LETTRE PREMIÈRE
Olijct (le cette lettre. — lullnence des sciences naturelles sur le commerce et l'industrie. — Conséquences de la découverte de l'oxygène. — Méthode d'investigation des astronomes et des physiciens. — Méthode d'investigation des chimistes. — Analyse chimique. — Chimie appliquée. — Influence de la chimie sur l'étude des phénomènes de la vie.
Dans les ouvrages modernes il est si souvent question de chimie qu'on me saura peut-èlre quelque gré de donner une idée un peu précise desoninlluence sur les arts et l'industrie, et des liens qui la rattachent à l'agriculture, a la phvsiologie et à la médecine.
Fuissé-je, dans celte première lettre, réussir à convaincre mes lecteurs que la chimie, envisagée comme science indépendante, offre un des moyens les plus puissnnts d'élever les cspiils, et (pie son élude es! ulile non-.«;eulcment en ce qu'elle seit les intérêts matériels de riiuiuaiiité. m;iii encore
en ce qu'elle aide notre intelligence à pénétrer dans les merveilles de la création qui nous entourent, et auxquelles se lient de la manière la plus intime notre existence, notre conservation et notre développement.
L'esprit humain est si naturellement porté à aller à la recherche des causes des phénomènes de la nature, et des changements dont nous sommes chaque jour témoins, que celles d'entre les sciences qui satisfont le mieux à ce désir sont en même temps celles qui exercent le plus d'influence sur les progrès de l'intelligence.
Considérée comme branche de la science générale qui a pour but l'étude de la nature, la chimie est étroitement liée à la physique , et celle-ci à son tour a des connexions intimes avec l'astronomie et les mathématiques. L'observation de la nature est la base unique sur laquelle reposent toutes les branches des sciences naturelles, mais ce n'est que par une coordination successive des observations que la science s'est constituée.
Les rapports de la lumière avec notre globe, les révolutions des astres , l'alternance du jour et de la nuit, les saisons, la différence des températures dans les diverses zones ont conduit à l'astronomie.
A mesure que l'horizon de l'esprit humain s'étend, de quelque côté que la lumière lui arrive, ses facultés de tout genre se perfectionnent et reçoivent un surcroît d'énergie ; la connaissance exacte d'une série de phénomènes qui s'enchaînent, l'acquisition d'une vérité nouvelle constituent, pour ainsi dire, un nouveau sens ajouté à ceux que l'homme possède déjà. Par- là il devient capable de découvrir et de
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comprendre une foule de phénomènes qui, auparavant, avaient échappé à ses recherches.
Avec l'astronomie naquit la physique, qui, parvenue à un certain degré de développement, a donné naissance à la chimie scientifique; la chimie organique amènera la découverte des lois de la vie, et alors la physiologie positive pourra se constituer.
Toutefois, ne l'oublions pas, avant de connaître les lois de la pesanteur, on déterminait déjà la durée de l'année, on expliquait la succession des saisons, on calculait les éclipses de lune ; l'on a construit des moulins et des pompes avant de connaître le fait de la pression de l'air ; l'on a fait du verre et de la porcelaine, fabriqué des couleurs et réduit les métaux, tout cela par des procédés seulement empiriques et en l'absence de tout principe scientifique rigoureux. Ainsi, à son point de départ, la géométrie est une science expérimentale dont la plupart des propositions ont été le fruit de l'empirisme avant que leur vérité fût démontrée par une induction rationnelle. Bien que nous devions à l'empirisme de savoir que le carré de l'hypoténuse est égal au carré des deux autres côtés, ce n'en fut pas moins une découverte : autrement son auteur eût-il immolé une hécatombe lorsqu'il eut trouvé la démonstration de ce théorème?
Mais combien les découvertes du savant de nos jours s'offrent sous un aspect différent, depuis qu'inspiré parle souffle d'une vraie philosophie, de quelque nom qu'on la nomme, l)hysique, chimie ou mathématiques, il a été conduit à étudier les phénomènes dans le but d'en déterminer les causes et les lois!
8 LETÏRES
Un génie sublime, Newton, a répandu à lui seul plus de lumière que dix siècles entiers avant lui n'avaient pu en produire. La notion exacte du mouvement des globes célestes et de la chute des corps a été le point de départ d'autres découvertes sans nombre ; la navigation, le commerce, l'industrie, tant qu'il existera des hommes, auront à remercier Newton des avantages matériels et intellectuels que ses découvertes leur ont procurés.
Si Ton n'a pas étudié l'histoire de la physique, il est impossible de se faire une idée de l'influence que l'étude de la nature a exercée sur la culture de l'esprit. Dans les écoles, nos enfants s'imprègnent de vérités dont la conquête a coûté d'immenses travaux, d'indicibles efforts. Ils sourient, quand ils nous entendent raconter qu'un naturaliste italien a écrit un long traité sur l'identité de la neige de l'Etna et de la neige des Alpes helvétiques, quand nous leur disons qu'il en a recueilli un échantillon pour prouver que ces deux substances en fondant se réduisent en eau dont les propriétés et la nature sont les mêmes ; la démonstration n'était pas tellement palpable, qu'on ne pût lui objecter l'énorme différence de température qui existe entre la Sicile et la Suisse. Il n'y avait pas à cette époque un seul homme qui se fît une idée de la propagation de la chaleur à la surface de la terre. Lorsqu'un enfant bouche avec un morceau de papier un verre plein d'eau et le renverse sans qu'une goutte s'en échappe , il n'étonne plus que l'enfant qui le regarde ; et c'est là cependant l'expérience qui a rendu immortel le nom de Torricelli ; c'est une variante de l'expérience avec laquelle le bourgmestre de Magdebourg jeta, à Regensbourg, Tempe-
reur et sa cour dans une muette admiration. Nos enfants ont. sur la nature et les phénomènes physiques, des idées plus justes que Platon : ils riraient des erreurs que Pline a commises.
