‹ Lettres sur la HollandeChapitre 8 sur 10 · I.IilKKATlUL MODEUXE · texte numérisé non relu

I.IilKKATlUL MODEUXE

une jalousie viulenle, qui bientôt s'empare aussi de Lucifer.

Au sec()n(l acte , ce prince glorieux des anges apparaît pour donner des ordres aux cohortes qui lui sont soumises , et l'orgueil révolté , la colère, éclatent dans chacune de ses paroles. «EspriLs rapides, s eciie-t-il , arrêtez ici notre char. Déjà notre tète a porté assez haut 1 étoile du matin. Il est temps que Lucifer courbe le front devant cette double constellalion qui de là-bas s'élève vers les régions supérieures pour faire pâlir la lumière céleste. Ne brodez plus de couronnes dans mon manteau , n'entourez plus mon Iront d'une auréole d'étoiles et de rayons devant laquelle les archanges s'inclinent. Une autre clarté vient de naître , qui efface la nôtre comme le soleil eflacc l'éclat des étoiles aux yeux des mortels. La nuit s'étend sur le? anges et sur les soleils célestes. Les habitants du nouveau paradis ont gagné le cœur du maître; l'homme est l'ami de Dieu; notre esclavage commence. Allez, servez et honorez cette nouvelle race comme il convient à d'humbles sujets. L'homme est créé pour Dieu, et nous sommes créés pour l'homme. Le temps est venu où les habitants de la terre prendront le cou de l'ange pour marche-pied. Veillons sur eux, élevons-les sur nos l)ras et sur nos ailes vers les trônes élhérés. Notre héritage leur appartient; notre droit d'ahiesse est aboli, et le fils du sixième jour, ii semblable au père, [>orle la couronne. »

Bientôt la jalouse colère de Lucifer éclate sans contrainte. Excité par ses conseillers, séduit par les adulations des milliers d'anges soumis à ses ordres, il ne parle plus de courber le front devant Dieu et de remettre son sceptre aux mains de riiomme ; il veut, dans l'exaltation de son orgueil, lever l'étendard de la révolte , écraser l'homme et régner dans le ciel. « Oui, dit-il, c'en est fait, je placerai mon trône au plus haut de la voûte céleste, entre les sphères éthérées et les astres étincelants. Mon palais sera dans l'empirée et Tarcen-ciel sera mon siège ; les constellations orneront ma demeure, la terre sera mon marche-pied. Assis sur les nuages rapides, fendant les airs et la lumière, je veux, avec ce tonnerre, réduire en poudre tout ce qui s'opposera à nous, soit en haut, soit en bas, quand ce serait le chef lui-même. Oui, avant qu'on me voie céder, cette voûte d'azur dont les arches sont si solidement construites s'écroulera sous mes yeux , la terre ne sera plus (pi'une masse informe, et le monde rentrera dans le chaos. »

La lutte est décidée. Les anges rebelles se rassemblent autour de Lucifer, les bons anges suivent l'étendard lumineux de Michel. Au moment où l'attaque va comnuincer, luipliai-l s'avance un rameau d'or à la main, et tâche de prévenir celte lutte funeste ; ses paroles de paix, de miséricorde, pénètrent dans le cœur de Lucifer et l'ébraulent. Un instant , le chef de la rébellion se sent ému, il

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hésite, il regarde en arrière; mars le cri de ses soldats et la voix de rorp:ueil raniment sa résolulion : il donne le signal du comltat, et s'élance à la tète de ses troujx3s.

Au cinquième acte, Uricl vient raconter la bataille. Le récit de ce combat céleste ressemble à celui d'un combat humain , mais il a cependant de la grandeur et de Téclat. Trois lois Lucilér est revenu, avec le courage du désespoir, attaquei' rarniL'e de Dieu, trois lois il a été repoussé. Après ces vains eiïorts, cerné, pressé , battu de tous les côtés, il abandonne le champ de bataille, il luit, il se retire avec ses trouix^s éparses et meurt lies dans une enceinte de nuages sombres, et là, pour se venger, il jure d'anéantir la lélicité de l'homme, lîélial part pour accomi)lir ses ordres; Déliai va chercher le plus rusé des animaux , le serpent, et lui souffle son esprit sataniqiie. Adam et Eve succombent, mais après leur chute on voit l'cparaitie le chœur des anges, dont les regards plongent dans l'avenir, et le drame se termine par un chant d'espoir et de miséricorde : « Gloire à vous. Seigneur ! un jour vous écraserez la tète du serpent, vous délivrerez le genre humain du péciié héréditaire d'Adam , et une demeure splendide s'ouvrira dans le ciel pour les rejetons d'Eve. Nous compterons les siècles, les années, les jours , les heures, jusqu'à ce que votre grâce se manifeste, que votre bonté inlinie ranime et glorifie la nature languissante dans les corps comme dans les

âmes, et replace de nouveaux anges sur les trônes qui viennent d'être abandonnés. »

Vondel avait composé cette pièce pour le théâtre d'Amsterdam. Elle fut jouée deux fois ; à la troisième, le clergé protestant, qui la trouvait peu orthodoxe, en fit interdire la représentation. Celfc défense fut plus utile que nuisiijle au poète. Lucifer est une de ces pièces qu'il est difficile de mettre sur la scène , et qu'il faut lire dans une sorte de recueillement pour en comprendre l'imposant ensemble et les grandes et vraies beautés.

La vie de Vondel est une page de plus à ajouter à la douloureuse légende des hommes de génie. Son père était chapelHir à Anvers et faisait partie de la secte des anabaptistes. Effrayé des rigueurs que les Espagnols exerçaient envers tous ceux qui ne professaient pas ouvertement le catholicisme, il quitta sa ville natale et se relira à Cologne. Ce fut là que naquit, en 1587, l'auteur de Lucifer. (Jnelques années après, la puissance de l'Espagne étant déjà contrebalancée par l'énergie des Hollandais, le chapelier d'Anvers crut pouvoir, sans trop de danger, retourner dans sa patrie. Il employa le peu d'argent qu'il possédait à louer une charrette pour porter son-jeune enfant et son bagage. Lui-même marchait à piinl ;ivec sa femme, priant et récitant des versets de la Bible, et riionnête charretier qui les conduisait, touché de leur douceur, de leur piété, du visage riant et candide de leur fils, les comparait iiaïvoniuiit à saint Ju-

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seph el à la Viorf^e emmenant l enfant Jésus en Egypte '.

De bonne heure, Vondel se distingua par ses dispositions littéi\iires. A VAge de quinze ans, on le comptait déjà parmi les meilleurs poètes de la HoUande. Il fut admis, peu de temps après, dans la chamba' de rhétorique d'Amsterdam, puis se maria, et, tout en étudiant les auteurs latins et français, lit le commerce de la bonneterie. Sa première tragédie, intitulée la Destruction de Jérusalem^ date de 1C20. C'était un essai timide et informe où brillait çà et là une lueur de vrai talent. Quelques années après, il en composa une autre qui produisit dans toute la Hollande une violente rumeur. Elle portait le nom dePalaméde. C'était, sous un titre supposé, l'histoire touchante de ce noble et vertueux Olden Barneveld qui mourut \ictime de son patriotisme et de l'ambition de Maurice, prince d'Orange. Les amis de Maurice intentèrent un procès au poète. Il prit la fuite et s'en alla d'abord chercher un refuge chez son beau-père, qui, dans son effroi , refusa de le recevoir, puis chez d'autres parents, qui ne furent pas plus courageux. Enfin , il trouva un asile dans la demeure d'un de ses amis. l*endant ce temps, on agitait au tribunal la question de sa culpabilité. Un magistrat qui avait les mêmes opinions que lui représenta que le drame de Pa-

1 l'onAcU Lcvcfi, van U!ai.iU

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lamède n'était autre chose qu'une histoire grecque à laquelle le poète avait fait de légers changements. Vondel en fut quitte pour une amende de trois cents florins. La première édition de sa tragédie fut saisie, mais quinze jours après il en parut une seconde, et dans l'espace de quelques années, il s'en répandit en Hollande des milliers d'exemplaires.

En 1G27, il fit un voyage en Danemark et en Suède, et fut accueilli avec distinction par Gustave-Adolphe. En 4658, il ouvrit le théâtre d'Amsterdam par une pièce nationale , Gilbert d'Amsiel, que l'on joue encore chaque année une fois sur ce théâtre avec ce pieux respect que les Hollandais conservent aux traditions de leur contrée. Ses dernières années se passèrent dans d'amères sollicitudes. La mauvaise conduite de son fils le ruina. Affaibli par l'âge, épuisé par le travail, le poète dont les œuvres étaient dans toutes les familles, et dont le nom jouissait d'une gloire incontestée, fut réduit à implorer un petit emploi au mont-de-piélé. Sur la lin de sa vie, il selit catholique comme Stolberg, comme Werner, comme tant d'autres hommes d'imagination dont le cœur s'est senti mal à, l'aise dans la sécheresse dogmatique du protestantisme. Ce fut dans ces idées (ju'il écrivit sa tragédie des Vierges et un poème que l'on regarde comme une de ses meilleures productions, et qui a pour titre Mystères de l'autel Au milieu de ses souH'runces physiiiuos et mo-

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raies, le pauvre Vondel avait encore une crainte, une singulitVe crainte , celle de mourir. Sans doute, tandis que les heureux financiers d'Amsterdam le regardaient passer avec ses cheveux blancs, son Iront ridé, et se disaient dans leur cruelle pitié : Le malheureux! plaise au ciel de lui envoyer la mort pour le délivrer de sa misère; sans doute il entendait encore vibrer confusément au tond de son cœui' les sons harmonieux de sa lyre idéale, et mourir, c'était dire adieu à tous ces chants inachevés, à tous ces rêves poétiques dont il se promettait peut-être encore un rayon de gloire ou une nouvelle sympathie.

