LETTRE XVI
Action eiercée par une chaleur de 100 degrés sur la faculté qu'ont les substances organiques de passer à l'état de fermentation et de décomposition. — Méthode de Gay-Lussac pour conserver les matières organiques. — Hypothèses sur la fermentation et la putréfaction. — Champignons de la levure, cause de la fermentation.— Animalcules microspiques, cause de la putréfaction.— Dégagement d'oxygène qui s'opère dans l'eau où se trouvent des substances organiques. — Expériences de Rumford, de Pfankucb, de Wôhler, de Ch. et A. Murren.
La propriété que possèdent les matières organiques de fermenter et de se décomposer au contact de l'air, puis, une fois dans cet état, de déterminer les mêmes phénomènes dans d'autres substances, disparait complètement, quand on les soumet à la température de Tébullition. Cette règle générale ne souffre aucune exception. C'est là assurément la preuve la plus convaincante qu'il soit possible de donner, pour démontrer que le peu de stabilité de ces substances est lié à un certain mode d'arrangement de leurs atomes. Il suflit simplement de se rappeler le fait de la coagulation de l'albumine à la température de l'ébullilion pour comprendre comment la chaleur agit dans ce cas. En effet, la plupart des agents fermentatifs ont une composition analogue à celle
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de l'albumine , et passent à un étal nouveau lorsqu'on les expose à une température élevée.
Quand on laisse quelques instants dans de l'eau bouillante des amandes douces dépouillées de leur enveloppe, leur action sur l'amygdaline se trouve entièrement anéantie. Ainsi l'amygdaline se dissout, sans éprouver la moindre modification , dans une émulsion d'amande que l'on a portée à une température de 1 00 degrés. Le malt de bière que l'on a fait bouillir, perd complètement la faculté de convertir l'amidon en sucre.
Le lait frais des animaux se prend au bout de 2 ou 3 jours en une masse gélatiniforme que tout le monde connaît. Mais, en le faisant bouillir tous les jours, on peut le conserver indéfiniment sans qu'il se coagule. L'état de décomposition dans lequel la caséine dissoute passe sous la seule influence du contact de l'air, s'arrête tout à fait quand on soumet cette substance à la chaleur de l'ébuUition ; pour que le mouvement de décomposition puisse recommencer dans la caséine, il faut que l'oxygène agisse fort longtemps sur elle. II en est de même, non-seulement du moût de raisin qui cependant s'altère avec tant de facilité , mais encore de tout liquide susceptible de fermenter : une température de \ 00 degrés fait cesser toute fermentation. Lorsqu'on a fait bouillir du moût de bière , on est obligé , si on veut le faire fermenter promptement , d'y ajouter de la levure, c'est-à-dire d'y ajouter une substance qui est déjà en état de décomposition.
Si l'on prend une substance naturellement susceptible de fermenter , de se putréfier et de se décomposer , pi on la
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lai^se. ne fût-ce qu'un instant, exportée au contact de l'air, et si , après avoir, au moyen d'une température de 100 degrés , arrêté le mouvement de métamorphose commencé , on empêche tout accès à l'oxygène qui seul peut déterminer la réapparition de ce mouvement de décomposition , la substance conservera nécessairement , comme il est facile de le concevoir, pendant un laps de temps indéfini, l'état et les propriétés qu'elle possédait au moment où on l'a soumise à la chaleur de l'ébullition. En effet , la matière est par ellemême incapable de se mouvoir spontanément ; tant qu'une cause extérieure ne vient pas agir sur les atomes, tous conservent leur place et leur caractère primitifs.