L'histoire , la philosophie et les études classiques nous initient à la connaissance du monde intellectuel, des lois de la logi(iue et de la pensée , de la nature spirituelle de l'homme. En lisant la vie des grands hommes et des hommes vertueux de tous les temps, nous apprenons par l'exemple des siècles l)assés à tempérer et à gouverner nos passions , à maîtriser k\s mouvements do notre cœur. Ces leçons du passé nous (luiincnt l'intelligence de notre époque , car la nature morale do riiomme demeure éternellement la même: elles nous apprennent à revêtir de la forme la plus belle les maximes de la religion, de la vérité, du droit, et à les graver d'autant plus profondément dans les cœurs. Mais l'histoire et la philosophie n'ont pu empêcher qu'on brûlât des hommes comme sorciers, et tout ce que put faire le grand Keppler, lorsqu'il se rendit à Tubingue pour sauver sa mère du supplice , ce fut de prouver qu'elle manquait des véritables conditions qui font une sorcière.
Comme la graine se détache du fruit mûr, il y a soixante ans la chimie Se sépara de la physique , pour former une science indépendante ; avecCavendish et Priestley, elle commença une ère nouvelle. La médecine, la pharmacie, la technologie avaient préparé le sol sur lequel la semence devait se développer et mûrir.
Le point de départ fut, comme on sait, une théorie on apparence fort simple de la combustion. Nous savons main-
tenant par les résultats qu'elle a produits, quels services, quels bienfaits cette théorie a rendus à l'humanité. Depuis la découverte de l'oxygène , le monde civilisé a éprouvé une révolution dans ses mœurs et dans ses habitudes. A cette découverte se rattache la connaissance de la composition de l'atmosphère, de l'écorce solide de notre planète, de l'eau et de leur influence sur la vie des plantes et des animaux ; l'exploitation avantageuse d'industries et de fabriques sans nombre, l'extraction des métaux s'y lient de la manière la plus étroite. On peut dire que le bien-être matériel des nations lui doit les progrès immenses qu'il a faits depuis lors , et que la puissance de l'homme en a été augmentée.
Chacune des découvertes ultérieures de la chimie a eu pour résultat des effets analogues : chaque application nouvelle de ses lois, de quelque nature qu'elle soit, apporte un bienfait aux peuples, accroît la somme de leur force et de leur prospérité.
La chimie a plusieurs points de ressemblance avec les mathématiques ; comme elles, elle nous apprend à mesurer les champs, à bâtir les maisons, à soulever les fardeaux ; comme l'arithmétique, elle est un instrument qui, manié par une main habile , procure des résultats dont l'utilité frappe tous les yeux. D'un autre côté , les mathématiques rendent l'esprit humain capable de raisonner d'une façon rigoureuse en se conformant à des règles précises ; elles lui enseignent une langue particulière , qui permet d'exprimer une série de conséquences au moyen de lignes et de signes d'une extrême simplicité, et intelligibles pour tous ceux qui connais-
sent ce langage; elles lui apprennent à découvrir de nouvelles vérités en exécutant certaines opérations à l'aide de ces lignes et de ces signes; elles lui permettent de saisir nettement certains rapports auparavant obscurs et inconnus.
Le mécanicien , le physicien , l'astronome , se servent des mathématiques comme d'un instrument d'une absolue nécessité pour atteindre certains buts. L'usage de cet instrument doit leur être assez familier pour n'exiger de leur part qu'un simple travail mécanique où la mémoire seule soit en jeu ; mais ce n'est pas l'instrument qui accomplit l'œuvre , c'est l'esprit humain. En effet , il est évident qu'un homme dénué de jugement , de sagacité et d'esprit d'observation, ne saura tirer parti de toute sa science mathématique.
Représentez-vous un homme favorisé d'une grande mémoire, familiarisé aussi complètement que possible avec les principes des mathématiques, consommé dans l'art de manier cet instrument , mais incapable de se poser à lui-même une question. Si vous lui soumettez un problème , si vous lui fournissez les conditions nécessaires pour le résoudre, il réussira , au moyen d'opérations qui lui sont familières, à donner une réponse formulée par des signes dont le sens sera pour lui lettre close, par la raison qu'il ne possède les facultés nécessaires pour juger de la vérité des formules même qu'il emploie. Voilà le portrait d'un calculateur. Mais, du moment que cet homme sera capable de se poser une question et de vérifier la vérité de son calcul , il méritera le titre d'investigateur de la nature, car tous les problèmes que nous pouvons nous poser se rapportent à la nature ou à la vie.
i2 LETTRES
On lui donne le nom de mécanicien, d'astronome, ou de physicien-mathématicien, lorsque , partant de l'observation pour trouver l'enchaînement de certains phénomènes, il sait découvrir les causes qui les produisent , lorsqu'il peut exprimer les résultats de ses recherches , non-seulement dans une formule , c'est-à-dire dans la langue des mathématiques, mais encore lorsque indépendamment de cela il possède la faculté de faire l'application de sa formule , lorsqu'il est capable de la traduire en phénomène et de contrôler par là sa vérité.
Ainsi l'astronome, le physicien, le mécanicien doivent aux mathématiques , qu'ils emploient comme instrument , l'art défaire des observations et d'interpréter les phénomènes; ils leur sont redevables de pouvoir donner à leurs conclusions abstraites une forme phénoménale, de pouvoir réaliser leurs théories parla construction d'une machine, d'un appareil; enfin, de pouvoir vérifier expérimentalement une série entière de propositions scientifiques.
