LETTRE XXIII
De l'agriculture comme art et comme science. — >'écessitt' de la chimie; cette science doit servir de base à l'agronomie rationnelle.
Quelques-unes des lettres précédentes ont été consacrées à l'exposition de mes idées sur les différentes substances alimentaires, et sur le but que ces substances sont appelées à remplir dans l'économie animale. Dans celle-ci, je me propose de traiter un sujet qui n'a ni un moindre intérêt ni une moindre importance : je parlerai des moyens que Ton peut employer pour obtenir d'une étendue donnée de terrain la plus grande somme possible de produits susceptibles de servir à la nourriture de l'homme et des animaux.
L'agriculture est à la fois un art et une science. Comme science, elle doit comprendre la connaissance de toutes les conditions relatives à la vie des végétaux , celle de l'origine de leurs principes constitutifs, et celle enfin des sources de leur alimentation. C'est sur la science que sont fondées les règles qui doivent présider à l'art , c'est-à-dire à la pratique de l'agriculture. C'est la science qui nous enseigne la valeur, ou, en d'autres termes, nous éclaire sur la nécessité ou l'utilité des opérations mécaniques agricoles qui ont pour bu» ,
soit de préparer et de favoriser le développement des végétaux, soit d'éloigner les influences capables de nuire à ce développement. Aucun fait empirique donné par la pratique de l'art ne peut être opposé aux véritables principes scientifiques , car ces principes dérivent immédiatement de l'ensemble de toutes les observations pratiques , et n'en sont que l'expression rationnelle. Il est impossible qu'une bonne théorie soit en contradiction avec un fait empirique bien constaté , puisqu'elle n'est pas autre chose , en définitive , qu'une série de phénomènes ramenés à leurs causes prochaines.
Un terrain dans lequel on cultive la même plante pendant un certain nombre d'années consécutives , finit tôt ou tard par devenir impropre à nourrir cette plante : dans un champ, ce phénomène aura lieu au bout de trois ans , dans un second au bout de sept , dans un troisième au bout de vingt , dans un quatrième au bout d'un siècle seulement. Une terre produit des céréales et pas de pois ; une autre produit des pois ou des navets, mais pas de tabac; une troisième donne une abondante récolte de navets, mais est incapable de produire du trèfle. Quelle est donc la raison pour laquelle un champ perd graduellement la faculté de nourrir le même végétal? Pourquoi voyons-nous un genre de culture prospérer dans le même terrain où un autre échoue ? Ces questions sont complètement du domaine de la science.
A quels moyens pouvons-nous recourir pour conserver à un champ sa fertilité à l'égard de la même plante? Comment mettre un terrain en état de nourrir deux ou trois espèces de plantes ; comment , en un mot , le rendre propre à
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toute espèce de culture? Quant d ces nouvelles questions, c'est l'art qui les pose, mais il est incapable de les résoudre.
Lorsque, sans être guidé par un principe rationnel et scientifique , un fermier tente des expériences dans la vue d'approprier un champ à la culture d'un végétal que ce champ ne porte pas d'ordinaire , il a fort peu de chances de succès. Des milliers d'agriculteurs font, chacun de leur côté , des essais agricoles dans toutes sortes de directions. En comparant entre eux les résultats de toutes ces expériences, on se fait une méthode de culture à l'aide de laquelle on atteint le but cherché, mais elle n'est applicable qu'à certaines localités. Il arrive fréquemment que la même méthode échoue dans les terrains contigus : cela tient à ce qu'elle manque de base scientifique. Quelle masse de capitaux et de forcés engloutissent ces tentatives purement empiriques !
La voie qu'indique la science est bien plus directe et bien plus sûre; non-seulement la science nous empêche de nous fourvoyer, mais encore elle nous offre toutes les garanties possibles de réussite, une fois que l'on connaît l'obstacle qui s'oppose au succès, une fois que l'on est parvenu à découvrir la cause pour laquelle un terrain se refuse à deux ou trois genres de culture, il devient aisé de vaincre la difficulté : les observations les plus précises prouvent que les méthodes de culture doivent différer les unes des autres, suivant la,constitution géologique du sol. Si l'on réfléchit que le basalte, le ^vacke gris, le porphyre, le grès, la chaux, renferment, mais en proportions variables, un certain nombre de combinaisons chimiques qui sont indispensables à la prospérité des plantes,
et qui donnent au sol sa fertilité , on comprendra aussitôt la raison des différences que nous présentent les modes de culture usités dans les divers pays. Il est évident , en effet , que la proportion de ces éléments si importants offrira des variétés correspondantes aux variétés de composition des roches, puisque c'est de leur désagrégation qu'ils proviennent.
Les céréales, le trèfle, les navets, par exemple, ont besoin de trouver dans le sol certains principes minéraux : ces plantes ne peuvent donc prospérer dans un terrain où ils manquent. La science nous a appris à découvrir, par l'analyse des cendres des végétaux , quelles sont les substances minérales essentielles à chaque espèce de plante. Par conséquent, toutes les fois que l'analyse d'un sol démontre qu'il ne contient pas l'un des éléments nécessaires à une plante, il est clair que ce terrain sera impropre à la culture de cette dernière. Nous connaissons ainsi tout à la fois la cause de la stérilité relative de ce même sol et le moyen d'y remédier.
