï; rétablissons par la pensée cette antique cité dans son intégrité primitive, et peuplons-la de ses anciens habitans.
Le sol et la poussière de l'Italie ne sont en effet que le détriment des objets d'art qui couvroient autrefois sa surface ; et les entrailles de la terre en recèlent même encore la plus grande partie. Ces monumens superbes que la puissance de Piome , aidée du génie de la Grèce , élevoit jusqu'aux nues ; ces longues colonnades de marbre ; ces galeries ornées de peintures ; tout ce luxe des arts réunis, et que les richesses du monde entier pouvoient à peine payer, n'ont laissé qu'un souvenir à moitié effacé; et, sem-
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blables à ces os blanchis épars, sur le sol d'un champ de bataille , Timagination a besoin de s'exalter pour les reconnoître au milieu de ces débris du colosse romain. En creusant à quelque profondeur, nous dccou^Tons , il est vrai, de nouveaux témoignages de la magnificence des anciens; néanmoins, tous ces monumens, brisés, mutilés, disjoints, après avoir exercé la patiente sagacité des antiquaires, ne peuvent souvent être restitués en leur état primitif. Mais que l'on se figure la joie , les transports de ceux qui les premiers soulevèrent le voile de mort qui couvroit une ville entière descendue vivante dans le tombeau , sans rien perdre de ces formes que le temps avoit dérobées aux atteintes multipliées des dévastateurs de la belle et malheureuse Ausonie. Déjà un ingénieux écrivain a évoqué les ombres de quelques Romains illustres , et les a transportés sur le sol de leur antique patrie, dont ils ont à peine reconnu les restes mutilés par les barbares, ou déguisés par les rénovateurs. En effet, une ville qui, dès son origine, n'a pas cessé d'exister, quoiqu'elle ait changé de face plusieurs fois dans l'espace de deux mille ans., doit cependant conserver les marques certaines du goût successif de ses habitans. Ses constructions portent encore le cachet des divers peuples qui les ont érigées. On y reconnoîl
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d'abord le style mâle et sévère et le caractère de solidité qu'on donnoit aux moindres édifices, sous le gouvernement des premiers rois et de la république. Rome devient ensuite, sous Auguste, cette ville de marbre enrichie de tous les arts de îa Grèce. Les autres empereurs la font plus riche, sans la rendre plus belle. Enfin le goût dégénéré du moyen âge , offrant le mélange de l'ancien style et des imaginations déréglées des Orientaux, donne naissance à ce genre bâtard de constructions dont les Goths, lesXombards et les Normands couvrirent tour à tour l'Italie. Cependant la renaissance arrive ; Rome moderne sort des l'uines. Mais bientôt, à des monumens d'un goût sévère et grandiose , succède , avec l'amour effréné de l'ornement et de la nouveauté, l'architecture borominesque.
Une ville , remplie d'une aussi grande confusion de monumens de tous les âges, ne porte plus aucun caractère. Elle n'est ni antique, ni moderne ; elle ne ressemble plus qu'à un musée , où l'observateur peut suivre la marche de Fart de siècle en siècle , par les échantillons qui en sont restés; mais où un Romain du temps d'Auguste reconnoîtroit aussi peu sa patrie dans l'état où elle est, que nous ne pouvons, malgré nos recherches , découvrir le plan et l'ensemble de son antique magnificence.
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Il li'en est pas de même d'mie ville ensevelie depuis vingt siècles dans les entrailles de la terre. Pompeï a échappé aux vicissitudes du temps et des hommes ; les nations ont passé et repassé sur son sol, et l'ont foulé aux pieds sans y laisser de profondes traces. Ses monumens sont restés intacls et sans mélange; on y retrouve, dans leurs moindres détails , le souvenir des mœurs antiques; et si Tun de ses anciens hahitans, . échappé à la loi commune qui veut qu'en quittant notre dépouille mortelle nous nous abreuvions des eaux du Léthé; si un Pompeïen revenoit sur la terre avec la faculté de se ressouvenir des temps écoulés , il pourroit s'écrier, en approchant de sa ville natale : Salut , ô ma patrie ! je te revois telle que je t'ai laissée , lorsqu'une épouvantable catastrophe me força de m'éloigner de tes murs. Voici cette enceinte sacrée qui renferme le tombeau de mes pères ; j'ai souvent répandu des parfums et des larmes sur ces urnes qui renferment encore leurs cendres! Voilà ces bancs de marbre, situés aux portes de la ville, où j'attendois l'arrivée du voyageur pour lui offrir un asile, et exercer à son égard les lois de l'hospitalité. Le voilà ce théâtre qui retentlssoit des applaudissemens accordés aux productions dramatiques des Térence et des Euripide, pendant que le Vésuve commençoit à exercer
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§a fureur ; c'est vers ce temple que la foule effrayée vint, mais trop tard, implorer la clémence divine.