Il mourut en 1G79, et fut enterré dans l'église d'Amsterdam. Un siècle après, ses admirateurs lui firent ériger un monument avec cette plate épitaphe classique :

Vir Pliœbo cX musis gralus Vomlclius hic csl.

Soyez donc un poète national et un poète chrétien pour que cent ans après votre mort les beaux esprits d'un institut, se rappelant un jour le mérite de vos œuvres, latinisent votre nom et le placent [)ar arrêt académique sous le patronage des vieilles divinités olympiennes.

Cats, qui vivait dans le même temps que Hooft et Vondel, est de tous les poètes hollandais celui qui est resté le plus populaire. Sa naissance , sa

carrière brillante, réloignaient cependant au peuple et de la bourgeoisie. Né en 1577 à Brouwersîiaven d'une famille patricienne, il fut envoyé à Orléans pour y terminer ses éludes en droit, et devint successivement pensionnaire deMiddlebourg, ambassadeur en Angleterre et grand pensionnaire de Hollande; mais dans l'exercice de ces hautes fonctions il conservait un sentiment poétique noble et touchant, et le soir, au sortir du conseil, après avoir traité avec les députés des provinces les affaires du jiays, il écrivait une leçon de morale ix)ur le peuple, une fable, un axiome plein de douce sagesse. A Tàge de soixante-quinze ans, il demanda h so démettre de ses emplois, et, lorsque le stalhouder eut accédé à ses vœux, il se jeta à genoux au miliim de l'assemblée des états et remercia le ciel de l'avoir soutenu pendant sa longue et laborieuse caniéa'. Quelques jours après, il était à sa maison de campagne, heureux d'avoir fait son devoir, lisant, rêvant et tirant de chacune de SCS lectures et de chacun de ses rêves (}uel(iue réflexion utile.

Il mourut en ICOO, à l'âge de quatre-vingttrois ans. L'adîniralion des Hollandais ])Our lui est un trait de mœurs caractéristique. Qu'on se ligure deux volumes in-folio serrés et compactes, remplis de (jualrains, de fables sentencieuses, de madrigaux, qui, sous un voile mythologique . renferment un précepte de morale, des descriptions souvent très-froides; çà et là, des vers la-

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tins, des inscriptions, des idylles : ce sont les o'uvres de dts. En France, le plus intrépide lecteur reculerait devant un tel déluge de vers, et si nous essayions d'en traduire des fragments, je crois qu'ils sembleraient bien fades au public qui a besoin de tant d'accents passionnés pour s'émouvoir. Mais les Hollandais aiment ces compositions didactiques et sérieuses , ces stances qui gravent dans leur souvenir une pensée utile, un dogme de la vie pratique. En Hollande, chacun lit les vers de Gats ; on les retrouve dans toutes les familles à côté de la Bible, on les apprend par cœur, et, lorsqu'on parle de lui, on ne l'appelle que le bon père Cats. Un écrivain hollandais a dit : « Les œuvres de Cats donnent la lumière à plus d'aveugles et font honte à plus de fous que celles de tous les poètes réunis. » C'est pousser l'admiration un peu loin ; ce qu'on peut louer sans crainte d'être démenti, c'est le sentiment d'honnêteté, de vertu, qui éclate à chaque page dans ces œuvres, la douce et sage morale qu'elles expriment, le bien-être que l'on éprouve à rechercher aux jours de doute et de tristesse les pieux enseignements qu'elles renferment, et je le demande : y a-t-il une destinée de poète plus touchante que celle de l'homme qui, au bout de deux siècles, donne encore des consolations aux vieillards, des préceptes aux jeunes gens, et dont toute une nation ne parle (pi'avec un sentiment de respect et d'amour filial?

Au xviir siôclo, la Hollande retomba sous ta domination de la France, Boileau fut son maître, Racine et Corneille ses idoles, et la littérature classique son idéal. Désormais, adieu toutes ces tentatives d'indépendance qui avaient fait la gloire de Ilooft et de VondeU et ce caractère national que Cats imprimait à ses œuvres. Les écrivains nouveaux s'étonnent de l'outrecuidance de leurs prédécesseurs et se replacent camme des écoliers dociles sous la férule de la France. On imite la France dans ses modes et ses constructions, dans ses fêtes et ses caprices. Les jardins sont divisés en losanges de ileurs, et les plates-bandes de gazon coupées comme des branches d'éventail; les arbres, taillés par le ciseau, s'arrondissent en voûte, s'élancent en pyramides, à la grande honte de la bonne nature, qui n'avait pas pensé à leur donner ces formes raffinées. Les nymphes et les muses ornent la façade de chaque maison ou mirent leur visage de marbre dans l'eau trouble d'un étang. Cupidon apparaît au fond d'un bosquet, tenant son arc en main i)rèt à percer le cœur du premier bourgmestre qui passera par là, avec sa canne à pomme d'or et son habit à paillettes. Plus loin c'est la chaste Diane, dont les épaules nues grelottent huit mois de l'année sous un ciel pluvieux, et Vénus plus nue encore, dont le givre a flétri les traits, dont la gelée a disloqué les membres, et qui est devenue, par suite de ses malheurs, une divinité fort morale, car elle ôte i ceux qui la regar-

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dent l'envie de la suivre à Cythère. Toute la mythologie grecque, repoussée par le bon sens de Vondel, reparaît dans les livres, dans les peintures de plafonds, dans les madrigaux qu'un amant envoie à sa maîtresse, dans les conseils qu'un père donne à son fils. Vondel lui-même est banni de la scène comme un ignorant, et ses drames religieux sont remplacés par des pièces d'une galanterie achevée.

Que de tragédies imitées ou eopiées servilement du français! que d'épopées qui commencent par une invocation aux muses et se terminent par le triomphe d'un héros! que d'idylles langoureuses où les moutons soupirent auprès d'un berger qui soupire encore plus fort qu'eux pour une cruelle Philis ! Pardonnez-moi, mes cliers amis de Hollande, de traverser en toute hâte ce temps de froides et fausses contrefaçons. Je me sens saisi d'une indicible terreur rien qu'à voir l'énorme in-4'^ qui contient à peine les douze chants de Hoogvliet sur le patriarche Abraham, rien qu'à voir les descriptions de madame de Merken, les traductions de Jean Nomsz , et même les poésies fugitives de madame de Lannoy. S'il y a dans ces œuvres, qui faisaient la joie de vos pères, une trace d'originalité , je me déclare coupable, et je vous demande de nouveau pardon.

Le poète qui , à cette époque , avait incontestablement le plus de verve et d'esprit , était Langendyk. Il écrivit des comédies humoristiques

dont quelques-uns peignent assez bien certains ridicules; mais il a peu d'invention , et il tombe souvent dans des détails de mœurs par trop grossiers.

Douze vers de Voltaire m'obligent à parler d'un autre écrivain du xviir siècle, dont les productions sont aujourd'hui très-oubliées ou tout au moins très-négligées. Il s'appelait Guillaume Van Haren. Une partie de son temps fut employée à remplir des fonctions diplomatiques, une autre à écrire en vers fort durs un long poème épique intitulé Friso. C'est le récit des aventures fabuleuses de ce héros batave dont nous avons parlé, qui des rives fleuries de l'Inde vint peupler les plaines marécageuses de la Hollande. Quelques critiques néerlandais, dans une effusion de patriotisme en vérité on ne peut plus touchant, ont eu la bonté de dire que cette épopée pourrait bien être placée non loin de l'Enéide. Je pense que, pour lui donner cet éloge, ils ne se seront pas crus obligés de la lire, et il est probable aussi que Voltaire s'était dispensé du même labeur de patience lorsqu'il adressait cette llatteuse épître à l'auteur :

Démoslhène au conseil cl Pindare au Parnasse, L'auguste vérité marche devant tes pas.

Tyrtée a dans ton sein répandu son audace, Et tu tiens sa trompette organe des combats. Je ne puis l'imiter, mais j'aime ton courage ; Né pour la liberté, tu penses en Iiéi os ;

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Mais qui nnquit sujot ne doit penser qu'en saf;e,

Et vivre obscurément s'il vent vivre en repos.

Notre esprit est conforme aux lieux qui l'ont vu naître;

A Rome on est esclave, à Londres citoyen,

La grandeur d'un Batave e;^t de vivre sans maître,

Et mon premier devoir est de servir le mien.

Guillaume Van Hareu avait un frère , qui fit comme lui des poésies lyriques et une épopée. Celle-ci n'a point de moins de vingt-quatre chants, divisés en octaves comme la Jérusalem délivrée. Le sujet en est emprunté à l'une des époques les plus mémorables de l'histoire de Hollande, au temps où une troupe de protestants zélés, portant avec orgueil le titre de gueux qui leur avait été donné parles seigneurs espagnols, engageaient énergiquement la lutte qui devait affranchir leur pays. 11 y a dans ce poème des scènes tracées avec fermeté , des incidents qui ont une certaine grandeur ; mais , pour le sauver des ténèbres de la mort, des poètes modernes en ont refait en grande partie le style, et il faudrait en faire autant pour l'épopée de Friso, qui éveilla la muse de Voltaire. 0 Voltaire , quel mensonge de plus à mettre sur votre conscience!

