LETTRE XXVI
Fin des Notes sur les arts napolitains,
Naples.
JLe coup funeste que le gouvernement des vice-rois porta au commerce , à la marine , à l'agriculture et à la population , n'eut pas une aussi fâcheuse influence sur les progrès des arts du dessin. L'éclat qui , partant du centre de l'Italie , se répandoit dans les pays les plus éloignés, ne fut pas terni par les attentats politiques et le froissement des diverses puissances , qui tendoient à détruire l'équilibre de l'Europe.
Tandis que le goût épuré des Médicis emiDcllissoit Florence et Rome des chefs-d'œuvre des Michel-Ange et des Raphaël ; dans le royaume de Naples , la vanité , Torgueil, l'ambition des vice-rois se signaloient par la plus grande magnificence , qui suppléoit au défaut de goût.
Il en résulta que les arts furent protégés, d'abord par les barons, jaloux d'étaler un faste presque royal aux yeux des étrangers qui les
gouvernoient ; et peut-être même pour les braver. D'un autre côté, les vice-rois, qui ne vouloient pas leur être inférieurs, affectèrent le plus grand luxe. Ils avoient la double intention d'éblouir la multitude, pour lui faire oublier les inconvéniens d'un gouvernement étranger , et de se faire un mérite auprès des souverains dont ils étoient les représentans.
Cette émulation produisit de magnifiques ouvrages à Naples , dans les autres villes du royaume, et même en Sicile. De retour dans leur propre patrie , les vice-rois l'enrichirent aussi, il est vrai, aux dépens de Naples , des chefs-d'œuvre des arts italiens.
Sous Ferdinand-le-Catholique , on érigea l'église et le tombeau de Sannazar, la magnifique chapelle de San-Giacomo délia Marca, et plusieurs palais. Mais le digne représentant de Charles-Quint, le vice-roi Pietro de Tolède , assainit l'air de Naples , agrandit la ville , et lui donna l'aspect d'une grande capitale (i). Il fit construire le palais dit aujourd'hui Vecchio , et percer la belle rue à laquelle on donna son nom; il réunit les tribunaux et les prisons dans le châ-
(i) Voir, pour les détails, les historiens de Naples : Rosso , Caslaldo, Suuirnunte , Parrini, Giaonone, etc.
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teau Capuano; il disposa et augmenta l'arsenal, de manière à ce qu'on pût construire à la fois seize galères ; enfin, il acheva de paver les rues , fit dc'truire la plupart des portiques qui les encombroieni et les rendoient obscures , et ordonna la construction de plusieurs fontaines monumentales.
Le même vice-roi étendit sa munificence au reste du royaume. Il fit élever un palais à Pouzzuole, réédifia le château de Bayes, les boulevards de Crotone , la tour du port de Mariino Securo^ sur les confins du royaume vers les Etats du pape ; il fonda aussi un hôpital et l'église de San-Giacomo, protecteur des Espagnols, dans laquelle Jean de Nola, qui avoit eu tant d'occasions d'exercer ses talens , érigea à son Mécène un magnifique tombeau orné de statues et de bas-reliefs.
C'est encore sous Charles-Quint, que le viceroi Mendoza fit faire, en i55i , le pont de la Madeleine, sur leSebeto; et l'année suivante le duc d'Albe entoura la ville de Bari de nouveaux boulevards. Don Garcia de Tolède , viceroi de Sicile sous Philippe II , suivit l'exemple que lui avoit donné son père à Naples , el embellit Palerme. Les autres vice-rois, tels que le duc d'Alcala , le marquis de Mondejar, firent exécuter, vers la fin du même siècle , des fon-
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taines , des ponts, des aqueducs, des routes, et d'autres ouvrages d'utilité ou de luxe.
Nous allons voir quelle part les artistes napolitains eurent dans cette multitude d'ouvrages. Le ciseau et l'équerre passèrent des mains d'Agnolo di Fiore en celles de son élève Giovanni Mcrliano, plus connu sous le nom de Nota, ville où il naquit en 1478. On croit que c'est d'après le conseil d'André de Salona qu'il parlit pour Rome. Il y étudia les chefs-d'œuvre antiques, ceux des Michel - Ange , des Palladio et des Raphaël. Arrivé , même au dire de Vasari , au premier rang des statuaires et des architectes , digne, en un mot, d'exécuter les vastes idées du vice-roi , il fut chargé du percement de la rue de Tolède, de la construction des tribunaux, et de plusieurs églises et palais. Il orna la belle fontaine du môle , de figures qui représentoient quatre grands fleuves , et dont il ne reste plus que la mémoire dans l'expression des quatro del rnolo (1). Un autre chef-d'œuvre du Nola, le tombeau de son protecteur, devoit être transporté en Espagne ; mais le vice-roi étant mort en Italie , don Garcia , son fils , ne voulut pas priver Naples d'un si beau monument. Des
(i) Nous avons déjà racoulc, Lettre XXI , comment celte fontaine lut dépouillée.
