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LETTRE XXI

Application des faits qui précèdent à l'espèce humaine. — Division des aliments de l'homme. — Usages de la gélatine.

Appliquons maintenant à notre propre espèce les principes que nous avons établis dans les deux lettres qui précèdent.

Pour trouver de quoi suffire à sa consommation, l'homme exclusivement Carnivore a besoin d'une immense étendue de terrain, plus vaste encore que celle qui est nécessaire au lion et au tigre, parce que l'homme, quand l'occasion soffre à lui, tue sans manger sa proie.

Une tribu de chasseurs, enfermée dans un espace étroit dont elle ne peut sortir, est dans l'impossibilité absolue de se multiplier. Les individus de cette tribu ne peuvent puiser le carbone nécessaire à leur respiration que dans la chair des animaux. Or, sur l'espace limité que nous supposons, il ne peut vivre qu'un fort petit nombre de bètes sauvages. Ce sont les plantes qui fournissent à celles-ci les éléments constitutifs de leur sang et de leurs organes ; puis, ces mêmes éléments vont servir à former le sang et les organes des Indiens qui vivent exclusivement du produit de leur chasse. Mais ces Indiens no trouvent pas dans leur ndurriliiro toute.

animale les substances non azotées qui, pendant la vie des animaux, servaient à entretenir la respiration de ces derniers. Chez rhomme Carnivore, c'est le carbone de la chair et du sang qui doit remplacer celui de l'amidon et du sucre. Mais 15 livres de chair ne contiennent pas plus de carbone que 4 livres d'amidon. Ainsi donc, tandis qu'un Indien, avec un seul animal et un égal poids d'amidon, pourrait entretenir sa vie et sa santé pendant un certain nombre de jours, il lui faut, pour se procurer le carbone nécessaire à sa respiration durant le même espace de temps , consommer cinq animaux.

Il est aisé de voir combien est intime la connexion qui existe entre l'agriculture et la multiplication de l'espèce humaine. L'agriculture en effet n'a qu'un seul but : c'est de produire, dans le plus petit espace possible , la plus grande quantité possible de substances susceptibles de servir à l'assimilation et à la respiration. Ainsi d'un côté, les céréales et les légumes nous offrent dans l'amidon, le sucre et la gomme qu'ils contiennent, le carbone qui protège nos organes contre l'action destructive de l'oxygène atmosphérique et qui produit dans l'organisme la chaleur indispensable à la vie. D'un autre côté, nous trouvons dans ces mêmes végétaux, de la fibrine, de l'albumine et de la caséine végétales qui servent immédiatement à la formation de notre sang et médiatement au développement des diverses parties de notre corps .

L'homme, qui se nourrit exclusivement de chair, respire, comme l'animal Carnivore, aux dépens des substances qui résultent de la métamorphose de ses propres tissus. De même que le lion, le tigre, l'hyène renfermés dans les cages de nos

ménageries, sont constamment en mouvement afin d'accélérer la mutation de leurs tissus et de produire ainsi la substance indispensable à l'entretien de leur respiration , de même l'Indien, dans le même but, est forcé de se soumettre aux courses et aux exercices les plus fatigants; il est obligé d'user ses forces uniquement afin de produire la substance nécessaire à sa respiration.

La civilisation est l'économie de la force. La science nous enseigne les procédés les plus simples pour obtenir le plus grand effet avec la plus petite dépense de force possible. Elle nous enseigne également, un moyen étant donné, à en obtenir la plus grande somme de force possible. La dépense inutile ou simplement surabondante de force, soit dans l'agriculture, soit dans l'industrie, soit dans la science, soit enfin dans la politique, voilà ce qui caractérise la barbarie ou l'absence de civilisation.

Les substances alimentaires qui servent à la nourriture de l'homme doivent naturellement, ainsi qu'il est facile de le comprendre d'après ce qui précède , se diviser en deux classes : en aliments azotés, et en aliments non azotés. Les premiers possèdent la faculté de se transformer en sang, les seconds ne la possèdent pas. Ainsi donc, ce sont les substances aptes à se convertir en sang qui fournissent les éléments des tissus et des organes. Les substances non azotées servent uniquement, dans l'état normal, à entretenir la respiration et à produire la chaleur animale.

Nous donnons les noms d'aliments plastiques aux substances azotées, et celui d'aliments respiratoires aux substances qui ne contiennent pas d'azote.

Les aliments plastiques sont :

La fibrine végétale , La chair,

L'albumine végétale, Le sang des animaux^

La casésine végétale.

Les aliments respiratoires sont :

La graisse , La bassorine , etc. ,

L'amidon, Le vin,

La gomme, La bière,

Les diverses espèces de sucre, L'eau-de-vie. La pectine,

Les recherches auxquelles les chimistes se sont livrés ont établi comme un fait général contre lequel ne s'élève pas une seule expérience, que tous les principes azotés des plantes ont la même composition que les principes essentiels du sang. Tout corps azoté dont la composition diffère de celle de la fibrine, de Talbumine et de la caséine, est incapable d'entretenir la vie des animaux. L'organisme animal possède, sans contredit, le pouvoir de produire, à l'aide des principes constitutifs du sang , la substance propre des tissus celluleux et membraneux, des nerfs, du cerveau, ainsi que les éléments organiques des tissus tendineux, cartilagineux et osseux. Mais il faut pour cela que le sang que reçoit l'animal soit déjà complètement formé, du moins au point de vue chimique ; car il n'acquiert sa forme qu'au sein de l'économie. Lorsqu'il en est autrement, la formation du sang, et, par conséquent la vie, ne tardent pas à cesser.

