LETTRE ONZIEME
1. lies pages et les médailles de la terre. — II. Succession et âge relatif des couches et des reliefs de sa partie corticale. — III. Erreurs et préjugés vaincus par l’étude des fossiles.
— IV. lia science profane et les livres sacrés.
— V. lies couches sédiment cases en rapport avec la croûte primitive de la terre et avec la masse liquéfiée centrale.
I. Les dépôts qui se sont accumulés par couches dans le sein de l’Océan primitif devaient naturellement envelopper et ensevelir de nombreuses familles de plantes et d’animaux vivant dans ces eaux : — cadavres et troncs de plantes terrestres entraînés par de grands courants , ainsi que tout ce qu’il y avait alors d’organique et de' vivant sur les vastes étendues de terres soudainement envahies par les eaux diluviales ou plongées dans le vaste Océan. Les
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restes bien conservés de ces animaux et de ces plantes sont en grande abondance : et tu les trouves souvent, tantôt comme sculptés sur les flancs dénudés des montagnes , tantôt tirés des carrières et déposés avec ordre dans nos musées, où ils excitent un étonnement général.
C’est précisément à l’aide de ces restes que les naturalistes parviennent à retracer l’histoire des époques du monde antérieures à toute mémoire, à toute tradition humaine. Le nom de fossiles (1), qu’on appliquait autrefois à toutes les substances minérales, est de nos jours particulièrement adopté pour désigner ces restes d’êtres organiques renfermés dans les couches de l’écorce terrestre. Leur présence dans une roche est un indice certain de sa formation par sédiment dans le sein des eaux. Si les couches de la terre sont comme les pages du grand livre de la création, les fossiles méritent bien le nom qu’ils ont reçu de médailles de la nature,et de même que les monnaies et les médailles frappées par les hommes révèlent la succession des évènements historiques, les fossiles révèlent celle des évènements géologiques \2).
(1) Du latin fodere, fouiller, fossum, fouillé, fossilit, le, ce qu'on tire de la terre en la fouillant.
(2) La Géologie est la science de la terre, et plus spécialement de sa formation , de sa structure , de ses vicis-
En effet, les couches de l’écore terrestre no se déposèrent pas toutes en même temps et sans interruption, mais successivement et en périodes diverses. Des soulèvements de montagnes, des élévations ou des affaissements subits de plaines, interrompirent de longues périodes de repos , pendant lesquelles de nombreuses générations d’êtres vivants purent se multiplier sur la terre et dans les eaux.
Chacune de ces périodes de repos est représentée par sa faune et par sa flore spéciales (1), toujours reconnaissables dans les débris qui en sont restés.
II. Dans le langage géologique , on appelle formation ou terrain tout l’ensemble des couches (lesquelles peuvent être de matières trèsdiverses) déposées dans une même époque, ou
situdes avant qu’elle ne fut habitée par l’homme. Elle se divise en deux branches : l’une, dont l’unique but est de réunir des faits, est la géognosie — fondée par Werner, professeur de minéralogie à l'école des mines de Frei— berg, en Saxe — néhWohlau, Prusse, en 1750, mort en 1817; — l’autre, qui combine les faits, et tente de remonter aux causes premières, est la géogénie ; cette partie de la géologie a été surtout développée et dirigé^ dans une voie féconde par Georges Cuvieret Alex. Brongniart.
(1) Flore se dit de l’ensemble des plantes d’un pays donné, ou en géologie d’une époque donnée ; — faune de celui des animaux. *
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dans un même intervalle , entre deux révolutions: — c’est-à-dire des couches ayant conséquemment un caractère commun exprimé par les dépouilles organiques restantes. Et dans une succession de couches, on peut distinguer les plus anciennes des plus modernes, en observant leur position respective; ainsi, en suivant le
• même principe, on déterminera l’âge relatif des
• terrains, ou la succession des époques géologiques.
11 est bien évident que si de deux terrains adjacents — l’un est disloqué par l’éruption d’une chaîne de montagnes dont il constitue le versant, ayant ses couches inclinées d’une manière uniforme, tandis que les couches de l’autre conservent leur gisement horizontal, — on devra tenir le premier pour plus ancien que le second, car entre la tranquille déposition de l’un et de l’autre une période de révolution est venue s’interposer, ce qui est manifeste par le soulèvement d’une montagne ou d’un système de montagnes. On pourra à l’inverse, par l’examen comparatif des terrains soulevés et de ceux restés horizontaux dans différentes chaînes de montagnes, déterminer l’âge relatif de celles-ci.