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bas-reliefs y retracent les grandes actions de don Pictro ; entre autres, la victoire qu'il remporta sur Barbcrousse lorsque ce forban voulut s'emparer de Pouzzuole, Les figures de la Prudence , de la Justice, de la Tempérance et de la Force, occupent les quatre angles du tombeau , sur lequel on voit les statues de don Pietro et de son épouse , à genoux et tournés vers le maître-autel. Cette composition est extrêmement simple, et les ornemens qui l'enrichissent sont d'un trèsbon goût : les figures ont de la souplesse , de la grâce et même de la grandeur : on exigeroit peut-être un dessin plus savant et plus correct ; mais le style en est pur, et les poses sont fort agréables. Ce tombeau étoit admiré par Salvator Rosa , qui en a dessiné tous les bas-reliefs ; et par Luc Jordans, qui recommandoit surtout la figure de la Tempérance , quoiqu'elle ne fût qu'ébauchée.
Girolamo Santacroce fut l'émule du Nola dans la sculpture et l'architecture. Il fut enlevé aux arts dans son septième lustre, et dans toute la force du talent; et Nola, son maître et son rival, dit de lui que la sculpture venoit de perdre un nouveau Michel- Ange , et il pleura sa mort. Les larmes de ce respectable vieillard rappellent celles que versa Sophocle sur le sort d'Euripide. Les manières aimables de Santacroce , la beauté de
ses traits, sa modestie , ses rares talens, le style délicat et expressif de ses ouvrages , enfin , sa mort pre'maturée, l'ont fait comparer au divin Raphaël. Yasari lui-même avoue qu'il dépassa tous les artistes de sa patrie ; et que s'il avoit vécu il se seroit élevé au-dessus de tous ceux de son siècle; cependant Michel- Ange existoit encore. Ayant déjà parlé du tombeau de Sannazar, nous n'entrerons pas dans le détail des autres travaux de Santacroce, qui devoit mettre le sceau à sa réputation par la statue colossale de Charles- Quint, revenant victorieux de l'expédition de Tunis. Cet ouvrage , qui auroit fait époque , resta à peine ébauché.
On ne sait si Santacroce laissa des élèves ; mais il en sortit un grand nombre de l'école de Merliano ; entre autres, Annibal Caccavello, et Dominico d'Auria , élève chéri de son maître , qui rctouchoit ses ouvrages pour accroître sa réputation. On doit au d'Auria une fontaine située dans l'arsenal, et qui fut transportée plus tard, et par ordre du duc de Médina, dont elle prit le nom , sur la place du Château-Neuf . C'est Fansago, dont nous avons parlé précédemment, qui fut chargé de cette opération , et qui gâta cette fontaine en la surchargeant d'une foule d'ornemens de mauvais goût.
Passons aux peintres. André Sabatino , de
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Salerne , né vers 1 4^0 , étudia chez les meilleurs maîtres deNaples ; mais, ayant vu un tableau da Perrugin , il reconnut Tinsuffisance de ses premières études, et partit pour Rome. Il y fut encore bien plus enchanté des ouvrages de Raphaël, qui venoit de terminer son Ecole d'Athènes; et il montra tant de bonne volonté et de dispositions , que ce grand artiste le chargea d'exécuter sur ses dessins plusieurs ouvrages au Vatican , dans la Torre dî Borgia^ et à la Pace. On dit que rélève peignoit avec tant de franchise et saisissoit si bien la touche de son maître , que ce dernier n'avoit presque rien à faire pour rendre ces ouvrages dignes de lui. Aussi chérissoit-il beaucoup Sabatino, qui ne le quitta que pour aller à Salerne fermer les yeux à son père. La mort de Raphaël dégoûta Sabatino du séjour de Rome. Il resta donc dans sa patrie, et y soutint par de beaux ouvrages la réputation de l'un des meilleurs élèves de l'école romaine, dont il propagea les bons principes.
