LETTRE XXIV
Mode d'action des jachères. — Emploi de la cbaux. - Effets de la combustion. — La marne considérée comme engrais.
J'ose espérer que ma dernière lettre aura jeté quelque lumière sur les principes généraux qui servent de base à l'art de l'agriculture. Il me reste à appeler Tattention du lecteur sur quelques circonstances particulières qui, à mes yeux, sont plus propres que tout le reste à mettre dans toute leur évidence les rapports intimes qui unissent l'agriculture à la chimie. On verra qu'il est impossible de perfectionner l'art important qui a pour but de nourrir l'homme et les animaux, si l'on n'a pas une connaissance approfondie de notre science.
Toutes les plantes que nous cultivons ont besoin d'alcalis et de terres alcalines, chacune dans une certaine proportion. Les céréales ne prospèrent pas lorsque le sol est dépourvu d'acide silicique à l'état soluble. Les silicates, tels que nous les trouvons dans la nature, diffèrent considérablement les uns des autres sous le rapport de leur facilité à se décomposer, c'est-à-dire sous le rapport de la résistance que leurs éléments opposent à l'action dissolvante des agents atmosphéri(jues. Ainsi, au bout dun certain temps, le granit de
de Corse est déjà tombé en poussiere , tandis que le granit du Bergstrass a à peine perdu son poli.
Il existe des natures de terrains si riches en silicates facilement attaquables par les agents atmosphériques , que l'intervalle d'une ou deux années suffit pour rendre soluble et assimilable la quantité de silicate de potasse qu'exigent les tiges et les feuilles d'une abondante moisson de céréales. Il n'est pas rare de voir, en Hongrie, d'immenses étendues de terrain où, de temps immémorial, on cultive alternativement du blé et du tabac, sans que l'on ait jamais eu besoin de rendre au sol les principes minéraux que les récolles lui enlèvent chaque année. D'un autre côté, on rencontre des terrains où il faut deux , trois ou même un plus grand nombre d'années pour rendre soluble et assimilable la quantité de silicate de potasse nécessaire à une seule récolte de céréales.
On appelle jachère , en prenant le mot dans son sens le plus large , l'intervalle pendant lequel le sol , abandonné à l'influence de l'atmosphère , s'enrichit de certains principes minéraux solubles que la récolte précédente lui avait enlevés. Pris dans une acception plus restreinte, le terme de jachère ne signifie pas une cessation absolue de culture , mais tout simplement l'intervalle compris entre deux récoltes de céréale?. Si , pendant les intervalles dont nous parlons , on se contente de semer des pommes de terre ou des navets dans un champ qui vient de porter une récolte de blé, leur présence n'empêchera nullement la dissolution des silicates qui sont avec les alcalis la principale condition nécessaire à la prospérité des céréales. En effet, les pommes de terre et les navets n'enlèvent pas une seule molécule de silice , et par
conséquent ils ne modifient en rien l'aptitude du sol à produire une nouvelle récolte de blé.
Il résulte de ce qui précède que la division mécanique du sol constitue le moyen le plus simple et le plus économique de rendre accessibles aux plantes les substances alimentaires qu'il contient. Mais, peut-on nous demander, n'existet-il pas , en dehors de cette division mécanique , d'autres moyens de décomposer le sol? n'existe-t-il pas des substances qui , par leur action chimique , peuvent rendre les éléments du sol susceptibles d'être absorbés par les organismes végétaux ? Oui, sans doute, et je citerai en première ligne la chaux vive dont on fait un grand usage en Angleterre depuis un siècle. Il serait difficile de trouver un moyen plus simple et qui répondit mieux au but que l'on se propose. Mais quand on désire se faire une idée juste de l'action que la chaux exerce sur le sol, il faut se rappeler les procédés auxquels le chimiste a recours pour rendre un minéral plus promptement accessible aux réactifs chimiques , c'est-à-dire pour dissoudre ses éléments.
Ainsi , par exemple , le feldspath , alors même qu'il a été pulvérisé aussi finement que possible , a besoin pour se dissoudre, d'être traité pendant des semaines ou même des mois entiers par un acide Mais si l'on mêle le feldspath avec de la chaux et qu'on expose le mélange à une chaleur rouge modérée, la chaux se combine avec certains éléments du feldspath, et une partie de l'alcali (potasse) qui entre dans la composition de ce dernier, est mise en liberté. Il suffit dès lors de verser, même à froid , un acide sur le feldspath pour dissoudre non-seulement la chaux , mais encore les autres ^lé-
ments du minéral. L'acide s'empare d'une telle quantité de silice, que celle-ci se prend en une masse gélatiniforme transparente.