J'aimerais à citer Poot comme un homme do talent , si les critiques hollandais , par les éloges outrés qu'ils lui ont donnés, ne m'ôtaient la possibilité de lui assigner la place qu'il mérite. N'ontils pas été, daus leur enthousiasme, jusqu'à le

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mettre en parallèle avec Robert Burns? Comparer Poot à Burns, c'est comparer un de ces jolis arbrisseaux des jardins du xviir siècle, façonnés à la main , tailladés et peignés , au chêne des montagnes qui grandit sans entraves, et dont les larges branches s'étendent sur l'eau des lacs. Burns et Poot ont été tous deux fermiers , voilà le point de ressemblance qui existe entre eux ; mais le premier a chanté d'une voix pure et fraîche comme le souffle des vents, dans son vallon d'Ecosse , les plus touchantes , les plus naïves émotions de l'âme , et le second a souvent noyé dans une vaine phraséologie des idées qui, pour avoir quelque charme , devraient être exprimées très-simplement.

Bellamy, enfant du peuple comme Poot, a plus de sentiment et d'animation ; il naquit à Flessingue, en 1757. Son père était boulanger, et voulait qu'il fût boulanger comme lui : mais le jeune poète, sentant sa vocation, n'accomplissait qu'à regret la tâche qui lui était imposée, et, dès qu'il avait une heure de loisir, il lisait et s'essayait à faire des vers. Un chant qu'il composa pour une fête anniversaire de sa cité natale attira sur lui l'attention d'un homme généreux et éclairé qui l'enleva à son humble profession et lui fit faire ses études. Le talent dont la nature avait doué Bellamy acquit alors les qualités qui lui manquaient : la pureté d'expression, la grâce, l'harmonie. Malheureusement le poète mourut au moment où il

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donnait le plus d'espérance, à l'âge de vingt-huit ans. Il a laissé quatre petits volumes de poésies lyriques, parmi lesquelles il y a plusieurs pièces touchantes, entre autres une qui a pour titre Rosette. C'est l'histoire d'une jeune fille qu'un jeune homme emporte en riant au milieu des tlots de la grève, et qui meurt dans ce jeu cruel. On cite aussi , comme un morceau plein d'une noble et ardente indignation, l'ode suivante, intitulée le Traître à la Patrie :

« Ce fut pendant la nuit que ta mère l'enf.inta, pendant la nuit b plus sinistre! Les esprits infernaux assistaient à la naissance, l'oiseau des ténèbres fît entendre par trois fois son cri de fatal auguje, la mer trembla, les ilôts mugirent. Une sombre rumeur pénétra jusque dans le chœur des anges. Ta mère le regarda, et la vie s'enfuit de son cœur désole. Ton père gémit, te regarda de plus près, et fut terrassé par la douleur, car alors une voix résonnait dans sa demeure comme un coup de tonnerre, et celte voix disait : Que chacun s'éloigne de ce monstrueux enfant. Le ciel, dans sa colère, l'a mis au monde pour le malheur du peuple. Le plus cruel démon de l'abîme sera son guide sur la terre. Cet enfant trahira sa patrie, et frappera la liberté au cœur. L'or ne rassasiera pas son àme avide de richesses. Toute sa vie jouet de son ambition, il sera l'ardent esclave des princes. Son cœur ne sera que fausseté, sa bouche ne vomira que mensonges. Sans crainte et sans pudeur, il s'écriera avec orgueil : L'aclion est à moi ! En vain vous essayerez de détruire son œuvre, en vain vous lui opposerez la force et les remparts. Il est né pour le malheur de sa patrie, pour la calamité du peuple. Traître, monstre maudit, honteuse création de la nature, que la colère de Dieu, qui t'èpargi.e dans ce monde, le précipite un jour dans les tlammes élernellcs ! Mais, non, il vaut mieux que tu

comprennes la noirceur de ton crime. Que la foudre vengeresse ne t'atteigne pas, tu ne peux craindre la foudre. Non, il faut que Ion âme se contracte, se tourmente elle-même dans le sentiment de ton indignité, qu'elle éprouve dans sa torture le pouvoir de Dieu ; et, quand viendra le dernier jour, on lira sur ta tombe : Ci-glt celui qui fut la malédiction de ses amis et de ses proches, celui qui donna la mort à sa patrie ! »

Van Alphen, grand seigneur comme Cats, procureur-général à la cour d'Utrecht, puis pensionnaire de Leyde, publia plusieurs recueils de poésies religieuses et morales, et des fables naïves, des contes pour les enfants, qui sont très-souvent réimprimés et très- recherchés dans toute la Hollande; mais on ne saurait, à vrai dire, les compter parmi les œuvres d'art.

Feith, qui jouit encore en Hollande d'une grande réputation, essaya d'abord le théâtre et n'y réussit guère; il fut plus heureux dans ses poésies lyriques, dans quelques odes inspirées par un ardent patriotisme , comme celles qui ont pour titre : Aux ennemis de la Néerlande, Hymne à la Liberté, la Victoire de Doggersbank, l'amiral de Ruyter, et dans quelques élégies. C'est l'un des poètes les plus mélancoliques que la Hollande ait jamais eus. Il aimait les Nuits d'Young, la tristesse de l'Allemagne et de l'Angleterre. Il écrivit un roman sentimental, Ferdinand et Conslancia, qui I)arut une véritable hérésie aux yeux des positifs Hollandais. L'idée de la mort revient souvent dans ses œuvres ; tantôt il la montre sous un voile fu-

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niM)re, au milieu d'un cliant d'amour; tantôt il l'exprime, en quelques vers brefs et sentencieux, comme ceux-ci :

" La roce humaine tombe comme les feuilles des arbres. Nous naissons et nous passons. Le berceau touche à la tombe. Entre ces doux limites, un rêve nous séduit, un drame se déroule dans le coeur. Notre existence va de l'affliction à la joie, et dt; la joie à l'aflliction ; le roi monte sur son trône, l'esclaNC se courbe devant lui, — la mort souffle sur le théâtre, et tous deux ont cessé d'être. •■

Feith a écrit aussi un poème en quatre chants, intitulé les Tombeaux, plus imposant que les Méditations d'Hervey, et d'une tendance d'idées plus générales que les Sepolcri d'Ugo Foscolo *.

Helmers, né à Amsterdam en 1767, a consacré la plupart de ses chants à célébrer la gloire ou à déplorer les malheurs de son pays. En 1793, il peignit, dans un poème intitulé de Geest des Kwads (le Génie du Mal), la révolution qui allait éclater en Hollande. Plus tard, il raconta en vers enthousiastes la lutte que les Hollandais ont soutenue contre la France en 1672 et 1678. Son œuvre capitale. De Hollandsche Natie (la Nation hollandaise ), est une sorte de panégyrique en six chants, dans lequel Fauteur retrace les vertus caractéristiques, les actions d'éclat de ses com-

I Ce poème a été traduit en vers français par un écrivais de Macslricht, M. Cluvaicau.

patriotes, et les époques les plus brillantes de leur histoire. La pensée de patriotisme qui l'inspira en a fait le succès. Ce poème me rappelle une anecdote qui ajoute un trait assez curieux à tout ce que l'on a déjà raconté des susceptibilités de la police impériale. Dans le second chant, le poète gémit sur la décadence de sa nation ; mais il espère que cet état de douleur et d'affaissement ne sera que de courte durée. L'ombre de Vondel se montre à ses yeux et lui présage l'apparition prochaine d'un astre réparateur. La censure impériale exigea que l'auteur joignît une note à ce passage, une petite note fort douce, où il était dit que l'astre réparateur annoncé par Vondel venait de luire, et que c'était Napoléon.

Ajoutons aux divers ouvrages que nous venons de citer, une très-grande quantité de traductions d'ouvrages français, allemands, une longue histoire des Pays-Bas par M. Wagenaar, qui est, comme l'a dit un spirituel écrivain anglais, une sorte de procès-verbal de l'histoire rédigé par un clerc de notaire : voilà, si je ne me trompe, tout ce qu'ont produit à peu près le xviii* siècle et le commencement du xix* siècle dans les silencieuses plaines de Hollande.