Il forma lui-même quelques élèves, entre autres Gio Phiiippo Criscuolo , qui alla à Rome pour se perfectionner à la source du bon goût , et y étudia avec tant d'application les ouvrages de Raphaël , qu'on le nommoit le studieux Napolitain ; et son frère Gio Angelo Criscuolo , plus connu dans Thistoirc des arts du dessin ,
non seulement parce qu'il les cultiva avec succès, mais surtout pour avoir recueilli d'intéressantes notices sur les artistes oubliés par Vasari et Borghini. Il étoit notaire de profession ; et, s' étant permis de critiquer les ouvrages de son frère , celui-ci lui répondit avec humeur qu'il ne devoit être connoisseur qu'en contrats . et non en tableaux. Le dépit le fit peintre. Il travailla pendant plusieurs années sous Marc de Sienne , et parvint à imiter les ouvrages de son maître assez bien pour que son frère s'y méprît. Dès lors il ne fut bruit que du notaire -peintre, qui signa même ainsi quelques uns de ses tableaux.
Ce Marc de Sienne est aussi revendiqué par les Napolitains pour avoir travaillé longues années à Naplcs , où il obtint le droit de bourgeoisie, et aussi parce que Vasari n'en dit qu'un mot, à l'occasion de Daniel de Yolterre. Marc de Sienne et son élève jetèrent les fondemens de l'histoire pittoresque napolitaine , qui fut continuée par Massimo Stanzoni et Paolo de Matteis, enfm réunie en corps d'ouvrage par Domini cis. Nous pourrions y puiser des notions trèsétendues sur fépoque la plus célèbre de l'école de Naples ; mais nous aimons mieux y renvoyer nos lecteurs. Ce n'est point une histoire complète que nous traçons ; après nous être appesantis sur des faits peu connus , nous devons
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passer légèrement sur ceux qui sont familiers aux artistes , et nous borner à de simples considérations sur la marche de Tart , qui depuis celte époque fortunée n'alla plus qu'en déclinant. Elle suivit l'impulsion des autres écoles d'Italie, dont les vicissitudes appartiennent à l'histoire générale des arts en Europe.
Pendant le dix-septième siècle , les peintres du royaume de Naples peuvent aller de pair avec ceux des autres pays ; et il suffit de nommer FEspagnolet , Santa-Fede, Stanzoni, Mattea Preti, dit le Calabrese ^ le cavalier d'Arpino. André Vaccaro , Aniello Faicone , Salvator Rosa et Luc Jordans , pour donner une idée de la hauteur à laquelle cette école de peinture s'étoit élevée.
Celles de sculpture et d'architecture ne produisirent pas le même nombre d'hommes d'un aussi grand mérite. Le cavalier Bernin, nommé bien mal à propos le Michel-Ange de son siècle, car personne ne ressemble moinsque lui à fauteur du Moïse et du Jugement dernier, étendit finflucnce pernicieuse de son goût maniéré sur les monumens de ces deux arts dans toute fltalie , et même dans le reste de FEurope. Fansaga, André Faicone, son élève, et plusieurs autres sculpteurs moins connus , remplirent Naples de leurs ébauches prétentieuses. Lorenzo Vaccaro est
celui qui s'écarta le moins des bons principes' Son meilleur ouvrage, la statue équestre colossale de Philippe Y, érigée en ijoSsur la place de Gesû-Nuovo , n'existe plus ; lors de l'entrée des Allemands à Naples , elle fut brisée par la populace. Quelque temps avant, le peuple avoit montré plus de modération et de respect pour les ouvrages d'un peintre célèi)re , Fabrizio Santo-Fede, nommé FApelle napolitain. Dans la révolution de 1649, les séditieux s'étant portés vers la maison de Nicolas Balzamo, rue du Monte-Oliveto , l'un d'eux s'écria : Il y a ici des peintures du Santa- Fede ; leur fureur se calma aussitôt; ils passèrent outre, et laissèrent la maison intacte.
Les Palermitains eurent aussi quelques sculpteurs auxquels on doit l'invention d'une sorte de mosaïque en pierres naturelles , encastrées dans du stuc , dont on revêtit, en 1 626, la coupole de la riche chapelle de Sainte-Piosalie , à Palerme. Un autre Sicilien, Gaelano Giulio Zumbo, habile dans lasculpture et dans Tanatomie, présenta, vers la fin du même siècle, à l'Académie des Sciences de Paris, une tête en cire sur laquelle étoient exprimés les veines, les artères, les nerfs, les glandes, les muscles, coloriés au naturel. Déjà le même artiste avoit fait une Nativité et une Déposition de Croix , modelées en
cire coloriée , et qui furent aussi transportées à Paris (i). Une dame clePalermc , nommée Anne Fortina, possédoit le même talent.
