UNE VISITE AU ROI GUILLAUME I
enlevées , il aurait pu les conserver en s'associant à la confédération du Rhin : il aima mieux perdre cette dernière part de Théritage de ses pères et garder son indépendance. En 1793 , il prenait les armes pour combattre contre les armées du Nord; en 1808 , il les remettait à son fils, et l'envoyait servir sous les ordres de Wellington en Espagne. Après tant d'années de luttes et d'agitation , son visage, son attitude, ses manières, indiquent encore fidèlement la nature de son caractère. La vieillesse même semble avoir reculé devant cette organisation ferme et opiniâtre. Elle n'a rien enlevé ni à la mâle énergie de ses traits, ni à l'expression de son regard ; elle n'a fait que blanchir ses cheveux. Sa figure calme et régulière, ses lèvres légèrement serrées , offrent tout à la fois un type de force et de prudence ; ses yeux vifs , brillant sous deux épais sourcils , annoncent la pénétration,et quand je le regardais, toute sa physionomie semblait être pour moi la vivante expression de cette devise de son royaume , qui fut surtout celle de son règne : Je maintiendrai.
Le lendemain , je partis pour Amsterdam , et deux jours après le Handelsblad annonçait l'abdication du roi. Rien jusque-là n'avait pu faire pressentir un tel événement. Cependant à peine les journaux en avaient-ils parlé qu'on le regarda comme un acte définitif. « Si , comme on nous l'affirme , me disait un Hollandais , Guillaume a déclaré qu'il abdiquerait, soyez sûr qu'il abdi-
qucra. » Encflet, la semaine suivante, le roi se retira au Loo avec sa famille et ses ministres. Là , après avoir exprimé assez brièvement sa détermination , il prit l'acte d'abdication qu'il avait fait préparer, le signa , salua son fils du nom de roi , puis se mit gaiement à table avec ses enfants. Jamais , au dire des personnes qui assistaient à cette séance , il ne s'était montré plus calme , et jamais il ne signa un acte d'une main plus sûre.
On a beaucoup disserté en Hollande et ailleurs sur les motifs qui avaient porté le roi à se démettre ainsi tout à coup de son pouvoir. Il en est un qu'il a exprimé lui-môme dans sa proclamation et qui fait bonneur à sa loyauté. C'est celui qui est fondé sur le cbangement apporté à la constitution de 1815. Pour en comprendre toute la valeur, il est nécessaire de reporter ses regards vers cette époque. L'année 1815, que l'on célèbre encore en Allemagne comme une ère de salut, fut aussi pour la Hollande une année à jamais mémorable. Pendant près d'un quart de siècle, la pauvre Hollande avait cruellement souffert. Tour à tour envahie par les armées de la Convention , organisée en république, puis en royaume, puis rejointe comme une province à l'empire français, elle avait subi toutes les phases de nos diflerentes révolutions sans en partager la gloire , sans profiter de nos conquêtes. Napoléon appelait le peuple hollandiiis une estimable société de marchands , et le pressurait do sa main de fer pour en tirer des hommes
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et de rargent. Le ivi^nie ilii rm Louis ciU pu adoucir les plaies de ce malheureux pays, si Lotiis avait été maître de suivre ses généreuses impulsions. 11 aimait la Hollande, et les Hollandais lui savent encore gré du bien qu'il voulait leur faire, des sympathies qu'il leur témoigna. Mais, avec son titre de roi, il n'était lui-même que le premier préfet de son frère. Au-dessus de lui, il y avait l'autorité de l'empire, autorité active, jalouse, irrésistible, qui s'immisçait dans tous ses actes, prévenait ses desseins, suspendait ses résolutions. Pendant cinq ans, Louis résista de toutes ses forces à ce pouvoir extérieur qui maîtrisait le sien ; mais enfin , hors d'état de soutenir plus longtemps une lutte incessante, il ne voulut point paraître complice des mesures qu'il réprouvait, et se retira.
