LETTRES
Mœurti et caractère du P4)'8.
Il est un pays qui , par sa situation géographique, par son peu de force et d'étendue, semble devoir être dans la dépendance continuelle des deux grandes nations qui l'avoisinent , un pays qui a passé par toutes les formes de gouvernement, qui a subi à différentes reprises l'invasion étrangère, qui a été le théâtre de toutes les guerres politiques et religieuses, le refuge des juifs de Portugal et des protestants de France, l'asile de Bayle et de Mirabeau , et qui , après ces guerres, ce conflit de tant d'opinions et de tant de croyances diverses , a gardé un caractère tel qu'il n'en existe pas un plus ferme et plus marqué dans
l'Europe entière. Ce royaume, on Ta déjà reconnu, c'est la Hollande.
Dès les temps les plus reculés, il semble que cette longue et profonde vallée qui s'étend entre la Meuse et le Rhin jusqu'aux rives de la mer du Nord ait été destinée à devenir la proie de toutes les ambitions. D'abord envahie par dilTérentes tribus de la race germanique, subjuguée par les Romains, asservie par les Francs, soumise à Charlcmagne, sous le règne des faibles successeurs du grand homme, la Hollande ne sort de son asservissement que pour se diviser et se mutiler elle-même. Elle est gouvernée par des princes, par des comtes, par des évêques, jaloux l'un de l'autre, avides d'argent et de pouvoir. Des discussions s'élèvent parmi le peuple, discussions violentes et opiniâtres qui arment le frère contre le frère et se prolongent pendant des siècles. Au commencement du xiv* siècle, il en surgit une en Frise qui a duré deux cents ans; en 1340, une autre dans la Gueldre, moins longue, mais non moins envenimée, et, neuf mois après, on voit éclater la terrible lutte des hoeksche et des kabeljauschc (hameçons et morues), qui, pendant plus d'un siècle et demi, divise les villes et les villages, et dont le dernier germe n'est pas encore anéanti.
Au milieu de ces dissensions intestines qui affaiblissaient également la bourgeoisie et le peuple, le pouvoir des comlesde Flandre grandit; leurs vastes domaines sont réunis à la maison de
Bourgogne, et tantôt par la force, tantôt par des alliances, les ducs de Bourgogne finissent par se rendre peu à peu maîtres des Pays-Bas. Marie de Bourgogne, en épousant Maxiniilien, les apporte pour dot à TAul riche. Charles-Quint les réunit, en 1518, à la monarchie espagnole. Trente ans après, la Hollande, soutenue par le génie de Guillaume le Taciturne , par un austère sentiment de liberté et une profonde croyance religieuse, brise violemment le joug de Tinquisition et de l'absolutisme. Pufs la voilà organisée en république, toute meurtrie encore de son rude combat, mais ferme et résolue, effaçant par sa sagesse les désastres qu elle a soufferts, relevant les murailles de ses villes, agrandissant ses ports et remplissant les mers du bruit de son nom. L'Orient et le Nord lui sont ouverte. Le monde entier devient tributaire de cette petite confédération d'armateurs et de marchands. Louis XIV l'envahit, et quelques années plus tard c'est elle qui dicte des lois à Louis XIV. Bientôt cependant arrive le temps des révolutions orageuses et des grandes calamités; les éléments eux-mêmes luttent contre la malheureuse république ; l'hiver fraie un chemin à, l'armée de Pichegru, et la conduit au cœur du pays. La Hollande est vaincue, sa liberté est anéantie. Ces fières provinces, ces provinces qui avaient résisté à Philippe II et signé l'union d'Utrecht, perdent tout ce qui leur restait de leur ancienne constitution, tout, jusqu'à leur
Il LETTRES SIR LA HOLLANDE.
nom, jusqu'à leurs anciennes limites, et le lion batave, sans griffes et sans force, laissant tomber son faisceau de flèches, n'est plus qu'un vain ornement dans l'écusson d'un roi.
Mais à peine l'orage est-il passé, que ce pays se relève avec le même caractère, la même physionomie, pareil à ses prairies, qui, après avoir été submergées, reparaissent au printemps telles qu'elles étaient avant l'inondation. C'est qu'il y a là une race d'hommes calme et réfléchie, qui ne se laisse point fasciner par les rêves de gloire ou de fortune des autres peuples, qui résiste au malheur par la patience, et maintient avec fermeté les vertus peu brillantes, mais sérieuses, qu'elle a héritées de ses pères. La nature, qui souvent trompe ces hommes, leur apprend à être prudents, et la mer avec laquelle ils sont toujours en lutte leur fait un devoir d'être tenaces.
Je ne connais pas un pays plus durement, plus injustement traité dans les descriptions de voyage que la Hollande. Un grand nombre d'étrangers la visitent cependant chaque année et pourraient aj)prendre à la connaître telle qu'elle est réellement. Mais les uns arrivent là comme par acquit do conscience, pour traverser La Haye, jeter un coup d'œil sur Amsterdam, inscrire leur nom dans la cabane de Pierre le Grand et repartir. D'autres y viennent avec des idées toutes faites, un point de vue arrêté d'avance, et se cri>iraient déshonorés si à leur retour ils s'avisaient de juger
MOEURS i:t cahactkre du pays. K
la Hollande plus st'îricuscmoiU que C€ux qui les ont précédés dans cette facile exploration. Que d'épigraiiiines en vers et en prose n'a-t-on pas laites sur l'avarice et la sécheresse de cœur des Hollandais! combien de charmantes facéties sur leur habitude de fumer et sur le lavage quotidien des rues et des maisons! Il y a des gens qui croient encore sincèrement que le pavé de Broek est frotté chaque matin comme un parquet de la Chaussée-d'Antin, qu'il est défendu d'éternuer, et à plus forte raison de cracher dans les rues, que les poules et les chats sont bannis de cet Eldorado de la propreté, et qu'en arrivant là on est tenu d'ôter ses bottes et de chausser des babouches. Il y a des gens qui se figurent que le Hollandais, la pipe et le verre de genièvre, ne forment qu'un seul et même individu. Je comprends que le duc d'Albe, dans sa ferveur de catholique et sa haine d'Espagnol contre un peuple de protestants révoltés, se soit écrié en regardant les plaines affaissées de la Hollande, que c'était le pays le plus voisin de l'enfer. Je comprends que Voltaire, irrité de ses relations avec les libraires d'Amsterdam, ait prononcé en quittant la Hollande sa méchante boutade : « Adieu, canaux, canards, canaille. » Mais que les Anglais et les Allemands, dont les habitudes ont tant de rapport avec celles des Hollandais, se soient avisés aussi de railler cette honnête nation, c'estàciuoi l'on ne devait pas s'attendre. Or, voici un échan-
tillon des jolies phrases écrites sur la Hollande par les Anglais. C'est le poùte Butler qui parle : « Une contrée qui tire cinquante pieds d'eau, et où l'on est comme à fond de cale de la nature. Là, quand les flots de la mer s'élèvent et engloutissent une province, à l'instant une voie d'eau s'ouvre au flanc du pays. Là les hommes sont sans cesse à la pompe et ne se croient en sûreté que quand ils sentent la puanteur. Ils vivent comme s'ils avaient échoué, et, lorsqu'ils meurent, ils sont jetés par-dessus le bord et noyés. Entassés dans leurs navires comme des troupeaux de rats, ils se repaissent de toutes les productions étrangères. Quand leurs marchands font banqueroute, leurs villes font naufrage et périssent. Poissons cannibales, ils mangent d'autres poissons et servent sur leurs tables leurs cousins-germains. Toute celte terre enfln est comme un navire qui a jeté l'ancre et qui s'est amarré. Tant qu'on y vit, on est à bord. »
Voilà ce qu'écrivent dans leur humour les Anglais. Quant aux Allemands, ils ont , au dire des Hollandais, plus mal jugé ce pays que qui que ce soit au monde. Cette opinion injuste que les étrangers emportent de la Hollande tient en grande partie, je le répète, à la rapidité avec laquelle on la visite ordinairement ; car cette contrée n'est point de celles qui, au premier abord, séduisent l'esprit du voyageur. Pour la connaître et l'apprécier, il faut y mettre de l'altenlion, il
MOEIRS ET CAUACTLUL DU PAYS. 7
faut l'observer sous ses diiïéreiits aspeots, comme ces Heurs modestes dont on ne découvre les nuances délicates et un y.ca voilées qu'en écartant l'une après l'autre leurs feuilles à peine entr'ouverles. Pour moi, j'avoue qu'en posant le pied sur le sol hollandais, au retour d'un voyage dans le Nord, et l'esprit encore tout préoccupé de ses grands paysages, j'éprouvai je ne sais quelle espèce de surprise pénible qui ressemblait à un désenchantement. — Adieu donc, me disais-je, les hautes montagnes de Norvège avec leur couronne de sapins et leur ceinture de nuages. Adieu les lacs limpides de Suède, où l'azur du ciel so reflète comme dans un miroir, les vallées mystérieuses protégées par Hulda, divinité de la solitude, et les cascades où le Strœmkarl fait résonner les cordes harmonieuses de sa harpe d'argent. — Debout sur le pont du bateau, je contemple le paysage nouveau qui se déroule à mes regards, et je ne vois qu'une longue plaine d'une teinte uniforme, le fleuve jaune qui fuit dans le lointain, et le ciel chargé de brume. Çà et là quelques moulins à vent tournent péniblement leurs longs bras au souffle léger qui les fait mouvoir. Une petite maison en briques, lavée et nettoyée comme pour un jour de fête, s'élève au bord d'un étang, entre une charmille taillée en éventail et un if qui a la forme d'un pain de sucre. Une barque glisse sur un canal, un pécheur s'en revient à pas lents vers sa cabane, portant ses filets sur son épaule. A
l'horizon, on aperçoit une pointe de clocher qui surgit au milieu d'un massif d'arbres, et point de colline, point de sentier escarpé, partout la même plaine verte et humide, partout l'eau, l'eau qui divise les propriétés, l'eau qui croupit au pied des habitations, l'eau qui s'écoule d'un sol marécageux dans les canaux. Vous poursuivez votre route au milieu de ce pays si riche et si peuplé, vous vous attendez peut-être à être bientôt étourdi par les rumeurs d'une foule marchande et industrieuse, et vous ne trouvez qu'un grand silence. Ici les affaires ne se font ^point avec bruit comme dans les autres pays. L'ouvrier s'en va à [)as comptés à son travail; le négociant prend gravement le chemin de la Bourse. Les oisifs s'assey^ent dans les cabarets sans chanter et sans crier. Le Hollandais, pour qui l'économie est une des vertus essentielles de ce monde, est économe de ses gestes, de ses paroles comme de son argent. Tout est ici prévu, mesuré et soumis à une impulsion régulière Tout se meut comme par les rouages d'une machine en bon état. Il y a du silence jusque dans l'activité et dans le mouvement. Les bateaux chargés de marchandises suivent mollement les sinuosités du canal ; les bateliers, assis au gouvernail, se laissent ainsi porter vers les vastes entrepots de Rotterdam ou d'Amsterdam en fumant leur pipe. Les enfants, qui reviennent de l'école, ont déjà un petit air grave et doctoral qui doit donner beaucoup de satisfaction à leurs
parents, et los animaux mCmos, les chevaux au large poitrail, et les vaehes aux lourdes mamelles, posent nonchalamment leur tùte sur un tronc de saule, et semblent rélléchir.
Vous entrez dans une ville, et vous ne voyez point de curieux dans les rues, point de gens affairés qui courent çà et là et se heurtent sur les trottoirs, point de fenêtres qui s'ouvrent à Tarrivée de la diligence. La plupart des maisons sont gardées par une chaîne en fer qui s'étend tout le long de la façade et arrête les passants à trois pieds de distance. Les portes, vernies et ornées d'un magnifique marteau en cuivre, sont hermétiquement fermées, et les fenêtres voilées à l'intérieur par une pièce de toile blanche qui en occupe toute la largeur, On dirait des demeures désertes ou habitées par des hommes plongés dans un sommeil fabuleux, comme les personnages de certains contes de fée. Seulement, de temps à autre, une main légère soulève le mystérieux rouleau de toile, une tête blonde se montre derrière les vitres transparentes, une femme jette un regard furtif sur le petit miroir {V espion, comme on l'appelle) placé en dehors de la fenêtre pour refléter ce qui se passe dans la rue, puis le rideau s'abaisse de nouveau, et la jolie curieuse disparaît.
Certes tout cela n'est pas très-récréatif, et quand on pense que le nord et le sud de la Hollande présentent le même aspect, que partout on
retrouve la même plaine, les mêmes villes en briques, coupées par les mêmes canaux, on comprend que les voyageurs conduits dans ce pays par une pure curiosité de touriste se hâtent de visiter quelques points importants, et s'en aillent bien vite chercher par-delà le Rhin des sites plus pittoresques et une vie plus animée. Mais vienne un étranger qui ne voudra pas s'en tenir à l'aspect extérieur du pays, qui essaiera de pénétrer dans les habitudes domestiques, dans le génie commercial des Hollandais, de briser cette enveloppe parfois un peu sèche et un peu rude qui cache tant de qualités excellentes, et il aimera la Hollande, et il sera heureux et fier de lui rendre la justice qui lui est accordée si rarement.
Rien de plus admirable comme œuvre d'industrie et de patience que le sol même de la Hollande, tel qu'il est devenu sous la main de l'homme. Quand les vieilles tribus germaniques, errant le long de la Meuse et du Rhin, vinrent s'établir dans cette contrée, elles n'y trouvèrent qu'une terre si mouvante et si humide, qu'on ne savait, dit Tacite, s'il fallait l'appeler de la terre ou de l'eau. Chaque chef de famille s'en allait alors de distance en distance, cherchant une ondulation de terrain, un tertre de gazon pour y bâtir sa frèlc cabane, prêt à. fuir avec sa femme et ses enfants, dès que l'eau du fleuve commençait à déborder. Asservis ainsi à tous les accidents du sol et de l'atmosphère, un jour vint où
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ces hommes voulurent essayer de les prévenir et de les combattre. Ils desséchèrent les marais en creusant des canaux; ils ouvrirent un débouché à l'eau stagnante, et commencèrent à cultiver le terrain. Mais de temps à autre le fleuve enflé bondissait hors de son lit, la mer en courroux envahissait leurs domaines et détruisait le fruit de leurs travaux. Il fallut élever une palissade contre le fleuve et une autre plus forte contre la mer. tt La nature, dit un poète hollandais, n'a rien fait pour nous; elle nous a refusé ses dons, et tout ce que l'on voit dans notre pays est l'œuvre du travail, du zèle, de l'industrie '. »
Une fois qu'on eut ainsi mis la main à l'œuvre, il s'établit une lutte incessante entre l'homme et la nature, entre la population des plaines de la Hollande et les fleuves et la mer qui les dominent. Tout ce pays, placé au-dessous du niveau de l'Océan, est comme une grande cité assiégée par une armée ennemie. Les remparts sont bâtis, les sentinelles sont à leur poste ; à la moindre apparence du danger, le tocsin sonne, le cri d'alarme retentit dans les villes et les villages; tout le monde accourt sur le point menacé avec des pelles et des pioches, avec des fascines et des lambeaux de toile, et l'on suit avec anxiété le mouvement de la mer, qui gronde, écume et frappe à coups redoublés contre la digue. Si ce rempart
' IlcItDCrS, De Jlollaiitische Satie.
affaibli court risque de s'entr'ouvrir, on le calfate comme un navire, avec de la paille, du linge et des mottes de terre. Si ce moyen est insuffisant, on trace derrière l'endroit périlleux un demi-cercle, comme dans une forteresse où l'ennemi vient d'ouvrir une brèche, on construit une nouvelle digue, et lorsque l'eau a rompu la première, elle s'arrête devant celle-ci.
Mais, malgré l'activité et les travaux de défense des Hollandais, que de fois leur implacable ennemie, l'eau de la mer et des fleuves, a franchi les barrières qui lui étaient imposées, et englouti dans sa fureur des milliers d'habitations ! Les annales de ce pays sont pleines de désastres pareils à ceux qui viennent de désoler nos malheureuses provinces du midi. Dès le vr siècle, les traditions signalent déjà une inondation en Frise ; il y en eut une autre en 792, 806, 859, 4164, 1170, 1210, 1221, 1230, 1257. A la suite de cette dernière, on vit surgir, au nord de la Hollande, l'île de Vlieiand. Trois inondations successives en 1248, 1249, 1250, produisirent une maladie épidémique qui fit périr beaucoup de monde. Au xiir siècle, le Zuyderzée (mer du Sud) n'existait pas encore ou n'était tout au plus qu'un lac très-étroit. En 1287, une inondation, qui engloutit quatre-vingt mille hommes, lui donna l'étendue et la profondeur qu'il a aujourd'hui. Près de l'ancienne ville de Dordrecht, on aperçoit une espèce de lac parsemé d'un grand nombre de petites îles; c'était
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autrefois une riche et llorissante prairie. En 1-421 , dans la nuit ilu 18 novembre, les Ilots de la mer s'élancèrent de ce côté , engloutirent soixantedouze villages, et noyèrent cent mille hommes. Les inondations continuèrent aux xv* et xvi* siècles; il y en eut une en 1570, qui gagna les pointes du sol les plus élevées, et à la suite de laquelle on con)jita plus de cent mille victimes. A partir de cette époque, l'habileté que les H».)llandais avaient acquise dans la construction des digues, les ordonnances qui en réglèrent l'entretien, rendirent les inondations moins fréquentes. Cependant il y en eut encore plusieurs au xviir siècle, et, dans l'hiver de \S-2d, la Hollande fut dans le plus grand danger; Amsterdam même voyait sa haute et forte digue envahie peu à, peu par les flots. Le 1" février fut un jour d'angoisses dont les habitants de cette ville ne parlent encore qu'avec un sentiment d'effroi. L'eau montait, montait de toutes parts, et tout le monde était là, tremblant et incertain, ne sachant où se réfugier, où fuir. Si la progression des vagues eût continué encore pendant un quart d'heure, pas une rue n'échappait au déluge; mais, au dernier moment de la crise, l'onde s'abaissa graduellement, et la ville fut sauvée.