L'époque actuelle est plus hardie et plus vivace ; le souffle du romantisme a pénétré au sein de ces cités où siégeaient autrefois, sur leur chaire curule ornée d'emblèmes ingénieux , les chambres de rhétorique , et Bilderdyk a donné l'impulsion à,

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plusieurs écrivains de talent; Bilderdyk, l'un des hommes les plus prodigieux qui aient jamais voué leurs veilles aux muses et pris le bonnet de docteur dans une université : poète, jurisconsulte, médecin, historien, astronome, antiquaire, chimiste, dessinateur, philologue, ingénieur et critique, il semble qu'il ait été saisi par le démon de Faust , emporté de région en région dans les domaines de l'étude sans pouvoir jamais apaiser sa soif de science. Sa vie ne fut qu'une longue et infatigable exploration, une sorte de course au clocher à travers les broussailles les plus ardues de l'érudition et les précipices de l'erreur, pour arriver à découvrir tantôt les lois de l'organisme animal, tantôt les phénonjènes de la végétation, aujourd'hui une nouvelle glose sur Homère , demain une interprétation ignorée d'une page de Cujas. Sa fortune fut comme son génie, incertaine, capricieuse, bizarre. A vingt ans, couronné avec éclat dans un concours, il abandonne soudain la poésie qui venait de lui faire si vite une si grande réputation : il se jette dans la politique ; il émigré avec le stadhouder et donne des leçons de langue, de dessin, de jurisprudence, pour vivre. L'Angleterre l'ennuie, il va en Allemagne. Le romantisme allemand l'irrite, il retourne en Hollande. Le roi Louis l'appelle à sa cour , le reçoit avec distinction, lui donne un traitement considérable, un titre honorifique. Le voilà riche et heureux ; mais Louis quitte la Hollande, et Bilderdyk, qui

était un peu comme la cigale, aimant mieux chanter que de songer aux mauvais jours, tombe dans la misère. Il sollicite une chaire à l'université de Leyde , et on la lui refuse. Enfin , le gouvernement lui accorde une pension , et , à Taide de ce modique secours, il continue ses études, ses recherches, il écrit des vers, de la prose, des tragédies, des idylles, et, à l'âge de soixante-dix ans, peu de temps avant sa mort, il commençait un poème épique sur la destruction du monde primitif. Ses œuvres se composent de plus de trente volumes d'art, de science, de littérature : il a touché à toutes les questions, discuté toutes les théories et jeté au milieu des paradoxes parfois les plus étranges les éclairs les plus merveilleux. Pour oser apprécier dans leur ensemble tant de travaux si disparates, il faudrait des années d'étude, et les fragments que nous pourrions en extraire n'en donneraient qu'une idée faible. Force nous est donc de passer à côté de ce singulier écrivain comme on passe à côté d'un chêne séculaire, sans en compter les rameaux et sans en mesurer la hauteur. Dans sa vieillesse, il était fort préoccupé de pensées religieuses, de pensées mystiques, et il les a semées dansTàme de plusieurs jeunes gens qui venaient, comme des disciples dévoués , interroger son expérience et recueillir ses entretiens. Sur d'autres, il a agi par ses principes d'esthétique ou ses tendances politiques; et ce qu'il n'a pu faire par la parole, il le fait chaque

jour encore par ses œuvres; il est le premier guide d'une foule de jeunes esprits studieux et entreprenants, il est le chef d'une nouvelle littérature.

Dans tout ce qui s'écrit aujourd'hui en Hollande, il y a bien plus de véritable sentiment de nationalité qu'il n'y en avait dans les œuvres élégantes du xviii* siècle. Les poètes, les érudits, comprennent enfln que l'on a assez fait parader sur la scène les Alexandre et les Artaxerce, et qu'ils peuvent, sans se compromettre, en venir à une époque un peu moins éloignée, nous montrer d'autres héros et d'autres traditions. Une société de Leyde s'occupe avec zèle des questions de philologie et de littérature hollandaise. Un écrivain habile et érudit, M. de Clercq, a publié un excellent travail sur l'influence des diverses littératures étrangères en Hollande. M. deJonghe, archiviste du royaume, écrit, après vingt années de recherches patientes et éclairées, une histoire complète de la marine hollandaise. C'est sans aucun doute l'un des livres les plus consciencieux qu'on ait jamais faits. D'autres ouvrages, entrepris dans une môme pensée de patriotisme , ont obtenu un légitime succès. Dans le nombre, je distingue l'Histoire de la Poésie néerlandaise, de M. J. de Vries; le Dictionnaire biographique et anthologique , de M. deysheck ; une Histoire de la Littérature hollandaise , par M. Siegenbeck, et une aiitie en français, par

M. s'Gravenwaert , qui joint à ses titres de critique et de philologue habile celui de poète élégant; un très-bon travail de M. Van derBerg sur les traditions néerlandaises du moyen-âge, et un recueil des anciens chants populaires, parM. Lejeune.

M. J. Van Lennep est un des écrivains actuels les plus féconds et les plus goûtés de la Hollande. Il n'a que quarante ans, et il a déjà publié quatre romans et neuf volumes de poésies. Né à Amsterdam, d'une famille patricienne qui s'est acquis un honorable renom dans la magistrature et l'enseignement, M. Van Lennep se trouva, dès sa première enfance , placé dans les conditions les plus favorables pour acquérir promptement une brillante et sérieuse instruction. La société éclairée au milieu de laquelle il vivait, les leçons de son père, professeur à l'athénée d'Amsterdam, littérateur érudit et poète aimable, tout contribua à développer bien vite dans l'âme du futur romancier de la Hollande l'amour de l'étude et le sentiment de la poésie. Son premier ouvrage date de 1820; c'est un recueil plus remarquable par la netteté et la facilité du style que par la penst^e. Mais le style a toujours été, pour les Hollandais, ime question de la plus grande importance, et ce début du jeune écrivain fut accueilli avec faveur. Bientôt sa muse s'enhardit et s'élança vers un plus large espace; il se mit à étudier l'histoire de son pays et trouva dans les annales du moyen-

Age des pages héroïques, des faits mémorables (jui souriaient tout à la fois à son patriotisme et à sou imagination. Le sujet de chacune de ses œuvres est emprunté à cette source féconde ; ses poèmes sont dos épopées en vers lyriques qui racontent les péripéties d'une guerre nationale, l'éclat d'une victoire et la renommée d'un héros. Ses romans peignent les sites illustrés par quelque événement traditionnel, et retracent avec une rare vérité les croyances, les mœurs des anciens Hollandais, et les coutumes de certaines provinces •. On voit que, dans ces divers récits, il a essayé de faire pour la Hollande ce que Waltcr Scott a fait avec tant d'éclat pour l'Ecosse , et , s'il est resté au-dessous de son modèle, il n'en a jias moins le mérite d'avoir frayé, dans la litlérature de son pays, une nouvelle route et ravivé habilement des noms glorieux, des faits poétiques, des usages touchants, naguère encore méconnus ou ignorés.

M. Bogaers, né à Rotterdam à peu près à la même époque que M. Van Lennep, n'a écrit que quelques poèmes et un ouvrage en prose; mais ses ouvrages sont travaillés avec un soin extrême, et cités déjà comme des productions classiques. Dans le premier de ses poèmes , l'au-

' Un de» plus récents et des meilleurs romans de Van Lennep, la Rose de Dékama , a été traduit en allemand et en français.

leur raconte la dernière navigation et les dernières heures de Heemskerk, le noble amiral de Hollande, qui , après avoir exploré jusqu'à la Nouvelle- Zemble les mers polaires , s'en alla mourir à Gibraltar. Dans le second , il retrace avec grâce et sentiment l'histoire de Moïse sauvé des eaux du Nil. Son volume en prose est un traité sur la déclamation. Ces trois ouvrages ont été couronnés par des sociétés littéraires.

Dans cette même ville de Rotterdam, oîi M. Bogaers écrit ses vers si châtiés et si corrects, habite ToUens, le poète le plus populaire de la Hollande. ToUens est né à Rotterdam en 4778. Il a publié des odes et des chansons , les unes tendres et gracieuses, les autres empreintes d'un profond sentiment de patriotisme , presque toutes remarquables par la simplicité de la forme, et presque toutes chéries du peuple. C'est lui qui a composé le chant national hollandais qui est pour son pays ce qu'est le Gode save the king pour l'Angleterre, et que j'ai souvent entendu entonner en chœur dans les rues par les ouvriers, dans les écoles par des centaines d'enfants. Qu'on me permette d'en citer au moins quelques strophes non-seulement comme œuvre poétique , mais comme expression d'une pensée populaire.

.. Que celui dont les veines renferment un vrai sang hollandais pur de toute contagion ('-Irangrrf, que celui dont le cœur paljiile pour la patrie et pour le roi, unisse sa voix à la nôtre.

LlTTÉRATllŒ MODEUNE. ^231

Qu'il vienne à nous avec une Ame librr, et chanlc le chant tk Wte qui plaît au ciel, le chant du prince et do la patrie?

••Frères, entonnez tous avec la même pensée ces accords entendus du Maître suprt^mc. 11 a aux yeux de Dieu une vertu de moins, celui qui oublie le prince et la patrie. Il n'a tlans sa froide poitrine nul amour pour ses frères, celui qui ne s'émeut pas à notre chaut, à notre prière pour le prince et pour la patrie.

-Dieu, protège, garde le sol où nous vi\ons,le coin de terre où s'éleva notre berceau, où l'on creusera notre tombe. Nous t'adressons notre prière avec une àmc émue, ô Dieu, conserve notre prince et notre patrie !

"Protège le roi sur son Irône. Que sa puissance ait constamment pour base la justiee. Qu'il se montre toujours à nos veux moins brillant par l'or de sa couronne que par ses vertus ! Soutiens et dirige le sceptre entre ses mains. Anime et défends le prince et la patrie.

<• Dans un même vœu nos cœurs se confondent. Dans la joie et dans la douleur, nous n'avons qu'une même pensée : le prince et la patrie. Écoute, ce n'est pas un cri qui souffre un désaccord, c'est une parole d'amour, c'est un même ch.nt pour le prince et pour la patrie. •>

Parmi les poètes dont la Hollande aime à prononcer le nom , je dois citer M. Da Costa, disciple de Bilderdyk, écrivain austère et religieux dont l'àrae s'attendrit sur les douleurs de la vie humaine, puis s'élance avec enthousiasme vers les régions éternelles; Beets , qui joint dans ses vers la mélancolie de la pensée allemande à la pureté du style classique ; Withuys, à qui l'on doit plusieurs chants lyriques d'un ton très-ferme, entre autres

un sur le pavillon de Hollande , qui est fort aimé de ses compatriotes.