Nous devons regretter de n'avoir pu tracer qu'une légère esquisse du tableau et de la marche des arts napolitains depuis la renaissance. Nous y avons vu néanmoins ces enfans du génie rejeter d'abord les langes de l'ignorance dans lesquels ils étoient étouffés, marcher d'un pas incertain, s'affermir lorsqu'ils eurent obtenu de l'étude et de l'expérience le développement de toutes leurs forces, et parcourir enfin, et à pas de géant, la carrière la plus brillante. Entraînés dans la suite par des , mou vemens déréglés, ils dépassent le but après l'avoir atteint, se jettent dans le vague de rincertltude et dans la recherche d'un fantôme idéal aussi éloigné de la vérité que du bon goût.
Ces passions fougueuses, qui, jusque dans leurs écarts , produisirent d'abord des chefsd'œuvr<î, nous ont paru ensuite se calmer, et prendre presque subitement le caractère de la décrépitude ; les idées , de plus en plus vagues et incohérentes , se sont rapprochées de celles de l'enfance, en ont eu la foiblesse , sans en retrouver la franchise et la naïveté.
(i) Tirabosclii parle de cet artiste, ^oycz aussi IMt'm. de l'Acad. des Insc , v. 27 , et le Supple'ment au Journal des Savans,
année 1707.
Le tableau des arls dans le dix-huitième siècle nous offre ces vieux enfaris faisant un hochet du sceptre de Tart , et couvrant la pauvreté des idées du clinquant d'une fausse richesse. Ils entreprennent de grands monumens sans pouvoir les achever ; ils font de grands projets inexécutables; ou ils se perdent dans une foule d'inventions puériles , qui ont pour but Famusement bien plus que l'utilité. Les écoles d'architecture, de sculpture et de peinture , suivent de loin l'éclat éphémère qui entoure lés noms de Pietro de Cortone et du Bernin. La multitude se précipité vers ces brillans météores , et s'enfonce de plus en plus dans le bourbier de laroutine et du mauvais goût. Les yeux, fatigués par cette trompeuse clarté, ne cherchent plus à s'élever jusqu'aux immortelles productions de l'époque des Médicis , et encore moins vers l'aurore de ce beau siècle. Raphaël lui-même est méconnu; ses sublimes compositions sont dédaignées, parce que le temps les a dépouillées de la fraîcheur du coloris; les travaux de ses prédécesseurs, Mazaccio et Guiberti , sont méprisés , et confondus sous la dénomination de peintures ou sculptures gothiques : la sagesse des poses, le parti simple et grand des draperies , la sévérité des caractères de tête , en un mot la noble austérité de ce?> ouATages dans lesquels Michel-Ange et Raphaël
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n'ont point rougi de puiser d'heureux motifs, n'inspirent plus que le dédain ou la pitié.
En effet, dans ce siècle dont la fin ressembloit si peu au commencement , on confondoit la sagesse avec la froideur, la naïveté avec la niaiserie; il falloit, pour plaire, moins de génie que de prétentions à l'esprit, et plus de facilité que de science. Des formes tourmentées, des mouvemens forcés ou des poses théâtrales ; des draperies voltigeantes , et dont les plis imitoient le papier chiffonné , des figures grimacières , couvertes d'une enluminure d'éventail : voilà les principaux traits des peintures des Conca, Giaquinto, Mura, successeurs de Solimène, dont la mort est pour ainsi dire celle de l'art dans le royaume deNaples.
A la couleur près , la sculpture avoit les mêmes défauts ; la noble simplicité étoit négligée , et on couroit après la difficulté , non pour arriver au perfectionnement de l'imitation , mais pour adopter un genre dont la trompeuse apparence séduisoit les yeux, excitoit un instant l'étbnnement, et surprenoit au spectateur ignorant une stupide admiration. Un sculpteur exécuta une figure de marbre à travers un filet de la même matière; ce tour d'adresse devoit plaire , parce qu'il paroissoit surprenant ; mais ce n'étoit au fond qu'un enfantillage semblable
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à celui des tourneurs qui é^-ident Tivoire dont ils font une boule roulante dans un polygone à jour. On nomme cette statue le disinganno ; expression que nous ne pouvons rendre que par désabusement. C'est un homme enveloppé dans un sac formé par un filet de cordes nouées dont il veut sortir à l'aide de Vinlelletio ( le génie de Fintelligence ). Le fdet est travaillé à jour, et, dans certaines parties, absolument détaché de la figure. L'auteur, Francesco Queirolo, se félicitoit de ce que l'antiquité ne lui avoit point fourni un pareil exemple ; et ses contemporains enchantés mettoient cet ouvrage au nombre des chefs-d'œuvre (i).