La construction et l'entretien des digues coûtent chaque année des sommes énormes à la Hollande. Les ingénieurs les plus habiles sont employés à ces constructions; une administration
a LETTRES SUR LA HOLLANDE.
particulière ordonne et règle leurs travaux. Une partie des dépenses est comprise dans le budget de l'État ; le reste est à la charge des provinces . Chaque propriétaire riverain paie, en sus de la contribution générale, un impôt spécial pour les digues, proportionné à l'étendue de ses propriétés et à leur voisinage de l'eau. De larges digues en fascines ou en terre s'étendent tout le long des rivières et des fleuves; quelques-unes servent de route, comme la chaussée de Blois. D'autres digues plus fortes et plus élevées sont bâties au bord de la mer. Au Helder, c'est une haute muraille construite en talus, et soutenue à sa base par d'énormes blocs de pierre comme la jetée de Cherbourg. A Harlingue, le travail de la digue est encore plus curieux. C'est une palissade de poutres carrées serrées l'une contre l'autre, liées ensemble par des poutres transversales, et protégées du côté de la mer par un amas de grosses pierres. Derrière cette muraille en bois, qui s'élève à douze pieds environ au-dessus du sol, il y en a une seconde, formée comme la première de poutres épaisses, mais moins haute, puis une rangée de pierres de deux pieds de large, puis enfin une troisième palissade en bois qui s'élève, comme la rangée de pierres, à trois ou quatre pieds au-dessus du sol. Cette digue s'étend sur toute la côte de la Frise. Qu'on se figure, s'il est possible, ce qu'il a dû en coûter pour amasser toutes ces pièces de bois, pour construire les di-
gues en pierre du Helder dans un pays où il n'y a ni pierres ni bois, où il faut l'aire venir ces matériaux de la Norvège.
Sur les autres rives de la mer du Nord, il y a en certains endroits des dunes qui sont la meilleure de toutes les digues; mais les Hollandais sont encore obligés de se défendre contre ces barrières naturelles qui les protègent, car le vent mine le flanc de ces dunes, en renverse les sommités, et répand des flots de sable sur les champs et sur les pâturages. Pour prévenir ce danger, on plante de distance en distance des haies de roseaux qui croissent dans le sable et le retiennent, et Ton fait une guerre acharnée aux lapins qui, en allant établir là leur terrier, détruiraient les plantations. Mais les efforts des Hollandais vont plus loin. Dans quelques parties de la contrée, les dunes ont deux à trois lieues de large ; là on ne se contente pas d'arrêter le sable mouvant, on travaille à défricher ces collines arides qui semblent se refuser à toute espèce de culture, et ce travail si difiîcile, si ingrat en apparence, est assez productif. On jette d'abord dans le sable d'épaisses couches de fumier, puis on plante des pommes de terre, et la première récolte est d'ordinaire assez abondante pour payer les frais de défrichement. Quand le sol a été ainsi labouré, engraissé, allèrmi, on y plante de petits chênes que l'on coupe en broussailles au bout de huit ans, puis on les laisse repousser, et de dix ans en di^: ans on fait une
coupe d'arbustes qui rapporte environ 2 francs par toise. Avec le temps, les collines stériles peuvent être ainsi couvertes de magnifiques forêts, ou converties en pâturages. Il n'y a pas un siècle qu'une partie des environs de Harlem était encore revêtue d'une couche de sable ; aujourd'hui c'est l'une des prairies les plus riantes et les plus fécondes de la Hollande. Il n'y a pas trente ans que Woestduin, la demeure de la noble et illustre famille des Van Lennep, était bornée par des landes sauvages ; aujourd'hui le zèle et l'mdustrie de ses propriétaires en a reculé les limites. Les vieux bancs de sable sont chargés d'arbustes, traversés par de magnifiques allées, parsemés de jardins et d'élégantes habitations. Chaque année la charrue trace de nouveaux sillons, chaque année la main de l'homme conquiert un nouveau terrain.
Si des bords de la mer nous redescendons dans l'intérieur du pays, voici d'autres travaux plus difficiles encore et plus persévérants. Là l'homme retranché derrière ses digues, comme l'habitant d'une ville de guerre derrière ses remparts, est sans cesse occupé d'embellir ou de faire fructifier son domaine. Il creuse son sol, il le dessèche, il le façonne comme une matière inachevée que Dieu lui a remise pour lui donner une autre forme. 11 perce des canaux, il trace des grandes routes, il bâtit des éclust3s. Partout enfin il va, il vient, il agit, il ressemble à la fourmi inchistrieuse qui, cha(iue jour, traîne un nouveau fardeau, et
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amasse dans son grenier le grain de blé avec le brin de paille.
De tous côtés, quand on voyage à travers cette contrée, on trouve les traces du labeur le plus opiniâtre et de l'industrie la plus éclairée. De tous côtés, des éditices imposants s'élèvent sur une terre mouvante qu'il a fallu affermir, des barques sillonnent les canaux, des moulins à vent se meuvent sur leur haute tour, ceux-ci pour moudre le grain, ceux-là pour scier des planches, d'autres pour pomper Feau d'une plaine marécageuse et la jeter dans un réservoir. L'air, la terre et l'eau sont tributaires de ce peuple ingénieux et infatigable ; il a vaincu les éléments, il leur fait payer son budget. Il y a deux cents ans que les Hollandais ont exécuté une entreprise que l'on pourrait croire impossible sans le secours des machines actuelles. Ils ont desséché tout le Beemster, et livré à la culture un terrain de plusieurs lieues d'étendue, juscjuc-là englouti sous les eaux. Maintenant, ils travaillent à dessécher le lac de Harlem. Ce lac a six lieues do longueur, trois de largeur, et à peu près quatorze pieds de profondeur. Il en coûtera 20 millions pour faire cette opération; mais, à la place de cette nappe d'eau qui ronge sans cesse ses bords et menace de s'étendre bientôt jusqu'à Amsterdam, on a calculé qu'on recouvrerait pour plus de 14 millions de bonnes terres, et <5u'on épargnerait chaque année les 00,000 francs
employés à rentrelien des digues du lac. Dans File de Texel, il y avait un vaste espace de terrain sans cesse envahi par les flots de la mer. Une société Ta acheté, Ta fait entourer de digues, et va le revendre avec un bénéfice considérable. On ne comptait là, il y a sept ans, que vingt-cinq habitants. La construction des digues en a déjà amené plus de six cents.
Le chemin de fer qui va d'Amsterdam à Harlem est un travail étonnant de hardiesse. Il passe entre le lac et les vagues profondes de TY, sur un sol fangeux que Feau mine de chaque côté. Il a fallu jeter là des milliers de fascines, les couvrir de eouches de terre, puis remettre des fascines, puis du sable et de la pierre ; bref, il a fallu créer, en quelque sorte, tout l'espace que ce chemin devait parcourir, car à la place où s'étend aujourd'hui le rail-uay, il n'y avait qu'un marais.
Mais tous ces travaux ne sont rien comparés à ceux qui ont été faits à Amsterdam. Qu'on se ligure une ville de deux cent mille âmes, avec de larges rues, de magnifiques quais et une foule de grands et beaux édifices, toute bâtie sur pilotis. Pour la construction du ijalais, plus de vingt mille poutres ont été enfoncées dans le sol à trente ou quarante pieds de profondeur. Ce liiit-là peut donner la mesure du reste. Un jour cette ville si riche, si fière de sa ban(jue cl de son pouvoir, fut menacée de périr, devinez par qut>i? Par un petit ver rapporté des Indes sur les bâtiments de corn-
morce, et qui se mettait tout simplement à ronger les piliers en bois (jui servent de hase aux habitations. Il semblait que la Providence eût choisi tout exprès Tinstniment le plus obscur pour humilier dans son orgueil une des reines du commerce. On ne peut se faire une idée des ravages produits par le terrible insecte. J'ai vu des blocs de bois d'un pied de circonférence qui ressemblaient à des éponges, tant ils étaient criblés de trous de toutes parts. Un cri d'épouvante s'éleva dans la ville quand tout à coup on découvrit quel efl'royable passe-temps le vermisseau des Indes avait choisi, et comme il pullulait, et comme il s'en allait transpercer chaque poutre et chaque pilier. L'air, l'eau, le climat d'Amsterdam firent enfin périr cette race funeste, les bons bourgeois se remirent de leur frayeur, et les banquiers comptèrent en sécurité leurs capitaux.
Quelques années après, la capitale du commerce hollandais s'aperçut qu'elle était exposée à un autre péril presque aussi redoutable que le premier. L'Y charriait sans cesse dans son port des masses de sable. Le Zuyderzée, qui rejoint Amsterdam à la mer du Nord, devenait de plus en plus difficile à traverser. Ses bancs de sable semblaient chaque année s'agrandir; en certains endroits, on ne pouvait les franchir qu'à l'aide d'énormes et dispendieuses machines appelées chameaux. Après avoir longtemps déliWrô sur les moyens de remédier à un étal de choses qui
devenait de plus en plus alarmant, on s'est mis à l'œuvre, et quand les Hollandais se mettent à l'œuvre, soyez sûr qu'ils achèveront leur entreprise. On a d'abord préservé les bassins de l'encombrement des sables par une grande digue qui défend en môme temps la ville contre les inondations de l'Y; puis on a creusé un canal qui va jusqu'à la mer du Nord. Ce canal, qui s'étend sur un espace d'environ vingt-cinq lieues, a trentesix pieds de largeur et vingt-deux pieds de profondeur. 11 n'y en a pas un aussi large dans toute l'Europe, pas un dans le monde entier qui ait des écluses si fortes et qui soit creusé si bas. A certains endroits, à Buiksloot, par exemple, la surface do l'eau qu'il renferme est à dix pieds au-dessous du niveau de la mer. Maintenant les navires de commerce, et même les bâtiments de guerre qui vont dans la mer du Nord ou qui en viennent, ne passent plus par le Zuyderzée. Quinze ou dixhuit chevaux les remorquent le long du canal; l'armateur paie 1 fr. GO c. par cheval et par lieue, plus les droits d'écluse, et l'on calcule que le trajet d'un navire de la mer du Nord dans le bassin d'Amsterdam revient à 1 ,000 ou i ,200 francs. Mais le trajet peut se faire avec le bon ou le mauvais vent, et en dix-huit heures, tandis (ju'autrefois un b;\linieiit devait allendre i)()ur partir un vent tavoi'.'ililc, et piuivail viro, encore retenu deux ou trois semaines sur le Zuydisrzée. Qu'on dise encore que le peuple hollandais n'est jtas poétique!
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favouo qu'il ne iVvo pas cdiiiiiic les Alleinuiuls, qu'il no chante pas eoninie les Italiens, (pi'il n'enfante pas chaque année quelque charmant poëme comme les Anglais; mais cette persévérance à vaincre tous les obstacles, cette force de volonté qui maîtrise la nature, ne pourraient-elles pas être considérées comme une vraie et grande poésie?
Je conseillerais à ceux qui viennent en Hollande pour la première fois de faire un détour et d'y arriver parle Rhin, non pas que le Rhin ait ici un aspect aussi riant qu'aux rives de Bingen, ou aussi pittoresque qu'au pied du Drachenfels. Hélas! tant s'en faut. Ce fleuve, si souvent chanté par les poètes et dessiné par les peintres, ce noble et majestueux enfant des montagnes de la Suisse, qui baigne tant de ruines romantiques, et semble porter sur ses flots l'esprit des vieilles légendes, tombe du haut de ses rocs escarpés, de ses coteaux chargés de vignes, dans une plaine monotone, puis s'écoule en silence et s'en va mourir tristement dans les sables de Katv^'ik. Mais, en arrivant par là, on entre immédiatement dans le domaine de l'histoire hollandaise. C'est d'abord Nimègue, que nul Français ne verra sans se rappeler les conquêtes de Louis XIV et le glorieux traité de 1G79; puis le château de Loevesten, d'où Grotius s'échappa, caché dans une caisse de livres; puis Gorcum, l'une des premières villes prises sur les Espagnols par les gueux de
mer ' ; Dordrecht, célèbre par son synode, et tout à coup Ton arrive devant la magnifique rade de Rotterdam.
La plupart des villes de Hollande semblent bâties sur un même modèle, dont Amsterdam et Rotterdam sont les types les plus éclatants; mais chacune d'elles a quelque particularité remarquable ou quelque souvenir historique curieux à étudier. Delft renferme les tombeaux des vieux stathouders et ceux de plusieurs autres hommes célèbres. La Haye est depuis plus de deux cents ans le théâtre principal de la politique hollandaise. C'était jadis la résidence des stathouders, c'est aujourd'hui celle de la famille royale, des hauts fonctionnaires, du corps diplomatique, et le séjour de prédilection de la plupart des étrangers qui visitent la Hollande. C'est de toutes les villes du pays celle qui a le plus subi l'iniluence française. Il y a là un théâtre français, des salons français, un journal français, et quand on entre dans les magasins, ou quand on passe sur les places publiques, on n'entend parler que français. Ses rues sont larges et élégantes, ses en-
' La première fui Briellc. I>cs soMat-; hollandais, heiiroux «le cctlc victoire, la célébrèrent aiissilùt j>ar un calembourj; iiitiailuisible :
Den eerste tian Apiil
yeiioor duc d' Alhe syuc Diil.
Dril est le nom de la ville, et sigiiiiie lunettes.
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virons charmants. C'est le Bois {de Boosch), l'une des plus magnifiques promenades qui existent. C'est une longue ligne de maisons de campagne toutes plus riantes et plus coquettes les unes que les autres. Ce sont de larges enceintes de verdure entourées d'arbres majestueux, des parcs où les cerfs bondissent, des allées de tilleuls où la foule accourt en été ; puis, à un quart de lieue de là, les collines de sable arides et solitaires, les dunes qui protègent les cabanes des pêcheurs de Scheveningen, et la mer sillonnée par quelques bateaux, la grande mer du Nord mélancolique et sombre. Leyde est, comme on sait, une des villes classiques de la philosophie et de l'érudition. Ici les glorieux souvenirs de l'histoire s'allient à ceux de la science. Ici vécurent Grotius, Descartes, Scaliger, Boërhaave, et c'est ici que, pendant le siège de d57i, l'inflexible bourguemestre VanderWerf, cerné dans sa demeure par une foule de citoyens irrités qui lui demandaient du pain, s'avança audevant d'eux, et leur dit : «Je n'ai point de pain à vous donner ; mais prenez mon corps, et partagez-le entre vous. » Ces paroles énergiques ranimèrent le courage du peuple; il se défendit avec une nouvelle vigueur, et les Espagnols furent forcés de lever le siège. L'université de Leyde n'a plus autant de splendeur qu'au temps où on aimait à l'interroger sur les Grecs et sur les Romains, et le nombre des élèves n'est plus aussi considérable. Cependant l'esprit de l'écolo n'a pas
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changé. Les professeurs maintiennent autour d'eux les anciennes traditions avec un zèle et une sincérité vraiment exemplaires. J'ose affirmer que nulle part les muses d'Athènes et de Rome ne sont aussi pieusement honorées qu'à Leyde, et que nulle part les étudiants ne mettent tant de tèrveur à parler latin. J'ai vu un jeune licencié ès-lettres qui avait fait une thèse sur un ancien poëme hollandais, et qui devait la soutenir en latin. A chaque instant, le pauvre candidat au grade de docteur était arrêté dans son argumentation par quelque vieille expression néerlandaise (ju'il ne pouvait rendre dans la langue des Romains que d'une manière imparfaite, et en faisant de longues périphrases. C'était pitié de le voir se débattre sous la loi qui lui était imposée, et traduire confusément dans un autre idiome ce qui eût été très-clair et très-net dans le sien. N'iml)orte pourtant, il allait, il allait, les règlements académi(jues l'ordonnant ainsi, et le latin devant être le moyen d'appréciation de toutes les capacités.