Lorsque l'on remplit une bouteille de moût de raisin , qu'on la bouche hermétiquement et qu'on la fait séjourner quelques heures dans l'eau bouillante , ou du moins jusqu'à ce que le jus du raisin soit à la même température que l'eau, la petite quantité d'oxygène que contient l'air qui reste dans la bouteille , est absorbée , pendant l'action de la chaleur , par les éléments du moût. De cette façon l'altération du moût n'est plus à craindre : désormais il ne fermentera plus ; il conservera sa saveur sucrée , et cet état se maintiendra jusqu'au moment où l'on ouvrira la bouteille , c'est-à-dire jusqu'au moment où le .quide entrera de nouveau en contact avec l'air extérieur. Mais , à partir de cet instant , le moût éprouvera les mêmes modifications que le moût récent; en d'autres termes, il se trouvera au bout de quelques heures en pleine fermentation , fermentation que l'on pourra . du reste, interrompre et faire cesser tout à fait, comme la première fois, au moyen d'une nouvelle ébullition.
Ces observations, qui, dans leur généralité, embrassent toutes les matières organiques, sans exception, ont été le point de départ d'applications du plus haut intérêt. Autrefois, dans les longues traversées , la nourriture des marins se bornant aux viandes salées et fumées , la santé de l'équipage et des passagers finissait par souffrir. Des milliers d'hommes ont payé de leur vie la simple privation d'aliments frais dont la nécessité est absolue dans l'état de maladie. Mais aujourd'hui toutes les incommodités et les dangers que présentaient jadis sous ce rapport les voyages, sur mer , deviennent de plus en plus rares. C'est là certainement un des plus grands services que la science ait rendus à l'humanité, et c'est à Gay- Lussac que nous en sommes redevables.
A Leith, ville située près d'Edimbourg, à Aberdeen , à Bordeaux, à Marseille, ainsi qu'en Allemagne, il s'est formé des établissements fort importants dans lesquels on prépare, avec les soins les plus minutieux , des soupes, des légumes , des plats de viande de toute espèce qui s'expédient de là dans les contrées les plus éloignées. La préparation une fois terminée , les mets sont introduits dans des boîtes en fer-blanc, et aussitôt on en soude hermétiquement le couvercle. Cela fait, on soumet ces boites à une température de 100 degrés dans des appareils appropriés. Lorsque ce degré de chaleur a pénétré la masse entière des substances contenues dans les boîtes, ce qui exige toujours trois ou quatre heures quand on chauffe les boîtes dans l'eau bouillante, ces substances alimentaires ont une durée, on peut le dire, éternelle. Quand, aubout de plusieurs années, on ouvre les boîtes, leur contenu présente absolument le même aspect
qu'au moment de son introduction ; la couleur, l'odeur et le goût de la viande, ainsi que des légumes, n'ont pas subi la moindre altération.
Cette précieuse méthode de conservation des aliments s'est introduite dans une foule de ménages d'Allemagne, à Francfort, à Darmstadt, et nos maîtresses de maison lui doivent de pouvoir, en plein hiver, orner leurs tables des légumes et des mets recherchés qu'il n'était possible auparavant de se procurer que dans d'autres saisons. De toutes les applications dont cette méthode est susceptible, une des plus importantes est sans contredit celle qu'on en peut faire à l'approvisionnement des places fortes. En effet, la perte qu'il faut subir lorsque l'on vend les vieilles provisions de bouche pour les remplacer par des vivres frais, et notamment par de la viande (jambons, etc.), dépasse de beaucoup le prix des boîtes dont nous parlons : d'ailleurs ces dernières peuvent resser\ir après avoir été bien nettoyées.
Je ne dois point terminer ces longues considérations sur les phénomènes si remarquables qui se produisent après la mort des végétaux et des animaux , sans dire un mot de l'opinion que quelques naturalistes, notamment certains médecins, professent sur les causes qui les déterminent.
Les savants dont nous parlons regardent la fermentation ou la résolution des atomes organiques végétaux en combinaisons plus simples comme l'effet de l'activité vitale de végétaux particuliers , et la putréfaction qui , dans les substances animales, est l'analogue de la fermentation, comme le résultat du développement ou de la présence d'animalcules. D'après eux, la décomposition de l'atome de sucre en
alcool et en acide carbonique a lieu à la suite du développement d'une plante d'ordre inférieur, d'un véritable champignon qui constitue le ferment ; d'un autre côté, ils attribuent la putréfaction des substances animales aux actes vitaux ou au développement d'animalcules microscopiques que l'on rencontre la plupart du temps dans ces substances.
