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Lettres sur la Hollande

Le désir de poursuivre quelques éludes qui n'auront peut-être jamais d'importance pour un autre que pour moi, me conduisit l'année dernière en Hollande. Je voulais rechercher les analogies existant entre la langue, la littérature de ce pays et celle des contrées septentrionales. Je voulais voir

quelle influence les habitudes industrielles et commerciales, le sol et le climat avaient exercé sur la race néerlandaise; jusqu'à quel point l'élément germanique s'était maintenu dans ses traditions poétiques et ses tendances intellectuelles ; comment le génie de la France, le génie de nos grands écrivains, s'avançant dans toute sa gloire aux bords du Rhin et de la Meuse, avait fait sur les esprits la conquête que Louis XIV tentait vainement sur le sol, et comment il avait imposé ses règles d'art, ses formes châtiées et correctes à ce peuple qui, par son origine, appartenait à la rêveuse Allemagne. Depuis une vingtaine d'années, il y a eu dans les Pays-Bas, au milieu des entreprises industrielles et des agitations politiques, un assez grand mouvement littéraire. Une nouvelle école poétique a surgi, qui, tout en professant un respect sincère pour les leçons de ses pré-

décesseurs, cherche pourtant à se dégager avec mesure de ce qu'il y avait de trop austère dans leur forme et de trop contenu dans leur inspiration. De nouveaux noms se sont élevés à côté de ceux qui honorent depuis plusieurs siècles les annales de la littérature néerlandaise. En même temps queles écrivains modernes suivent avec la réserve inhérente à leur nature le mouvement imprimé à l'Europe entière, ils se retournaient avec amour vers les œuvres du passé, vers les naïves productions de leurs anciens auteurs. A Leyde, à La Haye, à Amsterdam, des hommes patients et laborieux faisaient revivre dans leur charmante simplicité les textes poétiques du moyen âge et les premiers monuments de la langue néerlandaise. A Gand, il y a tout un cénacle d'érudits qui poursuit avec un remarquable talent ces mêmes travaux de philologie. Nous citerons

entre autres M. J. V. Willems, à qui l'on doit une excellente édition du roman du Renard; M. Ph. Blommaert, qui a publié un reeucil précieux d'anciens poëmes flamands '; M. de Saint-Génois, qui a donné une traduction française du roman d'Elegast et Charkmagne , cette curieuse tradition dont nous avons retrouvé il y a deux ans les vestiges dans l'archipel des Feroe, et les rédacteurs de Kunst end Letter hlad, l'un des journaux littéraires les plus intéressants qui existent dans l'ancien royaume des Pays-Bas. Je voulais voir et étudier aussi le progrès de ces études spéciales. Mon but était, conmie on le voit, purementliiicraire. Mais toute littérature est dans sa partie essentielle l'image la plus saisissabled'un caractère national et dans

' Oudviacmsche Gcdichlcn. 2 vol. iu-8o. (iaml, 183G-

ses formes diverses l'expression plus ou moins durable des circonstances qui agissent sur un pays. Pour en comprendre l'espritet le développement, pour la suivre dans ses jours de progrès et ses jours de décadence, il faut nécessairement remonter de l'ciTet aux causes, étudier la nature du peuple dont elle doit refléter la physionomie, et les événements glorieux ou tristes qui doivent la dominer et souvent lui imprimer une autre direction. Or, c'est là une étude qu'on aimera à faire en Hollande. Le caractère hollandais, qui, par sa froideur et sa rigidité, inspire au premier abord peu d'attrait, a des qualités excellentes ; qualités d'ordre, de constance, de loyauté , d'alïection sérieuse qui attachent et fixent peu à peu le cœur de celui qui les observe, et l'histoire de ce pays si restreint et si peu favorisé par la nature, a de magnifiques pages. Il faut

avoir parcouru celle terre marécageuse , menacée de tous côtés par les ondes fougueuses qui la dominent, pour voir jusqu'où peut aller la hardiesse, la persévérance de l'homme aux prises avec les éléments les plus difficiles à subjuguer. Il faut lire les annales de cette étroite contrée, depuis le temps où elle était asservie à des princes jaloux l'un de l'autre, jusqu'à celui où elle s'affranchit du joug qui l'opprimait, et depuis cette époque de glorieuse mémoire jusqu'à présent, pour savoir à quel degré de courage, à quelles mâles vertus tout un peuple peut s'élever, quand il combat pour ses autels et pour ses foyers, pro aris et focis. N'oublions pas aussi en tournant nos regards vers la Hollande, qu'il y a eu là une école de peinture, originale, varice, illustre. Si je n'ai point traité cette question dans le récit de voyage que je publie, si je n'ai

pas décrit après les avoir visités les musées publics de La Haye, d'Amsterdam, les collections particulières, où l'on trouve encore de charmants tableaux de Rembrandt, de Berghem, de Gérard Dow, de Miéris,de Sien, c'est que je ne me sentais pas apte à juger des œuvres qui ont été déjà plusieurs fois décrites et appréciées par des hommes plus compétents que moi. M. Cousin a donné à ce sujet dans son livre sur la Hollande des notions d'un goût exquis et d'ime justesse parfaite'. Tandis que MM. Mone et Hoffmann de Fallerslebcn décrivaient, expliquaient, avec une louable sagacité, l'ancienne littérature de la Flandre et de la Hollande, un de leurs compatriotes, M. Schnaase, racontait l'histoire de la peinture dans ces deux pays, énumérail les chefe-d'œuvre que

' De V Instruction publique en Uollandc. Taris, 1837.

leurs écoles ont semés çà et là depuis Dusseldorf jusqu'à Anvers, et depuis Leyde jusqu'à Bruges ' . Enfin, dans un ouvrage récent, M. H. Fortoul a consacré à ces mêmes écoles un chapitre remarquable '. Si je n'ai pas traité non plus la question commerciale, si importante en Hollande, c'est qu'elle était bien plus difficile encore pour moi que la question d'art. Je connais trop la limite de mes forces pour oser aborder des sujets dont je n'ai pas fait une étude particulière. J'ai dit ce que j'avais vu et observé pendant mon séjour en Hollande ; ce que j'avais appris dans mes livres de prédilection ou dans la société des gens instruits qui ont daigné m'éclairer de leurs conseils. J'ai tâché de raconter sans emphase et sans prétention

« Nicderlœndischc Briefc StuUgart, 1834.

» De l'Art en Allcma\ine, 2 vol. ia-8". Paris, 1842.

aucune ce qui m'avait frappé dans les habitudes et le caractère des Hollandais, intéressé dans leur littérature, ému dans leurs expéditions lointaines, et si ce livre n'a pas d'autre mérite, il a du moins, j'ose le croire, celui d'une entière sincérité. Je l'ai écrit avec le bonheur que l'on éprouve à s'occuper d'une œuvre que l'on a soi-même choisie et je le dédie avec reconnaissance à l'homme d'état distingué qui a bien voulu me prêter son appui dans le cours de ce nouveau voyage.

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