Les tulipes de Harlem ne se cotent plus comme des bons sur le trésor à la bourse d'Amsterdam. Le temps n'est plus où un amateur donnait po\ir une seule de ces fleurs adorées des Hollandais deux voilures de froment, quatre voitures d'orge, quatre bœufs gras, douze brebis, deux mesures de vin, quatre. tonnes de bière, deux tonnes de beurre, mille livres de fromage, un vêtement
iiOEins irr cah-uikhe vv pays. 25
(l"homnu> eomplfl el une coupe d'argent. Hélas', toutes les gloires de ce monde sont de courte durée, même la gloire des fleurs, ces charmantes tilles de la rosée du ciel et des baisers du jour. Le supeibe oignon qu'un jardinier enthousiaste avait nommé l'amiral Ënkhuyzen, est descendu du palais des princes dans le modeste salon du bourgeois; le Liefkenshoek ne tente plus que de vulgaires ambitions, et l'on peut avoir aujourd'hui, le dirai-je? pour 50 florins, le Semper Auyustus, dont le prix s'est élevé une fois jusqu'à 15,000 llorins. Malgré cette effroyable dépréciation tks Heurs, les habitants de Harlem n'ont pas renoncé à une culture qui leur rapporte encore régulièrement un assez joli bénéfice. En allant du côté du {)avillon, ancienne résidence d'été du roi Louis, on passe entre une double rangée de maisons, dont les petites portes soigneusement fermées et les fenêtres gardées par des jalousies ont un air mystérieux el recueilli. C'est là le domaine de Flore. C'est là que le jardinier habile donne des leçons à la nature, développe les grâces de l'œillet, embellit le dahlia et perfectionne la tulipe. Harlem a une autre curiosité dont les bourgeois sont assez fiers, et à juste titre. C'est un orgue de huit mille tuyaux, le plus grand orgue qui existe au monde. Que si jamais vous allez dans cette ville, n'oubliez pas qu'un jour naquit en ce lieu un homme auquel on donna le nom de Laurent, et qui se fit un surnom lic son titre de sacristain
(lioster) ; que cet homme inventa, en l'an de grâce 4423, l'art d'imprimer en caractères mobiles : tâchez de ne pas détourner la tête quand vous rencontrerez le lourd monument qu'on lui a élevé sur la place de la cathédrale, et, dans le parc, le tableau du pavillon qui le représente au moment où il vient de faire sa découverte, la médaille frappée en son honneur; tâchez enfin, si vous voulez passer aux yeux des habitants de Harlem pour un voyageur un peu lettré, de ne pas trop parler de Guttemberg.
Il n'y a qu'une petite distance de Harlem à Saardam, où chaque touriste se croit obligé d'aller voir la prétendue cabane de Pierre le Grand. Le fait est que Pierre le Grand n'a jamais passé plus de trois jours dans cette ville, et que, fatigué de la curiosité dont il était l'objet, il se retira à Amsterdam, où il pouvait plus facilement garder l'incognito.
De Saardam, un bateau porte le voyageur au milieu des cités mélancoliques et des riches pâturages de la Nordholland, puis il faut passer le Zuyderzée, et nous voilà dans la province la plus curieuse de tout le royaume, dans la Frise. Là il y a une langue à part, une poésie naïve et originale, des traditions anciennes et des mœurs qui ont un caractère primitif. Ce peuple raconte qu'il vient de l'Inde. Il sait que ses ancêtres ont occupé jadis de vastes domaines, et, qiioicjue [)iiivé de leur pouvoir, il a pourlar.l conservé leur esprit
MOEURS El CAHACTEKE DU PAYS. iJ /
d'indt^pomlauce et leur fierté. Les hommes sont généralement grands et forts. Les femmes ont la taille élancée, les cheveux hlonds et alH)ndants, les yeux d'un bleu Ihnpide. Dans toute la Hollande, elles sont renommées pour leur beauté. Elles portent une courte mantille qui dessine élégamment leur taille ; un léger bormet couvre le sommet de leur tète, retundie sur leur cou, et deux larges lames d'or leur ceignent les tempes. Les plus riches y ajoutent un diadème en perles ou en diamants. 11 y a de simples paysannes qui, le dimanche, portent ainsi à l'église une parure de 1,800 à 2,000 fr. Les plus pauvres tiennent beaucoup à porter aussi celte parure. On m'a raconté que des servantes faisaient pendant plusieurs années des économies sur leurs gages dans le but d'acheter d'abord un bandeau en argent, puis de l'échanger plus tard contre un bandeau en or. A voir toute cette belle race de la Frise, ces hommes avec leur mâle figure et leurs formes robustes, ces femmes avec leur démarche à la fois noble et gracieuse, et leur diadème au front, on comprend qu'il y ait en eux un profond sentiment d'orgueil national, et on lit avec plus d'intérêt la légende qui raconte leur origine.
Environ trois cents ans avant Jésus-Christ, il y avait, dit cette légende, dans l'Inde, sur les rives du Gange, un royaume llorissant, dont la richesse, la prospérité étaient célébrées au loin, et qu'on appelait le royaume de Frisia. Il était gou-
verné par Adel, descendant de Sem, tils de Noé. Un homme nommé Agrammos, d'une extraction obscure, mais ambitieux et hardi, excita parmi le j)euple une révolte contre son souverain légitime, le tua et s'empara de son trône. Adel avait trois fils : Friso, Saxo et Bruno, qui furent bannis du royaume et se retirèrent en Grèce. Les uns disent que, dépouillés de leur héritage, ils s'en allèrent philosophiquement chercher celui de la science, et qu'on les vit suivre avec assiduité les leçons de Platon, D'autres rapportent qu'ils se rendirent auprès d'Alexandre, et raccompagnèrent dans ses expéditions. Friso gagna par sa bravoure la faveur du jeune conquérant, et s'en alla avec lui guerroyer dans l'Inde. Après la mort d'Alexandre, les trois frères firent la paix avec l'usurpateur du trône de leur père, et rentrèrent dans leur patrie; mais ils s'aperçurent bientôt qu'ils avaient perdu la faveur dont ils avaient joui autrefois, et que le peuple ne pouvait leur pardonner d'avoir porté les armes contre la race indienne. Us résolurent alors d'émigrer de nouveau. Us avaient entendu parler d'une certaine contrée du Nord qu'on appelait la Germanie. Ce fut de ce coté qu'ils se dirigèrent. Ils partirent avec une flotte de vingt-quatre bâtiments, et après sept années de navigation, de halles, de détours, ils arrivèrent sur le sol néerlandais en l'année 512 avant Jésus- Christ. (Les chroniques frisonnes sont très-précises et donnent scrupuleusement les chiffres.) La
MOEURS ET CARACTKUi: DU PAYS. 29
terre sur laquelle Frisd \oni\\i d'aborder était en grande partie couverte d'eau et déjà occupée par une tribu de5 Suève^. L'intrépide navigateur, à jieine débanjné, leur livra une bataille, et les soumit à son pouvoir; puis, après s'être ainsi emparé du pays, il lui donna son nom, éleva des digues, bdtit des villes, entre autres celle de Stavoren, qui subsist<e <»ncorc, et (pii était consacrée au dieu StAvo. Peu à peu, il iK)rta ses armes victorieuses plus loin, il subjugua d'autres tribus, et soumit à sa doniin<Uion tout le sud de la Hollande. Cependant l'accroissement de la population le força d'éloigner de lui ses deux frères et une partie de ses sujets. Saxo se retira en Saxe, et Druno dans le pays de Brunswick. Quant à Friso, il régna encore plus de soixante ans, etlors(iu'il mourut, on célébra ses funérailles à la manière des Perses.
Des sept grands districts qui formaient autrefois le pays des Frisons, il ne reste que la province de Frise, dont Leeuwarden est la capitale. C'est une ville de dix-huit mille âmes, régulière, élégante, Uen bâtie. Sa prison a plus d'une fois excité l'attention des hommes qui s'occupent de systèmes jfénitentiaires \ Il n'est personne, je crois, qui n'admire la sagesse de ses règlements, les heureux résultats obtenus par rhalâleté des directeurs, la classification des détenus, et personne sans doute
« M. Raraoïi de Ui Sagra, duns son livre sur la liuUaiiile »u a JoiiiiC uuc dc£cri|'lion exacte cl dcla^iléc.
qui ne soit sorti de là avec un profond sentiment de pitié pour ces malheureux entassés dans des dortoirs trop étroits, comme des nègres dans les flancs du négrier. Que le gouvernement hollandais restreigne autant que possible les dépenses de cette prison; qu'il en soit venu, je ne sais comment, à nourrir pour 12 florins par an, dans un pays où toutes les denrées sont fort chères, des hommes qui travaillent tout le jour, cela peut bien être admis; mais qu'au moins il élargisse l'édifice dans lequel sept cents prisonniers sont renfermés, qu'il ne leur refuse pas un peu d'espace pour respirer l'air qui ne coûte rien, l'air qui est la vie! Tant que la prison de Leeuwarden restera telle qu'elle est, les détenus les plus heureux seront certainement les plus coupables, ceux que l'on garde avec des chaînes dans une cellule, car ceuxlà ont du moins trois à quatre pieds autour d'eux pour se mouvoir.
A dix lieues de Leeuwarden est Groningue, fondée, dit-on, cent cinquante ans avant Jésus- Christ, conquise par les Romains, ravagée à différentes reprises par les Danois, puis soumise à la domination des évèques d'Utrecht, et maintenant chef-lieu d'une province. C'est la ville la plus considérable du nord de la Hollande. Elle a une université, un bon porl, et l'ail un commerce considérable avec l'Allemagne.
Presque au sortir de Groningue, on entre dans la province de Dreiillie, la pins Irisle, la plus aride
de toutes les provinces de la HolUuide. A droite, à gauche de la route, on n'aperçoit que des bruyères incultes ou des marais , une terre bourbeuse coupée par un canal où coule une eau noire, où Ton voit de temps à autre passer un bateau chargé de tourbe, qu'un homme, ou une femme, et quelquefois un enlant, attelé à cotte cargaison comme un cheval, traîne lentement et péniblement. La tourbe et le produit de quelques bestiaux, voilà les seuls produits de cette malheureuse province, qui, du reste, est à peine peuplée. Assen, qui en est la capitale, ressemble à un village, et de loin en loin on ne rencontre que de pauvres cabanes où l'on ne distingue même plus aucune trace de la propreté hollandaise. Ce sol si ingrat, si humide, a cependant été mis en culture. Une société de bienfaisance, fondée en 1816, par le général Van der Bosch, a établi dans ce sombre district des colonies de pauvres, qui ont déjà produit les résultats les plus satisfaisants. Chaque pauvre en état de travailler peut entrer dans ces colonies. La société lui conlie la culture de trois journaux de terre, une vache, un petit porc et quelques brebis. On lui donne en outre chaque jour une livre de pain, chaque semaine un boisseau de pommes de terre et une dizaine de sous, non pas en monnaie ordinaire, mais en petites cartes qui sont acceptées pour une valeur déterminée dans les magasins de la colonie, en sorte qu'il ne peut les dépenser ailleurs, et les employer à un mau-
vais usage. Le colon doit payer peu à peu, soit par son travail, soit par une partie de sa récolte, ou du produit de ses bestiaux, les avances feiites par la société. Il faut qu'il lui remette en outre dix pour cent de ce qu'il gagne pour l'administration do la colonie, plus l'intérêt annuel du capital employé h l'achat de la petite propriété qu'il cultive. S'il parvient à se libérer ainsi des engagements qu'il a contractés, sa situation change complètement, il fait un bail avec la société, et traite avec elle , non plus comme colon , mais comme fermier. Les femmes qui ne peuvent travailler dans les champs fdent de la laine. Les enfants vont à l'école, et fdent aussi de la laine dans leurs moments de loisir. Les colons occupent de petites maisons en briques bâties l'une en face de l'autre, «le chaipie côté de la route, et presque toutes entourées d'arbres fruitiers. Ils sont groupés en familles. Cent familles forment une sous-direction, (jui est divisée en sections et subdivisée encore en demi-sections. Il doit y avoir dans chaque sousdirection un médecin, un apothicaire, deux charpentiers, deux matons, un forgeron, un chapelier; et dans chaijiie section, un cordonnier, un tailhnir, un tisserand et ciiui à six femmes occupées à coudre et à tricoter.
Tous les colons travaillent sous la surveillance (1(! leurs ehels de seelion. Ceux (pii se laissent al- Ivr à la ])aresse sont envoyés dans un autre établissement, où on les traite avec beaucoup j»lus
MOEURS KT r.vnACTERE DU PAYS. 7u\
i\o rijjiunir. 11 y a niaiiitcnaiu dans les quatre colonies Ibndées par la Société de Bienfaisance près de neuf mille personnes. Quelle admirable institution que celle (jui arrache tant de familles à la misùre, au vagabondage, pour leur donner un refuge, une existence ; qui emploie à des travaux utiles tant de brjLs oisifs, et élève une foule de pauvres enfants !
De cet asile des malheureux on passe dans la contrée la plus riante, la plus peuplée , la plus riche. D'Arnheim àUlreclit, et d'Utrecht à Amsterdam, la route est bordée de chaque côté par des carrés de fleurs, des allées de tilleuls, des enclos chargés de fruits, des maisons do campagne élégantes et sonq)tueuses. On dirait un immense jardin de banquiers millionnaires. Il y a même çà et là, dans cette S[)lendide province delà Gucldre, quelques collines, et sur chaque colline une villa (|ui semble regarder avec une profonde pitié le^ habitations construites dans la plaine.
Les villes de Hollande sont très-rapprochées l'une de l'autre, et les moyens de communication Irès-multipliés. Plusieurs fois par jour de larges diligences, où les voyageurs s'entassent comme dans nos omnibus, et des barques traînées par un cheval circulent dans toutes les directions. Le voyage en barque est lent et monotone; mais il est peu coûteux, sans secousse, et plaît beaucoup au peuple hollandais. La diligence va plus vite ; les chevaux sont bons, les routes unies et fermes,
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et Ton ne s'arrête qu'à tous les deux relais pour prendre un petit verre d'eau-de-vie et manger des œufs durs ou une tranche de veau. L'administration des messageries hollandaises, l'unique de son espèce, traite vraiment avec une sorte d'affection les voyageurs qu'elle transporte d'un lieu à un autre, et a pour eux toutes sortes de petites attention délicates; seulement elle ne peut faire pour eux un contrat avec l'atmosphère , comme avec les relayeurs et les aubergistes, et j'avoue que, depuis le jour où j'ai posé le pied sur le sol néerlandais jusqu'à celui où je suis rentré en France, j'ai très-peu vu le soleil.
Dans les diverses provinces que j'ai parcourues, on ne trouve plus qu'en bien peu d'endroits ces avenues de charmilles, avec leur forme symétrique et leurs branches tordues, taillées, contournées de manière à représenter une bergère de Théocrite, un dieu de la fable, ou un grave bourgmestre. Les Hollandais s'en moquaient eux-mêmes dès le siècle dernier, comme on peut le voir par un roman de mœurs, ï Histoire de }Villem Leevend, (jui eut un grand succès. Depuis une trentaine d'années, les jardins de Hollande ont subi une grande transformation. Les petits abbés en terre cuite, les belles dames à falbalas et à paniers qui ornaient les avenues, et qui, du bout de leurs duigls mignards, présentaient des lleurs aux passants, ont été arrachés de leurs sièges de pierre et relégués dans la basse-cour ou dans le grenier;
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Pondant que nos grands mots de liberté et d'égalité retentissaient dans le monde entier, que les [teuples et les rois s'ébraidaienl au mouvement de notre révolution, les arbres du potager hollandais ont profité de lémancipation du genre humain. Longtemps comprimés dans de rudes entraves, élagués et taillés à chaque mstant par l'active serpette du jardinier, un beau jour ils ont été délivrés de la surveillance du maître, occupé alors de soins plus graves, et ont pris la liberté de grandir et de se développer selon les simples luis de la nature. Puis est venue la guerre, l'impitoyable guerre, qui s'est emparée des naïades en bronze assises au bord des jets d'eau et des tritons boursouflés pour en faire des balles et des baguettes de fusils, puis l'industrie, qui a transformé en un champ de navets les larges avenues et les allées inutiles.
L'intérieur des maisons de campagne a été aussi modifié selon notre goût actuel. Les festons de fleurs ont fait place à la légère ciselure. Les meubles sont devenus à la fois plus simples et plus comfortables. Cependant la Hollande conserve toujours un genre de luxe qu'on ne retrouve nulle part au même degré ; ce sont les riches tapis, les laques et les vases de la Chine, les fines tasses en porcelaine que la maîtresse de maison lave et essuie elle-même dès qu'on s'en est servi, de peur que la main maladroite d'une iservante ne vienne à les briser. La maison de
campagne est la joie, l'orgueil du négociant hollandais. Il aime à la placer au bord des routes fréquentées, à la montrer coquette et reluisante de propreté au milieu d'une belle pelouse verte. Il ne l'entoure pas d'une barrière jalouse qui en déroberait l'aspect aux voyageurs. Il trace seulement un fossé autour de son domaine, et met sur la porte, en grosses lettres, une inscription qui caractérise l'amour qu'il porte à son habitation : c'est mon repos, ma satisfaction, plaisir de ht campagne, vue de la nier, et toutes sortes d'autres attributs non moins tendres et non moins poétiques. C'est là que sa famille se retire en été,, et c'est là qu'il va chaque dimanche se reposer des travaux et des calculs de la semaine. Sa journée se passe là, comme à la ville, au milieu des siens, et quelquefois dans un très-petit cercle d'amis. On ne connaît pas en Hollande le besoin d'avoir sans cesse du monde autour de soi, de faire ou de recevoir des visites, et de s'entendre annoncer le soir dans deux ou trois salons. A part La Haye, où les habitudes françaises ont un certain empire, je ne crois pas qu'il y ait dans tout le royaume une ville où un honnête dandy puisse s'en aller, (juand bon lui semble, faire parade de l'éclat de son gilet et de rirréprochable netteté de ses gants jaunes. La maison hollandaise n'est ouverte (ju'aux parents, aux amis intimes, aux gens d'affaires. Deux ou trois fois dans l'hiver, le riche propriétaire, le banquier donne un grand bal
OU un dîner. Cejour-l;\ on ouvre les grands appurt:'ments, on étale toutes les niagniticences amassées depuis des siècles dans la maison, on prodigue aux convives les productions de TOrient et les vins de toute sorte. Puis, le lendemain, la housse retombe sur les meubles en soie et en damas, les porcelaines et les cristaux sont remis dans Tarmoire, le grand salon est fermé, la famille redescend dans ses petits appartements et rentre dans son repos. Tout le jour les femmes sont occupées du soin de leur ménage, le soir elles restent avec leurs enfants, les hommes vont au club se délasser des calculs de la journée. L'art, la science, Tindustrie, l'opinion sont représentés par des clubs. A Amsterdam, par exemple, il y en a un où Ton amasse des livres, des tableaux, des sculptures, où Ion donne des concerts ; un autre où Ton reçoit les journaux politiques et étrangers ; un troisième où Ton trouve une ménagerie et un cabinet d'histoire naturelle; un quatrième qui s'est formé pour avoir seulement trois ou quatre bals et quatre soupers par hiver ; un cinquième, qui est le club des patriciens, où l'on* trouve peu de journaux, mais plusieurs tables de jeu. Quelques-uns de ces clubs sont très-anciens et fort riches. Presque tous ont une maison à eux et un mobilier considérable. Chaque membre a le droit d'amener là au bal ou au concert sa femme ou sa fille, et d'y introduire pour deux ou trois semaines un étranger. Quant aux habitants de la ville qui ne font pas partie du
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club, rentrée leur en est absolument interdite. On n'est admis dans ces sociétés que par voie d'élection, à la pluralité des sufïrages. Chaque membre peut même déballotter un candidat, sans en dire le motif et sans se nommer, en déposant tout simplement dans l'urne une pièce de 10 florins. Cette grossière coutume révolte, je dois le dire, beaucoup de Hollandais, et sera probablement abolie.