Le citoyen de Pompeï, parvenu enfin devant sa propre maison , se prosterneroit de nouveau devant ses pénates ; il reconnoîtroit ses. foyers , et parcourroit en soupirant les secrets ^détours de ses appartemens solitaires. Une source murmuroit autrefois dans ce bassin ; des vignes ombrageoient ce portique ; ici étoit la salle préparée pour le bain ; là , sur ce pavé de mosaïque, étoit dressé le tricUnium autour duquel ses amis, couronnés de myrte, et appuyés sur de riches coussins, se passoienl la coupe remplie d'un vin grec parfumé...
Nous pourrions prolonger cette fiction , et promener le contemporain de Pline de rue en rue , de place en place ; le faire gravir sur les murailles de la ville , et lui faire parcourir des yeux les champs de la Campanie , où il auroit cherché en vain des villes célèbres qui n'existent plus. Abandonnons cependant le rôle de déclamateur ou de romancier, et reprenons celui d'historien.
C'est dans le premier siècle de notre ère, sous le règne de Titus , qu'eut lieu la violente éruption du volcan , qui détruisit plusieurs villes , ébranla et couvrit de cendres et d'épouvante
l'Italie entière. Herculanum, Stabia et Pompeï ensevelies, durent au fléau qui sembloit les avoir anéanties pour toujours , et leur conserv^ation miraculeuse , et leur célébrité actuelle; Herculanum et Pompeï étoient voisines ; mais l'histoire de la dernière de ces villes est moins intéressante et plus obscure. On n'en sait guère autre chose, sinon qu'elle fut fondée par les Opici , que les Etrusques y habitèrent , et qu'elle fut successivement dominée par les Pelasges, les Samnites et les Romains.
G'étoit une ville maritime, située à cinq milles du cratère du Yésuve, et à l'embouchure du Sarno. Son port étoit commun aux habitans de Kola, de INoccra et d'Acerra ; mais l'éruption du volcan changea son site, ou plutôt celui de la rivière, qui coule maintenant à plus d'une lieue de son ancien lit. Les laves et les cendres comblèrent le port , et créèrent un nouveau rivage qui repoussa les eaux de la mer à une grande distance.
Déjà Pompeï avoit été endommagée par le tremblement de terre de l'an 63, et elle fut entièrement ensevelie dans l'éruption de 79, la première dont Thistoire fasse mention, et la plus fatale de toutes, par le grand nombre de villes qu'elle détruisit, parla multitude de personnes qui en furent les victimes , et ennn, par la mort
de Pline. Herculanum, beaucoup plus rapprochée du volcan , fut recouverte d'une matière dure et compacte, qu'on a été obligé de creuser avec une peine infinie , et à la pointe du marteau, pour en dégager les monumens. Cette matière, dans son état de fluidité incandescente, ayant pénétré jusque dans les plus petits vides , les avoit remplis comme si on y eût coulé du plomb fondu ; tandis que Pompeï n' avoit disparu que sous une couche de cendres et de scories sans adhérence entr'elles. Il étoit facile de les enlever, puisqu'elles surmontoient les édifices seulement de quelques palmes. Cette pluie de pierres et de matières enflammées, s'étendit jusques à Castello a Mare , l'ancienne Stabia, et couvrit le terrain sur un rayon de trente milles ; mais avec une intensité décroissante, en raison de sa distance. A Pompeï, il tomba des pierres pesant jusqu'à huit livres ; et à Stabia, seulement d'une once.
En i68g, comme on fouilloit des terres aux «nvirons du Vésuve , et à près d'un mille de la mer, on trouva quelques inscriptions antiques faisant mention de la ville de Pompeï, que l'on ne supposoit guère avoir existé sur ce local. Aussi ne donna- t-on pas de suite à cette découverte.