Le physicien choisit une question à résoudre: il se propose d'étudier les conditions d'un phénomène , les causes de ses variations ; et lorsque la question est bien posée , lorsqu'il a fait entrer en ligne de compte tous les facteurs , il arrive , par le secours de formules mathématiques , à une expression simple de la quantité inconnue ou du rapport cherché. Traduite en langue vulgaire, cette expression explique l'enchaînement des phénomèmes qu'il a observés , des expériences qu'il a exécutées ; elle est vraie, quand elle lui permet de provoquer une série déterminée d'autres phénomène?, (fiii snni la ronséquenre (]o relfo pxproR-ion,
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liest aisé d'apercevoir le lien qui unit la science des mathématiques à l'étude de la nature. On conçoit le degré de puissance qu'elles ajoutent à l'esprit d'observation et d'invention , combien elles facilitent les découvertes utiles en physique , en astronomie et en mécanique. C'est une erreur partagée d'ailleurs par beaucoup de personnes, que d'attribuer aux mathématiques toutes les découvertes nouvelles. Il en est ici comme dans mille autres cas, où l'effet est pris pour la cause. Ainsi, Ton attribue aux machines à vapeur ce qui appartient au feu, à la houille et à l'esprit humain. Les découvertes faites dans le domaine des mathématiques pures exigent la même intelligence , la même pénétration, la même force de pensée , que la solution d'autres problèmes difficiles. Au point de vue de leurs applications, ces découvertes sont un perfectionnement apporté à un instrument susceptible de servir à une infinité d'usages utiles ; mais, par elles-mêmes et réduites à leurs seules ressources , les mathématiques ne font aucune découverte dans la science de la nature , car elles n'opèrent jamais que sur les résultats fournis, soit par l'observation directe , soit par le travail intellectuel.
En regard de la physique mathématique, nous trouvons la physique expérimentale : celle-ci découvre les faits , exécute les recherches , et prépare les matériaux sur lesquels devra opérer la première. La tache de la physique expérimentale est de revêtir les lois et les vérités découvertes d'une forme phénoménale, d'éclaircir par des expériences les formules mathématiques et de les rendre accessibles aux sens.
Dans les réponses qu'elle fait aux questions qui lui sont adressées, la chimie se comporte comme la physique. Elle nous enseigne les moyens de connaître les innombrables corps qui nous entourent ; elle nous apprend la composition de l'écorce solide du globe que nous habitons, et les éléments dont se composent les organismes animaux et végétaux.
Le chimiste étudie les propriétés des corps , les changements que leur fait éprouver le contact d'autres corps; l'ensemble de toutes ces observations constitue une langue dont chaque mot représente une propriété , une modification observées dans les corps.
Comparés entre eux , les corps nous présentent des analogies ou des différences sous le rapport de la forme ainsi que sous celui des propriétés. Ces différences sont aussi nombreuses et aussi variées que les mots de la langue la plus riche.
Les corps diffèrent sous le rapport de la qualité. Ce que que nous appelons leurs propriétés, se modifie suivant le mode d'arrangement de leurs molécules. Comme dans toule autre langue, nous trouvons dans celle que nous parlent les corps, des articles, des cas, toutes les inflexions du substantif et du verbe ; nous avons même une foule de synonymes Suivant la disposition qu'elles affectent, les mêmes quantités d'éléments identiques donneront naissance à un poison, à un remède , à un aliment , à un corps volatil ou à un corps inaltérable à Faction du feu. Nous connaissons la signification de leurs propriétés, c'est-à-dire les mots de la langue que la nature nous parle, et nous nous servons d'un alphabet pour les lire.
Il existe en Savoie une source d'eau minérale qui guérit les scrofules ; si je lui adresse certaines questions et que je groupe toutes les lettres qui composent sa réponse, elle me dit : je contiens de l'iode.
Après avoir fait usage d'un aliment , un homme meurt offrant tous les signes de l'empoisonnement : le langage dos phénomènes , familier au chimiste , lui dit que cet homme a succombé à l'action de Tarsenic ou du sublimé corrosif.
Le chimiste interroge un minéral , et le minéral lui répond qu'il contient du soufre, du fer, du chrome, de la silice, de l'alumine disposés d'une certaine manière, ou bien il lui répond par tout autre mot de la langue chimique des phénomènes. Foîlà Vanalyse chimique.
La langue des phénomènes conduit le chimiste à des combinaisons d'où découlent une infinité d'applications utiles. La connaissance de ces combinaisons est une source d'améliorations pour les arts et l'industrie, pour la métallurgie et la préparation des médicaments. Après avoir analysé l'outremer, le chimiste a du s'occuper de traduire le mot, la formule analytique en phénomène, c'est-à-dire de reproduire artificiellement celte substance avec toutes ses propriétés. Tel est l'objet de la chimie appliquée.
Jusqu'à ce jour il n'est guère de questions auxquelles la chimie scientifique n'ait donné une réponse satisfaisante, que la question lui ait été posée par les arts , par l'industrie ou par la physiologie. Toutes les questions posées d'une manière nette et bien déterminée ont été résolues; elles ne sont restées sans réponse que lorsque celui qui les adressait n'avait piis lui-même une vue nette du problème qu'il s'agissait de
résoudre, et par cela même était incapable d'en poser les termes.
L'objet le plus élevé de la chimie ou son but suprême est la recherche des causes des phénomènes naturels, de leurs variations , ainsi que des éléments qui peuvent être communs à plusieurs phénomènes différents. Le chimiste trouve les lois qui régissent les phénomènes de la nature, et il arrive enfin, en réunissant tous les résultats que l'observation directe a recueillis et vérifiés, à exprimer d'une manière générale ces phénomènes, à formuler, en un mot, une théorie.