Les bourgeois qui n'ont pas les moyens d'entrer dans ces clubs où la cotisation annuelle est toujours as5ez élevée, s'en vont le soir avec leur femme et leurs enfants dans des établissements publics, où un orchestre presque aussi bruyant que celui de Musard exécute avec une rare naïveté les nouveaux opéras, et où une troupe d'acteurs joue en hollandais les vaudevilles de Scribe. Toute la salle est pleine de petites tables rangées symétriquement. D'un côté est le théâtre, et de l'autre on voit, ô bénédiction ! le buffet du restaurateur et du limonadier, la théière fumante, les larges tranches de veau on de jambon, dont ras|)ect seul amène sur les lèvres des Hollandais un indicible sourire de bonheur. On paie pour entrer dans ce paradis des joies humaines 1 fr. ou 1 fr. 50 c. ; et voyez quel comble de félicité ! pour cette même rétribution qui donne droit à tant de jouissances intellectuelles, on peut avoir eu outre à son choix un grande tasse de thé, du punch ou du genièvre. L'honnête père do famille s'asseoit avec les siens i un table, prend (;omme nn nabab, des mains du
garvon, la longue pipe en terre qui se donne partout gratis dons les plus beaq^x cafés comme dans les dernières tavernes; puis il commence son souper, il regarde, il écoute, il boit, il fume, et dans ce moment de repos ineflable sans doute, il remercie au fond du cœur le bon Dieu, qui a donné à riiomme l'arôme du genièvre et de l'eau-devie, la musique de M, Auber et les couplets de M. Scribe. Le lazzàrone couché au soleil sur un des quais de Naples, louvrier de Paris enchanté un dimanche par le marchand de vins de la barrière, ne sont certainement pas plus heureux que ce digne bourgeois d'Amsterdam entouré d'un nuage de fumée et savourant goutte à goutte la li(jueur qu'il s'est fait servir.
L'habitude que le^ Hollandais ont toujours eue de tenir leur porte close , de ne recevoir les personnes de leur connaissance qu'à certains jours de l'année , et de se retrancher à leurs heures de loisir dans l'enceinte d'un club , peut bien passer pour de l'insociabilité. Eux-mêmes le reconnaissent, et ne cherchent pas à s'en corriger. Ils pourraient cependant alléguer comme cause de cette insociabilité plusieurs raisons qui , tout en ne l'excusant pas entièrement, tempèrent du moins ce qu'elle aurait de choquant si on la regardait comme un vice de caractère ou une boutade. D'abord, le Hollandais est de sa nature résen-é et taciturne. Son éducation , son esprit ne le portent pas à rechercher les dehors brillants, à
s'exercer à cette joute vive et capricieuse qu'on appelle le langage du monde , et à convoiter le suffrage des salons. Il aime son travail, ses affaires, rintérieur de la maison, la vie de famille. La visite d'un étranger dérange nécessairement la régularité systématique de ses habitudes, et apporte de la surprise, du trouble. Avant de Tintroduire dans son cercle domestique, le Hollandais veut voir son hôte en particulier; il est froid et contenu avec lui ; puis une fois qu'il le connaît et l'apprécie, il l'accueille avec abandon et cordialité ; car il traite les relations du monde avec la même prudence et les mêmes qualités honnêtes que les affaires. Qu'on aille proposer une spéculation à un négociant hollandais, il ne se laissera pas surprendre de prime abord par tout ce qu'elle pourrait offrir de séduisant ; il voudra l'étudier à l'écart, la retourner sous toutes ses faces, l'approfondir; mais quand il aura promis de s'y hasarder, dût toute sa fortune s'y engloutir, il tiendra sa parole. C'est une remarque que j'ai entendu souvent faire à des négociants de notre pays. Nous entrons difficilement en rapport, me disaient-ils , avec les Hollandais ; mais, une fois que nos relations sont établies, nous en sommes sûrs.
Une autre cause de l'extrême réserve avec laquelle les Hollandais ouvrent leur maison tient à leur économie. Comme on ne se réunit pas seulement dans ce pays pour se grouper autour d'une cheminée, pour causer et échanger les nouvelles
du jour; que , dès qu'une demi-douzaine de personnes se trouvent ensemble, il faut que les dieux de l'abondance y soient aussi, il en résulte que toute réunion est assez coûteuse , et que le Hollandais sacrifie volontiers cette distraction d'un moment à la venu de ses pères, à l'économie.
Dès leur bas âge, les enfants apprennent à respecter et à pratiquer l'économie. Chaque année, au lieu de leur donner le !*•" janvier de fragiles étrennes, leur père leur remet une petite somme d'argent qu'on leur reprend quelques jours après pour la déposer dans une caisse d'épargne. Bientôt ils ont la joie d'administrer euxmêmes leur capital , d'en toucher les intérêts , de les replacer, et de voir ainsi de mois en mois leur trésor s'accroître. Lorsque, après avoir goûté pendant dix ou quinze ans ces joies du calcul, ils entrent dans les affaires, on peut croire qu'ils connaissent la valeur d'un florin et qu'ils ne feront pas de folie. Certes il est facile d'écrire d'excellentes plaisanteries sur cette façon d'inoculer l'amour de l'or dans le cœur d'un enfant et sur la vie parcimonieuse des plus riches banquiers; mais voici un autre côté de la question. La Hoilande est une contrée toute maritime , où l'on ne trouve pas même la matière première d'un navire : le bois, le fer, le chanvre '. Elle ne sub-
' A Amsterdam, celle capilale du commerce, celte grande ville où tant de liàlimenls viennent chaque jour prendre leur
siste que par son commerce , et la prospérité de son commerce repose en partie sur son économie; c'est par l'économie que ce petit pays a fait tant de grandes choses ; c'est par là qu'il peut soutenir les charges énormes qui lui sont imposées aujourd'hui. Ajoutons à ceci que tous les calculs d'économie si chers aux Hollandais sont mis de * côté dès qu'il s'agit d'une question d'utilité publique ou de charité. Je ne crois pas qu'il y ait dans aucun pays autant de beaux et vastes établissements de bienfaisance, de maisons de refuge pour les pauvres et les orphelins, et d'écoles gratuites , qu'il y en a en Hollande ; et tous ces établissements ont été fondés et sont entretenus par les particuliers. La religion exerce à cet égard sur eux une grande intluence. Le peuple hollandais est très-attaché à ses croyances , et il ne se contente pas de vénérer les maximes de la Bible et de l'Évangile, il les met en pratique. Chafjue hiver, do nouvelles listes de souscriptions pour les pauvres sont répandues de toutes parts, et il n'est pas un bourgeois , pas un ouvrier même, qui iic se cotise largement et de bon cœur pour secourir ceux qui souffrent. Chaque fois qu'une digue se rompt, qu'un malheur adlige une parlie du pays,
cargaison et faire leurs approvivioniicmenls, il n'y a pas nirnio (le l'eau potable. On la fait venir d'Utreclit, clans <les iialeanx, et riiiver, quand les sources cl les canaux sont gelés, elle coûte fort cher. L'eau île Selt/ e^^t à meilleur inardif;.
on fait un appel à la charité do^ Hollandais, et toujoui's ils ré[ondent à cet appel par des dons considùrables. 11 y a quelques années qu'une des provinces du sud ayant été dévastée par une inon. dation, on demanda de tout côté des secours pour les victimes de c^3 désastre. Un jour la souscription fut envoyée chez un négociant de Rotterdam, riche mais parcimonieux , qui habitait une petite maison obscure et se montrait toujours mal vêtu : ce négociant fit remettre aux commissaires 50,000 francs.
Ces mêmes hommes qui oublient si facilement leurs principes d'économie pour secourir les pauvres, ne craindront pas non plus d'outrepasser leur budget ordinaire, s'il s'agit d'acheter une œuvre d'art ou un livre précieux. La Hollande est le pays des collections. Il y a peu de familles aisées chez lesquelles on ne trouve des meubles , des tableaux, des bijoux d'un autre temps amassés avec soin et conservés avec un respect religieux. Quelques riches particuliers ont des collections qui feraient honneur à des princes. Une partie leur a été léguée par leurs aïeux ; le reste, ils l'ont recueilli eux-mêmes à force de recherches et d'argent. Telle est, par exemple, à Amsterdam, la collection de MM. Six, Van Brienen et Van der Hoop; à La Haye, la collection d'elzevirs et d'impressions du xv* siècle de M. le baron Westreenen ; à Leyde, la collection de M. SieboUl , à laquelle on a donné le nom do Musée ja-
Ai LETTRES SUR LA HOLLANDE.
ponais, et qui est un véritable musée de toutes sortes d'objets d'arts, d'ustensiles et de productions de l'Inde. Les collections des villes ont même été en grande partie formées par des particuliers. C'est à un seul homme, par exemple, au savant naturaliste Temminck , que l'université de Leyde doit la prodigieuse quantité d'oiseaux qui est une des principales richesses de son célèbre cabinet d'histoire naturelle. C'est par des négociants, des fonctionnaires , que les cabinets de raretés d'Utrecht, de Groningue et des autres villes se sont successivement agrandis. Il est à regretter que toutes ces collections, formées ainsi de dons gratuits, ne soient pas gratuitement ouvertes au public. Nul musée, nul édifice curieux ne s'ouvre sans une rétribution. Passé l'heure de l'office, les églises mêmes sont fermées, et s'il y a là une colonne, un tombeau qui vous intéresse , vous n'y arriverez qu'en payant un tribut au sacristain. La question d'argent se môle ici à toutes les relations de la vie et se représente à chaque instant sous toutes les formes. Tantôt elle vous apparaît dans les rues sous la figure d'une vieille femme juive qui vous prend par le collet pour vous forcer à voir son étalage de fruits ou de vaisselle, tantôt sous celle d'un colporteur de loterie qui vous poursuit pour vous faire iircndre un billet, quelquefois sous la jjhysionomie timide et respectueusement obséquieuse d'un ofiicioux (jui s'offre à vous montrer la dii^aie ou à vou^ iiKliijuor la rue
que VOUS cherchez, et quand vous sortez le soir d'une maison où l'on vous a honnêtement prié à diner, vous la voyez couverte d'une livrée, portant une bougie pour vous éclairer et attendant un florin. En vérité, la France peut, à bon droit, s'appeler une nation libérale; tous ses trésors d'art et de science sont livrés sans réserve à la curiosité de l'étranger ; il peut passer des années entières dans la plus riche bibliothèque du monde sans qu'on lui demande seulement qui il est, et pour entrer au Louvre il n'a qu'à montrer son passeport.
Les paysans de la Hollande sont , comme les habitants des villes, remarquables par leur esprit d'ordre, de travail, et leurs habitudes d'économie. Ils ont de plus un fonds de moralité que l'on chercherait vainement dans plus d'une maison de La Haye ou d'Amsterdam. Le luxe et la paresse n'ont pas encore corrompu le cœur de leurs filles ; c'est c'est dans Tintérieur des villes que le vice recrute ses victimes, et sous ce rapport la statistique d'Amsterdam n'est pas moins triste que celle de Paris. Ce qui sert surtout de sauve-garde aux paysans contre les tentations de la cité , c'est un sentiment religieux si intime, si ferme, que nulle part peut-être, dans ces temps de doute et d'incrédulité, on n'en trouverait un semblable. Tous savent lire, et de préférence ils lisent la Bible, les Psaumes et d'autres livres de piété. Beaucoup d'entre eux ne se contentent pas de graver dans
leur mémoire le texte de l'Ecriture sainte, l'enseignement des apôtres : ils discutent ce texte comme des théologiens, ils se posent des questions de controverse comme au temps des conciles. Souvent le dimanche, au retour do l'église, on peut les voir assis devant une table, la pipe à la main, analysant le sermon du prêtre , pesant ses paroles, indiquant son côté faible. Il y a en Hollande un traité de théologie en quatre énormes volumes in-quarto qui épouvanterait le plus intrépide cénobite. On vient de le réimprimer pour la vingt-deuxième fois. Tous les paysans veulent avoir cet ouvrage chez eux ; presque tous l'ont lu, relu et commenté. De cet esprit d'examen et de discussion résultent nécessairement de vives dissidences entre les habitants d'une même communauté, et dans un pays où tout prend un caractère sérieux et une forme durable , ces dissidences enfantent des sectes. La Hollande est l'une des contrées où il y a le plus de sectes religieuses , mais elles vivent l'une à côté de l'autre dans un accord parfait. Personne ne craint d'avouer sa croyance, car toutes les croyances sont admises par le gouvernement et respectées par les individus.
Le sentiment de l'art, l'amour du chant et do la mélodie n'enchante point les villages de la Hollande comme ceux de l'Allemagne. Que de fois, sur les bords de l'Elbe ou de la Sprée, au pied du Thuringervvald , aux rives charmantes
tlu njimibe, ji' nw suis urriHé surpris et charmé tout à coup par la voix harmonieuse de quelques compagnons ouvriers qui se reposaient le long de leur route et chantaient en chœur un de leurs refrains chéris. Le paysan hollandais ne chante pas. A ces foires annuelles , qui sont les vraies fêtes du peuple , à ces kermisse tant aimées, on le voit se promener gravement de boutique en bouti(iu(; avec sa femme ou sa fiancée , puis il entre dans une taverne , il allume sa pipe, se fait servir son veiTe de bière ou de genièvre ; s'il est riche, sa bouteille de vin ; et alors , pour peu que le lieu lui plaise , que sa femme ne cherche pas trop à l'entraîner dehors ou que de bons voisins le retiennent , il court grand risque d oublier le proverbe que son père lui a appris et (ju'il apprendra lui-même un autre jour à ses enfants :
Als de vièn is in der man.
Dan is de wièsheid in de kan.
« Quand le vin est dans l'homme, la sagesse est dans le flacon. »
eest, du reste, une chose curieuse que ces kermisse avec leurs petites boutiques en plein air, leurs voitures de charlatans, et tout ce monde endimanché qui accourt des environs ; chaque ville a la sienne , et même chaque village un peu important. Les fourneaux des marchands de gauffres , les petites échuppes ambulantes où
l'on vend des liqueurs , en sont un des éléments essentiels. A Amsterdam , la kermisse dure un mois, et, du matin au soir, sur les places publiques , la graisse fondue pétille dans la chaudière, les crêpes s'amoncèlent sur le plateau d'étain , et le violon crie dans les tavernes. Heureuse , oh ! bienheureuse alors la jeune servante qui a, de par la ville , un cousin on un fiancé pour lui donner le bras, la promener en grande toilette à travers les magnificences du Kalverstraat , les délices culinaires du Botermarkt, et lui faire savourer le soir le rosbeef du nachthuys^. Quant à celles que la Providence n'a pas encore gratifiées d'un cousin ou d'un fiancé , hélas! dans ces jours de joie universelle, elles sont bien délaissées, et l'on en a vu plus d'une réduite alors à payer un homme pour la conduire de rue en rue , tant par jour et tant par heure , comme un cabriolet. Si cet homme a une bonne mine , s'il est habillé à neuf, s'il porte une épingle en or à sa chemise, des gants de castor et un chapeau de feutre , si de plus il est propriétaire d'un parapluie , il ne loue son bras et son savoir-vivre qu'à un prix énorme, et la pauvre fille dépense parfois, en (juelques promenades de kermisse, toutes ses économies de l'année.
' Naclii/iitys (maisons de nuit), t'aharets (|ui ne s'ouvrent qu'à dix heures du soir et ne se ferment (|u'à cinq heures du malin.
MOKIRS ET CARACTKRE DU PAYS. 40
Mais revtMions au paysan. C'est uno charmante chose que sa petite maison en briques , avec son enclos , sa plantation d'arbres , son canal au boni iliuiuel est amarrée une barque , et ses nids de diaume et de rameaux , où chaque année la cigogne revient , hôte cb.éri , annoncer le printemps. Tout , dans cette demeure, est rangé avec soin , et entretenu avec une minutieuse propreté ; les fenêtres sont lavées chaque semaine, les meubles essuyés et frottés chaque jour. Pour plus de propreté , on ne fait pas la cuisine dans le corps de logis habité par la famille , mais dans un petit bâtiment à part. La principale pièce de la métairie est celle qui renferme les richesses du paysan , c'est-à-dire la crème , le beurre , le fromage. Les femmes traient les vaches dans des vase^ en cuivre étincelants comme l'or; le beurre se fait dans une tonne , au moyen d'une mécanique mise en mouvement par un cheval. Le fromage se vend par milliers de pièces dans les villes voisines, et par centaines de milliers dans les pays étrangers.