S'il était vrai que ces phénomènes de métamorphose fussent déterminés par le ferment ou par ces animaux, de telle sorte que le sucre servît d'aliment aux champignons du ferment , et que les substances animales en putréfaction servissent de nourriture aux animalcules , voici la conclusion à laquelle on se trouverait nécessairement conduit : ou bien les combinaisons nouvelles formées pendant la fermentation et la putréfaction ont véritablement été produites par les fonctions vitales de ces plantes ou de ces animaux, et peuvent alors se comparer aux excréments liquides , solides et gazeux des végétaux et des animaux supérieurs ; ou bien la force qui maintient la constitution des atomes organiques d'un ordre supérieur est détruite par le contact de ces agents fermentatifs vivants, de sorte que la force vitale qui agit dans ceux-ci, en venant à se déployer vers l'extérieur, trouble l'affinité chimique des atomes organiques et imprime une nouvelle direction à l'attraction des éléments de ces atomes. Mais ces deux explications sont de pures hypothèses : avant d'établir et d'admettre cette théorie de la fermentation , on aurait dû commencer par la vérifier. Il ne suffit pas d'avoir constaté l'existence de champignons ou d'animalcules microscopiques dans des matières en fermentation et en putréfaction pour être en droit d'y voir une explication du phénomène. Il y avait une
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question préalable à résoudre : il fallait d'abord s'enquérir de quelle manière ces champignons et ces animalcules sont capables de déterminer les effets qu'on leur attribue. Or, c'est ce que l'on n'a pas encore fait. Avec celte hypothèse , la fermentation et la putréfaction restent donc aussi inexplicables, aussi obscures qu'elles l'ont jamais été.
On devrait la rejeter, quand ce ne serait qu'à cause de la méthode vicieuse qui y a conduit. En effet, il suffit de se rappeler de quelle puissance on gratifiait naguère l'organisme. La chaux, qui entre dans la composition des os et de la coquille de l'œuf des oiseaux, l'acide phosphorique du cerveau, le fer de la matière colorante rouge du sang, étaient regardés comme les produits de l'action exercée par l'organisme sur des substances que l'on ne savait même pas de quel nom désigner; mais aujourd'hui la présence de ces matières dans l'économie a cessé d'être une énigme depuis que l'on sait qu'elles sont un des éléments constants des substances nutritives. Attribuer à la puissance créatrice de la nature la formation des alcalis que l'on trouve dans les cendres des végétaux , celle des poissons que l'on rencontre dans des lieux qui n'en offraient aucun auparavant, ou bien encore celle des plantes qui se développent dans un sol où l'on n'avait jamais soupçonné la présence d'aucune semence, ce sont là autant d'opinions qui appartiennent à l'enfance de la science et qui sont indignes des naturalistes de notre époque. Leur devoir est de percer l'obscurité qui nous enveloppe, d'y faire pénétrer la lumière, et non de rendre les ténèbres plus épaisses. Que les champignons soient capables de provoquer !a fermentation, et, par exemple, de déterminer la décompo-
sition du sucre en alcool et en acide carbonique, c'est là un fait dont on concevrait à la rigueur la possibilité ; mais aucun des champignons que nous connaissons n'offre cette propriété dans l'état vivant. Dans le ferment, la proportion de carbone et d'azote est la même que dans les éléments constitutifs du sang : or, il n'existe pas de champignon qui présente cette composition. Le moût de raisin et le moût de bière ne contiennent pas de ferment ; ce n'est que pendant la fermentation que cette substance se produit. Comment se fait-il donc, si la fermentation est le résultat du développement et de la multiplication de champignons, que le sucre pur entre en fermentation au contact d'un ferment tout formé , puisque celui-ci se compose de champignons dont le développement et la croissance sont arrivés à leur terme ? Comment se faitil que , dans ce cas , la fermentation soit l'effet , non pas du développement et de la croissance , mais de la mort et de la disparition de ces champignons? La fermentation du vin et du moût de bière n'est point un phénomène isolé et sans connexion aucune : elle n'est qu'un fait parmi les faits sans nombre qui se rapportent à la même classe.