Et maintenant, hélas 1 il faut le dire : cette poésie dont je tâche d'énumérer avec la plus rigoureuse impartialité les titres, dont j'essaye d'établir, comme un généalogiste, les preuves de noblesse, cette poésie n'entrera qu'une des dernières dans le grand chapitre des muses. Les critiques de Hollande ont beau lui mettre la couronne sur la tète, et lui élever avec une naïve piété des arcs de triomphe dans leurs journaux , l'honnête fille ne croit pas elle-même à sa souveraineté, et n'ose passer la frontière de peur de se voir contester son sceptre, son manteau, et traitée comme une vassale présomptueuse de la France et de l'Allemagne. Mais de même que le voyageur, après avoir traversé de larges et riches contrées, se réjouit, lorsqu'il arrive sur une terre moins féconde, de trouver encore une gerbe d'épis, un bouquet de fleurs; de même, quand des hautes régions où nous emporte le génie des grands poètes anciens et modernes , nous redescendons dans les cités de Hollande , nous nous plaisons à découvrir çà et là, au milieu des entrepôts du commerce et des machines de l'industrie, une Heur de poésie, dût cette fleur ne pas avoir le même parfum ni le même éclat que celles de France ou d'Angleterre.

Ajoutons à ceci que la littérature hollandaise, à travers les différentes phases par lesquelles elle

a passù, au milioii même de son penchant à l'imitation , a toujours conservé une physionomie distincte et des qualités sérieuses qu'on ne retrouve pas ailleurs si durables et si continues , l'élégance dans le style et la moralité dans la pensée. Là les œuvres de l'imagination sont dominées par la raison. La littérature se traite un peu comme les affaires, avec calme et prudence. C'est une distraction agréable pour quelques-uns, un besoin plus impérieux pour quelques autres , mais un besoin auquel on ne sacrifie qu'une partie de son temps et de ses rêves. Là, tous ceux qui écrivent ont une fortune indépendante ou une tâche régulière à remplir qui pourvoit aux besoins matériels de leur existence. L'étude des lettres est un titre honorifique, quelquefois un moyen d'avancement dans une carrière, jamais une profession. Vondel, comme nous l'avons dit, était bonnetier; Hooft était gouverneur de Muyden. De nos jours, les poètes, les romanciers hollandais, cherchent également à se faire une position administrative, commerciale, pour pouvoir suivre avec plus de sécurité leur penchant littéraire. M. Van Lennep est procureur fiscal à Amsterdam, M. s'Gravenswaert conseiller d'État, M. Bogaers avocat , M. Beets pasteur dans un village , et M. Tollens est épicier à Rotterdam. Dans un tel état de choses et dans un pays où tout prend naturellement une attitude grave et contenue, ia

littérature ne peut pas avoir les capricieux élans, la fougue ardente et désordonnée qu'elle a souvent en Angleterre, en France et en Allemagne. Ces hommes qui vivent d'une vie si régulière, le jour assis à un bureau, le soir retirés dans leur famille, ne voudraient pas publier des œuvres qui seraient réprouvées par leurs sages parents , par leurs sages amis, et qui les compromettraient inutilement aux yeux de ceux dont ils attendent un appui. Ils s'appliquent donc à suivre les anciennes règles, et ils n'écrivent pas un livre dont la mère puisse défendre la lecture à sa fille. Il y a en Hollande quatre mille poètes inscrits dans les fastes littéraires, et des milliers de poèmes imprimés sur grand papier vélin, ornés de vignettes, cités avec éloge, avec enthousiasme même, par les critiques du pays, et l'on n'en noterait peut-être pas vingt dont la tendance ne soit essentiellement sérieuse , morale et pratique. Si cette austère physionomie d'une littérature est fort respectable, elle finit, il faut le dire, par devenir passablement monotone; et, pour mon compte , j'avoue qu'en parcourant les œuvres en prose ou en vers que les Hollandais recommandaient le plus à mon admiration, j'ai souvent regretté de ne pas y trouver un de ces très-graves , mais charmants péchés de raison , comme on en voit dans Schiller, dans Byron et dans quelques-uns de nos poètes modernes. Quoi qu'il en soit de ces lacunes, la littérature hol--

landaise, par cela même qu'elle n'a pas suivi le mouvement impétueux des autres, est importante à signaler, comme l'expression fidèle et constante de l'un des peuples les plus estimables qui existent.

Expéditions de» llollanduis daus le Nord.

Il y a des pages d'histoire qui ont, entre toutes les autres, le privilège d'attirer constamment et de fixer l'attenlion. Ce sont celles qui retracent l'époque où un peuple se signale par une lutte héroïque contre ses oppresseurs, s'agrandit par son courage , et s'affermit par de sages institutions. Chaque nation a eu ces jours glorieux d'effort et d'affranchissement, et plus ses tentatives étaient hardies et sa victoire difficile, plus son histoire renferme par-là même de graves enseignements. Sous ce rapport, peu d'annales offrent autant d'intérêt au philosophe, au moraliste, que celles de la Hollande pendant le xvir siècle ; car ce petit peuple de Hollande n'était rien, et, par son opiniâtre énergie, il a vaincu la superhe Espagne. Il avait toujours été sous le joug du

despotisme, et il a formé un État libre, indépendant. La nature ne lui avait donné qu'un sol fangeux, mobile, exposé sans cesse aux inondations de la mer, et il a su féconder cette terre ingrate et en tirer des ressources immenses. Isolé au bord de la mer, sans alliés, et attaqué de toutes parts, il a su, pendant un demi-siècle, trouver, par la puissance de son industrie et de son patriotisme, des hommes et de l'argent pour résister aux armées de l'Espagne, des canons pour lutter contre Louis XIV, des navires pour s'en aller en même temps explorer les mers du nord et con- (juérir de vastes provinces dans les Indes.

Nous voudrions donner une idée de ces explorations des Hollandais qui forment un des chapitres les plus curieux de leur histoire, à une époque où cette histoire est si belle et si mémorable. Avant de raconter leur progrès dans les contrées méridionales, nous devons d'abord dire comment ils essayèrent, à diverses reprises, de fonder des établissements de commerce dans le Nord.

C'était dans le temps où les provinces des Pays- Bas, unies par le traité d'Utrecht, soutenues par l'Angleterre et la France, dirigées par le valeureux fils de Guillaume le Taciturne, s'organisaient en république et rompaient à tout jamais les liens qui les avaient enchaînées à la domination de l'Espagne. Philippe II, pour se venger de leur révolte, leur interdit l'entrée du Portugal, l'en-

trée de tous les ports où elles allaient naguère chercher les productions des Indes pour les répandre dans le reste de TEurope. Une telle défense compromettait lexistence même de la nouvelle république ; car comment la Hollande subsisterait-elle sans commerce et sans navigation ? Mais Tarrèt de proscription qui devait causer sa ruine enfanta sa prospérité. Jusque-là les armateurs de Rotterdam et d'Amsterdam n'avaient pas envoyé leurs navires au-delà du Tage. Cette ibis ils résolurent d'aller chercher anx Indes mêmes les denrées qu'il leur était défendu de prendre dans les villes portugaises; et comme ils craignaient de rencontrer les vaisseaux de Philippe II en suivant la route ordinaire, ils essayèrent d'en trouver une nouvelle au nord. Déjà l'espoir de découvrir un passage au nord-est ou au nordouest, pour arriver aux Indes, avait vivement occupé les Anglais. Dès l'année 1496, Sébastien Cabot avait tenté de résoudre cet immense problème. Trente ans plus tard, Henri VIII expédia deux grands navires dans le même dessein. En 4553, Hugues Willougby s'en alla échouer sur une des côtes les plus reculées de la Laponie. En 1556, Richard Chancelor s'aventura jusque dans les parages de la Nouvelle-Zemble ; et , sous le règne d'Elisabeth, Frobisher entreprit trois voyages vers les régions s(>ptentrionalcs, espérant toujours arriver par là au Calhay ou à la Chine. Les Espagnols, les Portugais, les Français firent

aussi , à diverses reprises, les mêmes tentatives, et si elles n'aboutirent pas au but qu'ils s'étaient proposé, elles eurent cependant pour la science et le commerce d'importants résultats. Dans deux de ces expéditions aventureuses, les Cortereal , deux nobles frères , établis en Espagne , mais descendant d'une famille française, découvrirent Terre-Neuve, le Labrador et le Canada. Jacques Cartier, parti en 1554-, réclama l'honneur d'avoir découvert le golfe de Saint-Laurent.

Au XVII* et au xviir siècles , l'espoir de découvrir ce passage si désiré et si problématique éveilla l'ardeur de Hudson, de Baffîn, et de plusieurs autres navigateurs anglais. Dans les derniers temps, cet espoir a soutenu, au milieu des lilus rudes fatigues et des plus grands dangers, le zèle de Ross et de Parry.

Quiconque s'est jamais aventuré dans les mers du nord a dû sentir battre son cœur à l'idée d'arriver par un dernier effort, ou par un hasard , à la découverte qui depuis plus de trois siècles occupe les physiciens et les géographes. Que de fois n'avons-nous pas fait ce rêve, tandis que notre légère corvette nous emportait vers les limites les plus reculées du Spitzberg, rêve présomptueux dont les vents d'orage se jouaient, et qui allait échouer sur un banc de glace?

A répoque où les Hollandais résolurent de chercher un passage au nord, ils avaient plus

d'espoir de le trouver qu'il n'est permis d'en avoir aujourd'hui. Il n'y avait eu jusque là pour faire cette découverte que cinq à six tentatives vraiment sérieuses, et qu'est-ce que le hasard de cinq à six tentatives, lorsqu'il s'agit de reculer les bornes de la science et d'ouvrir une nouvelle route au génie de l'humanité ?