Dans ces habitations de paysans, la forme des vêtements, les habitudes ont peu changé. Là toutes les occupations de la vie sont indiquées et pour ainsi dire fixées par la tradition ; chaque jour a son emploi , chaque saison ses fêtes et ses travaux. En été , le paysan se récrée le dimanche à faire trotter ses chevaux , ou à exercer son adresse au jeu de quilles près de Tauberge. En
f)0 LETTRES SUR LA HOLLANDE.
hiver, il patine sur les étangs et les rivières. Les fôtes de famille se célèbrent toujours avec une grande pompe ; on voit encore , dans beaucoup de maisons , une porte d'entrée qui ne s'ouvre que pour les trois grandes solennités de la vie : pour l'enfant que l'on va baptiser à l'église , le jeune homme qui mène sa fiancée à l'autel , et le mort que l'on porte dans sa dernière demeure. Si la fermière devient veuve, ordinairement elle épouse son premier valet de ferme. La proposition de mariage se fait ainsi : le jour où les gages des domestiques doivent être payés, la fermière appelle le valet à l'écart, et lui donne ce qui lui est dû ; le valet refuse , la femme insiste ; si enfm elle le f(U'ce d'accepter ses gages , c'est un signe qu'elle ne veut pas de lui , et alors il abandonne la maison; sinon il reste et prend la direction des affaires. Mais plus d'une famille de paysans a , comme en Norvège , une longue généalogie dont elle est toute fière , et ne voudrait pas s'allier à une famille moins ancienne. Dans quel(]ues provinces, tes jeunes gens qui font la cour aux jeunes tîUes vont encore , comme dans la Suède , passer la nuit avec elles sans qu'il en résulte aucune cause de scandale.
Dans certaines villes, on trouve aussi plusieurs usages anciens qui ont résisté à toutes les révolutions. A Harlem, par exemple, lorsqu'une femme accouche, on place sur la porte de sa demeure une rosace en dentelle , toule rose si elle a mis au
MOEIUS KT CAUACTKUK DU PAYS. 51
monde un garçon , rose et blanche si elle est mère d'une iille. Autrefois , cette rosace arrêtait la loi elle-mùme ; le juge et Tarcher ne pouvaient pénétrer dans une maison , tant qu'ils voyaient sur la porte ce symbole des joies et des souffrances maternelles. Aujourd'hui , la rosace n'a pas tant de pouvoir, mais elle révtMe encore au passant l'événement qui occupe toute une famille, et l'invite à no pas troubler, par un vain bruit , la demeure d'une femme qui a besoin de repos. Dans cette même ville , à un certain jour de l'année, les habitants ont coutume de manger un lapin et des pois , en mémoire d'une journée consacrée par les privilèges du moyen âge, où les bourgeois avaient le droit de chasser, vingt - quatre heures durant, sur les terres de leurs seigneurs. A Leyde, au temps où cette ville s'enrichissait chaque jour par le produit de ses manufactures , il y avait un marché aux cuirs , célèbre dans toute la Hollande et dans plusieurs autres contrées; chaque matin, à quatre heures , la cloche de l'église appelait les bourgeois à ce marché. Maintenant , les manufactures de Leyde ont été écrasées par celles d'Angleterre et de Belgique , la ville se dépeuple, le marché aux cuirs n'existe plus; mais chaque JQur, la cloche qui l'annonçait sonne comme autrefois, à quatre heures du matin, et chaque année , dans la même ville , on célèbre l'anniversaire de cette fête mémorable où les Espagnols, qui assiégeaient les remparts , s'enfuirent en dé-
sordre. Il en est de même dans les autres provinces pour tout événement heureux ; partout les Hollandais veulent conserver le souvenir de ce qui a jadis occupé ou ému leurs pères , et de ce qui a fait la joie , la gloire , la prospérité de leur pays. Qu'importe donc la singularité de certaines habitudes , et la roideur peut-être trop apparente de certaines formes dans un pays où Ton trouve tant de vertus essentielles : le sentiment religieux , l'amour de la famille , la probité dans ses relations , Tordre et la persévérance ? Les Hollandais n'ont jamais eu , que je sache , la prétention de passer pour un peuple brillant et chevaleresque. Ils ont été puissants sans forfanterie , et quand nous en viendrons à raconter leurs premières expéditions maritimes, nous verrons qu'ils ont eu quelquefois , avec la plus parfaite simplicité du monde , un héroïque courage. Ne nous obstinons donc pas à chercher en eux les qualités qui no sont pas dans leur nature, et sachons apprécier celles qu'ils ont de temps immémorial. C'est un peuple pratique et raisonnable, deux qualités qui ont bien quelque valeur au temps où nous vivons. C'est , si l'on veut, une grande maison de commerce, intelligente, laborieuse, loyale, qui maîtrise la fortune par son travail , l'assujettit par sa ténacité , et peut inscrire en tète de ses monuments celte devise du passé :
Concoidiu rcs pai va; cictcunt.
Le Ueldcr.
L'une des provinces les plus intéressuntes, les plus variées du royaume actuel de Hollande est celle qui porte le nom de Noord-Holland (Hollande septentrionale). C'est laque Ton trouve les sites les plus frais, les contrastes les plus saillants. Ici une longue plaine parsemée de splendides jardins, couverte de fruits et de moissons, et un peu plus loin les sables arides des dunes ; ici les larges et belles rues de Harlem avec son hôtelde-ville, témoin de grands événements, son carillon joyeux, qui de loin égaie et édilie en même temps le voyageur, et à deux lieues de là le pauvre hameau de Zandvoort, avec ses frôles cabanes en planches qui me rappelaient celles de Norvège ou celles d'Islande, et ces longues grèves nues où l'on n'entend que le mugissement des vagues et
les soupirs de la brise; ici le luxe des grands seigneurs de la banque, dont la signature s'escompte dans le monde entier ; là l'indigence du batelier, qui s'en va à travers les vagues et l'orage poursuivre une proie incertaine, et se jette jusqu'à la ceinture dans l'eau salée pour rapporter dans sa demeure le panier de poisson qu'il a péniblement péché. Dans cette province, le peuple est remarquable par sa force et son air d'indépendance ; il a cette mâle fierté que donne l'habitude du danger, le voisinage de la mer, de la mer faite pour l'homme libre, made for the free , comme a dit Thomas Moore. Dans les jours de travail, vous seriez attendri de voir ces habitants des côtes , couverts de misérables vêtements, trempés d'eau de la tête aux pieds, haletant sous le poids de leurs filets, de leurs harpons, rentrer sous le misérable toit qu'ils appellent leur maison, et s'asseoir au milieu d'une demi-douzaine d'enfants déguenillés, dont les regards avides suivent les progrès d'une marmite de pommes de terre qui cuisent lentement sur un petit feu de tourbe. Mais revenez le dimanche et regardez ce même manœuvre quand il a revêtu le costume de ses pères, la longue jacjuette bleue à boutons de métal , le gilet de laine épais qui couvre comme une cuirasse sa large poitrine, et le chapeau à larges bords d'où s'échappent des touffes de cheveux épais. Ce n'est plus le même homme; c'est le descendant des vieux républicains bataves ; c'est lo
propriétaire d'une barque avec laquelle il a maintes fois sillonné les flots soulevés par le vent, et qui ne courbe point la tête devant le propriétaire de rimmense domaine qui récolte sans fatigue et s enrichit sans viïori. Ce jour-là il contemple la mer avec un singulier sentiment de dédain. Va, va, pauvre mer, lui dit-il, embrasse dans ton étreinte passionnée mon cher bateau ; brise-toi , l'olle que tu es, au pied de la dune ; appelle-moi par tes soupirs sur tes nappes d'écume : aujourd'hui tes plaintes sont inutiles, aujourd'hui je mène ma femme à l'église, je m'asseois avec mes enfants à la table de mon aïeul, qui te connaît bien aussi ; je bois paisiblement mon verre de genièvre, je fume ma pipe à mon foyer, comme un directeur de la compagnie des Indes, et j'entonne avec mes compagnons le chant hollandais :
Wien Nccrlantls bloed door de aders vioeit.
Ainsi se passe la journée du pêcheur, et le lendemain il secoue bravement les douces chaînes de ses joies hebdomadaires, et retourne à ses courses aventureuses. Une autre classe non moins fortement caractérisée est celle des paysans. Ceux-ci ont la même fierté, avec plus de calme, et des habitudes plus régulières. Leur devise est comme celle des paysans de la Suède : Ni maîtres, ni esclaves. Us cultivent do père en fils depuis plusieurs générations la même ferme, et les
habitudes de stabilité hollandaise leur donnent une sorte de quiétude à laquelle un contrat de propriété ne pourrait presque rien ajouter. 11 y a là de vieilles coutumes protégées par un respect héréditaire, des traditions que l'on recueille, et que Van Lannep nous racontera un jour dans ses romans, Bogaers dans ses poèmes. A quelques lieues de Harlem est l'ancien château d'Egmont, ce héros de la Hollande, ce martyr de l'inquisition espagnole. Sa demeure seigneuriale, jadis resplendissante de tant d'éclat, et animée par tant de nobles lètes, tombe en ruines ; cependant le Hollandais en montre encore avec vénération les tours lézardées au voyageur, en racontant la gloire et la mort du vainqueur de Gravelines dans un langage moins élevé, mais plus dramatique peutêtre que celui de Goethe,
Celte province de Noord-HoUand est l'une de celles où le génie industrieux et patient du peuple hollandais s'est le plus opiniâtrement exercé dans sa lutte contre l'eau des marais et les flots de la mer. Les digues de Petten sont un chef-d'œuvre d'audace et de persévérance ; le canal étonne tous ceux qui en ont mesuré l'étendue, et sur plusieurs autres points de ce long district on trouve des travaux d'une hardiesse étonnante. Il y a quelques siècles, disent les chroniqueurs, que le sol où s'élève Alkmaar était inondé par quarante-trois lacs. Aujourd'hui, â la place de ces eaux funestes, on aperçoit de vertes prairies traversées |iar
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de longues allées d'arbres, parsemées de riantes maisons de campagne, et une ville de dix raille âmes, élégante, animée, enrichie par un commerce actif. C est dans cette ville d'Alkmaar que chaque semaine, de tous les villages, de tous les hameaux de la province, arrivent les produits agricoles qui doivent être répandus par les canaux dans le reste du royaume ou transportés en pays étrangers. A chaque marché, il se vend là plus de deux cent mille livres de fromage, et du beurre en proportion.
D'Alkmaar, un treckschuit part chaque matin pour le Helder. Le treckschuit est le véhicule favori des Hollandais, et il y a longtemps que j'ai
envie de le décrire. Comment faire, ô Muses!
Mais n'est-ce point une nouvelle profanation que d'appeler ici les Muses au secours de ma faiblesse pour parler d'une espèce de navire qui n'était connu, j'ose le croire, ni des Grecs, ni des Romains? Laissons donc les doctes déités dans la région classique où elles dorment si paisiblement sur un monticule d'épopées et de tragédies soporifiques qui augmentent singulièrement la hauteur de l'Olympe, et tâchons de dire sans périphrase ce que nous avons vu sur un des nombreux canaux du pays batave. Le treckschuit est une barque couverte, divisée en deux compartiments. Dans celui qui est près de la proue sont les bagages, les tonnes de beurre et de harengs, et les voyaigeurs pauvres qui, pour quelques dobbclUic,
s'en vont, moitié dormant , moitié fumant , d'une ville à l'autre ; dans le second, qui porte le titre de roem, est la gent aristocratique, qui ne craint pas de payer un tiers de plus et un pour-boire. ici est le gouvernail, le pilote, c'est-à-dire l'âme et l'intelligence du navire ambulant. A l'extrémité du treckschuit est attachée une longue corde tirée par un maigre cheval qui porto sur ses flancs desséchés par la fatigue un petit bonhomme avec une trompette de fer-blanc en forme de cor de chasse. Il est bien convenu que cette naïve embarcation fera au moins une lieue et demie à l'heure. Elle affligerait profondément les flegmatiques Hollandais si elle se permettait un tel excès de vitesse. Elle s'arrête donc avec une aimable gravité à toutes les écluses, à tous les ponts, à tous les cabarets élevés prudemment de distance en distance sur la route. A chaque relai, le pilote a quelque grave devoir qui le rappelle dans le monde terrestre. Il fait une enjambée qui le trans- I>orte sur le rivage et disparaît. Les voyageurs, inquiets de ne pas le voir revenir, s'en vont aux enquêtes. Le premier édifice qui frappe leurs regards est l'auberge du lieu, l'auberge avec ses flacons de genièvre, son enseigne peinte par quelque Téniers moderne, et ses bancs rangés sous la charmille, qui semblent dire aux passants, avec une charité chrétienne : Venez, vous qui êtes las, ici est le repos ; entrez, vous qui avez faim et soif, ici est le pain qui nourrit et l'eau qui désailère.
Impossible de résister à une invitation aussi touchante. On entre, on boit sur le comptoir un verre d'eau-de-vie, on échange quelques paroles avec la maîtresse de l'auberge, qui est toujours jeune et blonde avec des yeux bleus et des lèvres roses; on jette un regard sur les colonnes du journal d'Amsterdam, après quoi le pilote se montre tout à coup, cherchant ses voyageurs, et les engageant doucement à reprendre leur route. Il résulte de toutes ces excursions, de toutes ces haltes, qu'en voguant sur le treckschuit, on fait un peu moins de chemin en un jour que si l'on cheminait tout simplement à pied. Il en résulte aussi que lorsqu'on en vient, le soir, à établir son budget, il faut l'élargir d'un assez grand nombre de dépenses imprévues. Mais qu'importe, le treckschuit n'en est pas moins un admirable moyen de transport, au dire des Hollandais. J'oubliais d'ajouter, à la gloire de cette précieuse embarcation, que son nom n'est point aussi dur qu'il en a l'air. On prononce treckseut. Heureuse euphonie ! Moi qui ne demandais qu'à connaître les merveilles et les curiosités de la Hollande, après avoir déjà fait connaissance avec le bateau à vapeur de Nimègue, la diligence de Rotterdam, le chemin de fer de Harlem, je me réjouis de voyager avec le treckschuit, et pour le voir sous son plus beau point de vue, je demandai fièrement une place dans le roem.