C'est pourquoi l'on n'est point excusable, lorsque l'on part d'observations incomplètes et d'hypothèses tout à fait arbitraires , appuyées sur ce fait unique , pour généraliser cette prétendue cause et l'appliquer à tous les cas possibles.
La caséine animale détermine, comme le ferment , la décomposition du sucre en alcool et en acide carbonique. Le lait d'amande possède absolument la même propriété ; mais à aucune époque, on ne remarque dans ces agents fermentatifs rien qui rappelle la forme des sporules du ferment du
vin et de la bière. On oublie trop que les produits nouveaux qui se forment des éléments des substances en voie de fermentation ou de putréfaction, varient suivant la température et suivant d'autres conditions. On oublie que la décomposition de l'atome de sucre en alcool et en acide carbonique, ou bien en acide lactique, en mannite, en acide butyrique ou en huile empyreumatique , constitue une série de phénomènes qui doivent reconnaître une seule et même cause, et que, dans tous ces cas, les agents de "ces divers modes de décomposition n'oflFrent pas la moindre analogie dans leur forme extérieure avec certaines productions végétales d'un ordre inférieur. Si la fermentation était l'effet d'une activité vitale , les agents fermentatifs devraient nécessairement présenter une forme organisée dans tous les cas où il se produit une fermentation.
Quant à l'opinion qui explique la putréfaction des substances animales par la présence d'animalcules microscopiques , on peut la comparer à celle d'un enfant qui croirait expliquer la rapidité du cours du Rhin en l'attribuant au mouvement violent que les nombreuses roues des moulins de Mayence impriment à l'eau dans la direction de Bingen.
Est-il permis de considérer des plantes et des animaux comme des causes de destruction pour d'autres organismes , lorsqu'eux-mèmes et lorsque leurs propres éléments sont condamnés à subir la même série de phénomènes de décomposition que les êtres qui les ont précédés?
Si le champignon est la cause de la destruction du chêne , si l'animalcule microscopique est la cause de la putréfaction de l éléphant mort , je demanderai à mon tour quelle est la
cause qui détermine la putréfaction du champignon et de l'animalcule microscopique lorsque la vie s'est retirée de ces deux êtres organisés? Ils fermentent, se putréfient, se décomposent et s'évanouissent eux-mêmes peu à peu, absolument comme l'arbre et l'animal le plus gigantesque : enfin les produits de leur décomposition complète sont les mêmes.
Il n'est pas possible de partager cette opinion , quand on réfléchit que la présence des animalcules microscopiques dans les matières en putréfaction est purement accidentelle, que la plupart du temps on peut empêcher leur développement en interceptant la lumière , que la putréfaction et la décomposition des substances organiques peut s'opérer sans leur intervention , qu'ordinairement on ne rencontre d'animalcule de ce genre ni dans l'urine , ni dans le fromage , ni dans la bile , ni dans le sang en putréfaction , que , dans d'autres cas enfin , ils ne se montrent qu'à une période assez éloignée du moment où la fermentation et la putréfaction ont commencé.
Expliquer la putréfaction par la présence d'animalcules microscopiques, c'est exactement comme si l'on attribuait le fait de la décomposition du fromage ou des excréments animaux , aux vers que nous rencontrons dans le fromage , ou aux coléoptères que nous voyons fouiller ces excréments pour y trouver leur nourriture.