En 1594, la société de commerce, connue d'abord sous le nom de Société des pays lointains, éfjuipa trois navires qui devaient, aux termes de leurs instructions, tâcher d'arriver en Chine, en faisant le tour de la Norvège, de la Moscovie el de la Tartarie. Un des plus savants cosmographes de l'époque, l'illustre Pontanus, rédigea un mémoire pour démontrer par le raisonnement ce que la carte devait prouver par ses lignes mathématiques.

Les trois bâtiments partirent ensemble du Texel le 5 juin. Le premier était commandé par \m marin distingué nommé Barentz, les deux autres par Cornelisz et Ysbrantz ; ceux-ci étaient, dans les premiers jours du mois de juillet, prés de Waigatz. Ils arrivèrent en face d'une île couverte de verdure et parsemée de trois ou quatre cents idoles de bois représentant des hommes, des femmes, des enfants, le visage t(»urué du côté de l'orient. Une barrière de glace, large, haute, infranchissable, les empêchait d'aller plus loin, mais tout à couj) cette glace s'entr'ouvrit, se brisa pur morceaux : le passage était libre. Ils conli-

nutrent leur route à Test, et arrivèrent dans une mer bleue, profonde et sans glaces; ils n'étaient guère qu'à quarante lieues du détroit de Waigatz, et distinguaient très-bien une bande de terre qui se prolongeait au sud-est. Alors ils crurent avoir découvert le passage qui aboutissait tout droit au Cathay, et, au lieu de continuer leur exploration, ils se hâtèrent de virer de i)ord pour aller en Hollande proclamer le résultat de leur voyage. Pendant ce temps, Barentz avait traversé la mer Blanche, puis il s'était dirigé vers le nordest. Le 4 juillet, il arriva à la Nouvelle-Zemble, et s'avança jusqu'au 77° 23' de latitude. Là, il lut arrêté par un amas de glaces qui s'étendait si loin que, du haut des mâts, on n'en voyait pas la lin. Hors d'état de Iranchir un tel rempart, il lit une excursion rétrograde, et tenta quelques jours après de s'avancer de nouveau vers le nord; mais le froid, la neige, les brouillards, fatiguaient et irritaient tellement les matelots, que Barentz fut forcé de retourner en arrière, et de reprendre le chemin de la Hollande. Au 71° de latitude, il descendit sur une plage qui avait été déjà évidenuTient visilée par des Européens, car on y trouva une croix, des sacs de seigle, un boulet de canon, trois maisons en bois, des tombeaux renfermant des ossements humains, et les débris d'un navire naufragé. Barentz donna à ces lieux le nom de Aleel haven (port de la farine). Le 26 septembre, il était de retour en Hollande.

Comme trophée de son expédition, il rapportait une peau d'ours blanc d'une grandeur démesurée et des dents de morses; c'étaient là à peu près les seuls animaux qu'il eût rencontrés dans le cours de son lointain voyage, et l'aspect des morses avait singulièrement étonné les Hollandais. Un d'entre eux cependant décrivit en termes assez exacts ces habitants monstrueux des mers glaciales : « Les walrusses ou vaches de mer sont, ditil, des monstres marins d'une force terrible, plus grands que des bœufs, et qui ont le cuir plus rude que les chiens marins, avec un poil fort court; leur mufle ressemble à celui d'un lion; elles se tiennent presque toujours sur les glaces, et l'on a de la peine à les tuer, à moins que le coup ne donne juste dans le côté de la tète ; elles ont quatre pieds et n'ont point d'oreilles.

» Elles ne font qu'un ou deux petits, et lorsqu'elles sont rencontrées par des pêcheurs sur des glaçons, elles jettent leur petit devant elles dans l'eau, et, le prenant entre leurs jambes de devant, comme entre des bras, elles plongent avec lui et reparaissent diverses fois, et quand elles veulent se venger et attaquer les barques ou se défendre, elles jettent encore leur petit, et vont à la barque avec une fureur extrême. A chaque côté du mufle, elles ont deux dents à peu près de la longueur d'un pied deux pouces, qui sont aussi estimées que les dents d'éléphant, surtout en Moscovic et en Tartarie, et dans les autres lieux où l'on en

fliil usage, parce qu'elles ne sont ni moins blanches, ni moins dures, ni moins unies que l'ivoire. Le poil de leur barbe est comme de petites cornes, presque semblables à celles des porcs-épics. Les Anglais les nomment chevaux marins, et les Fran(,*ais vaches de mer ; mais parmi les Russiens qui les connaissent de tout temps, elles ont le nom de morses '. »

Les autres navires avaient fait des observations plus intéressantes. Ils avaient abordé à la Nouvelle-Zemble , à Wardœhus, au cap Nord; ils avaient rencontré des Danois, des Norvégiens, des Russes, des Samoïèdes. La relation olTiciellc de Linschoten, l'historiographe de l'expédition, les récits des deux capitaines qu'il avait accompagnés, et celui même de Barentz, moins séduisant que les autres, produisirent une vive rumeur en Hollande. On crut avoir enfin découvert le but que l'on se proposait d'atteindre, et les étatsgénéraux organisèrent avec empressement une nouvelle expédition bien plus imposante que la première. Sept bâtiments furent équipés pour les riantes contrées de l'Inde où l'on espérait arriver à travers les glaces du Nord. Six étaient chargés de marchandises et d'argent monnayé. Quelquesuns des principaux négociants d'Amsterdam s'é-

• Recueil des -voyages qui ont servi a l'établissement et aux progrès de la compagnie des Indes formée dans les Provinces- Unies , tom. I, [>;ig. 39.

taient disputé le privilège de faire celte cargaison, comptant bien en retirer de larges bénéfices.

Guillaume Barentz, l'un des principaux cbefs de la première expédition , servait dans celle-ci en qualité de pilote major. Mais tout ce voyage, dont chacun attendait de si heureux résultats, ne fut qu'une suite de fatigues inouïes et de déceptions. D'abord la flotte partit trop tard ; elle n'arriva devant la Nouvelle-Zemble qu'au mois d'août, lorsque la côte était déjà inabordable. Bientôt cernés par la glace, assaillis par l'orage, dix fois forcés de rétrograder, et dix fois essayant de continuer leur route, luttant avec opiniâtreté contre les remparts de glace, bravant le froid et la tempête, les capitaines, dès le mois de septembre, remirent le cap au sud, à la grande joie des matelots qui se trouvaient harassés de cette rudo campagne, et que la rencontre des morses et des ours monstrueux, l'aspect des côtes arides et sauvages, n'effrayaient guère moins que les amas de glaces flottantes et la tempête.

Le triste résultat de cette expédition ôta aux négociants qui y avaient pris part et aux étatsgénéraux toute envie d'en organiser une troisième. Cependant la petite flotte avait encore rencontré celte fois des Samoïèdes qui affirmaient qu'à l'extrémité de la Nouvelle-Zemble , on trouvait une mer très-étendue qui baignait les côtes de la Tartarie et s'étendait jusqu'à des contrées plus chaudes ; c'en était plus qu'il ne

EXPÉDITIONS DES IIOLI.AND.VÎS. 243

(allait pour entretenir un reste d'espoir dans le C43eur des plus opiniâtres. Linschoten^qui passait pour un homme habile et qui, après avoir visité rinde, venait de taire ces deux voyages au nord , déclarait hautement qu'il croyait encore à la possibilité de trouver le passage tant désiré. Un géographe également estimé pour son savoir et son expérience , exprimait la même opinion , et , pour lui donner plus d'autorité , citait la Bible. Qu'il me soit permis de rapporter ce passage de sa dissertation vraiment remarquable comme spécimen des idées religieuses et géographiques du temps : ic Je crois que si les Hollandais entreprennent de vouloir encore reconnaître le Waigatz , il faut qu'ils fassent leur compte d'y demeurer deux ou trois ans, vers le Waigalz ou Pechora, où ils trouveront un bon port et des vivres. Il faudrait qu'ils fissent partir des barques, comme font les Ilussiens, avec lesquels il serait nécessaire de se bien entretenir , et par ce moyen on les engagerait à montrer le chemin , ce qui est la véritable voie pour faire cette découverte.

» Il n'y a pas de doute qu'on découvrirait plusieurs beaux pays du continent et d'agréables îles; il peut être même , et cela n'est pas sans vraisemblance, que l'Amérique vers la Chine est jointe aux trois autres parties du monde par quelque pointe ou langue de terre, ainsi que l'Asie l'est à l'Afrique, proche de la mer Rouge.

En effet, personne n'a pu dire jusqu'à présent que cela ne soit pas ; on ne sait là-dessus que ce qu'on a trouvé dans quelques écrits des anciens païens qui marquent que ces trois parties du monde se sont séparées de l'autre , et qui rapportent toutes les raisons qu'ils peuvent pour le prouver.