L'empirisme attribue tous ses succès aux opérations mécaniques de l'agriculture. Il reconnaît bien la valeur de ses procédés, mais sans s'inquiéter des causes de leur utilité et de leur mode d'action. Cependant cette connaissance scientifique est de la plus haute importance ; car c'est elle qui règle l'application des forces et l'emploi des capitaux de manière à ce que la dépense soit réduite au minimum et à ce que le produit s'élève au contraire au maximum. Est-il possible de croire que le déchirement du sol par la charrue ou la herse , et que le simple contact du fer suffisent pour rendre la terre fertile comme par enchantement? Personne ne le croira, et néanmoins le mode d'action de ces opérations
mécaniques n'est pas encore compris par les agriculteurs. Un labour bien fait n'est qu'une division mécanique du sol poussée plus ou moins loin; c'est une multiplication, un renouvellement de la surface du sol, qui exerce assurément une influence favorable , mais l'opération mécanique n'est toujours qu'un moyen : elle ne saurait être le but définitif.
Au nombre des effets que produit l'action du temps (surtout dans le système des jachères ou chômage des terres), la science a reconnu l'existence de certaines actions chimiques que les éléments de l'atmosphère exercent incessamment sur la surface de l'écorce solide du globe. Sous l'influence de l'acide carbonique et de l'oxygène de l'air aidée par la vapeur d'eau, par la pluie, etc. , certains éléments constitutifs des substances minérales qui composent les terres cultivables , acquièrent la faculté de se dissoudre dans l'eau , et par conséquent de se séparer des éléments insolubles.
Cette action chimique, à laquelle on a poétiquement donné le nom de dent du temps, anéantit les ouvrages de l'homme et réduit peu à peu en poussière les roches les plus dures. Sous l'influence de cette action , certains éléments du sol deviennent susceptibles d'être assimilés par les plantes. Or, c'est là précisément le but des opérations mécaniques exécutées par l'agriculture. Ces opérations ont pour effet d'accélérer la désagrégation des substances minérales et de les mettre en état d'être absorbées par une nouvelle génération de plantes. Il est évident qu'un corps solide sera attaqué avec d'autant plus de rapidité par un agent chimique quelconque qu'il lui offrira une plus grande surface. Plus, dans un tonip> donne, ce corps présentera de points de contact
à l'action de cet agent, plus les combinaisons s'accompliront rapidement.
Lorsque le chimiste veut analyser un minéral , pour le décomposer ou augmenter la solubilité de ses éléments, il procède de la même manière que le fermier avec son champ. Il n'épargne rien , ni peine , ni temps pour réduire ce corps en une poudre aussi fine que possible. Au moyen du lavage, il sépare les particules les plus ténues des particules plus grossières , et sa patience ne recule devant aucune épreuve , parce qu'il sait que de ces précautions minutieu&es, de cette division complète, dépend tout le succès de l'opération.
L'influence que l'augmentation de surface exerce sur la désagrégation d'une roche, c'est-à-dire sur les modifications que lui fait subir l'action chimique des éléments de l'atmosphère et de l'eau, est surtout évidente dans les mines d'or d'Yaquil, au Chili, dont Darwin nous a donné une description si intéressante.
Le minerai aurifère est réduit en poussière extrêmement fine au moyen de meules. On soumet ensuite cette poussière au lavage, qui sépare les particules pierreuses d'avec les particules métalliques plus pesantes. Celles-ci se précipitent au fond de l'eau, tandis que les premières sont entraînées par le courant dans un réservoir où elles se déposent à leur tour sous forme de boue. Une fois que le réservoir est plein de cette boue, on la retire et on en fait des monceaux que l'on abandonne à eux-mêmes, ou pour mieux dire, à l'action de l'air et de l'humidité. Le lavage a complètement enlevé toutes les parties solubles que contenait le minerai.
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Tant qu'elle se trouve recouverte par une couche d'eau, c'est-à-dire tant qu'elle est à l'abri de l'air au fond du réservoir, la boue ne subit aucun changement. Mais sitôt qu'on l'expose tout à la fois à l'air et à l'humidité, il se passe dans sa masse entière une action chimique puissante, reconnaissable aux abondantes efûorescences salines qui couvrent la surface des amas. Après deux ou trois années d'exposition à l'air, cette boue constitue une masse dure que l'on soumet à un nouveau lavage, et Ton obtient une quantité d'or considérable. C'est le phénomène chimique de la désagrégation qui a mis le métal à nu, c'est-à-dire qui l'a séparé des matières étrangères avec lesquelles il se trouvait combiné. L'opération du lavage se répète six ou sept fois, mais la quantité d'or qu'elle fournit va sans cesse en diminuant. La même action chimique a lieu au sein de la terre végétale : nos opérations mécaniques d'agriculture ne font qu'accélérer et favoriser ce phénomène. Elles ont pour but de renouveler et de multiplier la surface du sol, afin de rendre toutes ses particules accessibles à l'action de l'acide carbonique et de l'oxygène.
Nous obtenons de cette manière une provision de substances minérales solubles, qui servent d'aliments à de nouvelles générations de végétaux et qui sont indispensables à leur prospérité.