Cependant le prince d'Elbeuf , de la maison de Lorraine, général au service de l'empereur
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Charles YI, se trouvant à Naples en 17 13, fit construire une maison de plaisance à Portici , liea déjà fort agréable , mais presque désert à cette époque. Ayant eu besoin de fragmens de marbre^ pour faire exécuter des décorations en stuc, il apprit qu'un habitant du village en avoit trouvé une grande quantité en creusant im puils. Le prince fit l'acquisition de ce terrain. Ses ouvriers ayant percé une voûte , la curiosité les porta à y pénétrer, et ils y trouvèrent des fragmens de beaux marbres, et même des statues. Instruit de cette précieuse découverte, le prince fit continuer les recherches , qui lui procurèrent une si grande quantité d'objets dignes de remarque , que le gouvernement napolitain en devint jaloux, et donna l'ordre de cesser les fouilles, pour les reprendre lui-même bientôt après. On découvrit enfm , à soixante-dix pieds sous terre , non seulement des objets épars, mais une ville tout entière , celle d'Herculanum , avec ses temples, ses théâtres, ses maisons parliculières , remplis de statues de marbre , de bronze , de peintures , de meubles ; enfm de tout ce qu'une catastrophe imprévue et subite avoit forcé d'y abandonner.
Il paroissoit impossible de rendre Herculanum, et Stabia découverte peu de temps après, à la clarté du jour, parce que le sol qui les re~
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couvre supporte maintenant les villes de Portici et de Castello a Mare ; mais un hasard fortuné ayant fait retrouver la véritable place dePonipeï sous un terrain peu propre à la culture , il fut aisé d'en faire Tacquisition, et on conçut Fidée de dégager cette dernière ville de l'enveloppe superficielle qui la déroboit aux regards. C'est à cette pensée hardie que l'on doit la conservation d'un grand nombre d'édifices qui auparavant étoient à peine aperçus , et disparoissoient aussitôt pour toujours. Depuis cette époque , les amis des arts et de l'antiquité accourent visiter ces lieux , qui sont devenus pour eux le but d'une sorte de pèlerinage obligé.
Dès l'origine , ces importantes découvertes occupèrent le monde savant. Des relations multipliées alimentèrent long -temps la curiosité publique sans la satisfaire complètement ; car le gouvernement, jaloux à l'excès de ces trésors, en permettoitàpeine la vue, et empêchoit avec soin qu'on ne pût les dessiner et les mesurer. Il se réservoit le droit d'en donner une connoissance exacte au moyen de la gravure (i).
(i) L'Académie de Naples n'a encore publié sur celte ville que deux volumes : l'un contient les peintures de la villa antique, l'autre des mosaïques. Jean - Baptiste Piranesi a donné quelques feuilles détachées sur Pompeï ; elles ne sont pas auss\ exactes que bien gravées. Ses fils les ont transportées sur une plus grande échelle; mais les erreurs n'eu sont devenues que plus
La première fouille, exécutée en 17 55, découvrit , par un hasard aussi heureux que singulier, le chemin qui menoit à la porte de la TÎIIe. {Planche XVI.) Elle a trois ouvertures : celle du milieu , pour le passage des voitures ; les deux autres , beaucoup plus étroites , pour les piétons. La voie , pavée avec de grands quartiers de lave taillés irrégulièrement, et bordée de trottoirs , continue dans l'intérieur de la ville , qu'elle doit traverser, non en ligne directe, mais en formant de nombreux détours et en affectant diverses largeurs. On peut observer à cet égard que les anciens estimoient beaucoup moins que nous une parfaite symétrie dans le plan de leurs
choquantes. Dans son ouvrage intitulé Prospelto Isiorlco e Fi.sico de gli Scai>i d" Ercolano e Pompeï, Dancora a fait des recherches pleines d'érudition. MM. Delalande et Cochin ont aussi parlé de ces villes. Les Anglais, du temps de M. Hamilton , et sous le mi- Tiistère d'Acton , ont voulu se procurer des dessins exacts de Pompeï et d'Herculanum , sans pouvoir y parvenir. M. l'abbé .Bomanelli a publié un Itinéraire de Pompeï, qui n'a rien de -neuf. M. Nicolasi a lait une dissertation où il répète tout ce que Dancora avoit dit. Au reste, tous ces ouvrages n'ont d'autres planches qu'un petit plan général, fait à vue. Enfin, l'ouvrage de l'abbé de Saint-Non étoit le plus satisfaisant, quoique peu «xact ; lorsque M. F. Mazois obtint la permission de dessiner et de mesurer les ruines de Pompeï Ce bel ouvrage, résultat d'un travail assidu depuis i8oq jusqu'à 1812, se publie par livrai.sons avec le plus grand succès. M. Frédéric de Clarac, témoin des fouilles faites en i8i3, en rendit compte dans plusieurs articles du Journal Français imprimé à Naples ; et ces articles réunis , avec des additions, et accompagnés de quinze planches, forment une brochure tirée à un petit nombre d'exemplaires , et qu fst fort intéressante.