» Que , s'il y a séparation , il faut qu'elle ne soit que d'un détroit bien petit. Autrement comment peut-on comprendre qu'il y ait eu des peuples dans l'Amérique , cette partie du monde si grande et si étendue , puisqu'Adam a été créé dans l'Asie? Par où y seraient-ils allés, puisqu'on ne lit point dans les Saintes Écritures qu'il y ait eu de navires ni de bateaux avant l'arche , c'est-à-dire avant le déluge, ni que les créatures qui peuplent le monde aient lire leur origine de divers endroits , ou d'ailleurs que du paradis ? »

Barentz , qui avait tant souffert pendant ces deux premiers voyages , persistait à vouloir en entreprendre un troisième. Enfin les états-généraux firent annoncer qu'ils ne concourraient pas aux frais d'une nouvelle expédition , mais que , si quelque ville ou quelque société voulait la tenter, ils lui donneraient leur approbation , et que, si l'on atteignait cette fois au but, ils accorderaient à tous les matelots une récompense. Il n'en fallut pas davantage pour faire équiper aussitôt deux bâtiments. L'un fut confié à Barentz ; l'autre à un marin courageux et expérimenté ,

Jacques Heemskerk, qui devait mourir glorieusement douze ans plus tard dans un combat contre les Espagnols.

Les deux navires partirent de Vlie le 18 mai, et le 30 ils étaient déjà au 69° 24' de latitude septentrionale. Gérard de Yeer, qui naviguait sur le bâtiment de Harenlz et qui nous a laissé une naïve et touchante relation de son voyage, raconte que le 1" juin ils n'eurent point de nuit. Le lendemain ils observèrent un phénomène étrange : trois soleils placés à côté l'un de l'autre, traversés et entourés par trois arcs-en-ciel '.

Le 7 juin, les deux navires, n'étant que par les 71° de latitude , aperçurent des blocs de glace flottants , entre lesquels ils naviguèrent bientôt comme entre deux terres. L'eau était verte comme de l'herbe , et l'on se croyait près du Groenland. Quelques jours après on découvrit une île qui paraissait avoir cinq lieues d'étendue. Des matelots descendirent à terre , et ne virent partout qu'un sol aride , couvert de neige , de précipices et de fondrières. Ils rapportèrent sur leur bâtiment la peau d'un ours énorme contre lequel ils

' Ce phénomène, connu sous le nom de parhélie, n'est pas rare dans les régions du nord. Il nous souvient d'avoir vu pi es de Tornéo une très-belle parhélie qui , par ses ra) onnemeuls horizontaux et perpendiculaires, avait la forme d'une croix. Mais on comprend quelle surprise ce spectacle devait causer à ceux qui n'avaient jamais entendu parler d'un tel phénomène et qui le voyaient pour la première fois.

avaient lutté pendant plus de deux heures. Barentz donna à cette île le nom de Beeren-Eiland ( île de l'Ours. ) C'est celle que , dix ans plus tard, l'Anglais Bonnet baptisa du nom d'île Cherry, pour flatter la vanité de l'armateur de son navire, î'alderman Cherry \

Les bâtiments continuèrent leur route au nord et découvrirent , au 80' degré , une large côte à l'ouest, sans doute la côte du Spitzberg.

Une discussion s'éleva entre les deux chefs de l'expédition sur la route à suivre, et ils se séparèrent. Cornelisz se dirigea vers le nord, et Barentz fit voile du côté de la Nouvelle-Zemble. Le malheureux n'en devait pas revenir. A peine arrivé dans les parages où il espérait trouver un passage au nord, il se vit de toutes parts cerné par les glaces. Quelquefois , à force de hardiesse et d'opiniâtreté, il parvenait à franchir une ou deux de ces barrières flottantes; quelquefois aussi le vent les écartait l'une de l'autre et lui ouvrait un chemin au milieu de leurs masses gigantesques ; puis , un instant après , l'enceinte ainsi brisée se refermait, et le navire se trouvait de nouveau arrêté dans un bassin sans issue. Le 27 juin les glaces heurtaient le bâtiment avec tant de violence, que, dans la crainte de le voir se briser, les matelots se hâtèrent d'en tirer les

' La corvcltc lu Recherche a visilc celle ile en 1809, cl en a dctcriuiuc la véritable silualion.

K\n-A>ITIO>(S DES HOLL.VNDAIS. 210

chaloupes, afin d'avoir au moins, en cas de naufrage, une dernière chance de salut. Peu à peu les glaces chassées par le vent et charriées par les vagues se resserrèrent, s'amassèrent sous la quille du navire, sur ses flancs, et Tétreignirent de toutes parts avec tant de force, qu'il ne pouvait plus se mouvoir, ni en avant ni en arrière.

Ici commence l'un des récits les plus dramatiques qui existent dans les annales de la marine. C'est un des hommes de l'équipage, Gérard de Veer, qui l'a lui-même écrit, jour par jour. II était là, le pauvre marin, à l'heure du naufrage; il partageait toutes les douleurs physiques , les angoisses, les luttes affreuses de ses compagnons, et il n'a pas parlé de lui plus que des autres, il a transcrit ce qu'il voyait, ce qu'il souffrait, sans emphase et sans forfanterie. C'est là le privilège de ceux qui ont passé par de rudes épreuves. Pour émouvoir l'âme de ceux qui les écoutent, ils n'ont qu'à dire : J'étais là. Les vraies souffrances se traduisent par une parole simple et austère. Les émotions factices s'enveloppent dans un tissu de phrases artificielles '.

Quand le bâtiment de Barentz fut engagé dans

» Le journal de Gérard de Veer a pour titre : Het derde Di^el -van. Navigatie om den Noorden, imprime à Amsterdam en 1605, avec des gravures sur bois presque à chaque page. Je compic au nombre des heureux moments de ma vie celui où un de mes amis de Hollande , M. Bogaers, voulut Lien me procurer cul ouvrage curieux et aujourd'hui très rare.

une forteresse de glaces , les pauvres gens qui s'y trouvaient virent bien qu'il fallait renoncer à tout espoir de le faire sortir de là, et se résignèrent à passer l'hiver dans ces horribles solitudes. Par bonheur la côte n'était pas loin. Ils y allèrent avec leur canot et y trouvèrent une source d'eau fraîche, de grands arbres déracinés, qui avaient été amenés là par des courants, et des traces d'animaux. C'était tout ce qu'il fallait pour leur donner un peu de consolation dans leur infortune. Leur provision d'eau était épuisée, leurs vivres ne pouvaient pas durer longtemps. Ils allaient pouvoir remplir leurs barriques, ils espéraient tuer quelques-unes de ces bêtes sauvages dont ils apercevaient les vestiges sur la neige, et les arbres leur serviraient à construire une cabane pour se tenir pendant l'hiver à l'abri de la férocité des ours et de la rigueur des frimas.

Dès le lendemain de leurs désastres , ils se mirent à l'œuvre. Ils transportèrent sur la grève tout ce qui pouvait leur être le plus utile; ils bâtirent leur maison. Les derniers jours d'été touchaient à leur fin, si l'on peut appeler été ces quelques semaines où un pâle soleil apparaît dans les brumes humides des régions boréales. Déjà le ciel devenait plus sombre , le vent plus aigu , et les glaces plus épaisses. Le 16 septembre, l'eau de la mer, qui avait encore conservé un certain mouvement, gela tout à coup. Le 23, un de leurs

compagnons mourut, et ils no purent lui creuser une fosse dans la terre, tant la terre était dure. Ils l'ensevelirent dans une fente de montagne, près d'une chute d'eau. La semaine suivante, il gelait si fort que, si l'un d'eux, en travaillant, mettait un clou dans sa bouche, il ne pouvait l'en retirer sans s'arracher la peau des lèvres. La neige alors tombait à gros flocons ; elle ferma bientôt l'entrée de leur hutte, elle couvrit la hutte tout entière : les malheureux ne pouvaient plus sortir. Ils parvinrent cependant à se frayer un chemin à travers ces masses de neige; c'était pour aller chercher le reste de leurs vivres et quelques tonnes de bière et de vin dans leur bâtiment. Mais la bière était gelée ; on la coupait par morceaux pour la faire fondre devant le feu, et lorsqu'elle était liquéfiée, elle n'avait plus que le goût de l'eau. La gelée avait fait éclater des tonnes cerclées de fer, et le vin de Xérès même n'avait pu résister à l'action du froid. Quand on essaya d'en tirer quelques gouttes, on ne trouva qu'un morceau de glace.

Bientôt les derniers rayons d'un soleil sans chaleur, qui de temps à autre projetait encore une lueur fugitive à la surface du ciel, disparurent complètement. Une nuit profonde voila l'espace, et, dans cette nuit froide et sinistre, on n'entendait plus que le gémissement des vents, le craquement du navire qui se brisait entre les glaces et les cris lugubres des ours.

Chaque jour la faim redoublait la hardiesse de ces animaux voraces. Ils guettaient les matelots sur rétroit sentier qui conduisait à la mer, ils les poursuivaient jusqu'au navire , ils s'élançaient parfois contre les poutres de la cabane , tâchaient d'en rompre la porte ou d'y descendre par le toit. Dès qu'on apercevait de loin un de ces terribles animaux, toute la petite colonie accourait sur le point menacé, avec des fusils, des hallebardes, des pieux ; souvent ni les lances de 1er, ni les balles ne pouvaient vaincre leur fureur. Une lutte acharnée s'engageait entre eux et les pauvres Hollandais, et l'ours ne cessait l'attaque que lorsqu'il était mutilé par les coups de hache et couvert de blessures. Mais aussi, quand on était parvenu à en abattre un sur le champ de bataille, c'était une vraie fête parmi les naufragés, car sa graisse servait à alimenter leur lampe, et ses membres, rôtis au bout d'une pique, leur donnaient une assez bonne nourriture.