Le rôle que joue la chaux à l'égard du feldspath lorsqu'on chauffe ces deux substances ensemble, elle le remplit également à regard de la plupart des silicates alcalins d'alumine , quand on la laisse un certain temps en contact avec eux après avoir mouillé le mélange. Si l'on verse un lait de chaux sur de l'argile plastique délayée dans de l'eau , le mélange s'épaissit instantanément. Quand on conserve ce dernier pendant quelques mois , et qu'ensuite on le traite par un acide , l'argile se prend en une masse gélatineuse , ce qui n'aurait pas eu lieu sans cette addition de chaux. Ainsi, pendant que la chaux se combine avec les éléments qui entrent dans la composition de l'argile , celle-ci est devenue accessible à l'action du réactif; et CiB qui est plus remarquable encore, c'est que la plus grande partie des alcalis qu'elle contient est mise en liberté. C'est Fuchs de Munich qui, le premier, a observé ces faits remarquables. Ces observations ne jettent pas seulement du jour sur la nature et les propriétés de la chaux hydraulique; mais, ce qui est bien plus important, elles ont permis d'expliquer les effets de la chaux éteinte sur les terres cultivées. L'agriculture leur doit donc un moyen précieux de rendre le sol accessible à l'influence des agents chimiques , et de mettre en liberté les alcalis indispensables au développoment des plantes.
Au mois d'octobre, les terres cultivées des comtés d'York et d'Oxford présentent l'aspect de campagnes couvertes de neige. On aperçoit des surfaces de plusieurs milles carrés
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revêtues d'une couche blanche de chaux éteinte ou délitée à l'air qui , pendant les mois humides de l'hiver, exerce une influence extrêmement favorable sur le sol compacte et argileux de ces contrées.
D'après la théorie de l'humus, théorie abandonnée aujourd'hui , la chaux vive devrait nécessairement exercer une action très-nuisible sur le sol , attendu que la chaux détruit toutes les substances organiques qu'il renferme , et les rend incapables de former de l'humus pour une nouvelle végétation. Or, c'est précisément l'inverse que l'on observe; car, loin de diminuer la fertilité du sol , la chaux ne fait, au contraire, que lui donner plus d'énergie. Les céréales ont besoin d'alcalis, de silicates solubles qui, sous l'influence de la chaux, deviennent susceptibles d'être assimilés par les plantes. Si , indépendamment de ces substances minérales , il existe encore dans le sol une matière organique en voie de décomposition qui fournisse aux plantes de l'acide carbonique, cet acide favorisera leur développement ; mais sa présence n'est point indispensable dans le sol lui-même , car l'atmosphère est un réservoir inépuisable d'acide carbonique. Pour réunir toutes les conditions qui assurent à l'agriculteur une riche et abondante moisson , il suffit donc de fournir au sol , dans le cas où il en serait dépourvu, l'ammoniaque et les phosphates nécessaires aux céréales. Dans les contrées où le sol est argileux et où il est facile de se procurer de la tourbe, la simple combustion de cette matière exerce sur la fécondité du sol une influence qui n'est pas moins favorable.
11 n'y a pas longtemps que nous connaissons la modifica-
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lion reiiiaïquable que la calcination fait éprouver aux propriétés de l'argile ; c'est en analysant les silicates d'alumine que ce fait important a été découvert. Plusieurs de ces silicates, qui, dans leur état naturel, résistent à l'action des acides, deviennent au contraire parfaitement solubles dans ces derniers, lorsqu'on les a préalablement chauffés jusqu'à la chaleur rouge ou jusqu'au point de fusion. Au nombre de ces silicates se rangent l'argile plastique, la terre glaise, ainsi que les différentes formes sous lesquelles l'argile existe dans les terres propres à la culture. A l'état natif, ces substances peuvent subir une ébullition de plusieurs heures dans l'acide sulfurique concentré, sans s'y dissoudre en quantité appréciable. Mais lorsque l'argile a été légèrement calcinée, ainsi que cela se pratique dans plusieurs fabriques d'alun, elle se dissout avec la plus grande facilité dans l'acide, et la silice qu'elle contient se sépare sous forme de gelée à l'état soluble. C'est dans les espèces de terrains les plus stériles que se trouve l'argile ordinaire des potiers; cependant cette argile renferme d'ailleurs tous les éléments constitutifs qui sont nécessaires à la prospérité de la plupart des plantes. ^lais il ne suffit pas, pour qu'une plante puisse vivre à leurs dépens, que ces éléments existent dans le sol , il faut encore que ce dernier soit accessible et perméable à l'air, à l'oxygène et à l'acide carbonique ; il faut que ces principes aériformes pénètrent entre les molécules du sol , afin d'assurer aux racines un libre et vigoureux développement. 11 faut enfin que les éléments minéraux contenus dans le sol s'y trouvent dans cet état particulier de combinaison qui les rend susceptibles d être assimilés par les végétaux. Or, l'argile plastique ne
possède aucune de ces propriétés ; mais elle les acquiert quand on la soumet à une faible calcination.