Pour rendre plus claire dans ton esprit cette idée fondamentale de la science géologique, je me servirai de quelques dessins.
Dans la figure 15 tu vois en A la section d’une masse d’émersion, que nous supposerons être de granit; en B une série de couches soulevées; en C et en D d’autres couches encore horizontales, et certainement postérieures nonseulement à la formation, mais aussi au seulement des couches B.
Dans la figure 16 tu vois soulevées non-seulement les couches B, mais encore les couches
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C; et, étendues horizontalement, les seules couches D.
11 est facile d’induire de là que la montagne représentée par la figure 15 est plus ancienne que l’autre représentée par la figure 16. On peut
donc en inférer qu’entre la déposition des couches C et celle des couches D il y eut une pé- . riodede bouleversements qui ferma une époque géologiquepour en commencer une autre -.et que
pour cela les terrains C et D sont d'époques différentes : C antérieur à D,bien qu’en plusieurs lieux il puisse se rencontrer si concordants dans leurs gisem ents qu’ils semblent comme formés dans une même époque (1).
La diversité de gisement établit l’époque différente des terrains; — l’ordre de succession en établit l’âge relatif. Obtenu de cette manière après de longues études dans toutes les parties du monde, l'arrangement des diverses formations de sédiment , fut ensuite disposé dans un tableau en série verticale, en commençant par la plus ancienne et en remontant jusqu’à la plus moderne. Toutefois cette série est seulement théorique ; c’est-à-dire que les membres qui la composent sont réunis et disposés dans notre esprit, mais qu’ils ne se rencontrent tous — régulièrement superposés l’un à l’autre — en aucun pays du globe. Tu comprends, en effet, qu'en raison des inégalités
(1) Ces figures deviennent aussi très-opportunes pour éclaircir quelques-uns des faits rapportés dans la lettre précédente.
Les couches B sont représentées avec une teinte plus foncée en proximité de l’émersion granitique A. c’est-àdire là où elles devaient être transformées, métamorphosées. — Dans la figure 16, on voit les mêmes couches traversées par des filons qu’on suppose ici partir d’une grande masse ou filon principal.
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qui se sont produites à des époques diverses et successives dans la superficie terrestre, quelques parties de la même superficie se trouvaient envahies p.tr les eaux, dans le sein desquelles se déposaisnt les sédiments, tandis que d’autres parties se trouvaient à sec.
III. Une fois la série des terrains de sédiments établie sur le principe indiqué, on s’en servit pour étudier la succession des êtres organiques, et ce fut cette étude qui produisit ce grand résultat que chaque terrain possède sa faune et sa flore spéciale, d’après lesquelles on reconnaît aussi l’époque du terrain. Et non contents d’avoir assuré cette première loi , les naturalistes s’appliquèrent par de longues et patientes recherches à établir l’ordre de succession des êtres organiques dans les couches de l’écorce terrestre.
En peu d’années l’histoire de la création — auparavant abandonnée au caprice de toutes les imaginations , et qui ne consistait guère que dans une vaine lutte d’hypothèses — se trouva portée à la hauteur d’une véritable science, qui bien que nouvelle, a déjà atteint de si grandes proportions, et est appuyée sur des bases si solides que dans la hiérarchie des connaissances humaines elle prend le premier rang après l’Astronomie.
SL'It LA CRÉATION TERRESTRE. 181
Les vérités nouvelles qui brillèrent tout-àcoup d’une lumière vivifiante renversèrent les erreurs et les préjugés qui pendant tant de siècles étaient passés en héritage commun aux ignorants comme aux savants , et avaient servi d’armes à des disputes aussi inutiles que passionnées. On cessa de considérer les pétrifications comme des productions accidentelles ou comme des jeux de la nature; les os des grands quadrupèdes qui se retrouvent dans les couches les plus récentes de la croûte terrestre ne servirent plus à alimenter la fable de l’existence des géants; les restes accumulés de polypes et dp coquilles, — entassés en si grande abon r dance qu'ils forment par eux seuls des couches de marbre très-considérables , — furent reconnus pour d’anciens fonds de mer. Toutefois la découverte de semblables restes sur les hautes cimes des montagnes ne fut plus une preuve que l’ancienne mer arrivât jusqu’à ces élévations, mais bien un témoignage que de leur primitif et humble gisement ces couches furent ensuite détournées et soulevées. — L’eau et le feu eurent chacun la part qui leur doit appartenir dans les théories géologiques : les hypothèses exclusives des vuleanistes et des neptunistes cessèrent , car la part de la vérité que chacun dé ces deux systèmes contenait se