Mais pour pouvoir lire dans ce livre écrit en caractères inconnus, pour comprendre, pour apercevoir clairement la vérité d'une théorie et les phénomènes sur lesquels elle s'appuie, et pour soumettre à notre volonté les forces qui les engendrent , il faut nécessairement commencer par apprendre l'alphabet de la langue, il faut se familiariser avec l'usage de ces signes et acquérir par un exercice répété l'habitude de les manier; il faut enfin étudier les règles sur lesquelles reposent les combinaisons.
De même que la physique et la mécanique transcendantes supposent une grande habitude de l'analyse mathématique, ainsi le chimiste, en sa qualité d'observateur de la nature, a besoin d'être familiarisé de la manière la plus intime avec l'analyse chimique; car il traduit tous ses raisonnements, tous ses résultats en expériences et en phénomènes.
Chacune des expériences du chimiste est une idée rendue accessible aux sens par une forme objective. Les preuves qu'il invoque à l'appui de ses idées, de ses conclusions, et
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même de ses réfutations , sont des expériences , c'est-à-dire des interprétations de phénomènes qu'il produit à volonté.
Il fut un temps où la chimie, à l'exemple de l'astronomie, de la physique et des mathématiques, n'était rien autre chose qu'un art d'expérimenter découvert d'une manière empirique et réduit en règles ; mais depuis que l'on connaît les causes et les lois qui servent de fondement à ces règles, l'art de l'expérimentation a perdu de son importance.
L'étude pénible et oiseuse des méthodes et des procédés, des mesures de précautions à employer dans les arts chimiques , dans l'industrie , dans la pharmacie , les bizarres attributs du chimiste d'autrefois , ses fourneaux , ses alambics, tout cela est devenu un pur objet de curiosité, tout cela ne s'apprend plus, mais se comprend de soi-même, parce que Ton connaît les causes qui ont rendu nécessaire cette complication d'appareils. Le succès d'une expérience, d'une opération, dépend beaucoup moins de l'habileté mécanique que des connaissances de l'expérimentateur ; l'insuccès tient à une science imparfaite. La sagacité a remplacé la dextérité; c'est l'oi-gane intellectuel qui aujourd'hui préside à toutes les découvertes chimiques.
Dans les cours, le professeur nous enseigne Talphabet : l'usage des signes s'apprend dans le laboratoire où l'élève se familiarise avec eux en lisant la langue des phénomènes. C'est là quil apprend les règles qui président aux combinaisons et s'habitue à les exécuter.
Dès que ces caractères et ces signes se sont formulés en langage intellectuel , leur signilication demeure gravée dans
Tesprit en traits ineffaçables. Une fois qu'il est armé de cette connaissance préliminaire, le jeune chimiste peut explorer les régions inconnues, s'instruire, et faire des découvertes partout où ces signes ont cours ; il a en elle un moyen de comprendre les mœurs , les usages , les besoins qui régnent dans ces contrées. Sans elle il peut, il est vrai, franchir les limites de ces régions , mais il s'expose à une foule de méprises et d'erreurs : il demande du pain, et on lui donne une pierre.
La médecine, la physiologie, la géologie, la physique expérimentale , sont ces régions encore inconnues dont il aspire à découvrir les lois, les institutions et les formes de gouvernement. S'il ignore la langue des phénomènes et l'art de les interpréter , il lui sera impossible de faire la moindre découverte : il pourra seulement reconnaître les formes et les qualités extérieures.
Qui ne voit à cette heure par où pèche la physiologie ? La conviction intime de tous nos grands physiologistes ne se trahit-elle pas à chaque parole qu'ils prononcent , à chaque expérience qu'ils exécutent? La science des formes extérieures ne les satisfait plus; ils sont convaincus de l'importance et de la nécessité de pénétrer plus profondément, plus intimement dans la nature de l'organisme , enfin de l'étudier chimiquement. Mais comment pourront-ils arriver à ce but s'ils ignorent notre langue?
D'autres physiologistes moins avancés objectent à la chimie que tous ses résultats leur sont inutiles et ne sauraient recevoir une application avantageuse à l'objet de leurs études; mais c'est une ridicule injustice de leur part, et ils prouvent
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par là qu'ils ne comprennent ni le sens ni la portée de la chimie. Ils ressemblent à des individus qui voudraient lire un livre français imprimé en caractères hébraïques, et qui ne voudraient pas se donner la peine d'apprendre la valeur de ces caractères.
Ces physiologistes ne devraient-ils pas remarquer qu'un grand nombre de médecins traitent la physiologie avec autant de dédain qu'eux-mêmes traitent la chimie, que ces médecins font à la physiologie les mêmes reproches , et des reproches tout aussi peu fondés?
L'homme qui a étudié la médecine , non comme science , mais seulement comme art empirique, n'accepte pour règles que les résultats de l'empirisme; il s'occupe seulement de savoir ce qui a réussi ou échoué dans tel ou tel cas particulier. L'art empirique ne s'inquiète pas du pourquoi , c'est-à-dire des causes des phénomènes. Et cependant je le demande, de quel point de vue jugerions-nous les états anomaux et morbides de l'organisme humain, si nous avions une notion suffisamment exacte de ses états normaux , si nous nous faisions une idée parfaitement nette des phénomènes de la digestion , de l'assimilation et de la sécrétion? Quelles modifications profondes n'en recevrait pas le traitement des maladies? En l'absence de toute idée exacte de force, de cause et d'effet, en l'absence de toute vue prati(iue sur la nature des phénomènes, en l'absence de toute notion solide en physiologie ou en chimie, doit-on s'étonner de voir des hommes, d'ailleurs intelligents, défendre les opinions les plus contradictoires, de voir la doctrine d'Hahnemann naître en Allemagne et se créer des disciples dans
tous les pays? La raison seule ne suffit pas pour protéger les nations contre la superstition. L'enfant ne cesse de craindre les fantômes que lorsque son intelligence s'est développée et qu'il a acquis des connaissances positives.