L'existence d'animalcules microscopiques, dont le nombre est souvent si considérable dans les matières en voie de décomposition , n'a rien par elle-même qui doive surprendre , puisque évidemment ces animaux y trouvent réunies toutes le;? condition^ favor«iblc^ a leur nutrition et à leur dévelop-'
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pement. Leur apparition dans ces substances n'est pas plus étonnante que les migrations des saumons de la mer dans les rivières, et que la production des plantes salines dans le voisinage des marais salants. La seule différence qu'il y ait dans les deux cas , c'est que dans le dernier nous pouvons nous rendre compte du fait , tandis que les germes des champignons et les œufs des infusoires, à raison de leur extrême petitesse comparée à l'immensité de l'océan aérien dans lequel ils sont disséminés , échappent à notre observation. Nous devons donc découvrir de ces êtres partout où le développement de leurs germes et de leurs œufs ne rencontre aucun obstacle.
Toutefois , il est positif que leur présence hâte extraordinairement la décomposition. En effet, comme ces animaux et ces végétaux microscopiques puisent les aliments nécessaires à leur nutrition et à leur propre développement dans les corps organiques en voie de décomposition , celle-ci doit nécessairement s'accélérer par le fait même de leur présence. Nous savons qu'un seul de ces êtres donne naissance, en fort peu de temps , à des milliers d'individus semblables à lui, et que la croissance de ces milliers d'êtres vivants est renfermée dans de certaines limites. Une fois qu'ils ont atteint un certain volume , ils cessent de croître , sans que pour cela ils cessent de puiser de nouveaux aliments dans les substances au sein desquelles ils se sont développés. Mais que deviennent les matières nutritives qu'ils absorbent , du moment qu'elles ne sont plus employées à leur accroissement ? Ne doivent-elles pas subir dans leur organisme une altération analogue a celle que >ijb!t \r morrpiui de Mando <mj d"o> qur
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nous donnons à un chien adulte, morceau qui, cependant, ne sert pas à augmenter le poids de l'animal ? Nous savons positivement que, dans ce cas, la nourriture du chien est uniquement destinée à entretenir les fonctions vitales , et que Jes éléments de la substance nutritive se transforment dans son corps en acide carbonique et en urée (un des éléments de l'urine). Nous savons en outre que celle-ci, après son évacuation, se décompose rapidement en acide carbonique et en ammoniaque. Ainsi donc , la substance alimentaire éprouve au sein de l'organisme la même modification que si nous brûlions dan^ un fourneau, après Tavoir desséchée : elle s'y décompose.
Il en est tout à fait de même de la matière animale en décomposition : elle sert de nourriture aux animalcules microscopiques, et ses éléments se décomposent dans leurs corps. Ces animaux périssent quand l'aliment est consommé : leurs cadavres tombent en putréfaction et en décomposition , et servent peut-être au développement de nouvelles générations d'autres êtres microscopiques. Mais le phénomène, considéré en lui-même , est et demeure toujours un phénomène de combustion, dans lequel les éléments du corps primitif, avant de se combiner avec l'oxygène , font d'abord partie intégrante de l'être vivant qui se les est assimilés , phénomène dans lequel, par conséquent, ces éléments passent par une série de combinaisons intermédiaires avant de se résoudre en composés simples , résultat de la décomposition définitive. Du moment où l'oxygène , après avoir pénétré dans l'économie, se combine avec une molécule quelconque des tissus animaux , celte molécule cesse par cela même d'appartenir
à l'organisme vivant. Pendant la putréfaction proprement dite , c'est-à-dire pendant la décomposition des substances animales , lorsqu'elle a lieu hors du contact de l'oxygène , il se dégage des gaz, tels que l'hydrogène sulfuré, qui exercent une action toxique et mettent rapidement fin à la vie des animalcules microscopiques eux-mêmes. Durant leur période de putréfaction, les excréments humains ne contiennent jamais d'animalcules , tandis qu'ils en renferment une multitude, pendant la période de décomposition ultérieure.
C'est par une loi d'une sage prévoyance que la nature a condamné les cadavres des animaux supérieurs à servir de proie et d'aliment à ce monde d'êtres microscopiques : c'est là le moyen qu'elle emploie pour abréger le plus possible la durée de l'influence délétère que les produits de la putréfaction et de la décomposition exercent sur la vie des animaux qui occupent le haut de l'échelle..
