LETTRE X L
De î’Argentiére , Madame , .on voit à decouvert l’île de Mélos , qui n’en est éloignée que d’une demi -lieue. On la nomme actuellement Milo , ou le Mile. Elle avoit autrefois une ville du même nom , qui fut bâtie par les Phéniciens ( 1 ). Ce peuple navigateur , attiré par la beauté de son port, en fit ensuite un entrepôt de son commerce. Ce port, dont l’ouverture regarde le nord-ouest , ' s’avance dans les terres , en formant diverses sinuosités , et s’élargit tout-à-coup dans un spacieux bassin. Les vaisseaux de toute grandeur peuvent y mouiller à l’abri de tous les
( 1 ) Etienne de Bysance. La ville de Mélos eut pour Fondateurs les Phéniciens. Festus Pompcïus ajoute : Mélo parti des côtes de Pliœnicie , bâtit la ville , à laquelle il donua son nom.
sur l à Grèce. Z77 vents, et la flotte la plus nombreuse s’y trouve fort au large.
Cette île fut long-temps riche et peuplée.
Dès la plus haute antiquité elle jouissoit d’une liberté parfaite. Les Athéniens , qui n’avoient pu déterminer les Miliotes à se déclarer en leur faveur, dans la guerre du Péioponése , descendirent sur leurs rivages , et ^ les attaquèrent avec fureur. Deux fois ils echouërent dans leur entreprise. Us revinrent avec des troupes plus nombreuses, mirent le siège devant Mélos , et ayant obligé les assiégés à se rendre à discrétion ( 1 ) , passèrent au fil de l’épée tous les hommes en état de porter les armes. Ils n’épargnèrent que les femmes et les enfans , qu’ils emmenèrent en captivité. Cette attrocité fait rougir l’humanité et déshonore le nom Athénien. Mais la guerre se faisoit alors avec un acharnement dont nous n’avons point d’exemple. Les Républiques ne savent point pardonner , et portent presque toujours la vengeance à l’excès. Lysandre , Général des Lacédémoniens , ayant à son tour imposé la loi aux Athéniens ( 1 ), fit rappeller la colonie qu’ils avoient
( l) Stralon , livre TO.
( I ) Plutarque , vie de T, y sandre.
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Lettres
envoyée à Mélos, et y renvoya les malheureux restes de ses habitans.
Cette île perdit sa liberté lorsque Rome affectant l’empire du monde conquit tout l’Archipel. Elle tomba dans le partage des Empereurs d’Orient , fut gouvernée par des Ducs particuliers , et devint la conquête de Soliman second. Depuis cette époque elle gémit sous le despotisme Ottoman , et est bien déchue de sa puissance. M. Brest m’a assuré que , dans sa jeunesse, elle étoit extrêmement fertile en bleds , en vins , en fruits ; et qu’elle possédoit plus de vingt mille habitans. M. Tournefort , qui la visita en 1700 , en fait une description charmante. La terre, sans cesse échauffée par des feux souterrains, y produit , presque sans se reposer , du bled, de l’orge , du coton , des vins exquis et des melons délicieux. Saint Elie , le plus beau monastère de l’île , situé dans l’endroit le plus élevé , est entouré d’orangers , de citronniers, de cèdres et de figuiers. Une source abondante arrose les jardins. Les oliviers, rares dans les autres parties , sont multipliés autour du Monastère ; les vignobles d’alentour donnent d’excellent vin ; en un mot , toutes les productions de l’île sont d’une bonté que rien n’égale. On estime beaucoup se&
sur la Grèce. 379 perdrix , ses cailles , ses chevreaux , ses agneaux, et cependant on les achète à trèsbon marche.
Si M. Tournefort revenoit à Milo , il ne retrouveroit plus la belle île qu’il a de'crite.