Peut-on attendre de tels hommes qu'ils tirent même le plus léger profit des découvertes de la chimie et de la physiologie? peut-on les croire capables d'en faire même l'application la plus insignifiante , eux qui n'ont jamais abordé l'étude de la nature avec un esprit philosophique , qui n'ont jamais appris à interpréter la langue des phénomènes?
Ils s'affligent, eux et leurs pareils, que la vérité soit si simple, quoique, en dépit de tous leurs efforts, ils ne puissent réussir à en tirer parti ; aussi les opinions les plus radicalement impossibles , ne leur coûtent-elles rien à émettre , et dans le mot de force vitale voient-ils quelque chose de merveilleux qui leur sert à expliquer tous les phénomènes qu'ils ne comprennent pas. A l'aide d'un mot sans valeur déterminée et absolument incompréhensible , ils prétendent expliquer ce qui dépasse leur intelligence î
Pour pénétrer le mystère de la force vitale et en comprendre les effets, les médecins doivent suivre scrupuleusement la route qui a conduit la physique et la chimie à de si grands résultats.
De tous les états de la matière , aucun assurément n'était moins accessible aux yeux du corps et de l'esprit que celui que nous désignons par le mot d'électricité.
Depuis la naissance de la physique, des milliers d'années se sont écoulées avant que l'esprit humain se fût seulement douté de la force immense, gigantesque, qui concourt à tous
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les changements dont la nature inorganique est le théâtre et à tous les phénomènes que présente la vie des végétaux et dos animaux.
A la suite d'infatigables recherches et grâce à un courage que n'ont pu rebuter des difficultés sans nombre, le physicien a fini par se familiariser avec la force dont nous parlons et par en faire sa sentante. Il sait aujourd'hui que l'électricité, le calorique, la lumière et le magnétisme sont pouri ainsi dire les filles d'une même mère ; c'est l'électricité qu l'a aidé à soumettre et à maîtriser ses sœurs. Par son secours, il trace à la foudre le chemin qu'elle doit parcourir , il arrache les métaux précieux de leurs mines les plus pauvres; c'est à elle qu'il doit d'avoir pu pénétrer la véritable nature des éléments qui composent notre globe; enfin avec son aide il fait marcher les navires et multiplie les objets d'arts.
une force ne tombe ni sous le sens de la vue ni sous celui du toucher. Pour la connaître dans son essence et dans ses propriétés caractéristiques, nous devons étudier ses manifestations et ses effets. Mais la simple observation ne saurait sufiire, car l'erreur est toujours à la surface, et il faut fouiller plus profondément pour découvrir la vérité. Quand nous envisageons un phénomène sous un faux point de vue, quand nous le classons et l'interprétons mal , nous appelons cela commettre une erreur; mais il est un moyen de se mettre à l'abri de l'erreur : il consiste à vérifier expérimentalement nos conceptions , nos interprétations du phénomène observé. Il faut, afin de démontrer leur exac lilude. reconnaître d'abord les conditions au milieu des- (luellcs se produit le {»hénomènc ; puis, ces condition
une fois reconnues, il faut les changer; enfin l'influence de ce changement doit faire l'objet de nouvelles observations. Par ce moyen, la première observation, si elle est exacte , se trouve confirmée et acquiert une évidence complète. Rien ne doit être abandonné à l'imagination, à l'arbitraire. C'est par les faits , par les phénomènes à l'étude et à la recherche desquels il s'est voué, que le véritable investigateur explique ses idées; il laisse les faits parler pour lui. Il n'est pas de phénomène, qui, pris isolément, s'explique de lui-même ; on ne le connaît et on ne le comprend bien que lorsqu'il se trouve rattaché et coordonné à d'autres faits bien observés. N'oublions jamais que tout phénomème a sa raison , que tout effet a sa cause.
L'hypothèse suivant laquelle la force créatrice de la nature serait capable de produire sans semences toutes les espèces de végétaux et mme certains animaux, c'est-à-dire de les faire naître de terres décomposées et de matières végétales en putréfaction , l'horreur du vide, l'esprit recteur, la supposition singulière que l'organisme animal vivant possède la faculté de fabriquer du fer et du phosphore, toutes ces rêveries sont les résultats naturels de recherches incomplètes; ce sont des filles de l'ignorance ou de la paresse incapable de remonter à l'origine et aux causes des phénomènes. Des milliers d'observations qui ne sont pas liées et coordonnées entre elles n'ont pas plus de valeur qu'une observation unique et isolée; elles ne prouvent rien. Nous n'avons aucun droit de faire intervenir notre imagination et d'inventer des causes hypothétiques, lorsque nous échouons dans la recherche des causes réelles et venons nous briser contre les
écueilsde la route. Ainsi, quand nous voyons les infusoires naître d'œufs, il ne nous reste plus qu'à rechercher de quelle ' manière ces œufs se disséminent partout.
Du moment où nous abandonnons les rênes à notre imagination et lui reconnaissons le droit de résoudre les questions demeurées sans réponse, il n'y a plus d'investigation scientifique ; nous n'avons plus aucun moyen de découvrir la vérité. Cependant ce ne serait là que le moindre mal : le pire de tout, c'est qu'en général l'imagination met à la place de la vérité un monstre entêté, méchant et jaloux, je veux dire l'erreur qui se place au-devant d'elle , cherche à lui barrer le chemin, lutte avec acharnement contre elle et s'efforce de lanéantir. Voilà ce qui s'est mi au temps de Galilée, et ce que nous voyons encore de nos jours dans toutes les sciences où on laisse les opinions se substituer aux preuves et prendre l'autorité de démonstrations positives. Lorsque , reconnaissant notre impuissance, nous confessons que nos moyens actuels sont insuffisants pour résoudre une question et ne peuvent expliquer un phénomène ; eh bien ! c'est un problème que nous léguons à nos successeurs : des milliers d'hommes peut-être y useront leurs forces, mais tôt ou tard le problème sera résolu.