Coita/tv»,, Jet t; i'oefr»
POMPEI.
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villes et de leurs édifices. Il en re'sultoit moins de monotonie , et peut-être plus d'agrément.
En effet, ces rues longues, larges et régulièrement bâties ; ces places entourées de façades sur le même dessin ; ces longues avenues , ces percées à perte de vue , offrent , si l'on veut , une idée de grandeur, de magnificence, et même quelques avantages de propreté et de salubrité : mais , en général , ces objets si réguliers sont aussi très-monotones. Les rues tirées au cordeau et dans lesquelles, à certaines heures du jour, on ne trouve point d'abri contre les rayons brûlans du soleil qui s'y introduit sans obstacle, sont infiniment moins commodes que celles qui parcourent une ligne légèrement sinueuse ou anguleuse.
Les anciens s'attachoient peu à la symétrie, qu'ils sacrifioient souvent à la beauté pittoresque des points de vue. C'est ainsi qu'on peut expliquer les singulières irrégularités de construc tions qui nous paroissent bizarres, parce que nous avons perdu l'aspect sous lequel on dcvoit les envisager. Je pourrois citer un grand nombre d'exemples à l'appui de cette observation : le plus remarquable est l'agrégation des trois temples d'Erechthée, de Minerve Poiiade, et dePandrose , dans la citadelle d'Athènes.
Retournons à Pompeï. Avant d'entrer dans la ville , on voit , selon l'usage des anciens , des
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tombeaux à droite et à gauche du chemin ; et , à peu de distance , une maison de campagne avec une cour décorée de colonnes qui forment péristyle : un seul étage s'élève au-dessus du rezde-chaussée , au-dessous duquel on trouve des souterrains qui servoient de caves , de salle à manger, ou de retraite pour se mettre à l'abri de la grande chaleur.
En général les maisons , chez les anciens , îî'avoient pas, comme chez nous, une multitude d'étages superposés , et qui s'élèvent jusqu'aux nues ; ils ne connoissoient point ces longues files <l'appartemens et ces galeries où le luxe étale ses richesses et son oisiveté. Les chambres petites, sans communication entre elles , et ne tirant souvent du jour que de la porte , aboutissoient toutes sous un portique , dont les cloîtres de nos couvens conservent la ressemblance , et qui entouroit une petite cour, rafraîchie par un bassin et mi jet d'eau. L'étage supérieur tiroit du jour par des fenêtres rares et étroites ; celles qui étoient percées sur la rue ressembloient à nos jours de souffrance , situées , comme les fenêtres fies maisons turques, à six pieds de hauteur, et fermées par des feuilles de talc , clés tables d'albâtre , pent-être même des petits carreaux de verre dépoli. Cette disposition des croisées empêchoit de voir ce qui se passoit à l'extérieur;
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mais aussi ëtoit-on , chez soi , à l'abri des regards indiscrets.
La charpente, rarement employée dans la construction, étoit remplacée par des voûtes ; et, pour l'ordinaire , les toits se terminoient en terrasse. Des mosaïques tenoient lieu de pavé ; les murs intérieurs , et jusqu'aux façades , étoient couverts de peintures appliquées sur un très-beau stuc.