Un autre sculpteur, car nous ne dirons pas un statuaire , représenta la Pudeur dont tout le corps et même le visage sont couverts d'un voile; il est même, suivant les dlletianti^ si transparent, qu'on croit apercevoir toutes les
(i) Le cavalier Francesco Queirolo, né à Gènes, et élève île Busconi, de Rome, avoit été appelé à Naples par le prince de San Severo ( connu par une foule de secrets qui sont détaillés dans l'ouvrage de Lalande ,^celui de Signorelli , et la Description de Naples par Galanti ) pour orner l'église de Santa-Maria-della- Pleta , fondée en 1608 par Aless.ndro de Saiigro, patriarche d'Alexandrie. On y voit plusieurs tombeaux de cette famille, exécutés par Fansaga, par Antonio Corradini, Vénitien, sculpteur de l'empereur Charles V'I, puis de INLiiie-Tliérése , et auteur de la statue voilée de la Pudeur; et par le cavalier Queirolo, Francesco Cerebrano, et Gius. Saramarlino. Ces deux derniers vivoicnt encore en 1786.
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formes de la figure au travers. Cette idée , taut vantée, d'avoir posé un voile sur le visage de la Pudeur, peut être délicate en poésie ; mais nous doutons qu'elle eût été adoptée par les statuaires de l'antiquité. S'ils avoient eu à représenter l'aimable et pudique expression de la virginité , ils auroient voulu surmonter la difficulté du sujet , et en faire le chef-d'œuvre du sentiment bien plus que de l'art. En découvrant le visage, ce miroir de l'âme, ils auroient su imprimer sur les traits de la jeune vierge, la timidité , le modeste embarras et le calme de l'innocence.
Le peintre ancien, qui a dérobé aux yeux l'expression douloureuse du père d'Iphigénie , l'a moins fait , croyons-nous, pour éluder une difficulté , que pour frapper plus fortement l'imagination du spectateur. L'artiste , capable d'inventer et d'exécuter une pareille composition, auroit aussi exprimé tous les sentimens qui dévoient se peindre sur les traits du malheureux Agamemnon. La statue de la Pudeur prouve donc plus d'esprit que de talent ; et le voile qui l'enveloppe découvre Finsuffisance de son auteur, le cavalier Antonio Corradini, mort à Naples en 1752 (i). Il laissa un modèle en terre cuite, re-
(i) D'ailleurs, celle statue de la Pudeur exprime le contraire de ce sentiment; et la pose, les accessoires et l'expression, indifiueroient plulôt la Coquetterie et même l'Impudicite'. Elle a e'ié
présentant nn Christ Toilc à Tinstar de la figure de la Pudeur qui avoit fait sa réputation. Sanmartino , sculpteur de Naples , proposa de Fexécuter en marbre ; ce qu'il fit en trois mois. On peut juger par ce fait, cité avec complaisance par les Napolitains , que nous n'avons pas exagéré l'état de décadence dans lequel les arts étoient tombés à cette époque (1). En effet, semblables aux poètes qui s'occupoient plus de l'arrangement et de l'harmonie des mots que de la force et de l'enchaînement des idées, les artistes abandonnoient le sentiment vrai de l'imitation pour courir après la recherche, l'afféterie et la subtilité. Le génie ramp oit chargé de honteuses entraves, et les productions des arts n'étoient que de faux brillans , taillés avec soin et montés avec goût , mais qui n'avoient réellement d'autre valeur que celle de l'à-propos de la mode, et de la vogue du moment.
L'architecture devoit se ressentir de l'influence de ce goût dégénéré. Ses plans et ses élévations offroient des formes bizarres, des ressauts multipliés, des corniches et des frontons brisés, interrompus, renversés, mélangés
gravée dans l'Hisloire de la Sculpture, par M. de Cicognara » 3e vol. , pi. VIII.