La grande discussion au sujet de la propriété nutritive de la

gélatine animale (bouillon d'os;. discussion qui a traîné des années entières devant l'Académie des Sciences de Paris , peut aujourd'hui se résoudre de la façon la plus simple. Il est maintenant facile d'expliquer comment il se fait que les tissus qui donnent de la colle , c'est-à-dire la gélatine des os et des membranes, soient impropres à la nutrition et à l'entretien des fonctions de la vie. C'est que leur composition diffère de celle de la fibrine et de l'albumine du sang: évidemment tout cela se réduit à dire que ceux d'entre les organes animaux qui préparent le sang, ne possèdent pas la puissance de déterminer une métamorphose dans l'arrangement des éléments de la gélatine ou des tissus qui donnent soit de la colle, soit de la chondrine. L'organisme, en effet, ne jouit pas de la faculté de décomposer la gélatine, ou mieux, d'en séparer certains éléments, de façon à ce qu'elle puisse se convertir en albumine et en fibrine. Si l'organisme possédait réellement ce pouvoir, il serait impossible de comprendre pourquoi, chez les animaux qui périssent d'inanition, les cartilages, les tendons ou les membranes conservent leur forme et leurs propriétés, pendant que toutes les parties susceptibles de se dissoudre disparaissent graduellement. Tous les membres du corps conservent leurs connexions, ce qu'ils doivent à la présence de tissus gélatineux.

D'un autre côte, cependant, nous voyons que la gélatine des os dévorés par un chien est absorbée tout entière; car on ne trouve dans les excréments de cet animal que la portion terreuse des os Cette observation s'applique également à l'homme qui se nourrit d'aliments où la {)roporlion de gélatine est plus forle (jnc celle des autres snbstnnros. Toi est le

bouillon, par exemple. Comme on ne retrouve de gélatine ni dans l'urine , ni dans les fèces, il est évident qu'elle a subi une modification particulière et qu'elle doit remplir une fonction quelconque dans l'économie II est difficile, si l'on ne voit pas les expériences qui prouvent le fait, de se faire une idée de la force avec laquelle la gélatine résiste à la décomposition, malgré l'action des agents les plus énergiques. Cependant on ne saurait douter que la gélatine ne soit éliminée de l'économie animale sous une forme différente de celle sous laquelle elle y a pénétré.

Quand on considère la transformation de l'albumine du sang en une partie d'un organe qui contient de la fibrine , l'identité de composition des deux substances rend cette métamorphose facile à concevoir. C'est cette identité de composition qui fait que nous trouvons très compréhensible, au point de vue chimique, le fait de la conversion d'une subtance soluble et dissoute , de l'albumine par exemple , en une autre substance vivante insoluble , comme la fibrine musculaire. Ainsi donc, on ne saurait rejeter comme indigne d'examen l'hypothèse suivant laquelle la gélatine qui a été introduite à l'état de dissolution dans l'organisme y redevient cellule , membrane , et trame du tissu osseux II n'est pas absurde d'admettre qu'elle peut servir à réparer les pertes matérielles qu'éprouvent les tissus gélatineux et à accroître la masse de ces tissus. Si la nutrition de toutes les parties du corps est affectée par une altération quelconque survenue dans la santé de l'individu, la force organique en vertu de laquelle les éléments du sang se transforment en cellules et en membranes, doit nécessairement diminuer

dans l'état de maladie, alors même que les organes formateurs du sang ne participeraient en rien à la souffrance générale. Chez l'homme malade , Ténergie de la force vitale et le pouvoir qu'elle possède de déterminer des métamorphoses, doivent s'affaiblir dans l'appareil digestif aussi bien que dans toutes les autres parties du corps. La médecine pratique nous apprend que , dans ces circonstances , l'administration de tissus gélatineux à l'état de dissolution exerce une influence bienfaisante marquée sur le malade. Lorsqu'on les donne sous la forme la plus propre à l'assimilation (comme bouillon de viande ou d'os, etc. ) les tissus gélatineux servent à économiser la force vitale. Il en est ici comme de l'estomac, qui se fatigue moins lorsqu'il reçoit des aliments convenablement préparés.

La fragilité des os des herbivores tient évidemment à la faiblesse des organes de Téconomie qui ont pour fonction de métamorphoser les éléments du sang en cellules organiques. Si nous en croyons les récits des médecins qui ont résidé en Orient, lei femmes turques, en se nourrissant de riz et en s'administrant fréquemment des lavements de bouillon , ont trouvé un excellent moyen d'augmenter chez elles la production du tissu cellulaire et de la graisse.

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