En visitant Pompeï, j'ai été frappé de la ressemblance de ses constructions avec celles dont l'usage s'est perpétué dans le Levant, et particulièrement chez les Grecs modernes. On y rcconnoît ces estrades basses , qui régnent à l'entour des appartemens, et sur lesquelles on s'asseyoit sans doute, comme en Turquie, sur des matelas, des coussins , des tapis ou des nattes. Ces sièges , qui ne s'élèvent pas à un pied audessus du sol, confirmeroient assez ce que j'ai avancé ailleurs (i), que les anciens dévoient s'accroupir sur leurs talons , ou s'asseoir les jambes croisées, comme les Orientaux; et qu'il n'y avoit que les gens distingués en fonctions , et dans des cérémonies publiques, qui occupoieni; des sièges élevés. La forme même des gradins des théâtres viendroit à l'appui de cette assertion.
Nous retrouvons encore dans le Levant l'usage
(i) T.eltres sur la Grèce, Constantinople , etc. lï^ partie, P^ge 79.
des tables rondes ou trépieds couverts de plateaux , qu'on approchoit des lits faits avec de l'ivoire et des bois précieux. Les pavés de marbre , les mosaïques , les peintures sur les murs, l'usage des bassins dans les cours, et jusque dans l'intérieur des appartemens, les fenêtres hors d'aspect, les chambres ne tirant de l'air que de la porte qui s'ouvre sur des galeries couvertes et soutenues par des piliers ou des colonnes ; les bains de vapeur des Orientaux, leurs tombeaux peints, dorés et sculptés, leurs chambres^ sépulcrales situées aux portes de la ville, sur le bord des chemins, e t en tour ées de promenades ; la même disposition des boutiques, les trottoirs élevés le long des maisons et sur le bord des routes ; tout cela dans le Levant est calqué sur les usages antiques. La ressemblance même étoit telle avec ce que j'avois déjà vu , que rien ne m'éto'nnoit dans ces ruines , qui me sembloicnt être celles d'une ville turque , abstraction faite du style de l'architecture des monumens publics ; et si elle eût été habitée par des Orientaux, j'aurois cru qu'elle avoit été construite par eux. C'est en effet chez les Musulmans qu'on prendra une idée assez exacte des mœurs des Romains (i); de même qu'on s'instruira du ma-
(i) On peut voir des rapprorhemens très-curieux entre les
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tériel des arts de ces derniers dans le Muséum de Portici.
Cependant, une chose m'a frappé de surprise au milieu des édifices de Pompeï, c'est l'extraordinaire exiguité de leur proportion. Les maisons, les rues, les places de cette ville ne paroissent avoir été habitées que par un peuple de pygmées.
La voie publique et la grande rue n'ont que douze pieds de largeur, et d'autres rues n'en ont que huit ou dix; les portes latérales de la ville n'ont que quatre pieds aussi de large : l'entrée de plusieurs tombeaux, et d'un tricliniuin pour les repas funèbres , n'a que trois pieds et demi à quatre et demi de hauteur; quelques chambres n'ont que six pieds carrés. Les murs de la ville ont de quatre à cinq toises de hauteur; et les escaliers qui aboutissent aux remparts ne peuvent contenir deux personnes à la fois.
Le contraste est frappant avec les autres antiquités de la grande Grèce, et surtout de la Sicile, où l'on voit des temples colossaux, et dont les colonnes sont si énormes qu'un homme peut tenir à l'aise dans l'une de leurs cannelures , qiii n'ont pas moins de dix-huit pouces d'ouverture. Gomment accorder les proportions de cette
Tnœurs de la Grèce antique et moderne, dans l'exceHent ouvrage de M. Guis, inlituic : Vovare Littéravre, ete.
ville en miniature avec le récit des historiens; qui , donnant de Fimportance aux moindres choses , sembloient grandir les ouvrages et jusqu'à la stature des hommes de leur temps ?
Si les Pompeïens n'étoient cités dans l'histoire comme un peuple libre qui a soutenu plusieurs guerres avec ses puissans voisins , nous croirions que leur ville a été construite par l'un de ces grands propriétaires dont les énormes richesses surpassoient celles de plusieurs de nos princes souverains , et qui , ayant plusieurs milliers d'esclaves à ses ordres , leur auroit fait bâtir une cité pour les renfermer tous, et les y faire travailler chacun de leur métier ou de leur art , dont le produit auroit appartenu au maître. En effet, les maisons, toutes sur le même plan, étant resserrées , mais commodes pour un petit ménage , et leurs temples , comme leurs autres édifices , étant en proportion avec la petitesse des habitations, tout s'expliqueroit aisément au moyen de cette singulière hypothèse.
