‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 1 sur 34 · A MADAME LE M O N N I E R · texte numérisé non relu

A MADAME LE M O N N I E R

J E vous adresse , Madame , la suite de mon.

voyage d’Egypte. Daignez l’accueillir avec bonté, et la regarder comme l’hommage de la reconnoissance. Elle contient mes observations sur les parties de la Grèce que j’ai visitées pendant près de deux ans. Instruite par l’histoire , guidée par un goût naturel , éclairée par l’étude des beaux arts, vous aimez de préférence la contrée qui eut la gloire de les perfectionner. Je suis de votre sentiment, Madame. La patrie d’Homère, de Platon, de Socrate,

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et d’une foule de grands hommes que leui'S Vertus ou leurs talens ont immortalises, excitera l’amour et la vénération de tous les âges*

Le voyageur sensible, conduit par l’enthousiasme qu’inspirent des lieux qui furent le théâtre devant d’événemens, ira long-temps , encore les visiter. Hélas! au lieu d’un peuple libre , savant et belliqueux , il trouvera des esclaves lâches et ignorans; à la place des cités florissantes,. il verra des monceaux de ruines et des marbres épars, mutilés, là où le génie avoit élevé des monumens fameux : mais si la saine raison l’éclaire, si son esprit est exempt de préjugés, si ses pinceaux sont fidèles, il pourra tirer de ce contraste même dés tableaux intéressans et des vérités utiles. Vous entrevoyez déjà , Madame, une partie des scènes qui vont s’offrir à vos regards. A la vérité, elles paraissent dans un lointain obscur qui ne permet pas d’en distinguer les effets. Approchons- nous- en de plus prés, l’ombre disparoîtra , nous les verrons telles que la nature les présente, et c’est ainsi que je m’efforcerai de les peindre.

J’ai l’honneur d’être avec respect, Madame,

Votre très- humble et très-

obéissant serviteur Savary.

SUR LA GRÈCÈ.

LETTRE IL

jyépart cF Alexandrie au mois de Septembre 1 77g.

J E vais quitter, Madame, la ville d'Alexandrie* où j’ai passe quatre mois à mon retour du Caire. Ce séjour a été' fort agréable , grâces aux bontés de*M. Taitboüt de Marigni, Consul de France, qui m’a offert sa table, et m’a comblé de politesses. J’ai employé mes heures de loisir à visiter cette Ville , ses l’orts , ses environs , et à les décrire comme vous l’avez vu dans la première partie de mon ouvrage.

La guerre ayant rempli la Méditerranée de Corsaires Anglais, nos bàtimens caravàueurs ont désarmé. Il m’a fallu attendre le départ d’un vaisseau neutre , et j’ai fait marché avec un Capitaine du Z/anthe, ile appartenante à

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la république de Venise, pour me transporter à Candie. Le voici qui m’appelle. 11 faut partir. Adieu ! rivage brûlant d’Egypte , je laisse avec plaisir , sur vos bords , le turban , la robe longue et la moustache, ornemens necessaires à tout Européen qui veut vous parcourir.

Adieu ! superbes monumens qui avez rempli mon ame d’e'tonnement et d’admiration , je suis charmé de vous avoir vus; mais je ne désirerai vous visiter une seconde fois, que quand vous ne serez plus sous la domination d’un peuple barbare. Adieu! jardins toujours verds de Rosette et de Damiette; vos bosquets sont l’asyle de la volupté, vos arbres sont des bouquets de fleurs , vos parfums embaument les airs, vos ombrages impénétrables aux feux du soleil conservent une fraîcheur charmante ; on peut y passer des heures délicieuses; mais la mort marche à coté du téméraire qui ose y pénétrer. C’est ainsi, Madame, que mes pensers erroient encore sur des objets qui m’avoient profondément affecté , tandis que le Capitaine Z/anthiote me conduisoit à son bord. La barque voguoit légèrement sur une mer tranquille, et melaissoit plongé dans la rêverie. Tout-à-coup elle heurta contre le navire. La secousse dissipa mou illusion , et je montai sur le t illac.

SUR laGrèce. 5

L’ancre est levée. Un vent favorable enfle nos voiles, et nous éloigne du rivage. INous avons dépassé le Diamant, écueil situé à la pointe de l’ile de Pharos. Pendant le calme , ce rocher montre sa tête menaçante au-dessus des eaux. Lorsque la mer est en fureur , elle le couvre entièrement. Il faut le côtoyer pour entrer dans le Port -, mais sa position est bien connue , et les Marins savent l’éviter.

A la distance où nous sommes d’Alexandrie, cette Ville assise en demi-cercle sur le rivage, se prolonge déjà en perspective. Une partie des maisons éclairée par le soleil , réfléchit une lumière vive , et s’avance sur le bord de la scène. Les autres, plongées dans l’ombre, paroissent dans l’enfoncement. Au-dessus s’élèvent des minarets , dont les flèches légères et hardies se perdent dans les airs. Ce tableau est couronné par la colonne d’Alexandre Sévère, qui domine toute la Ville. C’est le premier objet que l’on découvre en approchant de terre -, c’est le dernier que l’on perd de vue en la quittant. Salut à la plus grande colonne que la puissance humaine ait élevé dans l’univers! Elle atteste aux Voyageurs que les arts ont fleuri dans cette contrée où régne l’ignorance et la barbarie. Auieu! magnifique monument qui fus tant de fois le but de mes prome-

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nades. Je ne poyvois me lasser de contempler le bloc imposant de granit sur lequel tu reposes la majesté de ton fut et l’énormité de ton chapiteau ; mais tandis que je parle , il s’abaisse insensiblement \ il ne forme plus qu’un point noir dans la vapeur blanchâtre de l’horizon. Quoi ! si- tôt l’Egypte a disparu à mes, Regards !

On ne part point sans regret, Madame, d’un, pays où l’on a passé plusieurs années de sa jeunesse, où l’on a vu d’antiques merveilles, où l’on a acheté, par beaucoup de fatigues et de périls, quelques instans de bonheur. Une sorte de mélancolie s’empare de l’ame. Plus ses sensations ont été vives, plus elle a de peine à se détacher des lieux qui leur donnèrent naissance. Elle se représente avec vivacité les images des objets qui l’émurent profondément, et , à leur aspect , elle frémit encore de crainte , de joie , de désir. Cette situation fait souvent verser des larmes -, mais elle porte avec elle un charme irrésistible , et on s’efforce de la conserver, jusqu’à ce que, fatigué de sentir, pn a besoin de reposer sa pensée, en la tournant sur d’autres objets.

Je continuerai , Madame , dans le cours de çct ouvrage, à décrire, avec autant d’exactitude qu’il me sera possible , les lieux que je

visiterai; mais je n’omettrai point les réflexions qu’ils m’auront fait naitre, les affections que j’aurai senties. L’histoire du cœur humain n’estelle p^s la plus intéressante ? Et comment la faire connoître, si l’on tait les impressions dûeaL aux circonstances où l’on s’est trouvé ?

4’ai l’honneur d’étre , etc.

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