Les découvertes les plus récentes à ce sujet sont si merveilleuses et si extraordinaires qu'elles méritent assurément d'être connues d'un plus grand nombre de personnes. Déjà Rumford avait observé que le coton, la soie, la laine, ainsi que d'autres matières organiques , mises dans un vase rempli d'eau et exposées à la lumière solaire, donnaient lieu, au bout de trois ou quatre jours , à un dégagement de gaz oxygène pur. Dès que les premières bulles de gaz apparaissent, l'eau prend une couleur verdâtre, et laisse apercevoir, à l'aide du microscope, un nombre prodigieux d'animalcules de forme arrondie. C'est a la présence de ces êtres que l'eau doit celte coloration. On ne découvre pas la moindre trace de conferves ou d'autres plantes auxquelles il soit possible d'attribuer
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le dégagement de gaz qui s'opère dans cette circonstance. Ces observations , qui datent de plus de soixante-dix ans . ont été tirées de l'oubli dans lequel elles étaient tombées, par des observations nouvelles. Dans les réservoirs des salines de Rodenberg (Hesse électorale) , il se produit un dépôt visqueux, translucide , qui forme sur le sol une couche d'un à deux pouces d'épaisseur, et qui est parsemée d'une multitude de grosses bulles de gaz qui se dégagent aussitôt qu'avec un bâton on déchire l'enveloppe qui l'emprisonne. D'après une analyse de Pfankuch , confirmée par Wôhler, ce gaz est de l'oxygène assez pur pour qu'une allumette en ignition se rallume lorsqu'on l'y plonge. En examinant la matière du dépôt au microscope , Wôhler a constaté qu'elle se compose presque entièrement d'infusoires vivants , appartenant aux genres Navîcula et Gaillonella , que l'on rencontre dans le tuf siliceux de Franzensbad et dans le papier fossile de Freiberg. En calcinant cette matière après l'avoir lavée et desséchée, on a obtenu de l'ammoniaque et une cendre blanche composée des squelettes siliceux des animalcules dont nous venons de parler. La forme de l'animal se trouvait si exactement conservée que , sans l'absence totale de mouvement, on aurait cru avoir encore devant les yeux la matière visqueuse fraîche. Presque à la même époque MM. Ch. et A. Morren * ont montré que sous l'influence de l'action organique, il se dégage de l'eau un fluide gazeux contenant jusqu'à soixante et un pour cent d'oxygène , et que ce phénomène doit être attribué à la présence du Glamidomonas pulvisculus
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d'fihrenborg, et a celle de quelques autres animalcules verts et rouges d'un ordre encore plus inférieur. Afin de m'assurer par moi-même de l'exactitude de ces faits singuliers, j'ai profité de l'occasion que m'otfrait pour cela un bassin de mon jardin dans lequel feau se trouvait colorée en vert par diverses espèces d'infusoires. Je la passai d'abord à travers un tamis très-fin, pour en séparer les conferves ou les débris de plantes qu'elle contenait : puis je remplis de cette eau un bocal de verre que je tins renversé, et que je laissai ainsi exposé à la lumière solaire. Au bout de quatorze jours, il s'était rassemblé à la partie supérieure du vase plus de trente pouces cubes de gaz oxygène assez pur pour rallumer une allumette en ignition aussitôt qu'on l'y plongeait.
Sans se permettre de tirer de ce fait la moindre conclusion relativement au mode de nutrition de ces animaux , on peut affirmer néanmoins, d'après ces observations, que l'eau qui, sous l'influence de la lumière solaire, contient des infusoires vivants, est véritablement une source de gaz oxygène extrêmement pur. Il est permis d'affirmer encore que, du moment où la présence de ces êtres est constatée dans l'eau , celle-ci ne peut plus exercer une action nuisible sur les animaux et les plantes d'un ordre plus élevé : car il n'est pas possible d'admettre que du gaz oxygène pur puisse se dégager d'une eau qui renferme encore des matières en putréfaction ou en décomposition, c'est-à-dire des matières qui sont, au contraire, susceptibles de se combiner avec l'oxygène.