Les explications satisfont l'esprit , et l'erreur tenue pour vraie procure le repos à son activité, tout aussi bien que le ferait la vérité elle-même.
Qu'il se présente des millions de cas, l'imagination créera des millions d'erreurs : or , rien n'est plus nuisible au progrès des sciences , rien ne s'oppose davantage à la lumière qu'une vieille erreur; car il est infiniment difficile de réfuter
une doctrine fausse par la raison précisément qu'elle s appuie sur la conviction que le faux est la vérité.
Assurément les physiologistes ne procédaient pas d'une manière rationnelle , lorsqu'ils s'efforçaient d'expliquer les phénomènes de la formation des tissus , de la nutrition et de la sécrétion dans l'organisme, avant de connaître l'aliment et les sources d'où il provient , avant d'avoir soumis l'albumine, le caséum, le sang, labile, la substance cérébrale, etc., à des expériences rigoureuses. Ce ne sont encore là que des noms que l'on commence tout au plus à épeler. Avant de connaître les propriétés de ces substances et leur manière de se comporter , avant de connaître les métamorphoses qu'elles éprouvent quand on les met en contact avec d'autres corps, en un mot, avant de les avoir interrogées, pouvions-nous espérer qu'elles nous diraient quelque chose ?
La cause des phénomènes vitaux est une force qui n'agit pas à une distance qu'on puisse mesurer , et dont l'activité ne se manifeste qu'au moment où la nourriture et le sang entrent en contact immédiat avec les organes destinés à les recevoir ou à les transformer. Il en est absolument de même de la force chimique : il n'existe pas dans la nature de causes génératrices de mouvement ou de changement , il n'y a pas de forces plus voisines entre elles que la force chimique et la force vitale. Nous savons qu'il se produit des réactions chimiques toutes les fois que des corps , en général , de nature différente se touchent : or , ce serait aller contre toutes les règles de la méthode admise dans les sciences naturelles, que de supposer qu'une des forces les plus puissantes de la nature ne prend aucune part aux actes do l'orgnnisme
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vivant, quoique toutes les conditions, sous l'influences desquelles son action se manifeste , s'y trouvent précisément réunies. Bien loin que nous ayons des motifs d'admettre que la force chimique se subordonne à la force vitale à mesure que ses effets échappent davantage à notre observation , nous voyons , au contraire, la force chimique de l'oxygène , par exemple , en pleine activité à tous les instants. Ainsi , l'urée , l'allantoïne , l'acide des fourmis et des coléoptères aquatiques, l'acide oxalique , l'huile volatile de la racine de valériane , l'huile de la fleur du spirea ulmaria , l'huile xo- \?iû\Q (\\i gaulteria procumbens, sont bien des produits qui se forment pendant la vie ; mais , pour cela , sommes-nous en droit de dire que ce sont des produits de la force vitale ?
Nous pouvons , au moyen de la force chimique , créer toutes ces combinaisons. Avec les excréments des serpents et des oiseaux, la chimie produit la substance cristalline que renferme le liquide allantoïque de la vache ; avec du sang carbonisé, nous faisons de l'urée ; avec de la sciure de bois, nous faisons du sucre, de l'acide formique, de l'acide oxalique ; avec de l'écorcede saule, nous fabriquons de l'huile volatile de spirea ulmaria et de l'huile de gaidteria ; enfin, de la pomme de terre nous pouvons retirer de l'huile de racine de valériane.
Ce sont là des faits qui suffisent pour nous donner l'espoir qu'un jour nous réussirons à produire la quinine et la morphine , ainsi que les combinaisons qui constituent Talbumine et la fibre musculaire.
Distinguons les effets de la force chimique de ceux qui appartiennent à la force vitale , et alors nous nous trouverons ^ur la voie qui peut nous coniluiic à pénétrer la nature
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de celle-ci. Jamais la chimie ne sera en état dé faire un (feïl , un cheveu, une feuille. Nous savons seulemiént d'une manière certaine , que la production de l'acide praësique et de l'huile d'amandes amères dans les amandes qw ont cette saveur, de l'huile essentielle de moutarde et de la sinapine dans la moutarde, du sucre dans les semences en germination , est un résultat de décomposition chimique ; nous voyons qu'avec le secours d'un peu d'acide chlorhydrique un estomac de veau mort agit absolument comme un estomac vivant sur la chair musculaire et sur l'albumine coagulée par la cuisson, qu'il dissout ces deux substances, en un mot, qu'il les digère. Ce sont là autant de faits qui nous autorisent à conclure qu'en suivant la voie de l'observation nous arriverons à nous faire une idée claire des métamorphoses que les aliments subissent au sein de l'organisme ainsi que de l'action des médicaments.
Sans une étude approfondie de la chimie et de la physique, les physiologistes et les médecins chercheront toujours en vain la solution des problèmes les plus importants de leur science; ils seront toujours incapables de découvrir les lois de la vie ainsi que de prévenir et de faire cesser les états anomaux qui affectent l'organisme. Si l'on ne connaît pas les forces chimiques, il est impossible d'approfondir la nature de la force vitale; mais pour que le médecin qui a des prétentions à la science puisse espérer quelque s'jcours de la chimie , il faut qu'il soit en état de lui poser des questions rationnelles.