A six heures du matm, je me lève avec l'empressement d'un homme qui va tenter dans la vie
nomade une nouvelle expérience. Je prononce à haute voix un mot hollandais qui est la traduction littéraire de garçon. J'y mets un certain accent batave dont je me sens fort satisfait , et je vois arriver la maîtresse de Tauberge. — Que demande monsieur? — Je voudrais que le garçon vînt prendre ma malle. — Elle s'éloigne et appelle Jan. J'avais oublié qu'en Hollande tous les garçons d'auberge et de café s'appellent Jan. C'est pourtant bien commode,
Jan s'avance à pas mesurés, prend mon bagage de voyageur, le porte dans la seconde cabine , et comme il n'y a là qu'un banc fort étroit, j'ai l'agrément de voir un respectable paysan s'asseoir sur ma malle, une femme prendre mon sac de nuit pour tabouret, et un enfant battre le tambour sur mon carton à chapeau. J'entre dans le roem ; j'y trouve trois Hollandais armés déjà d'une longue pipe, et un commis-voyageur belge. Les Hollandais fumaient comme trois fournaises; le Belge venait de prononcer six paroles qui renlérmaient autant de barbarismes. J'ouvris la porte et j'allai me réfugier prés du pilote. — A quelle heure , pilote , arriverons-nous au Helder ? C'était , selon moi , une adroite manière d'entrer en conversation ; mais ce peu de mots décelaient ma sotte nature d'étranger. Est-ce que jamais un Hollandais demande à quelle heure il arrivera quelque part? Le digne nocher me fit bien sentir Tinconvenance de ma question : il me jeta un regard qui expri-
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niait une proluiulL' pitié et mâcha tramiuillement s<)n rouleau de tabac. J'essayai de réparer mon imprudence en vantant la vitesse de son bateau. Cet lionnne comprit peut-être l'indigne fausseté que je commettais en ce moment, et, pour m'en punir, ne répondit rien. Enfin , après mainte tentative , mainte digression qu'il n'accueillait que par un Iroid mutisme ou quelque sec monosyllabe, je crus que j'allais en venir à vaincre sa taciturnité et à obtenir de lui les renseignements de l'homme pratique, bien préférables souvent à ceux de l'érudit. Je venais de parler de la mer du Nord ; cette mer me conduisit à la Méditerranée ; je prononçai le nom de Marseille, et il se trouva que mon silencieux pilote, dans le cours de ses excursions, avait vu la Canebière. — Oh ! Marseille ! s'écria-t-il, de gocd vijn! Oh ! le bon vin ! — Quel bonheur, me dis-je, que le vin de Marseille lui ait semblé doux; voilà sa langue déliée, et à l'aide de quelques transitions , de là-bas je le ramènerai bien ici. — Mais quand je repris l'entretien , il répéta de nouveau son enthousiaste exclamation de buveur, de fjoed vijn! et ce fut fini. Mes courageux efforts n'en tirèreut pas une parole de plus. Las de lutter vainement contre un tel silence , je m'appuyai sur le bord de la barque, et je me mis à regarder le pays. C'est bien par là que j'aurais commencé si j'avais été dans mon cher pays de Suède, et il est probable que là, au milieu des belles plaines parsemées de lacs, des montagnes pittoresques , des
forêts imposantes , je n'aurais pas cherché avec tant d'avidité l'entretien d'un batelier. Mais que le lecteur daigne se représenter ma situation. Je suis seul avec cet inflexible pilote, à l'extrémité d'une lente embarcation , au milieu d'une contrée plate dont j'ai déjà depuis longtemps observé et dont j'observerai pendant plusieurs semaines encore l'aspect uniforme et le ton vert ou grisâtre. Le canal qui nous porte débonnairement sur son onde pacifique est, à vrai dire, une œuvre fort louable. Il enrichit le commerce d'Amsterdam , il fait la joie des Hollandais , l'orgueil du souverain qui en a ordonné la construction et des ingénieurs qui l'ont exécuté. J'ai lu dans mainte consciencieuse statistique tout ce qu'il a fallu vaincre d'obstacles pour mener à bonne fin cette entreprise industrielle et tout ce qu'elle a coiité; mais je me souviens des cascades écumantes de la Finlande, des beaux fleuves d'Allemagne, des ruisseaux argentés de la Suisse , et, le dirai-je? je préférerais le plus humble filet d'eau tombant d'une pointe de rocher, la plus petite source gazouillant dans son lit de mousse , à cette onde impassible qui n'a ni colère ni murmure. A droite et à gauche de ce canal , très-précieux du reste , j'aperçois une terre humide et marécageuse , des maisons en briques couvertes de jonc, isolées Tune de l'autre , enfermées pour la plupart dans une enceinte de petits fossés ou de petits canaux. Le jour, on jette une planche sur le fossé pour connnuniquer avec les
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voisins; le soir , on retire ce pont mobile, et voilà l'habitation gardée comme une forteresse; et Ton s'en va ainsi d'écluse en écluse, et le lieu que Ton va voir ressemble à celui que l'on quitte, et rien ne rompt l'uniformité du tableau , si ce n'est , de temps à autre, l'apparition d'un gros navire qui s'en revient le ventre plein de tonnes de sucre, de clous de girofle et de tabac. Le lourd édifice occupe le tiers de la largeur du canal et se prélasse sur l'eau comme un serviteur de bonne maison qui rapporte une fortune à ses maîtres. Pour peu qu'il y ait entre ciel et terre un souffle de bon vent, on met toutes les voiles dehors ; mais ce n'est là qu'un moyen très-faible d'avancer sur une eau sans mouvement, et quinze ou vingt chevaux attelés au gaillard d'avant traînent à pas comptés lo riche navire, comme un parvenu qui, après avoir bravé courageusement les hasards de la fortune et surmonté les périls d'une vie aventureuse, prétend achever à son aise le cours de son pèlerinage en c€ monde. Les matelots, appuyés contre les bastingages ou perchés comme des mouettes sur les enfléchures, attachent sur nous un regard où se trahit une touchante émotion. Ils ont fait le voyage des Indes, et il y a longtemps qu'ils n'ont vu lo treckschuit national, l'embarcation bien-aiméequi les portait d'un village à l'autre dans leur première jeunesse. L'un d'eux nous hèle du haut d'une tonne ; il vient de reconnaître dans notre pilote un enfant de son hameau , et il lui demande
avec anxiété des nouvelles de ceux qu'il a quittés il y a près d'un an, et auxquels il a maintes fois pensé. Le pilote monte sur un banc et lui crie : Ta femme et tes enfants vont bien, ton père a bu avec moi à la dernière kermisse , et Ton t'attend pour la noce de ta sœur. La figure du matelot s'épanouit à ces paroles , et il y répond par un cri expressif, par un remerciement qui vient du fond du cœur. 0 agitations et bonheur de la vie de marin, ceux qui ne vous connaissent pas peuventils vous comprendre, et ceux qui vous connaissent peuvent-ils vous dépeindre ?
Pendant que je fais ces observations, le brouillard hollandais, qui depuis le matin couvre le ciel et enveloppe l'horizon , devient de plus en plus noir et épais, et se résout en une pluie froide et pénétrante. Le pilote revêt son caban et se plonge la tête dans un lourd capuchon. Moi qui n'ai pas la même ressource, je suis forcé de rentrer dans la cabine. Les trois Hollandais tirent toujours de longues bouffées de leurs pipes en terre. Le Belge , qui affecte des airs plus civilisés, tient délicatement du bout de ses doigts un mauvais cigarre. La chambre est noire comme un four, et la conversation tourne au sentiment. Le Belge, dans son humeur sarcastique , avait blessé au vif le cœur de ses compagnons de voyag(\ 11 avait mis en doute les facultés affectueuses des Hollandais, et ceux-ci lui répondaient naïvement et gravement par des histoires dont ils avaient été eux-mêmes
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OU les témoins, ou les héros. — Oui, monsieur , disait l'un d'eux que je voyais trés-imparfaitement ;\ travers la fumée, mais qui avait une bonne et honnête physionomie, oui, c'est un fait singulier, et je puis vous le raconter. — Eh bien! voyons, dit le Belge en croisant ses jambes et en se redressant de l'air d'un homme qui se pose en critique, et qui voit arriver une victime.
Le Hollandais nettoya sa pipe, la remplit de tabac , et commença ainsi : — Il y aura bientnt vingt ans, qu'un jour d'octobre j'arrivais à Utrecht pour y faire des études en droit. J'étais le cadet d'une famille nombreuse, et mon père ne pouvait me donner chaque mois qu'une somme trés-modique. Je m'installai dans un des quartiers les plus modestes de la ville, je me mis en pension avec ijuelques étudiante pauvres comme moi , et jo cherchai dans le travail, dans l'accomplissement rigoureux de mes devoirs, la satisfaction que les étudiants riches ou insouciants s'en allaient chercher dans le monde et les fêtes. Malgré toutes mes précautions, malgré mes sévères calculs d'économie, j'avais bien de la peine, avec mon humble revenu, à joindre, comme on dit, les deux bouts. Plus d'une fois je m'assis pensif dans ma chambre, n'ayant pour tout diner (ju'un morceau de pain et pour me réchauffer au cœur de Fliiver qu'un dernier quartier de tourbe auprès duquel je grelotais, tandis que mes compagnons d'étude passaient dans la rue, riant, chantant, courant au théâtre
et au cabaret. Mais alors je songeais à mon pauvre père qui s'imposait lui-même de rudes privations pour pouvoir me donner mon modique traitement; et plutôt que d'ajouter à ses sacrifices, j'étais bien décidé à souffrir la fkim et le froid. L'hiver se passa ainsi, et je voyais arriver le printemps avec la joie des malheureux qui , par un beau jour de soleil , sortant de leur retraite obscure et s'en allant errer à travers les prés en fleurs, se croient riches de toute la richesse que la nature étale autour d'eux. Un événement inattendu , un hasard , vint tout à coup mettre fin aux inquiétudes matérielles qui m'attristaient souvent. Pour m'en aller de ma demeure aux ours de l'Université , je passais régulièrement deux fois par jour dans une petite me assez sombre, et habitée par des ouvriers ou dos marchands de troisième ordre. J'avais vu plus d'une fois une femme déjà âgée qui occupait un magasin de porcelaines chinoises, ou pour mieux dire de bric-à-brac, et qui, chaque fois que je passais, se trouvait debout sur sa porte et fixait sur moi un regard attentif. Pendant assez longtemps, je remarquai les apparitions régulières de cette femme sur le seuil de son magasin sans y attacher aucune importance, sans qu'il s'ensuivît dans mon esprit aucune réflexion. Cependant mes amis avaient fait la môme remarque , et ils me la communiquèrent. Peu à peu elle me préoccupa , et en détournant de temps à autre la tète à distance, j'observai que cette femme, immobile et
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attentive, me suivait consUimment de l'œil, et ne rentrait dans son maf^asin que lorsqu'elle ne pouvait plus me voir. Inutile de dire que, lorsque la sympathie de la marchande de bric-à-brac lut ainsi constatée et les témoignages à l'appui reconnus et réj^tés par tous mes camarades , il en résulta à la table où nous nous réunissions chaque soir pour prendre notre modeste repas des éclats de rire et des plaisanteries assez grotesques. La bonne dame n'était plus jeune. A travers l'étoffo légère de sa coiffure, on ne voyait que des cheveux blancs, et les rides de son visage annonçaient bien soixante ans. Son nom ajoutait encore une autre singularité aux rêves romanesques que nous lui supposions. Elle s'appelait Elvina Teederhart (cœur tendre). Parfois, quand mes amis me voyaient le front soucieux, l'esprit préoccupé de quelque ennui : Console-toi, me disaient-ils, le ciel t'accorde un cœur tendre dont soixante ans n'ont pu refroidir l'ardeur. — Il y avait en moi je ne sais quel sentiment confus qui protestait contre ces plaisanteries; peu à peu cependant, soit par faiblesse, soit par entraînement, je m'y laissais aller, et je riais franchement de ce qu'on appelait alors ma bonne fortune. Mais un jour que je me trouvais à quelques pas de distance de mes camarades dans la rue de la marchande, la bonne femme étant déjà sur sa porte, l'un d'eux me cria, en parodiant une de nos élégies : Accours, accours, ô trop tardif amant, ta jeune
beauté t'attend ; — puis il lança un regard sardonique sur la marchande, et s'éloigna en poussant un éclat de rire répété par ses compagnons. Au môme instant j'arrivais devant la boutique. Je vis la pauvre femme rougir et pâlir. Elle jeta sur moi un regard d'une douceur et d'une tristesse inexprimables, puis elle s'enfuit au fond de son magasin. Je m'éloignai en silence, la tête baissée, mécontent de mes amis , mécontent de moi , poursuivi par je ne sais quelle vague inquiétude qui ressemblait à un remords. Comment ai-je pu, me disais-je, permettre que cette femme devînt le jouet de mes amis? Qu'a-t-elle fait pour mériter un tel affront? et comment me suis-je associé moimême à d'indignes plaisanteries?
Cette fois-là, il me sembla que la leçon de notre professeur était bien longue. J'essayai en vain d'y prêter quelque attention , et dès qu'elle fut achevée , je me hâtai d'accourir dans la rue de madame Teederhart ; de loin , mon regard la cherchait avec une secrète sollicitude sur le seuil de sa porte , mais elle n'y était pas. En approchant de sa demeure, je m'arrêtai comme un flâneur devant les vitres des magasins, je passai devant lo sien lentement, et un peu plus loin je m'arrêtai de nouveau et tournai la tête de côté; attente inutile. Elle ne parut pas. Le leiuleniaiii cl le surlendemain, je relis plusieurs fois et avec plus de lenteur encore la même promenade , sans êtiv plus heureux. La porte de son magasin était ouverte.
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mais il semblait dfeort; je n'y vis qu'un gros chat bien fourré, A moitié endormi entre deux vases de Chine, (jui m'observait du coin de l'œil, et semblait réiléchir dans son demi-sommeil à mes allées et venues. Celte disparition subite d'une pauvre femme qui paraissait prendre plaisir ;\ me voir, et que je croyais avoir oirensée, augmenta mes regrets et mes perplexités. Je m'exagérais tout à la fois, et le sentiment d'intérêt mystérieux que j'avais pu lui inspirer, et la faute commise envers elle ; puis je voyais toujours ce regard si triste et si doux , qu'elle avait laissé tomber sur moi, au moment où mes camarades la tournaient en dérision, et j'éprouvais une tristesse toute nouvelle, une tristesse mêlée de repentir, que j'essayais en vain de surmonter; et quiconque m'eût vu alors, marchant d'un pas rêveur dans la rue, le front soucieux, l'œil inquiet, m'aurait pris pour quelque amant langoureux. Rien n'est plus uniforme que l'expression de nos émotions : celle du remords est souvent triste comme celle de l'amour, et les soupirs de la douleur ressemblent aux accents de la joie. Enfin, le troisième jour, je revins devant le magasin de madame Teederhart, et, ne la voyant pas apparaître, je résolus de mettre fin à mon anxiété, d'entrer chez elle, et de lui demander pardon de la scène cruelle qu'elle avait subie malgré moi, et que je me reprochais pourtant comme si j'en avais été coupable. Je m'approche avec une émotion singulière, j'hésite, je
m'éloigne, je reviens ; j'avais une timidité d'enfant. Je franchis le seuil de la porte, et je m'arrête encore, et je regarde, comme si j'avais peur que des voisins n'observassent sur mon front, dans mes yeux, dans ma démarche, la pensée qui m'agitait, comme si cette pensée si pure et si candide pouvait donner lieu à quelque fâcheuse interprétation. Admirable ingénuité de la jeunesse. J'ai lu depuis quelques romans, et j'ai retrouvé dans le récit et la description d'un sentiment d'amour tout ce que j'éprouvais alors dans l'émotion d'une pensée reconnaissante, craintive, et presque filiale. Au moment où j'étais là, immobile, incertain, ne sachant si je devais faire un pas de plus en avant, ou rétrograder, celle que je cherchais avec tant d'agitation ouvre tout à coup une porte vitrée à travers laquelle elle m'observait, s'avance et me salue avec un doux sourire, — Pardon, madame, lui dis-je, en me sentant rougir et en balbutiant. — Oh! je sais ce que vous voulez me dire, s'écria-t-elle en posant sa main sur mon bras pour mieux m'interrompre, j'ai été fort affligée des paroles de vos amis, mais je suis sûre que vous êtes parfaitement innocent de celte grossière et sotte injustice; j'ai suivi depuis trois jours, sans que vous m'ayez vue, vos mouvements et votre inquiétude ; je vois que vous êtes bon, et je me r(''jouis d'une circonstance qui achève de me révéler ce que j'avais déjà pressenti. Asseyezvous.
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Je m'assis sur un vii'ux fauteuil en cligne sculpté qui était li, entre toutes les rareti's de son magasin. Elle resta un instant debout devant moi, silencieuse et me regardant d'un regard qui m'élonnait et me troublait ; puis elle s'assit à côté de moi, et, me prenant la main : — Comment vous appelez-vous ? me dit-elle. — Charles. — Charles! s'écria-t-elle , est-ce vrai? 0 mon Dieu! quelle singulière chose ! Est-ce que vous vous a.\)pelez Charles? Dites, ne me trompez-vous pas? Mais pourquoi me tromperiez-vous ? quelle méchante idée ! Vous vous appelez donc Charles , Charles ? — Et sa voix était très-émue , et son regard pétillait en se fixant sur le mien ; elle s'arrêta un instant et reprit le cours de ses questions : — Quel âge avez-vous? — Vingt ans. — Vingtans ! c'est bien cela !... Allons, allons, mais je suis une folle; que devez-vous penser de moi ? Et pourtant!... Elle s'arrêta encore, mit sa main dans la mienne, et me dit d'une voix affectueuse : — Ecoutez , M. Charles ; voulez-vous bien faire un grand plaisir à une pauvre solitaire que vous ne connaissez pas? voulez-vous venir dîner ici dimanche prochain, et non-seulement ce dimanche-là, mais tous ceux qui suivront-, quand vous n'aurez toutefois point d'invitation plus agréable ? Car moi, jo ne suis qu'une vieille femme, une marchande de bric-à-brac, et vous êtes un étudiant à l'Université, et vous avez vingt ans! — Oh! je viendrai, m'écriai-je avec une assurance subite dont je me
sentis étonné ; et rien ne m'empêchera de me rendre à votre invitation. — Eh bien ! merci , merci , me dit-elle ; retournez maintenant dans votre petite chambre , car je sais que vous avez une petite chambre avec toutes sortes de Hvres très-savants, et que vous êtes fort studieux; allez, je vous attends dimanche. — A ces mots, elle me tendit encore la main, puis se retira ; et moi, je sortis en proie à une émotion étrange, ne sachant ce que je devais penser de cette entrevue, de ces paroles affectueuses, de ces regards si vifs, et me réjouissant pourtant de tout cela comme d'un événement heureux. A quelques pas de distance» je me retournai, et je vis madame Teederhart qui penchait la tête hors de sa boutique pour me suivre du regard, et je me dis comme elle : quelle singulière chose ! Mais il me semblait que j'avais la conscience soulagée d'un lourd fardeau.
