LETTRE II
J'ai vu Milord Eldon. Quand l'activité d'uu seul homme suffiroit à des fonctions aussi laborieuses que celles qui lui sont confiées, son grand âge le rendroit inhabile à les remplir. De plus, autant que j'en ai pu juger au premier aperçu, il y a tant d'indécision et si peu de méthode dans sa conduite, qu'il n'y a pas lieu de s'étonner des longueurs qu'éprouvent les causes portées à sa Cour : il n'est pas seulement dans le nombre des procès, et dans les autres occupations de Son Excellence, qu'on doit rechercher les motifs de ces retards.
Milord Chancelier est entré dans la Salle de Lincoln's Inn à dix heures et demie, après s'être fait attendre, par les avocats et avoués, un pr temps infini. Il a ouvert l'audience en ajour- I nant plusieurs décisions promises mille fois, et V la confusion qui régnoit ce-jour-h\ parmi les ^ membres de la Cour étoit vraiment fort anui-
santé. D'un côté on entendoit les avoués conjurant les avocats du Roi de rappeler à Son Excellence leurs causes, restées en arrière depuis si long-temps et non terminées; les avocats répondant à cette prière qu'ils étoient fatigués de renouveller sans cesse des suppliques infructueuses. D'un autre côté les jeunes avocats demandoient aux anciens par quelle affaire ils croyoient que l'on commenceroit : si ce seroit par les requêtes générales, celles qui concernent les fous, et banqueroutier.s, ou bien peutêtre par ce que l'on appelle motions? Leurs collègues, plus expérimentés qu'eux, sourioient de la simplicité de cette question, comme s'il étoit possible de connoître à l'avance les intentions de Milord ; l'un d'eux finit cependant par répondre, d'un ton ironique, que ce jour n'étant pas celui qui avoit été fixé pour les motions, il étoit très probable que le Chancelier s'en occuperoit. Ensuite, on appela un procès dont Milord avoit perdu les notes. Bientôt après.
Son Excellence fit aux avocats, des questions relatives à une autre cause, entamée depuis si longue date qu'ils l'avoient perdue de vue, au point de ne plus se ressouvenir pour quelle partie ils avoient plaides, &c. On devoit encore ce-jour-l:\, disoit-on, (et en effet javois lu les rôles,) s'occuper de traiter les intérêts des fous, mais après avoir discuté une heure eu-
tière par quel sujet l'on commenceroit, on finit par abandonner tous ces projets, et par s'entretenir de choses absolument étrangères à celles qui étoient annoncées. Le Chancelier se retira avant trois heures, n'ayant rien avancé, mais en revanche beaucoup promis.
Je vis en même temps quelques personnages, dont les physionomies alongées et mécontentes m'avoient d'abord fait croire, qu'ils étoient de ces pauvres insensés dont les causes dévoient être jugées; mais on m'apprit que c'étoient plusieurs de ces malheureuses victimes qui venoient chaque jour à la Cour, épuiser leur patience, et vivre des espérances trompeuses que leur prodiguoit Milord Eldon.