Si l'on ajoutait à l'eau dont nous parlons de la matière animale en voie de putréfaction et de décomposition , il est facile de conce-voir que, au milieu d'une pareille source
d'oxygène , cette matière devrait se décomposer et se résoudre en ses produits définitifs avec une rapidité beaucoup plus grande que si le liquide ne contenait pas d'infusoires.
En multipliant à l'infini ces animalcules , surtout ceux qui sont colorés en rouge ou en vert, la nature a employé un moyen d'une merveilleuse simplicité pour purifier l'eau de toutes les substances capables de porter atteinte à la vie des animaux supérieurs, et pour substituer à ces substances une matière propre à servir à la nutrition des plantes , ainsi que l'oxygène nécessaire à la respiration des animaux.
Ces animalcules ne sauraient donc être la cause de la putréfaction et de la formation de produits toxiques, c'est-à-dire agissant d'une manière délétère sur la vie des plantes et des animaux : une sagesse infinie, au contraire, les destine à accélérer la décomposition et la destruction définitive des matières organiques en voie de putréfaction.
Parmi les cryptogames , il existe un grand nombre d'espèces qui se développent à l'abri de toute lumière , et dont l'accroissement et les fonctions vitales s'accompagnent de tous les phénomènes qui caractérisent la vie animale. Ainsi ces végétaux vicient l'air et le rendent impropre à la respiration, parce qu'ils absorbent l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique. Envisagés au point de vue chimique, ils se comportent comme des animaux dépourvus de motilité.
En opposition à cette classe d'êtres organisés qui méritent à peine le nom de plantes , nous voyons des êtres vivants , qui sont doués de mouvement, qui possèdent les organes caractéristiques de l'animalité, et qui pourtant se comportent sous l'influence de la lumière comme les plantes vertes ;
c'est-à-dire qu'en s'accroissant et se multipliant, ils deviennent une source d'oxygène qui concourt au renouvellement de l'air atmosphérique.
Il est évident que les infusoires ne peuvent apparaître, se développer et se multiplier que dans les lieux susceptibles de leur fournir en abondance la nourriture qui leur est le mieux appropriée. Parmi ces animalcules, plusieurs espèces, et ce sont les plus répandues , nous offrent deux substances appartenant au règne inorganique. L'une est la silice, qui constitue la carapace d'un grand nombre d'espèces de navicula, d'exilaires, de bacillaires, etc.; l'autre est l'oxyde de fer, qui forme l'un des éléments constitutifs de plusieurs gaillonelles. Le carbonate de chaux des animalcules crayeux est tout-à-fait identique au carbonate de chaux qui constitue l'enveloppe solide des testacés ordinaires.
On est allé jusqu'à attribuer à l'activité vitale des infusoires fossiles la formation des énormes dépôts de silice, de chaux , d'oxyde de fer que nous offrent le tuf siliceux , le schiste siliceux, le tripoli , la craie, le fer limoneux; mais on n'avait pas réfléchi que la craie , la silice et l'oxyde de fer ont dii préexister au développement de ces animaux , puisque ces matières sont l'une des conditions nécessaires à leur existence. On ne réfléchissait pas qu'aujourd'hui encore ces matières existent constamment dans la mer, les lacs et les marais, en un mot, partout où l'on rencontre de ces animaux.
L'eau , au sein de laquelle vivaient ces infusoires fossiles, contenait de la silice et de la craie à l'état de dissolution. Ces matières se trouvaient donc dans des conditions tout à
fait favorables pour se déposer sous foiiiie de marbre , de quartz et de roches de la même famille, aussitôt que l'eau viendrait à s'évaporer. Il est certain que ce dépôt se serait effectué comme à l'ordinaire , quand bien même l'eau n'aurait pas contenu en même temps les cadavres en putréfaction des races animales antérieures, et, par conséquent, n'aurait pas offert les autres conditions nécessaires à la vie des infusoires siliceux et crayeux.