L'industrie a retiré de la connaissance de la chimie des avantages incalculables. La minéralogie est devenue une
science toute nouvelle depuis que les minéralogistes ont ea égard à la composition des minéraux et à la manière dont leurs molécules se comportent entre elles. En revanche, nous ne pouvons espérer de véritables progrès en géologie , aussi longtemps que l'on ne tiendra pas plus compte qu'on ne l'a fait jusqu'ici de l'état chimique et de la composition des diverses espèces de roches. La chimie est la base de l'agriculture : si l'on ne connaît pas les parties constituantes du sol, les éléments qui servent à la nutrition des végétaux , il est impossible de fonder l'agriculture sur des bases scientifiques.
S'il est dépourvu de toutes connaissances chimiques , l'homme d'état reste nécessairement étranger à ce qui constitue la vie propre de son pays, au développement et à l'amélioration de SCS produits. Sans elles, son coup d'oeil manquera de sûreté ; son esprit ne comprendra pas clairement la valeur des mesures qu'il aura à prendre; il ne pourra juger sûrement si elles sont avantageuses ou préjudiciables a son propre pays et à l'humanité. Quant aux intérêts matériels les plus élevés et les plus importants, quant au problème de la production la plus abondante et la plus économique possible des substances alimentaires nécessaires à riionune et aux animaux , quant à la question de l'hygiène publique qui a pour but de conserver et de rétiiblir la santé des individus, ces intérêts sont intimement liés à l'étude et à la diffusion des sciences naturelles en général, et de la chimie en particulier. Pour l'homme qui ignore les lois et les phénomènes de la nature, il est impossible qu'il réussisse à se faire une idée de la bonté et de la sagesse infinies du
Créateur. En effet, tout ce que l'imagination la plus féconde, tout ce que l'intelligence la plus élevée peuvent concevoir, nous produit l'effet, quand on le compare à la réalité, d'une bulle de savon vide, aux couleurs irisées et chatoyantes.
Le besoin de notre époque s'est déjà manifesté pratiquement par la fondation d'écoles dans lesquelles les sciences naturelles occupent la première place comme objets de l'enseignement. Il sortira de ces nouvelles écoles une génération plus forte, plus sérieuse, plus intelligente, capable, en un mot, de saisir et de comprendre tout ce qui est véritablement grand et utile. Grâce à elles, les ressources du pays iront en croissant ; sa force et sa puissance feront de rapides progrès. Enfin, si par suite de ces progrès, il devient plus facile à l'homme d'exister matériellement, s'il cesse d'être vaincu par les fatigues du travail, s'il peut mettre de côté ou supporter plus aisément les soucis des choses terrestres, alors son intelligence épurée et plus brillante pourra s'appliquer à la contemplation des choses supérieures et de l'infini.
Fausses opinions des anciens concernant les phénomènes naturels, — Idées exactes de ces phénomènes. — Elles viennent à l'appui des vérités du christianisme. — Considérations sur les merveilles de la nature. — Connaissance de la nature , source de la connaissance de Dieu.
L'histoire de l'homme est le tableau du développement de son esprit. Ses actes nous révèlent ses vices et ses vertus , ses belles qualités et ses imperfections. En étudiant la nature, nous apprenons à connaître la toute-puissance, la perfection et la sagesse infinie de lÈtre-Suprême ; nous apprenons à connaître Dieu par ses œuvres et par ses actes. Sans la connaissance de l'histoire des œuvres divines, il est impossible de songer au perfectionnement de l'intelligence humaine; sans elle, l'àme immortelle de l'homme ne peut parvenir à avoir conscience de sa propre dignité et du rang qu'elle occupe dans l'univers.
La religion des Grecs et des Romains, le paganisme était fondé sur une base dépourvue de solidité, c'est-à-dire sur une intuition incomplète et fausse des phénomènes de la nature. L'esprit et les yeux de ces peuples étaient fermés à la connaissance des causes les plus immédiates des phénomènes naturels ; leur culte et leurs prières s'adressaient aux
forces inintelligentes et brutes de la nature. Toute superstition replonge l'homme dans le paganisme.
Ce qui fait la dignité et la prééminence des sciences naturelles, c'est qu'elles viennent à l'appui du vrai christianisme. Au reste, ce qui démontre que l'origine du christianisme est réellement divine, c'est que nous sommes incapables , par la voie humaine des recherches empiriques, de nous élever à la connaissance des vérités qu'il nous enseigne, et à la conception claire d'un être infini supérieur à tous les êtres; nous n'y arrivons que grâce à une illumination d'en haut.
L'espace dans lequel se meut le système du monde est sans limites : qu'y aurait-il extérieurement à cette limite ? Il existe une multitude infinie de mondes; leur quantité ne saurait s'exprimer par des nombres. Un rayon de lumière parcourt cinquante- sept mille lieues par seconde. Il faut bien des secondes pour faire une année ; cependant il y a des étoiles fixes dont la lumière a mis des milliards d'années pour arriver jusqu'à nous. Nous connaissons des animaux qui sont munis de dents, qui possèdent un appareil digestif, et des organes locomoteurs, et qui cependant ne sont pas visibles à l'œil nu. Il existe d'autres animaux qui sont pourvus d'appareils analogues et qui , mesurés à l'aide d'instruments très-précis, sont plusieurs milliers de fois plus petits. De même que les animaux supérieurs et les plus monstrueux, ces êtres microscopiques se nourrissent, et leur propagation se fait au moyen d'oeufs qui doivent nécessairement ôtie encore plusieurs milliers de fois plus petits que l'individu dont ils proviennent. C'est sans doute l'état encore fort imparfait de nos instruments d'optique qui nous empêche
de découvrir des êtres vivants un milliard de fois plus petits.