(i) II est aussi gravé dans l'ouvrage de M. de Cicognara, ioc. cit.
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de ronds et de triangles ; des colonnes en vis , ovales , carrées ; des cartels , des festons , et jusqu'à des draperies et des guirlandes de fleurs colossales : tout le mérite de ces ornemens de sculpture consistoitdansunrefouillement adroit, et dans réYidement des formes les plus entortillées.
C'est dans les monumens de décor isolés^ tels que les fontaines, les obélisques, les portes, les arcs de triomphe , que Ton faisoit parade des objets les plus disparates et du plus mauvais goût. ISous citerons ce qu'on nomme à Naples les guglie (aiguilles); telles que celles de Saint- Janvier, où Ton voit un entassement de figures de toutes les proportions et d'ornemens bizarres. Les mâts de cocagne, où l'on suspend toutessortes d'objets propres à tenter la gourmandise et l'avidité des lazzaroni , qui s'accrochent les uns aux autres pour tâcher d'y atteindre, semblent avoir donné la première idée de ces aiguilles (i), qui excitent encore l'admiration de quelques voyageurs.
Cependant, de tous les arts du dessin, c'est sans contredit l'architecture qui avoit le moins dégénéré. Les monumens offroient un aspect
(i) On en compte plusieurs à Naples, toutes aussi mauvaises les unes que les autres. Les plus célèbres sont celles tle Saint- Janvier , de Saint-Dominique et de la Conception.
plus satisfaisant ; soit qu'on doive Tattribucr à la nature des matériaux, à l'usage des toits plats, ou nicinc au climat, qui fait un devoir d'espacer les ouvertures et de les rendre plus étroites, pour obtenir plus de fraîcheur; et au peu de besoin qu'on a de ces énormes corps de cheminées qui déparent tous nos édifices; soit enfin au goût dominajit des Italiens pour ce qui est vaste, et qui présente une idée de magnificence. INous pourrions citer le palais de Capo di Monte ^ commencé en 1708, sous la direction d'Angelo Carasele , et continué par l'ingénieur Metrano ; le palais de Gaserte, construit par Louis Van yitelli(i); le théâtre Saint-Charles, exécuté en 1709 , dans l'espace de neuf mois, par Gio. Ant. Metrano et Carasele ; le palais de Portici, d'Antoine Canavari ; et l'Albergo reale dePoveri , du cavalier Fuga (2).
Quoique ces édifices ne soient pas sans défauts, quant au goût du décor, qui se ressent de l'époque à laquelle ils ont été construits, néanmoins leur masse est d un grand effet, particulièrement si on les voit de loin. Alors, les ornemens et les
(i) La description de ce beau palais a été imprimée en 1756, sous le titre de Dich'iarazione de i d'tssegni dcl Real Falazzo di Cazcrta.
(2) Nous pourrions encore citer Marco Ciaffredo, architecte rapolitaiiîj mort en 1/85, et qui a bissé un livre d'architecture.
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de tails mesquins disparoissent ou choquent moins les regards ; on n'aperçoit plus que la disposition, l'ensemble des lignes, et la proportion générale. Enfm, presque tous ces monumens sont surtout recommandables par une qualité qu'on ne trouve guère qu'en Italie, V eurj'thmie {i) de Yitruve , qui leur donne le caractère propre à chacun d'eux, et qui est presque toujours grandiose.
(i) Les architectes et les traducteurs ne sont pas d'accord sur la vraie signification de ce mot, que nous croyons équivaloir à peu près en italien à celui àc garbo , dont nous avons fait galbe , pour exprimer le contour extérieur d'un objet, surtout celui dont ïa proportion est agre'able. On dit :1e galbe d'une figure, d'un arbre, d'un vase; et c'est sans doute ainsi que Milizzia dit qu'il y a de l'eurythmie dans un édifice, quand on peut en découvrir à la fois toutes les parties. L'eurythmie peut aussi, dans un sens plus général , exprimer l'idée que nous attachons au mot rythme ■, qui s'applique à la poésie, à la musique, pour nombre y cadence, mesure ^ proportion dit moui'ement. Ne pourroit-on pas aussi l'employer dans le langage des arts du dessin; et particulièrement en architecture qui se compose de lignes, d'espacemens réguliers, et de la répétition ou du retour des mêmes objets, comme la musique s'occupe des mêmes sons , et la poésie , des mêmes rimes ; c'està-dire de la même mesure dans les mots comme dans les notes?