La Hollande fut alors réunie à l'empire, divisée en départements, gouvernée de nom par l'ancien consul Lebrun, et de fait par des préfets étrangers, rigoureux instruments des volontés de leur empereur. Les ré(juisitions, les levées d'hommes et d'argent, les emprunts forcés, reprirent alors leur cours. Les lignes de douane, dont le roi Louis laissait secrètement tromper la suiTeillance pour favoriser le commerce de ses sujets, furent raffermies. Le fisc étendit le cercle de ses attributions. Ce qui échappait à l'impôt direct tonibaif, dans le domaine des droits réunis. Les mesures de rigueur frajipaient surtout ceux qui étaient appe-
no LETTRES SUR LA HOLLANDE.
lés à prendre les armes. Il n'y avait point de pitié poor les réfractaires, point de pitié pour les malheureux qui essayaient d'échapper à la loi de recrutement à l'aide d'un certificat constatant une infirmité. Un haut fonctionnaire de Namur faisait verser de la cire bouillante sur les pieds de ceux qui se disaient sujets à des attaques d'épilepsie, et arracha un jour de son lit un jeune conscrit qui rendit le dernier soupir devant lui *. Une police soupçonneuse , inquisitoriale, surveillait tous les individus, pénétrait dans l'intérieur des familles, et donnait à toutes les démarches une interprétation. Il n'était pas permis aux Hollandais d'entreprendre dans leur pays la plus petite excursion sans être munis d'un passeport, et l'usage même de leur langue nationale pouvait devenir en certidns cas une cause de suspicion. Tous les principaux fonctionnaires parlaient français et voulaient introduire la langue française dans les actes publics comme dans la vie privée, Hàtons-nous de dire que les deux hommes qui, dans ce temps d'oppression, se signalèrent entre tous les autres par la cruauté de leur conduite, les deux seuls dont l'histoire de Hollande ait inscrit le nom sur son pilori, n'étaient pas Français, mais Belges.
Tout à coup, au milieu de cette servitude profonde sous laquelle était courbée la terre natale d'Oldenbarnveld, de Uuyter et de Jean de Witt,
' V;in Kampcn, Ceschicdeniss -van Ni'dcilan/I, lom. II.
rSE VISITE AU ROI GIILLAUIWE l". 11 i
lii noiivrlle de la bataille de Leij)zii( retriUil dans le monde entier. L'Allemagne [Hiusse un cri de joie, la Hollande relève sa tête humiliée et porte vers l'avenir un regard d'espoir. Il y avait alors dans ce pays un homme de la vieille race batave, un homme au cœur ferme et patient, qui, dans les heures de la plus grande calamité, n'avait jamais désespéré du salut de sa patrie. Pendant les diverses révolutions qui avaient tour à tour agité la Hollande, Charles de Hogendorp n'avait fait aucun mouvement. L'influence de son nom, de sa fortune, de ses talents déjà reconnus, pouvait facilement le conduire à de hauts emplois; mais il ne voulait accepter ni faveurs, ni fonctions, d'un gouvernement qu'il réprouvait. Retiré à l'écart, livré tout entier à ses austères souvenirs de républicain, il méditait les moyens de faire sortir de ses ruines l'ordre de choses qu'il regrettait. Il suivait d'un œil clairvoyant la marche des événements, et prévoyait la chute de Napoléon au milieu même de ses triomphes. La bataille de I^ipzig l'arracha de sa retraite. Il sentit que le moment était venu de mettre ses plans à exécution, et s'en alla trouver les hommes avec lesquels, depuis près de vingt années, il s'entendait tacitement. Secondé par eux, il forma en peu de temps une conspiration pour chasser les Français de la Hollande et rappeler le descendant des anciens stathouders. Cette conspiration ne pouvait s'organiser qu'avec de grandes précautions et dans un pro-
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fond mystère, car nous étions encore maîtres du pays et nos troupes occupaient les places fortes. Chacun des principaux conjurés choisit quatre hommes qui lui jurèrent obéissance absolue et discrétion ; chacun de ces quatre hommes en choisit ensuite quatre autres auxquels il fit prêter le môme serment. Tous les membres de cette association avaient été élus l'un après l'autre à part, et ne connaissaient que le nom de leur chef. Le secret de la conjuration fut bien gardé, il n'en transpira rien dans le public.