Quelle multitude de degrés et de différences nous présentent les états et les propriétés des divers éléments qui entrent dans la composition de notre globe terrestre î II existe des corps qui sont vingt fois plus pesants qu'un volume égal d'eau; il en est d'autres, au contraire, qui sont dix mille fois plus légers et dont les plus petites molécules échappent au pouvoir amplifiant des meilleurs microscopes. Enfin dans la lumière, cette merveilleuse messagère qui chaque jour vient nous révéler la permanence d'autres mondes en nombre incalculable, nous avons la manifestation d'une substance extra-terrestre , qui n'est pas soumise aux lois de la pesanteur, et qui pourtant tombe , par des effets innombrables, sous l'appréciation de nos sens : il en est de môme de la lumière solaire qui , lorsqu'elle vient frapper la terre, redonne la vie et le mouvement à la nature morte. Cette lumière, nous la séparons en rayons qui , quoique dépourvus de pouvoir éclairant, sont pour la nature organique une des causes les plus fréquentes de modifications et de décompositions. Nous la décomposons en un certain nombre de rayons calorifiques qui présentent entre eux des différences aussi considérables que les couleurs elles-mêmes; mais nulle part nous n'observons un commencement ou une fin. L'esprit humain , ([uand il s'applique à la contemplation de la nature, nr découvre de limite ni au dessus ni au-dessous de lui. Dans cette infinité (pii , à cause de son incomniensurabiiité, peut à peine être comprise par l'homme, il ne tombe pas une goutte d'eau sur la terre qu'elle n'y soit forcée, il n'y
a pas un grain de sable qui change de place, sans y être obligé par une force étrangère.
Nulle part, en dehors de lui-même, l'homme n'observe un être doué de volonté et de conscience. Tout ce que nous voyons est étreint par les chaînes indestructibles et immuables des lois éternelles de la nature. C'est seulement en lui-même que l'homme reconnaît l'existence de quelque chose capable de maîtriser tous ces phénomènes, d'une volonté qui n'est soumise à aucune des lois de la nature, d'une intelligence qui dans ses actes est indépendante des forces physiques'et qui , à son état de parfait développement, ne reçoit de lois que d'elle-même.
La simple connaissance empirique de la nature nous imprime, avec une puissance irrésistible, la conviction qu'au delà de ce quelque chose il peut exister quelque chose d'analogue et de plus parfait , dont les degrés inférieurs et les plus infimes sont seuls accessibles à notre observation : et, comme toutes les vérités auxquelles nous parvenons par induction dans l'élude de la nature, elle vient confirmer l'idée de l'existence d'un être supérieur, d'un être suprême et infini , à l'intuition et à la connaissance duquel nous serions incapables de nous élever par la voie des sens. Ce n'est que par le perfectionnemant de nos instruments intellectuels que nous parvenons à concevoir sa grandeur et sa sublimité.
La conna'ssance de la nature est la voie qui nous y conduit : elle nous procure les moyens de perfectionner notre intelligence.
L'histoire de la philosophie nous apprend que les hommes les plus sages, que les plus profonds penseurs de ranliquilé
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et de tous les temps ont considéré l'étude approfondie des phénomènes de la nature et la connaissance de ses lois, comme un moyen absolument indispensable pour cultiver l'intelligence de l'homme : la physique faisait alors partie intégrante de la philosophie. Par la science, l'homme arrive à utiliser les forces de la nature ; elles deviennent, pour ainsi dire, ses serviteurs. Dans l'empirisme au contraire , c'est l'homme qui est l'esclave des forces naturelles. L'empirique se rabaissant, comme à son insu , au niveau dun être inférieur, ne fait tourner qu'une minime partie de sa propre puissance au profit de la société humaine. Les effets dirigent sa volonté, tandis que s'il comprenait bien leur connexion intime, c'est sa volonté qui pourrait maîtriser les effets.
Cette introduction n'est point un hors-d'œuvre. On la trouvera au contraire parfaitement à sa place , quand on aura lu la lettre suivante, où je tacherai d'expliquer une des lois les plus importantes de la nature, une loi qui sert de base et de fondement à la chimie moderne.
Que l'on présente à un savant versé dans la science de l'anatomie comparée un petit fragment d'os, une dent, ce sera pour lui un livre dans lequel il lira l'histoire d'un animal appartenant à un monde perdu. Il nous décrira la grandeur et la configuration de cet animal ; il nous dira le milieu dans lequel il vivait et respirait ; il nous apprendra si cet être était herbivore ou Carnivore ; il nous dira quels étaient ses organes de locomotion, etc. Or, si ce petit morceau d'os ou cette dent était une production accidentelle, si ce fragment devait sa forme et son état à un caprice du hasard, nous pourrions regarder la description de Tanatomiste comme le
jeu d'une imagination féconde abandonnée à son propre essor. Ce miracle est possible à l'anatomiste, parce que la forme de chaque partie d'un organisme est soumise à des lois déterminées, parce que, la forme de la partie une fois connue, l'anatomiste peut, dans sa pensée, reconstruire l'animal tout entier en se conformant à la loi d'harmonie qui a présidé à la formation du tout. Un fait qui ne paraît pas moins merveilleux aux personnes étrangères aux connaissances chimiques, c'est que le chimiste puisse, une fois qu'il connaît le rapport pondéral dans lequel un corps simple se combine avec un deuxième corps simple, déterminer et établir les proportions pondérales dans lesquelles le premier de ces corps se combine avec tous les autres, c'est-à-dire avec une foule innombrable d'autres corps. La découverte de ces lois qui régissent tous les phénomènes chimiques, et auxquelles se subordonnent tous les faits qui, soit dans le monde organique, soit dans le monde inorganique, se rapportent au nombre et à l'étendue , constitue l'acquisition la plus importante et la plus féconde en résultats qu'ait faite le xix"^ siècle