En rentrant dans la maison où je demeurais , je trouvai mes amis assemblés dans le corridor, et causant d'un air de mystère à voix basse. L'un d'eux, m'ayant vu entrer chez la marchande, était venu en toute hâte le raconter aux autres, et làdessus des commentaires, quels commentaires ! et, lorsque j'arrivai , des plaisanteries, des paroles amères et froissantes. — C'est une folle, me, disait l'un; je le sais d'un de ses voisins qui la voit, depuis plusieurs années, vivre de la façon la plus bizarre , ne sortant pas , ne rendant aucune visite et ne parlant à personne. — C'est une vieille
avare, disait un autre, qui s'enferme pour rogner des écus et compter ses pièces d'or cousues dans des lambeaux d'étofTe. — Bah! disait un troisième, c'est tout simplement une de ces bonnes créatures qui ont une prédilection toute particulière pour les promesses du diable, et qui voudraient retrouver à soixante ans ce qui les charmait à vingt. — C'est une femme excellente ! m'écriai-je avec colère , une femme dont je ne souilVirai pas que l'on parle mal devant moi; et je rentrai dans ma chambre, laissant mes officieux conseillers fort étonnés de ma vive réponse. Le surlendemain de ce jour était un dimanche. A l'heure du dîner, j'entrai chez madame Teedcrhart. J'avais mis, pour me rendre à son invitation, mon plus bel habit, ma cravate brodée par une de mes sœurs, mon gilet à fleurs, don d'une marraine généreuse, et, en me regardant dans mon petit miroir d'étudiant, je dois dire que je ne me trouvais pas trop mal. J'arrive dans une jolie chambre située au fond du magasin. Quelques meubles simples, mais de bon goût, la décoraient. \n tableau couvert d'un crêpe noir et suspendu à la muraille en faisait le principal ornement. Des vases de fleurs garnissaient la cheminée, et la table, placée sur un lapis tout neuf, portait une nappe damassée et de très-beaux couverts en argent. La marchande, occupée encore comme une bonne maîtresse de maison hollandaise à surveiller le dîner, suspendit sa tâche pour venir
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au-devant de moi et me remercia avec effusion d'avoir tenu ma promesse. Une jeune servante rangea les assiettes, disposa dans un ordre symétrique les verres et les bouteilles, et. nous nous mîmes à table. De ma vie je n'avais vu, même aux jours de fête de ma famille, un dîner aussi splendide, et cependant madame Teederhart le trouvait encore trop mesquin. Elle grondait sa servante de n'avoir pas servi un poisson plus rare, des poulets plus gras. Elle me versait dans une coupe de verre de Venise du vieux vin de Bordeaux et s'excusait de me recevoir si mal, et, me regardant boire et manger, semblait ellc-inôme ne prendre aucun goût à tout ce qui était devant elle. Vers la fin du dîner, elle m'adressa quelques questions sur ma famille, sur mon pays, sur mes projets , et chacune de mes réponses était accueillie par elle avec l'expression d'une touchante sympathie. Après deux ou trois heures d'un entretien pendant lequel elle m'avait plus d'une fois ému par ses témoignages d'intérêt, comme je me disposais à sortir, elle me tira à l'écart et me dit : « Vous m'avez accordé une faveur dont je suis reconnaissante, en me donnant ces doux moments enlevés à votre dimanche; accordez-m'en une autre. Tenez, je sais que vous n'êtes pas riche , vous me l'avez avoué à moi-môme, et seul dans cette ville, avec vos faibles ressources, vous devez éprouver bien des privations. Permettez-moi de remettre entre vos mains un peu de mon superflu.
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En vous faisant cetto oITiv , j obéis, j"on suis sùro, i la volonté de la Providence, qui m'a dotée audelà de mes besoins , sans doute pour que je puisse aussi a mon tour doter de quelque don ceux quien sont digues. Prenez, dit-elle en me mettant une pièce d'or dans la main ; et voyant que je m'éloignais par un brusque mouvement : Oh ! je vous en conjure, ne refusez pas cette modique offrande ; songez que c'est une obole que je n'enlève à personne , dont je puis librement disposer et que vous me rendrez un jour... oui, un jour, quand vous serez riche et heureux comme vous méritez de l'être. — Et en parlant ainsi, elle attachait sur moi un regard tendre et suppliant; puis , glissant une pièce d'or entre mes doigts, elle me serra la main et disparut en me criant : — A dimanche ! Allez , et que Dieu vous bénisse.
Plusieurs dimanches se passèrent de la sorte , moi toujours empressé de revenir m'asseoir dans sa demeure , elle toujours plus heureuse de me voir, me choyant , m'entourant de soins délicats, m'interrogeant avec une sollicitude toute maternelle sur mes études , sur mes besoins , sur mes fèves de jeune homme. Tantôt elle souriait de mes récits ingénus , tantôt elle m'encourageait dans mes travaux, elle applaudissait à mes projets d'avenir, et quand parfois il se trouvait dans mes paroles quelques chose de repréhensible, elle m'adressait des reproches avec une douce et caressante autorité.
J'aurais liien voulu pénétrer aussi dans rhistoire de sa vie, interroger ses souvenirs. Il y avait dans l'expression habituelle de son regard, dans la lente accentuation de sa voix, un caractère de tristesse qui m'intéressait et que je ne savais comment expliquer. A voir sa physionomie ouverte et prévenante, ses grands yeux bleus dont lage n'avait pu éteindre l'éclat, ses lèvres qu'entr'ouvrait à certains moments un doux sourire, ce visage d'une coupe fine et gracieuse , on se disait qu'elle avait dû être belle , et je me demandais si le mystère répandu sur sa vie ne cachait pas une de ces passions mal assoupies dont la beauté est souvent le jouet, si sa tristesse n'était pas née d'une de ces amères déceptions du cœur, d'un de ces souvenirs opiniâtres et profonds que le temps efface si lentement , si jamais il les efface. Mais chaque fois que j'avais tenté de la ramener aux jours de sa jeunesse , je l'avais vue devenir tout à coup si sérieuse et fixer sur moi un regard si douloureux , que je m'étais amèrement repenti de mon indiscrétion. J'aurais pu, à l'aide de mes amis, faire interroger les voisins, mais j'aurais eu honte d'employer un tel moyen pour apprendre ce que ma bienfaitrice ne voulait pas me dire ellemême. Que m'importait d'ailleurs cette histoire mystérieuse du passé? Que m'importait ce qu'il y avait d'étrange , d'inexplicable , dans son afîfeclion pour moi? N'étais-je piis heureux de cette affection ? n'avais-je pas pour cette femme , près
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de laquelle le hasard m'avait amené , un respect, un attachement filial , et n'était-elle pas pour moi indulgente et tendre comme une môre? Chaque fois que je revenais la voir, mon cœur s'ouvrait à elle avec plus d'abandon. Nous restions seuls après diner dans son petit salon, et nous passions là des heures entières à causer comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Chaque dimanche , son ingénieuse sollicitude lui faisait trouver quelque nouveau moyen de m'enrichir en ménageant ma délicatesse , et quand j'hésitais à accepter ses dons : — Prenez, prenez , me disaitelle; je vous dois une illusion qui est un bonheur. C'est Dieu lui-même qui vous a amené près d(; moi pour nous donner à tous deux ce dont nous avions besoin , à vous une tutelle généreuse , à moi un peu de joie mensongère dans mes regrets.
Un jour que je refusais plus opiniàtrémfiit encore que de coutume d'accepter tout ce (jiiVlle m'offrait, elle me dit d'un ton moitié riant cl moitié sérieux : — Je ne suis pas si désintéressée que vous le croyez ; j'ai une grâce à vous demander... puis s'interrompant tout à coup : Oh ! non, je n'oserais pas ; c'est une chose folle que vous ne comprendriez pas et qui me rendrait peut-être bien ridicule à vos yeux. — Non , parlez, lui disje ; parlez , je respecte aveuglément toutes vos volontés, et je ne donnerai jamais à tout ce qui viendra de vous qu'une noble et sérieuse iiiteritré-
tation. — Eh bien ! je voudrais... mais en vérité, c'est un enfantillage qui va vous paraître étrange ; je voudrais vous voir venir un jour chez moi revêtu d'un habit vert avec des boutons de métal et un gilet de pluche bleu. Ce vètement-là n'est plus de mode, et vous n'oseriez vous montrer ainsi devant vos camarades ; mais voulez-vous bien le porter une fois , une seule fois pour votre vieille amie ? — Oui , m'écriai-je avec le môme accent d'enthousiasme que j'aurais mis à formuler une résolution héroïque ; je viendrai chez vous ainsi vêtu, et non pas une fois , mais toujours si vous le désirez.
En la quittant, je courus chez le tailleur, qui trouva fort étrange que je voulusse être habillé comme il y a vingt ans; mais ses objections ne pouvaient m'émouvoir, et il se mit à l'œuvre.
Le dimanche suivant, j'entre chez madame Teederhart, avec mon habit à larges basques tombant au-dessous du jarret, et mon gilet descendant jusqu'au milieu du ventre. Les passants s'arrêtaient pour me voir dans la rue, et si nous avions été au temps du carnaval, on aurait [)ris ce costume suranné pour une mascarade. Mais je me souciais peu des remarques que l'on pouvait faire , je ne songeais qu'au bonlieur de remplir le désir de nia bienfaitrice, bien que ce désir me parût, à vrai dire, une fantaisie un peu étrange. En me voyant, madame Teederliart [xtusse un cri, })nis s'aj)prochc et me regarde en bilenoc des pieds à la tète, et
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joint les mains, et me regarde encore avec une expression étonnante de joie et de surprise. Puis me conduisant au fond de son salon : Attendez , me dit-elle, il manque encore quelque chose à votre toilette. Elle^ s'approche d'une armoire , en tire une longue cravate blanche brodée, la met à la place de mon col de satin , me regarde et s'écrie : 0 mon Dieu ! mon Dieu ! et me prenant les mains dans les siennes, ilie contemple l'œil ému, le cœur agité, sans pouvoir proférer une parole. Tandis que nous étions là debout tous deux, elle muette , et moi cherchant à deviner le secret de son émotion , tout à coup entre une de ses amies, qui me regarde et s'écrie : Herr Jésus ! c'est M. Charles ! A ce nom magique, madame Teederhart met ses mains sur son visage, pousse une exclamation de douleur, et s'enhiit dans une autre chambre. C'est M. Charles, répète son amie , et m'observant encore de plus prés: — Vraiment! vraiment! a-t-on jamais vu une ressemblance pareille ! — Mais, qui donc, m'écriai-je, est-ce ce M. Charles que vous connaissez? — Quoi! vous ne le savez pas? Le fils de mon amie, le fils adoré qu'elle pleure toujours. — Et s'approchant du grand tableau voilé que j'avais remarqué le premier jour de mon arrivée chez madame Teederhart, elle ôte le crêpe qui le recouvre, et je vois unjeunc homme de mon âge, vêtu comme je l'étais en ce moment, et si semblable à moi , qu'un peintre n'aurait pu faire mon portrait avec [dus d'exactitude , qu'un
miroir n'aurait pu mieux refléter les traits de mon visage. — Oh! pauvre femme, m'écriai-je! pauvre malheureuse mère ! A présent , je comprends tout ce qu'elle a souffert , toutes les joies menteuses et les cruels regrets qu'elle a dû éprouver en me voyant.
Au même instant , madame Teederhart parut. Elle était pâle et défaite , et l'on voyait à ses yeux rouges qu'elle venait de pleurer. « Chère Thérèse, dit-elle à son amie, revenez me voir bientôt, et maintenant, laissez-moi tout entière à mes souvenirs. » Son amie lui serra la main en silence , et s'éloigna. La pauvre mère , abattue et oppressée , s'assit; puis, me prenant par la main et jetant un regard sur le portrait dégagé de son voile : « Vous savez tout à présent, me dit-elle; vous savez pourquoi j'ai été si vivement émue en vous voyant par hasard passer un jour devant ma demeure , pourquoi j'ai cL»3rché à vous voir plus souvent , et pourquoi je vous ai aimé. Pardonnez-moi si l'affection que je vous ai témoignée s'adressait moins à vous qu'à un souvenir. Je n'ai cherché d'abord en vous , je dois l'avouer, qu'une ressemblance ; mais , après avoir trouvé celle de la physionomie , qui aurait bien pu ne produire dans mon esprit qu'une impression passagère, j'ai trouvé celle de l'àme et du caractère , qui m'a de {)liis en plus inspiré je ne sais quel indicible sentiment de tendresse et de reconnaissance , comme si vous aviez vous-même préparé cette ressemblance pour me
donner un bonheur illusoire, un doux mensonge, un rêve. Hélas 1 celui dont vous voyez ici le portrait , celui qui vous ressemble tant et dont , par une singulière fatalité, vous portez le nom, il était, comme vous, jeune, bon, honnête. Malheureusement , il n'était pas si raisonnable que vous , il aimait les entreprises hardies, les rêves aventureux. Ce salon , où vous trouvez du luxe, lui semblait trop pauvre, cette ville trop obscure, ce pays trop étroit ; il voulait s'élancer dans l'espace, tenter les grandes choses. Les voyages les plus lointains, les projets les plus périlleux étaient ceux qui souriaient le plus à sa vive et ardente imagination. Je pouvais lui laisser une fortune assez considérable, car, quoique je ne sois qu'une marchande de bric-à-brac, je ne compte point parmi les plus pauvres d'Utrecht. Mais la fortune ne lui suffisait pas, il voulait la gloire, la gloire des dangers, des explorations hasardeuses, des succès incertains, la gloire des Houtman, des Heemskerk, ces vaillants voyageurs de la Hollande. Que de fois , le voyant si désireux de s'élancer sur les Ilots de l'Océan , ne lui ai-je pas dit , comme la pauvre mère dont parle le poète de la Frise, Gijsbert Japick : Charles, Charles, pourquoi veux-tu partir? la ville qui t'a vu naître est-elle donc si petite, la maison qui t'a abrité est-elle si triste , le cœur de ta mère est-il si pauvre , que tu ne puisses trouver dans l'aspect de celte ville, dans les joies du foyer paternel , dans la tendresse sans bornes
qui a veillé sur ton enfance, un aliment suffisant pour ton âme et ton imagination ? Mais son père, dont Tautorité aurait soutenu la mienne, était mort ; mes vœux et mes prières furent inutiles. Cet enfant bien-aimé, ce fils unique partit. Il y a aujourd'hui vingt ans que je lui disais adieu sur la rade d'Amsterdam ; il y a aujourd'hui vingt ans que je le voyais pour la dernière fois. Il périt dans un naufrage , et depuis le jour où j'ai appris cette affreuse nouvelle , je n'ai pas connu une pensée de joie jusqu'au moment où je vous ai remarqué , où, me livrant à une folle erreur, j'ai tâché de confondre l'image gravée dans ma mémoire avec cellequi vivait devant mes yeux. Mais votre présence m'aflligeait en me consolant , et je ne pouvais vous parler de c-e fils dont vous me rendiez le souvenir plus vif et plus saisissant. Vous avez dû me trouver parfois bien bizarre, n'est-ce pas? Maintenant vous savez tout ; maintenant que vous voyez combien j'ai souffert, aimez-moi encore un peu, si ce n'est par reconnaissance, au moins par pitié. — Et comme, par l'elfet même de mon émotion, je tardais un instant à lui répondre : Oh! dites-moi, s'écria-t-elle , dites-moi du moins que je ne cesserai pas de vous voir, que vous ne vous en irez pas , comme mon malheureux Charles, tenter les hasards d'une périlleuse navigation. Je vous le demande, non-seulement pour moi, qui ne suis que votre vieille amie, mais pour votre mère. Hélas! si vous saviez ce qu'il en coûte au cœur
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des pauvres m(>res, de voir leurs lils partir pour les pays lointains el de les sentir errants sur les vagues quand le vent gronde et que le ciel est sombre. — Non, lui répondis-jc, je n'ai point ces idées aventureuses qui nous portent à quitter le sol natal et à nous en aller au loin chercher le vague bonheur qui nous est apparu dans nos rêves. Je resterai ici, près de vous, près de mes parents; je deviendrai un honnête magistrat, un pacifique citoyen dTtrecht, un bon père de famille, m'en allant chaque jour régulièrement au tribunal, et le soir fumant paresseusement ma pipe en prenant une tasse de thé. Voilà mon avenir, et je n'en désire pas d'autre. — C'est bien , c'est bien, dit la pauvre mère. Ah! pourquoi mon fils n'a-t-il pas eu ces idées de calme et de vie bourgeoise ! je le verrais encore là, et je serais la plus heureuse des mères. Mais vous me restez du moins, vous qui êtes son image, vous qui trompez parfois mon cœur par votre ressemblance avec lui, vous me restez, et je remercie le ciel, qui, dans mon malheur, me donne, comme un dernier rayon de joie, cette dernière illusion.
Dès ce moment, les liens qui s'étaient établis entre madame Teedcihart et moi se resserrèrent de plus en plus. Je revins d'abord la voir chaque jour, et puis plusieurs fois par jour. Depuis que j'avais pénétré dans le secret de sa douleur, je comprenais tout le charme de son iUusion, et j'é- I rouvais un vif sentimiiU de joie à penser que
ma présence pouvait adoucir ou suspendre lamertume de ses regrets. Chaque jour aussi la pauvre femme redoublait envers moi de soins et de tendresse. Il n'était sorte de moyens ingénieux qu'elle n'imaginât pour deviner un de mes désirs ou pour satisfaire une de mes fantaisies. On eût dit que, comme je tenais la place de son fils, elle avait peur de me voir partir ainsi que lui, et toutes ses prévenances, tous ses dons, toutes ses paroles affectueuses, étaient autant de pieux artifices [)our me retenir plus fortement près d'elle.
Quelques années se passèrent ainsi. Ceux qui (l'abord ne l'avaient regardée que comme une femme bizarre furent vivement émus en apprenant ce qu'elle avait souffert , et mes amis, qui s'étaient moqués de ses prévenances envers moi, vinrent l'un après l'autre lui demander pardon de la scène qui l'avait effrayée. Mon cours de droit était fini, mais je restai à Utreclit, poursuivant en dehors des leçons universitaires quelques études spéciales. Mon père et ma mère vinrent me voir. Je les conduisis chez elle. — Laissez-moi votre Charles, leur dit-elle, j'aurai soin de lui; c'est mon fils ado])iir. Je ne veux pas l'obliger à changer de nom, je ne veux pas le dérober à votre affection. Encore quelque temps, et il vous reviendra tout entier, et si je ne fais pas, selon la coutume, un contrat par-devant notaire pour lui donner son titre d'adoption, c'est que le meilleur
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de tous les contrats est là, ajouta- t-elle en mettant la main sur le cœur.
