LETTRE X L I
J’étois parti de la Cannée dans le dessein de nie rendre à Constantinople. Arrivés à l’Argentière, nous apprîmes que la peste ravageoit la capitale de l’empire Ottoman. Je renonçai sur - le - champ à mon projet. Mes compagnons de voyage , que leurs affaires y appelaient , me sollicitèrent en vain de continuer la route avec eux. J’avois considéré la peste de prés. Les affreux tableaux qu’elle m’avoit offerts , étoient encore gravés dans ma mémoire. Il me sembloit voir des malheureux , Frappés comme de la foudre , tomber morts subitement ; d’autres , les yeux égarés, le teint enflammé, semblables à des hommes ivres , expirer- dans les accès d’un délire effrayant. J’entendois les cris des femmes , les hurlemens des pleureuses publiques. Ces tristes spectacles , dont l’imagination me retraçoit l’horreur , me rendirent
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inébranlable. Je résistai à toutes les instances, souhaitai un heureux voyage à mes compagnons , et demeurai à l’Argentiëre.
Cette petite île , autrefois nommée Cimolis , n’a que six lieues de circonférence. Le sol , extrêmement aride , est dépourvu de sources. On n’y trouve que de l’eau de citerne , ou celle que l’on va chercher à Mélos , qui n’est pas éloignée. Les monts , les vallées , et toute la campagne , dépouillés d’arbres , n’offrent pas un seul ombrage contre les ardeurs du soleil. Les Vénitiens , pendant leurs guerres contre les Turcs, coupèrent tous les oliviers , et causèrent un dommage irréparable à l’île. Les habitans n’oseroient y former des plantations nouvelles, parce qu’ils craindroient de voir doubler leurs impositions. C’est ainsi que le gouvernement Ottoman en agit avec ses sujets. S’ils montrent de l’industrie , il la taxe sur-le-champ , et l’étouffe dès sa naissance.
L’Argentiére ne présente que des collines hérissées de rochers et dépouillées de verdure , des vallées où croissent de tristes arbrisseaux et des buissons épineux. Elles sont la plû- 'part couvertes d’une argile blanche et grasse, que les anciens appelèrent la terre Cimolée , et que les habitans emploient au lieu de
sur la Grèce. 517 savon , pour blanchir leur linge. Ce sol stél rile ne paroit guère propre à l’agriculture; cependant ses industrieux habitans y trouvent leur subsistance. Ils y sèment de l’érge et du bled, au commencement de l’automne qui est la saison des pluies , et les récoltent en Mars. Les vignes qu’ils ont plantées sur les coteaux , ne leur donnent du fruit que pour la table. Ils tirent leurs vins de Santorin , du Mile, et des autres îles de l’Archipel. Ils nourrissent de la volaille , des troupeaux de chèvres et de moutons , dont la chair est excellente. Le pays leur fournit encore des cailles , des lièvres et des perdrix en abondance. Les femmes tricottent des bas de ' coton , et les hommes s’occupent de la pêche et de la navigation. On prend , autour de i’ile, de fort bon poisson, sur-tout des rougets , dont la chair est très-délicate.
La peuplade qui habite le village de l’Argentière , est composée d’environ cinq cents personnes. Elle ne jouit pas d’une grande aisance , mais grâce à son industrie , elle 11e manque point des premiers besoins de la vie.
A la vérité , cette petite île ne gémit point sous la verge des Officiers de la Porte. On n’y voit ni Aga , ni Cadi. Les Turcs n’oseroient l’habiter, parce qu’elle n’a aucun port
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contribution. Aussi peut - on le regarder comme le roi de l’ile , ou comme le chef de cette petite république. Cet honnête- homme, qui habite l’Argentiëre depuis plus de quarante ans, s’y est établi. 11 a deux fils, l’aîné dont je vous ai parlé, et le cadet quinayigue actuellement. L’un et l’autre ont beaucoup voyagé. Ils sont bien élevés , bons marins, parlent parfaitement le français , l’italien , le grec , le turc , et paraissent dignes de succéder à leur père. Outre cela , une fille , jeune , grande , jolie , et d’un caractère fort aimable , fait les délices du bon vieillard.
Elle reste au sein de la maison paternelle , et le console , par les soins touchans de la ten-' dresse filiale , de l’absence fréquente de ses autres enfans.
Les Grecques de l’Argentière sont chaussées ridiculement. En France , on fait cas d’une jambe fine, d’un pied mignon. Les belles de PArgentière pensent tout autrement. Elles se grossissent les jambes en les couvrant de plusieurs paires de bas ; elles paraissent plutôt bottées que chaussées , et regardent cet accoutrement comme une parure. De peur que l’œil en perde quelque chose, leurs robes ne descendent qu’à deux doigts au-dessous du genou. Elles sont faites de manière qu’ellqs gâtent
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absolument leur taille y et que l’on ne peut que soupçonner les belles proportions dont la nature les a décorées. J’ignore qui peut leur avoir fait adopter ces vêtemens ridicules. Du reste, la plûpart sont gaies, vives et jolies. M. Brest, qui s’y connoît, me présenta dans quelques maisons où je fus étonné de trouver , sous des toits rustiques , de jeunes personnes de la plus charmante figure. Si on leur reproche qu’elles défigurent , par des ornemens déplacés, une partie de leurs charmes, elles répondent : Nos grand’mères étoient vêtues ainsi , et nous suivons l’usage. L’usage viendra- 1- il donc toujours à la place de la raison ? Mais dans une petite île , d’où les femmes ne sortent point , et où elles ne voient presque jamais aborder d’étrangers dont la parure différente pourroit les frapper , les modes , quelques absurdes qu’elles soient, sont immuables, et personne n'ose en secouer le joug.
L’Argentiére a devant elle un long écueil stérile , que l’on nomme l’île brûlée. Dans le canal qui les sépare , les vaisseaux trouvent un bon mouillage. Les petits bâtimens viennent jetter l’ancre dans le port , où ils ont assez de fond. C’est le seul endroit où le débarquement soit facile. Dans tout le reste de
sur la Grèce. 3y5 nie , les rivages sont escarpes et hérissés de rochers inabordables. Le village, bâti sur le sommet d’une colline élevée , domine la marine. La pente en est trés-roide. Si l’on y établissoit une batterie de canon , il seroit impossible d’y monter.
J’ai l’honneur d’étre, etc.
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