Sur ces entrefaites, les Russes entrent dans la Frise et dans la province de Groningue. Le général Molitor , pour concentrer ses troupes , abandonne Amsterdam et se retire à Utrecht. A peine était-il parti, que le peuple en masse se soulève, chasse les principaux fonctionnaires français et met le feu aux bâtiments de la douane et des droits réunis. C'était là une manifestation d'opinion qui pouvait coûter cher à la populace, car Molitor n'était qu'à dix lieues d'Amsterdam, et le secours que la Hollande attendait des Russes était encore très-incertain, et, en tout cas, assez éloigné. Les hommes qui préparaient une contrerévolution comprirent le danger auquel un moment d'effervescence venait de les exposer, et, pour le prévenir, ils organisèrent aussitôt la garde nationale, qui promit de réprimer toute apparence de désordre et s"interj)osa ainsi entre l'armée étrangère et le peuple de la capitale.
USE VISITI-: AL IU>1 Gl'ILLALMH 1". H5
En iiiL'iiie tuiiips IIoi,^endorp travaillait à rétablir rancienne forme du gouvernement. Il s'adressa d'abord à ceux qui avaient été autrefois membres des états-généraux, et les pria de se constituer en corps administratif ; mais aucun d'eux n'osa se rendre à sa demande. Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Les Français pouvaient d'un jour à l'autre recevoir des renforts , repousser les alliés , et rétablir leur autorité dans le pays. Hogendorp comprit qu'une grande décision était son seul moyen de salut. Il renonça à toute mesure de temporisation, et, le 21 novembre, il se proclama, lui et son ami Maasdam, chefs du gouvernement provisoire, en l'absence du prince d'Orange. Ses fils parurent en public avec la cocarde nationale, et l'ancien cri populaire Oranje boven retentit dans les rues d'Amsterdam. Un officier fut expédié au quartier du général Bulow, pour le prier de venir au secours de la Hollande; un autre alla presser les Russes d'accélérer leur marche. Les deux corps d'alliés s'avancèrent vers l'intérieur du pays. Bulow traversa l'Yssel, s'empara de Zutphen, d'Arnhem, et les Russes vinrent camper aux portes d'Amsterdam. Molitur sentait qu'il ne pouvait résister à la fois à ces deux armées étrangères et à l'insurrection nationale; il commençait à se retirer, mais il se retirait en homme habile, resserrant ses troupes, faisant bonne contenance, et ne se laissant rien
prendre par Tenncmi. Sa retraite avait commencé le 15 novembre, et malgré L'effort des Russes, des Prussiens, des Hollandais et des Anglais, elle dura plus d'un mois.
Cependant M. de Fagel était allé chercher en Angleterre le prince d'Orange. Le 50 novembre 1813, tandis qu'une grande partie de son pays était encore occupée par des troupes françaises , le prince aborda sur la plage de Scheveningen , sur cette même plage où dix-huit ans auparavant il s'était embarqué avec son père , déshérité , banni, allant chercher un refuge sur la terre étrangère. Les pêcheurs de Scheveningen le prirent dans leurs bras et le portèrent, avec des acclamations de joie, jusque dans leur village. Le peuple accourut en foule au-devant de lui ; partout la cocarde de ses pères brillait à ses yeux , partout les cris de vive Orange! vive Guillaume ! retentissaient à ses oreilles. Il fit le chemin de La Haye à Amsterdam au milieu d'une population avide de le voir, de le saluer. Jamais la grave Hollande ne s'était si fort déridée et n'avait fait éclater tant de joyeux transports. Une autre marque d'enthousiasme et de confiance bien plus décisive encore l'attendait dans sa capitale. Sou arrivée avait été annoncée dans le pays par une proclamation qui se terminait ainsi : « La Hollande est libre, et Guillaume I" est son souverain. » Ces deux derniers mots ensevelissaient tout simjilement sous le sceau de la légalité l'ancienne