Si ces substances ne se fussent pas trouvées réunies, aucune de ces classes d'animaux ne se fût propagée et multipliée au point de former des masses aussi prodigieuses. Mais ces animaux n'ont été que la cause accidentelle de la forme qu'ont revêtue les petites particules qui constituent ces dépôts. Je dis la cause accidentelle , car, même en l'absence de ces animaux, la séparation de la chaux, de la silice et de l'oxyde de fer se fût opérée de la même manière. L'eau do la mer renferme la chaux des coraux et des innombrables testacés qui vivent dans ce milieu. Cette substance minérale s'y trouve sous la même forme et dans le même état que dans les lacs , les mers et les marais, au sein desquels se sont développés les animalcules crayeux et les animaux pourvus de test, dont l'enveloppe terreuse constitue le calcaire coquillier.
Il est déjà assez merveilleux qu'avec ces quatre éléments la force qui anime l'organisme soit capable de produire un nombre infini de combinaisons , en prenant même le terme d'infini dans son sens mathématique. Sous l'influence de cette force, le carbone , l'azote, l'hydrogène et l'oxygène donnent naissance à des corps qui possèdent toutes les pro-
priétés des oxydes métalliques , ou bien des acides inorganiques et des sels ; en sorte qu'à la limite où se termine la série des combinaisons formées par ce que nous appelons les éléments inorganiques, commence une autre série d'éléments organiques , si vaste que notre œil n'a pu encore en embrasser toute l'étendue. Le règne inorganique tout entier, c'est-àdire les combinaisons si nombreuses et si variées formées par les métaux et les métalloïdes se reproduisent dans le règne organique. Le carbone et l'azote, le carbone , l'hydrogène et l'oxygène, l'azote et l'hydrogène donnent naissance à des atomes composés qui , sous le rapport des propriétés , offrent une analogie complète, soit avec le chlore, soit avec l'oxygène, soit avec le soufre, soit avec un métal, et cette analogie ne se borne pas à une seule propriété , elle s étend à toutes.
Où trouver un corps plus fait pour exciter l'étonnement que le cyanogène , cette combinaison gazeuse formée par le carbone et l'azote, dans laquelle les métaux brûlent comme dans roxy2:ène, en dégageant de la lumière et de la chaleur, ce corps composé que ses propriétés et la manière dont il se comporte placent à côté des corps simples et élémentaires , cette substance enfin dont les molécules possèdent la même forme que celles du chlore , du brome et de l'iode , car elle peut remplacer ces derniers dans leurs combinaisons sans modifier la forme du cristal? Le cyanogène nous montre ce que l'on doit entendre par cette expression/orce créatrice de l'organisme vivant. Pour prouuire des éléments, des métaux, des métalloïdes, elle se borne à grouper les atomes do manière a ce que les force« qui agissent en oii\ puissent se dé-
ployer dans un nombre de directions beaucoup plus multiplié. Mais il n'existe , dans la nature , aucune force capable de créer , dans le sens propre du mot , aucune force capable d'anéantir la cause qui donne à la matière ses propriétés. Le fer, le carbone, l'hydrogène ne cessent jamais d'être du fer, du carbone , de l'hydrogène ; jamais les éléments des corps organiques ne peuvent produire du fer, du soufre , du phosphore, etc. Dans un demi-siècle d'ici , on regardera avec un sourire de pitié l'époque où de telles opinions ont pu être tolérées et même professées : on les traitera comme nous traitons nous-mêmes les temps où florissait l'alchimie.
Mais il est dans la nature de l'homme de se laisser entraîner à des opinions de ce genre, toutes les fois que son intelligence, comme celle de l'enfant, est encore trop peu développée pour comprendre la vérité. Il en est des richesses intellectuelles comme des objets matériels destinés à satisfaire nos besoins les plus vulgaires. Nous n'acquérons les connaissances qui augmentent notre puissance matérielle , nous ne trouvons la vérité qu'au prix de travaux et d'efforts longtemps soutenus. Notre indigence ne vient que du manque de volonté ferme et inébranlable, car les moyens d'en sortir sont partout.