Elle mourut en me donnant sa bénédiction, et je la pleurai comme une mère. Son testament m'instituait son héritier absolu. Je n'ai point d'autre parent, écrivait-elle à la fin de ses dispositions, qu'une vieille cousine tort riche. Si Charles veut lui offrir une portion de ma fortune, je le lui permets, mais je le prie en grâce, et c'est le dernier vœu d'une mourante, d'en conserver la plus grande part. Elle instituait de plus une rente annuelle de 100 florins, à perpétuité, pour la femme de quelque pauvre marin qui aurait perdu un fils dans un naufrage, j'acquittai ce legs pieusement, j'aUai trouver la cousine, qui ne voulut rien recevoir de l'héritage dont je lui offrais une part, et je restai maitre d'une fortune inespérée. L'année suivante, je me mariai ; je devins juge à Utrecht ; mon fils aîné s'appelle Charles, ma fille porte le nom de ma bienfaitrice, et ma femme, mes enfants et moi, nous prions chaque jour pour elle. »
Le Hollandais, ayant achevé son récit, détourna la tête, et je le vis passer la main sur ses yeux comme pour essuyer une larme. Son compagnon, qui était un gros et gras personnage dont les membres uu peu lourds avaient été évidemment fortifiés par une ample consommation de rosbeef, et les joues colorées par l'usage du genièvre, prit la parole et dit : Voilà une histoire qui prouve
bien que les Hollandais ne sont pas, comme certains voyageurs mal avisés se plaisent à les représenter, des êtres absorbés par la matière; moi j'en sais une encore... Mais voilà que nous arrivons à Nievs'diep. — En disant ces mots, il se leva, nous fit un léger salut et sortit. Une jeune femme Tattendait sur le quai, et se jeta dans ses bras avec une joie touchante ; deux petits enfants aux joues rondes et roses comme des pommes de Normandie se suspendirent à sa redingote : l'heureux voyageur s'éloigna avec son doux fardeau. C'était peut-être là l'histoire qu'il voulait nous raconter. J'avais quitté en même temps que lui notre roem enfumé, et je regardais avec surprise le tableau qui se déroulait à mes yeux. A la place des plaines marécageuses, des landes arides, des cabanes isolées, dont l'aspect monotone fatigue les yeux à partir d'Alkmaar, tout à coup j'aperçois de larges et beaux édifices, des magasins de marine et une population animée. J'entends l'oUlcier qui commande une manœuvre sur une frépate, les matelots qui hèlent les cordages, le tambour militaire qui bat dans les rues, et le clairon qui sonne à la porte d'ime caserne. Des bâtiments de commerce entrent dans le port, des barques glissent le long des canaux, des portefaix s'en vont le dos courbé sous des sacs de riz ou de calé. Nous sommes dans l'enlrepôl de la mer du Nord, dans l'un des ports militaires de la Hollande. Jl y a quarante ans qu'à la place de ces édifices.
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de ces chantiers, on ne voyait encore qu'une pauvre maison de paysan. La création du canal du Nord a fiiit en peu de temj^s une ville animée d'une plaine déserte. C'est ici que les navires d'Amsterdam s'arrêtent en revenant des Indes et en y allant; c'est ici que l'on a entassé tout le matériel et l'armement des bâtiments de guerre. Quand un de ces bâtiments part pour quelque contrée étrangère, il vient prendre à Niewdiep ses canons et ses boulets ; puis, au retour, il quitte son appareil militaire. On lui enlève ses armes, ses munitions, 011 lui enlève la plus grande partie de ses voiles, quelquefois même ses mâts, et il entre dans les bassins d'Amsterdam comme un pacifujue bourgeois incapable d'offenser qui que ce soit. J'ai vu une fois une magnifique frégate suivre ainsi sa route, le pont vide, les écoutilles fermées, les hunes abattues. Hélas ! c'était grande pitié. Viugt- (juatre chevaux la traînaient paisiblement le long d'un canal. On eût dit d'un roi vaillant et courageux dépouillé de son armure et enchaîné au paresseux attelage de ces rois fainéants dont parlent nos vieilles chroniques. Comment les compatriotes de Tromp et de Ruyter peuvent-ils se résoudre, par je ne sais quel calcul d'intérêt matériel, à humilier ainsi plusieurs fois dans l'année leurs plus beaux bâtiments? Avoir vu la frégate fière et joyeuse s'élancer hors du port, le pavillon au vent, les matelots sur les vergues et la mitraille sur les flancs, aux acclamations enthousiastes de la foule,
au bruit des cordages qui roulent sur leurs poulies, des porte-voix qui ordonnent la manœuvre, des sifflets d'argent qui marquent la mesure, des voiles que le vent déroule avec fureur comme s'il allait les déchirer ; l'avoir vue bondir sur sa route comme un coursier audacieux, fendre les vagues, bravée" l'orage, disparaître dans le lointain comme si elle s'élançait à la conquête d'un nouveau monde, et la voir revenir ensuite si nue, si morne, si lente, hélas ! encore une fois, il y a de quoi faire saigner le cœur de quiconque a jamais posé le pied sur un navire.
A Niewdiep, nous prîmes un passager, qui, me voyant contempler avec la curiosité d'un étranger le spectacle offert à mes yeux, m'aborda avec ce sentiment d'hospitalité que l'on trouve toujours aux dernières limites de chaque contrée, et me dit : « Je suis un habitant du Helder, je demeure au bord de notre grande digue, venez ce soir chez moi, vous verrez la mer tout à votre aise. » Il me donna sa carte, et j'acceptai son offre avec joie. Nous glissions de nouveau lentement sur le canal, qui a encore une lieue d'étendue. Sur toute sa longueur s'étend une ligne de petites maisons peintes en rouge, posées au bord de l'eau, suivant ses circuits. On dirait un collier de corail. Chacune de ces petites demeures a un aspect riant et paisible qui plaît aux regards. Celle-ci porte sur ses fenêtres badigeonnées des vases de fleurs. Celle-là, plus ambitieuse, s'abrite derrière un,
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arbre aux longs et verts ramaux déployas comme un éventail. L'une est latente chérie où le marin revient, au retour de ses longs voyages, goûter le charme du repos et les joies de la famille. L'autre est le cabaret où il retrouve, avec un surcroît de bonheur, sa longue pipe de terre et le genièvre dont les vins de France et les liqueurs du Portugal n'ont pu lui faire oublier l'ardeur enivrante. A chaque pas on rencontre un de ces honnêtes marins qui s'en va mollement goûter les douceurs du far niente, en attendant l'heure de repartir, et des enfants qui, à peine débarrassés de leurs lisières, courent dans une barque comme des canards courent à l'eau. Il y a là une population de .^ix mille âmes, dont la mer est le premier élément, et qui ne pourrait adorer que Neptune et Thétis, si elle n'adorait fort pieusement le Christ. Le Helder est une petite ville élégamment bâtie , jeune et coquette, qui, dans son mouvement ambitieux, s'aUonge en droite ligne, et s'allongerait bien plus encore si la mer n'était là pour l'arrêter. 11 y a là un singulier mélange de population, des bourgeois, des marchands, des fonctionnaires, des soldats, des navigateurs qui arrivent, d'autres qui partent. C'est le dernier coin de terre hollandaise que le marin salue en s'éloignant , et le premier qu'il aperçoit à son retour. C'est là qu'on vient lui dire adieu, et là qu'on vient l'attendre. Que de vœux échangés sur cette grève entre ceux qui s'en vunl et ceux «pii restent ! Que
de larmes versées par de beaux yeux, et quelquefois si vite essuyées ! Et la mer est là qui continue à battre le pied de ses remparts, et semble se moquer, dans son éternel soupir, de toutes ces tristesses trompeuses, de tous ces regrets d'une heure.
Auprès de cette petite cité du Helder, s'élève une vaste et puissante forteresse, commencée par Napoléon , et finie par Guillaume I". Napoléon avait de grandes vues sur cette côte de Hollande. J'en ferai, disait-il, le Gibraltar du Nord; et il était venu lui-même en reconnaître la situation, et il s'était embarqué sur un simple batelet de pêcheur pour voir de plus près les contours du Texel, et établir sa ligne de défense. Des deux forts dont il avait arrêté le plan, l'un portait le nom de Lasalle : on l'appelle aujourd'hui le Prince-Héréditaire. L'autre, que l'on nommait le Roi de Rome, a vu son royal titre s'en aller, à la chute de l'empire , avec les autres titres de celui qui lui-même devait bientôt s'en aller mourir dans une ville autrichienne. Le peuple des villages voisins n'a cependant pas oublié l'auguste nom qui décorait la forteresse naissante du Helder, et plus d'un paysan de la Noord-Holland parle encore avec un singulier sentiment d'enthousiasme de cet homme au regard profond, que l'on voyait passer comme un météore, et qui , de distance en distance, laissait sur ses traces un champ de mort ou une œuvre de géant.
L'idée (jue Napoléon avait conçue en voyant ici
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la mer du Nord resserrée entre le rivage de Hollande et celui du Texel, comme la mer Ballique au détroit du Sund entre la côte de Danemark et celle de Suède, a été lentement mais scrupuleusement réalisée. Il y a là trois bastions étendus, casemates, construits de manière à renfermer facilement une nombreuse garnison , qui peuvent envoyer des boulets tout près du Texel, empêcher un bâtiment de franchir le détroit, et défendre ainsi l'entrée du pays. La côte est d'ailleurs protégée à une assez longue distance par des bancs de sable, des brisants et des rochers qui en interdisent rapproche aux bâtiments. Puis, la digue, garnie de canons, serait encore, en cas d'attaque, un rempart redoutable. Cette digue a près de deux lieues de longueur. Elle s'élève à quarante pieds au-dessus du niveau de la mer, et descend à deux cents pieds de profondeur dans les vagues , sous un angle de quarante degrés. Elle est construite tout entière avec des blocs de pierre arrachés aux montagnes de la Norvège; soutenue à sa base par des quartiers de roc, couverte de terre et de gazon à sa sommité, elle sert de route aux charrettes et de promenade aux bons bourgeois. C'est certainement Tune des œuvres les plus colossales , les plus admirables du génie moderne. Quand on mesure du regard retendue et la profondeur de cette muraille de roc, il seinble que les habitants de la Noord-HoUand doivent n'avoir désormais plus rien â redouter des inondations, et cependant bien peu
d'années se passent sans jeter dans leurs cœurs le doute sinistre et l'épouvante. La vague impétueuse, infatigable, monte, grossit sans cesse , et sans cesse vient se briser contre la barrière qui l'arrête. Plus le rempart est ferme, et plus elle semble inflexible dans sa colère, implacable dans ses efforts. Dieu lui a jeté sur certaines rives un grain de sable pour limite ; mais quand l'homme entasse pierre sur pierre, et vient aussi lui dire : Tu n'iras pas plus loin ; on dirait que l'élément terrible s'indigne à cette voix d'esclave qui parodie la voix du maître , et alors la mer s'élance de toute sa hauteur, et retombe de tout son poids contre l'édifice de l'homme.
Assis au bord du chemin, sur l'un des points les ](liis élevés de la digue du Helder, je ne me lassais pas de voir cette grande mer du Nord, cette mer qui déjà m'avait emporté au loin et qui semblait encore m'appeler. C'était le soir. A la lueur mobile de la lune, qui tantôt st; montrait dans tout son éclat, et tantôt disparaissait sous un nuage, j(; distinguais d'un côté la grève sablonneuse du Texel, de l'autre des collines arides parsemées çà et là de quelques joncs, traversées seulement par le sentier solitaire du pêcheur, et dans le lointain l'onde immense qui touche à la fois aux froides plages du Nord et aux rives embaumées de l'Orient. Je promenais tour à tour mes regards d'un ]»oint à un autre, d'un navirnqui voguait dans l'espace à une barque qui rentrait au port, et alors-
je me sentais de nouveau saisi par cette magie des Ilots que les anciens personniliaient dans les sirènes, et je me disais avec je ne sais quel vague désir mêlé de tristesse : Oh ! oui , quiconque s'est une fois livré à tes caprices , ô mer terrible et charmante, voudra s'y livrer toujours ! et quiconque, du haut d'un navire, a dans ses rêveries prêté l'oreille à ton murmure , croira toujours entendre, dans le soupir du vent, dans le choc de tes flots, une voix mystérieuse qui l'attire et lui parle des pays lointains.
Quand j'arrivai dans la maison de M, E...., qui m'avait invité à passer la soirée chez lui , la table était mise , l'eau bouillonnante sifflait dans la théière, et la servante achevait de l'entourer de tartines de beurre, de tranches de bœuf fumé, de harengs et de fromage, c'est-à-dire de tous les éléments d'un très-comfortable souper hollandais. M. E.... me prit par la main en me reprochant doucement d'arriver si tard, puis me présenta à sa femme, à ses filles et à un négociant de ses amis qui avait déjà fait plusieurs fois le voyage des Indes. Entre les personnes réunies chez M. E...., il n'y avait qu'une légère différence d'âge, mais cette différence représentait un siècle pour l'intelligence. La maîtresse de la maison, née en Frise, portait encore la riche et ambitieuse coiffure de sa province, les deux lames d'or sur les tempes, le diadème en brillants sur le front. Elle ne parlait que le hollandais, et ce qu'elle eût bien
préféré encore, c'eût été de parler le dialecte de sa province, de sa chère province qu'elle n'avait quittée qu'une fois pour faire un voyage à Amsterdam, et plus tard pour venir au Helder. Les deux jeunes filles au contraire , douces et naïves créatures à l'œil bleu, au visage candide, portaient , selon le dernier numéro du Journal des Modes, les cheveux en bandeau et les manches plates. Elles gazouillaient avec un embarras ingénu quelques mots de français, lisaient, sans le secours d'aucune traduction, Jocelyn et les Orientales, et parlaient du plaisir qu'elles auraient à venir à Paris, pour parcourir les boulevards, disait l'une, pour aller au spectacle, disait l'autre, et pour assister aux séances de la Chambre des députés , ajoutait le père. C'était un homme modeste et instruit qui avait voyagé , étudié, et qui s'intéressait à la fois aux grandes questions d'art, de politique, de science et d'industrie. Il faisait, par sa causerie instructive et variée, un singulier contraste avec son ami , qui aurait fort aimé qu'on ne dît rien ou qu'on jetât de temps à autre, entre deux bouffées de tabac, un mot sur le prix des denrées coloniales. Mais, telle qu'elle était, avec ses différences de goût et de caractère, cette petite réunion me plaisait beaucoup par son air de franchise et de simplicité, et j'étais d'ailleurs reconnaissant de la cordialité avec laquelle on me recevait dans une maison où j'entrais pour la première fois. M. E....
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me serrait les mains et me remerciait d'être venu. Sa femme, dans un excès de politesse iiui pouvait devenir embarrassant s'il avait continué, remplissait de morceaux de sucre ma tasse de thé et couvrait mon assiette de tranches de bœuf. Une de ses filles, je crois en vérité que c'était la ])lus jolie, se leva et vint m'odrir gracieusement une longue pipe de terre garnie d'un excellent tabac. Je me rappelai l'histoire de ce philosopiiique paysan d'Allemagne qui s'était jeté à l'eau pour sauver le caniche débile de la dame châtelaine de son village. Quand il monta au castel trempé de la tète aux pieds et portant délicatement sur ses bras le roquet sain et sauf: — Parle, lui dit le seigneur dans le mouvement enthousiaste de sa reconnaissance : que ^cux-tu que je te donne pour te récompenser de ton courage? veux-tu de l'argent, veux-tu un de mes plus beaux bœufs, veuxtu le champ qui est près de ta ferme? — Non, dit l'honnête paysan, je n'ai pas besoin de tout cela; mais il y a une chose qui me ferait grand plaisir... Si j'osais la demander, je me jetterais bien à l'eau une seconde fois pour l'obtenir. — Voyons, demande. — Monsieur le baron ne se fâchera pas?
— Non. — Dam! c'est que c'est bien hardi de la part du pauvre Franz. — Allons, parleras-tu?
— Eh bien! je voudrais que madame la baronne remplit de tabac la belle pipe de monseigneur et me la donnât à fumer. — Le baron fronra le sourcil et serra les dents comme lorsqu'il allait avoir
un accès de colère; mais la baronne, qui était douce et bonne autantque belle, apaisa d'un regard son redoutable maître, prit la pipe, la remplit avec ses jolis doigts roses d'un tabac parfumé, et la remit en souriant à Franz, qui s'assit sur la pelouse et fuma délicieusement; et s'il y ajamaiseu au monde un être complètement heureux , c'est sans aucun doute Franz, depuis la première jus- (ju'à la dernière bouffée de fimiée qu'il exliala lentement. Plus heureux que Franz, je n'avais pas eu besoin de plonger dans la rivière, de sauver un caniche, pour recevoir des mains d'une charmanb! jeune fille une pipe choisie, etsi je n'ai pas chanté ce narguilé hollandais, c'est que, je vous l'assure, les Muscs n'ont pas voulu me seconder dans mes intentions poéti.jues.
Quand nous eûmes satisfait amplement aux vœux hospitaliers de madame E...., qui ne se lassait pas de nous servir du thé, la conversation devint plus animée, le marchand lui-inème devint assez causeur ; et de quoi pouvions-nous parler, si ce n'est de l'élément qui est le perpétuel sujet d'entretien des habitants du Helder, de cette mer que nous entendions gémir au pied de la digue, et dont nous voyions à travers la fenêtre les vagues assombries çà et là au passage d'une nuée obscure, et argentées en d'autres endroits par bi clarté de la lune? Les deux jeunes filles racontaient avec une émotion naïve les b^reurs qu'elles éprouvaient parfois en entendant, dans les Ion-