Il y verroit encore l’alun, de plume aux filets argentés , suspendu aux voûtes des cavernes , des morceaux de soufre pur qui remplissent les fentes des rochers , une foule de sources • minérales , des bains chauds, et les mêmes feux qui , de son temps , échaufFoient le sein de la terre et la rendoient si féconde. Mais au lieu de cinq mille Grecs payant la capitation (1 ) , ils ne rencontreroit aujourd’hui , sur une surface de dix-huit lieues de circonférence, qu’en viron sept cents habitans. Il gémiroit de voir les meilleures terres sans culture, et les vallées fertiles changées en marais. Depuis cinquante ans , le Mile a entièrement changé de face. La peste, que les Turcs propagent en tous lieux , a détruit une partie de ses habitans ; la mauvaise administration de la Porte, et.les vexations du Gapitan-Pacha
( 1 ) J’ai dit que les hommes faits étoient les seuls à payer la capitation; ainsi, en ajoutant au nombre de 5ooo celui des femmes , des filles , des en finis , il devoit se trouver à Mélos, du temps de Tournefort , au moins vingt mille âmes.
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ont fait le reste. Aujourd’hui le défaut de bras ne leur permet pas de donner un libre écoulement aux eaux. Elles demeurent stagnantes dans les vallées , croupissent et infectent l’air d’exalaisons putrides. Les marais salans, qui se sont multipliés, faute de soins , produisent le même effet. Ajoutez à ces incon venions les exhalaisons sulphureuses qui .s’élèvent de toutes parts , et vous ne serez point surprise, Madame , d’apprendre que les Miliotes sont tourmentés de fièvres violentes les trois quarts de l’année. Peut-être serontils obligés d’abandonner leur patrie. Tous les visages y sont jaunes , pâles, plombés, et l’on ne voit sur aucun les signes de la santé. Le voyageur prudent ne doit s’arrêter que peu de temps dans cette contrée mal saine, s’il ne veut s’exposer à gagner la fièvre. Souvent il suffit de coucher dans l’ile pour en être attaqué , quelquefois même d’y passer un jour.
Un gouvernement éclairé pourroit écarter les fléaux qui ravagent Mélos. Son premier soin seroit d’y établir un lazaret , et d’empêcher l’abord des bâtimens pestiférés. 11 ouvriroit ensuite des canaux qui dessécheroient les marais, dont les exhalaisons sont si pernicieuses. L’ile se repeupleroit. Les vapeurs
sur la Grèce. 58i sulphureuscs n’y sont pas les plus nuisibles. Elle en produisoit egalement du temps des Anciens ( 1 ) , et cependant elle étoit fort peuplée. M. Tournefort qui l’a parcourue , à une e'poque plus rapprochée de la conquête des Turcs, et où ils n’avoient pas encore eu le temps de la dévaster , y compte environ vingt mille habitans. C’est donc au despostisme de la Porte , à sa police détestable , qu’il faut attribuer la destruction de Mélos. Que l’on ne m’accuse pas de représenter les Ottomans avec des couleurs trop noires. Je parcours leur empire , j’ai sous les yeux les maux de toute espèce qu’ils ont faits , aux sciences , aux arts , aux hommes ; je les vois porter la peste d’ile en île , de contrée en contrée, sans que l’exemple de toutes les nations puisse les éclairer ; et je ne m'élèverais pas contre l’insouciance de ce peuple barbare ! et je n’accuserois pas son fatalisme destructeur ! et je n’aurois pas des paroles de feu pour peindre les crimes de son gouvernement , de ce gouvernement ennemi du genre-humain, qui a plus fait périr d’hommes
( i ) Pline , chap. x5 , livre 35 , parle du soufre que Méloj produisoit en abondance , et le regarde comme le meilleur dont un puisse faire usage.
582 Lettres, etc.
que le fer de ses conquérans n’en a moissonnes ! A la vue de ces tristes spectacles mon cœur s’indigne et gémit , ma bile s’allume , et je voudrois conjurer toute l’Europe .contre ces Turcs, qui , descendus des monts de l’Arménie, ont écrasé les nations sur leur passage, et se sont frayés à travers des flots de sang une route jusqu’au trône de Constantinople. Les beaux pays qu’ils habitent n’ont point adouci la férocité de leur caractère. La force est leur loi , le sabre leur justice.
J’ai l’honneur d’être , etc.
Di