A Hardwick-Court , près de Glocester, j'ai vu un jardin dont le sol était formé par une argile compacte. Il était tout à fait stérile. Son propriétaire , M. Baker, avait pourtant réussi à le rendre extrêmement fertile , tout simplement en faisant calciner cette argile. L'opération fut poussée jusqu'à trois pieds de profondeur. Le procédé n'était pas économique ; mais, du moins, le but que se proposait le propriétaire fut atteint.
Pour apprécier l'énorme différence qui existe entre les propriétés de l'argile calcinée et celles de l'argile non calcinée, on n'a qu'à examiner les constructions en briques élevées dans les pays humides. Dans les villes de Flandre où presque toutes les maisons sont bâties en brique, on voit les murs, peu de jours après leur achèvement, se couvrir d*efflorescences salines qui forment à leur surface une couche blanche. Lorsque la pluie a enlevé ces sels, ils ne tardent pas à reparaître : ce phénomène s'observe sur les murs dont la construction , comme celle des portes de la ville de Lille , remonte déjà à plusieurs siècles. Ces efflorescences salines sont des carbonates et des sulfates à bases alcalines, et l'on sait que ces sels jouent dans la végétation un rôle très-important. L'influence que la chaux exerce sur la production de ces efflorescences salines est évidente , car on les voit d'abord apparaître dans les points où le mortier et la briquQ se trouvent en contact immédiat.
On voit donc qu'en ajoutant de la chaux à l'argile, on réalise toutes les conditions nécessaires pour rendre le silicate
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d'alumine accessible à Taclion des agents chimiques, pour donner aux silicates alcalins la faculté de se dissoudre. La chaux que l'on fait dissoudre dans de l'eau chargée d'acide carbonique, agit sur l'argile de la même manière qu'un lait de chaux. Cette circonstance explique l'influence favorable que la marne exerce sur la plupart des terrains argileux. (On désigne sous le nom de marne toutes les argiles où la proportion de chaux est considérable). 11 y a des terrains marneux dont la fertilité, à l'égard de toute espèce de végétaux, surpasse celle de quelque terrain que ce soit. Mais je crois que la marne, à l'exemple des autres minéraux qui présentent une composition semblable , doit manifester des propriétés encore plus actives, lorsqu'elle a été soumise à la calcination : je citerai pour exemple les pierres calcaires qui servent à la préparation de la chaux hydraulique; non-seulement elles fournissent au sol les bases alcalines nécessaires aux plantes, mais encore elles mettent la silice en état d'être absorbée par ces dernières.
Un excellent moyen d'améliorer le sol consiste à y semer les cendres provenant de la combustion du lignite et de la houille : ce procédé est mis en pratique dans beaucoup de localités. Les cendres les plus propres à remplir ce but se reconnaissent à la faculté qu'elles possèdent de former une masse gélatinense quand on les traite par les acides, ou de durcir au bout de quelque temps, comme la chaux hydraulique, lorsqu'on les mêle avec de la chaux détrempée.
Il résulte des détails dans lesquels nous venons d'entrer, que les opérations n^écaniques de l'agriculture, que l'emploi de la chaux et que la calcination de l'argile sunt des procé-
dés qui ont tous le même but et qui reposent sur un seul et même principe scientifique. Tous, en effet, accélèrent la désagrégation des silicates alcalins d'alumine, et par conséquent fournissent aux plantes, dès le commencement d'une nouvelle végétation , la quantité de substances minérales nécessaires à leur nutrition.