Au rCvSte , dans Ptome même , malgré son immense étendue, les simples citoyens occupoient peu d'espace ; les maisons particulières dévoient être aussi resserrées que celles de Pompeï, si l'on considère que la moitié de la ville étoit remplie par les isp.menses palais des empereurs , qui fornioicnt à eux seuls de petites villes, par
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les cirques , les théâtres , et une quantité prodigieuse de temples, de chapelles, de thermes et de jardins. Il est vrai que le peuple romain qui passoit le jour en plein air, ou dans les établissemens publics, n'avoit besoin que d'une retraite fort étroite pour y passer la nuit.
Quoi qu'il en soit, l'imagination, cette puissante déité , sait bientôt grandir tous les objets : elle pose son prisme devant vos yeux , elle brise votre compas et votre toise , et vous oubliez ce qu'un froid calcul vous avoit fait apercevoir. Ces maisons se convertissent en palais, ces murailles acquièrent la hauteur de c<îlles de Babylone ; ces rues deviennent des voies triomphales, et ces tombeaux renferment tous la cendre de grands hommes. Nos idées s'élèvent à l'aspect de ces merveilles, et l'esprit égaré dépasse la mesure de la vue.
C'est en effet un spectacle singulier de voir à découvert cette ville qui remonte à une époque si éloignée , et d'y retrouver la trace des mœurs antiques dont les auteurs n'avoient pu nous donner qu'une idée confuse et incomplète.' Les édifices, endommagés à peine dans leur partie supérieure , étoient du reste parfaitement conservés lorsqu'ils furent découverts ; les statues, les mosaïques, les peintures même avoient encore toute leur fraîcheur ; les meubles , les
ustensiles, les moindres objets, étoient demeurés à la place qu'ils occupoient seize siècles auparavant ; le pain , le blé, les fruits, quoique desséchés ou légèrement calcinés, étoient encore reconnoissables ; enfin l'on y retrouva même les corps de plusieurs habitans vêtus comme à leur dernier jour, et dans les attitudes où la mort les avoit frappés , les uns cherchant à fuir avec leurs bijoux les plus précieux , les autres cachés dans des lieux obscurs , surpris à table , ou étouffés dans le bain,
La description qu'on eût pu faire de Pompeï , auroit été celle d'une ville existante , et il n'y eût manqué que de rendre à la vie ses habitans. Que n'a-t-on la faculté de les évoquer et de les forcer à venir repeupler leur patrie ! On les verroit agir, reprendre leurs habitudes, et nous donner le secret de leurs mœurs , de leurs visages , de leur industrie , et surtout les procédés de leurs arts. Ne pouvant nous satisfaire à cet égard , on pourroit au moins replacer les statues , les tableaux , les meubles qu'on a enlevés, et rétablir le toit des édifices . ils serviroient d'asile à quelques gardiens soigneux et fidèles , qu on chargeroit de veiller à la conservation et a l'entretien de ce riche dépôt.
Par là ces monumens qui ont tant souffert recommenceroient une nouvelle existence qui se
prolongeroit dans les siècles à venir. Ce spectacle, unique dans le monde, attireroit constamment la foule des amateurs de toutes les nations ; et une simple promenade dans les rues de cette ville seroit plus instructive que la lecture de toutes les volumineuses dissertations des antiquaires. Mais il faut pour cela que l'on achève de débarrasser les murs d'enceinte des terres qui les mettent au niveau de la campagne : ils deviendroient alors une barrière suffisante contre la cupidité des spoliateurs. Qu'on rétablisse aussi les portes de la ville; qu'on y mette des gardes pour en écarter tout profane ; et qu'elles ne s'ouvrent qu'à la prière de l'artiste , ou du savant voyageur. Cette antique cité, désormais sacrée, peut devenir un Muséum où l'on conservera jusques aux moindres vestiges de sa grandeur passée. L'on n'a déjà que trop mutilé ces ruines désertes. Qu'on y replace jusqu'aux cendres de leurs habitans ; et que , par une heureuse illusion, le voyageur, entouré d'objets occupant leur place , et dans la situation où ils se trouvoient jadis, puisse se croire un moment le contemporain de Pline , et le sujet de Titus.
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