LETTRE I
Le principal but de mon voyage à Londres étant le procès que feu notre père a été malheureusement obligé d'intenter devant la Cour de la Chancellerie d'Angleterre, et vous, comme avocat, désirant connoître quelques particularités sur cette cour, si différente de toutes les nôtres, je me propose de la fréquenter souvent. Peut-être aussi les soins que je donnerai aux recherches que vous me recommandez de faire, ne seront ils que plus utiles au succès de notre cause.* Vous voudrez bien, seulement m'ex-
• Les Lettres avariées par les eaux de la mer contenoient sans doute les détails sur l'issue de ce procès : c'est pourquoi il n'en est point fait mention dans celles-ci. Il paroît pourtant que l'auteur a gagné sa cause, mais sans Être parfaitement content de son succès, autant que l'on en peut juger par la conclusion d'une de ces lettres, qu'il a extraite d'une satire publiée par le Chancelier De l'Hôpital, et dont voici les termes ; — " Un procès, quel qu'en soit l'objet, est toujours long et funeste ; vainqueur ou vaincu, votre espoir est trompé ; celui même à qui le succès reste, n'obtient pas la millième partie de ce qu'il a dépensé." — Note de l'Editeur.
ciiser si quelquefois j'emploie des mots peu convenables au sujet, attendu que je suis très peu initié dans le langage du barreau.
Vous savez déjà, je crois, que Milord Eldon est Chancelier depuis plusieurs années ; qu'ici, comme en France, le Chancelier est Président de la Chambre des Pairs, et de plus, qu'il est un des principaux ministres du Roi. Notre malheureuse affaire vous a aussi instruit, qu'en Angleterre la première cour pour les causes civiles est celle de la Chancellerie, originairement fondée pour tempérer la sévérité de la loi commune; mais qui dans le cours de trois ou quatre siècles a acquis une jurisdiction plus importante et même plus étendue que toutes les autres cours civiles.
Sans donc plus de préambule je vous dirai, que la semaine passée j'ai fait mon entrée à la Salle d'Audience de Lincoln 's Inn ; et les renseignements que j'ai été dans le cas de prendre sur notre affaire, m'ay an t fait connoître la grande quantité des causes arriérées parmi celles qui dépendent du Chancelier, j'ai été fort étonné d'entendre que Milord ne donneroit audience que le lendemain. J'ai appris en même temps, qu'en ce pays la Chambre des Pairs est une cour d'appel pour les causes civiles, et qu'il s'y trouve toujours, de même qu'à la Chancellerie, une foule de procès en retard, qui ne peuvent
être jugés en l'absence du Chancelier. Vous saurez encore, que pendant la session des Chambres, Milord Chancelier juge le matin tous les deux jours alternativement dans la Chambre des Pairs et;\ Lincoln's Inn. On m'a fait aussi observer, qu'il y avoit de tous temps à ces deux cours un si grand nombre de procès, qu'il faudroit qu'elles siégeassent en permanence pour être au courant de la besogne, et que partant il est physiquement impossible qu'un seul homme, quels que soient ses talents et son habilité, puisse bien remplir les devoirs qui maintenant appartiennent très distinctement aux fonctions de Président de la Chambre des Pairs, et à celles de Chancelier.
Il me semble que si deux places aussi importantes sont trop laborieuses, et offrent trop de responsabilité pour être cumulées, il eût été du devoir du Chancelier, comme ministre du lloi et premier juge du royaume, et surtout comme chargé spécialement de conserver le dépôt des lois, et de veiller* à leur prompte exécution, il
• Chacun sait qu'en France avant la Révolution ce devoir appartenoit au Chancelier. Les Mercuriales du Chancelier D'Aguesseau donnent un exemple de l'usage ou étoient les Chanceliers de France de s'acquitter ponctuellement de cette tâche. Cette surveillance est dévolue maintenant au Ministre de la Justice, qui a succédé aux attributions administratives autrefois dévolues au Chancelier. — Note de VEditeur.
eût été de son devoir, dis-je, de tout faire pour remédier à un mal existant depuis plusieurs années, ea conseillant ;\ la législature de séparer les attributions du Chancelier d'avec celles du Président de la Chambre, ou bien d'adopter quelque autre moyen satisfaisant. Car il est honteux de recevoir le revenu immense de deux emplois, que ni le Chancelier ni un autre homme, à lui seul, ne pourroit remplir à l'avantage de sa patrie.
Je ne puis donc nullement concevoir comment, dans un pays civilisé et policé comme l'Angleterre, et qui surtout se flatte de la perfection de ses lois pour la liberté et le bonheur du peuple, on souffre de pareils abus dans les parties les plus essentielles et les plus considérables de la judicature : car les contestations portées devant les autres Cours ne sont d'aucune importance, en comparaison de celles qui sont de la compétence de la Cour de Chancellerie ou de la Chambre des Lords.
Je trouve qu'il est plus que ridicule de se vanter de la perfection de lois qui sont si mal administrées, ou plutôt qui ne le sont nullement; et, à mon avis, de mauvaises lois bien administrées sont préférables à de bonnes, lorsqu'elles le sont mal.