Lettres sur la campagne d'Italie en 1859
Je n’ai point à traiter la question italienne, ni à [>arler et à m’étendre sur son origine, son but, son avenir, les complications qu’elle a subies, les phases qu'elle a traversées, ses effets sur la politique européenne, sur la paix et le repos du monde. Mon rôle n’est jtas de disserter sur des hypoihéscs, de tirer des événements accomplis des inductions qu’on pui.sse admettre ou repousser, mais simplement d’exposer des faits. J'ai pour cadre le récit de la campagne d’Italie de 1859, campagne si courte, si sanglante, engagée d’une façon si brusque, terminée d’une manière si imprévue, et, il faut bien le dire, si |h;u satisfaisante pour les parties intéressées.
Ce n’est |K>int cependant l’histoire, proprement dite, de la campagne d’Italie que j’entreprends de raconter. Je suis étranger à l’art de la stratégie; les hommes de guerre ne puiseront point des données sedentifiques dans les pages qui vont suivre, mais — et je ne crois point m’avancer trop par cette promesse — d’utiles renseignements sur les rau!li[des détails de l’existence des troupes en campagne.
Dans mes lettres d’Italie, aujourd’hui recueillies, élaguées de
détails surabondants et complétées, ce n'est point aux militaires seuls que je me suis adressé, mais aussi aux personnes étrangères à l’art de la guerre. Je me suis efforcé de les initier aux phases diverses de la vie intimedecesgrandesaggloméi^ionsd'hommes qu’on appelle des armées. Les armées ne sont pas uniquement des troupes qui s’étendent ou se ressen ent, se développent ou se massent pour se combattre d’après des principes déterminés ; ce n’est pas seulement la bataille imidacable avec dés milliers de cadavres mutilés, dispersés dans l'esiiace; la victoire avec ses enivrements; la défaite avec scs humiliations et ses malheurs. C’est plus que le spectacle, toujours grandiose et imposant, de nombreux bataillons aux uniformes éclatants, de chevaux caparaçonnés, se mouvant, avec une précision mathématique, à la voix du commandement; d’étendards déchiquetés par le fer et le feu, orgueilleusement déployés ; d’éclatantes fanfares guerrières qui électrisent et qui transportent. C’est plus encore que de nobles haillons, de glorieuses cicatrices dont sont Aers, à si juste titre, ceux qui les ont reçues en expo.‘ant leurs jours pour la gloire de la patrie. On sc rendrait difAcilemcut compte de ce que c'est qu'une armée, par les champs de manœuvres, par l’enthousiasme du départ, par les triomphes du retour. Une armée est au.ssi une peuplade qui émigre, qui s'avance à travers mdle ditAcultés, parfois jugées insurmontables, avec tout cc qui est indispensable à sa marche et à son cxi.stence; qui a des mœurs et des coutumes particulières, de,s privations, des souffrances, des misères et souvent aussi des périodes de luxe inconnu aux autres hommes.
C’est à ces phases diverses de la vie de cam|>agnc que j'ai cherché à initier le lecteur. J'ai marché avec les armées; avec elles au'si j'ai couché sous la lente et mangé à la gamelle de la ( iiisine en plein vent. Cc sont des impressions que je raconte, des faits réels, rigoureusement exacts, qu’aucune considération
n’a pu me porter à altérer. Je me suis efforcé de mettre en garde contre toute espèce d’exagération, de dissiper des préventions fausses , de flétrir des préjugés enfantés par l’ignorance ou par la haine aveugle qui ne raisonne pas.
Tel a été mon but, et, je puis l’affirmer en toute sûreté de conscience, je ne m’en suis pas écarté. Le lecteur impartial, désintéressé, m’en saura gré, j’en ai la conviction intime.
Ma mission a commencé avec l’entrée des troupes françaises en Piémont. Le 27 avril 1859, le directeur de V Observateur belge me transmettait l’ordre de départ; dès le 28, j’étais en route et je me mettais en rapport avec les lecteurs du journal. Je suis rentré à Bruxelles après l’échange des signatures du traité de Villafranca. Ma mission était remplie.
Je serais incomplet cependant, inintelligible peut-être, si je me bornais à raconter les faits dont j'ai été témoin. Il me faut remonter plus loin et rappeler les événements antérieurs qui ont déterminé la guerre, qui ont exercé une action directe sur elle.
Le P' janvier 1859, le signal de la catastrophe a éclaté. Je vais donc, avant d’entrer en scène, rappeler succinctement ce qui s’est accompli depuis ce jour. Je me servirai, pour tracer ce bref aperçu, du .sommaire lucide qui a servi de cadre à la carte du théâtre de la guerre, distribuée aux abonnés de V Observateur belge et du Journal de la Belgique.