Au mois de décembre, l'intensité du froid s'accrut encore. Le mouvement de l'horloge , que l'on avait eu soin de placer près du feu, s'arrêta, et l'on eut recours au sablier. Les parois intérieures de la hutte furent couvertes de glace; le linge, que l'on lavait dans de l'eau chaude, se gelait dès qu'on le retirait de la chaudière, les souliers gelaient sur les pieds. Le feu, dit Gérard de Veer , semblait avoir perdu sa force ; il fallait brûler ses bas pour sentir un peu de chaleur. Les

Hollandais mirent chaussure sur chaussure et s'enveloppèrent dans des peaux de mouton, dans des pièces de drap. Mais auprès du foyer, leurs vêtements se couvraient encore de verglas , et , s'ils essayaient de sortir , leurs lèvres, leurs oreilles, leur visage entier, se couvraient de pustules. Pendant plusieurs jours, ils restèrent dans leur lit, la tète plongée sous leurs couvertures, et n'ayant d'autre soulagement à leurs souffrances que des pierres qu'ils faisaient chauffer , et se portaient l'un après l'autre, à tour de rôle.

Le 6 janvier , les malheureux eurent encore le courage de chercher l'ombre d'une fête dans l'horreur de leur situation. Ce jour-là leur rappelait une des joies de leur enfance, une des heures d'oubli passées au foyer de famille. Ce jour-là leurs amis chantaient et riaient dans leurs chères cités de Hollande ; ils voulurent essayer de rire aussi , de célébrer comme ils le faisaient jadis avec abandon et gaîté la naïve fête des Rois. En vue de cette grande solennité, ils avaient fait pendant plusieurs semaines une épargne sur leur ration de vin , ils avaient mis de côté un peu d'huile et leurs deux dernières livres de farine. Avec l'huile et la farine , le Vatel du bord fît d'excellents beignets ; le vin fut apporté en grande pompe au milieu de l'assemblée , on tira au sort à qui serait roi dans cette mémorable soirée , et ce fut un canonnier , dit le naïf narrateur de cette histoire , qu'on proclama roi légitime et absolu de la Nom-

velle-Zemble , c'est-à-dire d'un pays qui a peutêtre deux cents lieues de long. 0 douce et touchante puissance des souvenirs de la jeunesse et des charmes de la famille ! Dans ce moment-là peut-être, plus d'une femme affligée, plus d'une mère ou d'une sœur parlait d'eux, et demandait tristement ce qu'ils pouvaient être devenus; et les pauvres naufragés oubliaient à l'extrémité du monde, l'horreur des nuits et des glaces boréales, pour revivre par la pensée dans des lieux qu'ils ne devaient guère espérer de jamais revoir.

Dans les premiers jours de janvier, le froid diminua beaucoup. Lorsqu'il y avait un bon (lu dans la cabane, on voyait de grands morceaux de glace tomber des cloisons, mais pendant \d nuit tout gelait comme par le passé. Le 24, Heeraskerke et de Ycer, étant sortis, crurent voir surgir un côté du globe solaire, et accoururent en toute hâte annoncer à leurs compagnons cette heureuse nouvelle. Trois jours après, l'équipage entier eut la joie de contempler cette clarté vivifiante dont il avait été privé si longtemps. Mais le bonheur des Hollandais fut bientôt troublé par l'apparition des ours, qui s'étaient éloignés dans le temps des longues nuits , et qui revinrent avec les premiers rayons du soleil, plus voraces, plus terribles que jamais. C'étaient chaque jour de nouvelles terreurs, de nouvelles luttes, et nul homme n'aurait osé sortir seul et sans armes , de peur de tomber victime d une de ces bêtes féroces.

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Peu à peu cependant il s'opérait un changement notable dans la température, les nuits étaient moins sombres, les brumes épaisses ne voilaient plus que par intervalles la clarté du soleil , et l'espoir rentrait dans tous les cœurs. Déjà les naufragés tournaient avec moins d'anxiété leurs regards du côté de la mer , ils voyaient les montagnes de glace s'amollir, s'affaisser, se fondre, ils se voyaient déjà eux-mêmes montant sur leur navire, et voguant à pleines voiles vers le Zuyderzée.

Mais le navire était tellement disloqué, qu'on ne pouvait plus songer à s'en servir. Il fallut essayer de remettre la chaloupe et la barque en état de naviguer, et c'était une rude tâche. La petite colonie se composait en tout de seize hommes , la plupart tellement affaiblis par la souffrance et les privations de toutes sortes, qu'à peine pouvaientils manier la scie et la hache. La neige, le froid , ajoutaient encore à la difficulté de leur travail ; ils n'avaient d'ailleurs que des instruments rouilles, des lambeaux d'étoffe pour faire des voiles, et des arbres mal taillés pour faire des mâts. Ils se mirent avec courage à l'œuvre , car il y allait de leur salut. Leur capitaine disait quelquefois en riant : Il s'agit pour nous de ne pas rester bourgeois de la Nouvelle-Zemble. Et ces paroles ranimaient leur ardeur pour le travail. Quand les deux petits bâtiments furent chevillés et calfatés , la question était de les conduire jusqu'à la mer. C'était une

entreprise plus difficile encore. Il fallait s'ouvrir , avec des pioches et des pelles, un chemin à travers la neige et la glace, tirer à force de bras ces lourdes embarcations. Quelquefois, lorsqu'ils étaient attelés comme des bœufs à leur fardeau, ils voyaient tout à coup se lever sur la grève des ours décharnés et voraces qui s'élançaient vers eux avec la rage de la faim , et alors il fallait en toute hâte quitter la pioche pour la hache et le fusil, et combattre à outrance contre leurs terribles adversaires.

Le 13 juin , tous les travaux étaient enfin terminés. Le lendemain on mit à la voile par un vent d'ouest. Un des bâtiments était commandé par Heemskerke, l'autre par Barentz. Le soir, ils furent tous deux pris par les glaces. Le lendemain, le vent leur ouvrit un passage , ils continuèrent leur route et arrivèrent à un cap qu'ils avaient déjà visité une fois, et auquel ils avaient donné le nom de cap des Glaces. Là les deux embarcations furent de nouveau arrêtées dans une enceinte infranchissable. Barentz , qui depuis longtemps était fort malade, pria les matelots de le tenir un peu élevé sur le pont, afin qu'il pût contempler encore cette côte où il était venu avec tant d'espoir. Il promena autour de lui en silence ses regards languissants , puis pencha la tête sur son sein et mourut, sans faire entendre une plainte, sans pousser un soupir. « Cette mort, dit le bon Gérard de Veer, nous causa une grande aUlic-

tion, car Barentz était notre principal guide et, jiour ainsi dire, le seul pilote en qui nous eussions confiance. Mais nous ne pouvions cependant nous révolter contre la volonté de Dieu. «

Le même jour, un des meilleurs matelots mourut aussi. Il n'y avait plus que treize hommes en tout sur les deux frêles bâtiments ; et il fallait faire sans cesse les manœuvres les plus pénibles et les plus dangereuses.

Le 1" juillet, la banquise sur laquelle ils avaient cherché un asile fut tellement heurtée et broyée par les glaces tlottan tes, que leur dernier reste de cargaison tomba dans Teau, et que leurs barques couraient risque d'être submergées; ils se hâtèrent de les traîner de glaçon en glaçon jusque près de la côte, puis ils revinrent chercher leurs provisions. Le 21, ils arrivèrent au-delà du cap Langenes dans une large baie, au nord de laquelle ils trouvèrent du bois et des œufs d'oiseaux , ce qui fut pour eux un grand soulagement.

Il ne leur restait plus que bien peu de vivres ; déjà ils en étaient réduits à la plus petite ration : chacun d'eux ne recevait que quatre onces de pain par jour, et ils se demandaient s'il ne vaudrait pas mieux abandonner leurs bâtiments et s'en aller le long des côtes chercher quelque cabane de Samoïèdes, que de poursuivre ainsi à l'aventure une navigation dont ils n'entrevoyaient pas encore le terme. Au moment où ils allaient

peut-être prendre un parti désespéré, ils rencontrèrent quelques pêcheurs russes qui leur donnèrent un pain de seigle et une centaine de poissons. Deux jours après, ils en rencontrèrent encore d'autres dont ils reçurent un nouveau secours. Ce qu'ils désiraient surtout, c'était d'obtenir quelque renseignement sur la côte où ils se trouvaient, sur la route à suivre pour arriver dans des parages habités ; mais il leur fut impossible de se faire comprendre.

Enfin, après plus de deux mois de fatigues inouïes, de dangers sans nombre, ils arrivèrent à Kilduin et s'assirent avec joie autour d'un bon feu allumé par des Lapons. L'honnête famille nomade , qui partageait avec eux tout ce qu'elle avait de meilleur, leur fit entendre qu'il y avait à quelque vingtaine de lieues de là, à Kola, des navires étrangers. Un d'eux s'y rendit en toute hâte, guidé par un Lapon. Le Lapon revint seul, porteur d'une lettre adressée à Heemskerke et écrite en hollandais. C'était une lettre de Cornelisz, le commandant du navire qui était parti en même temps qu'eux du port de Vlie et qui les avait quittés au 70" degré de latitude. Cornelisz leur annonçait des secours, des vivres, une embarcation, et les Hollandais n'étaient pas encore revenus de l'espèce d'extase où les jeta cette nouvelle qu'ils vin.'nt arriver sur une yole la|)onne leur compatriote avec de la bière, du vin, des vivres et des vêtements. Ils se jetèrent en pleurant dans

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ses bras, puis on prépara sous une tente un festin de joie auquel furent invités les bons Lapons. Je laisse à penser quelle fêle, que de récits touchants et de questions entre les pauvres malheureux arrachés miraculeusement à la mort et leurs compatriotes arrivés là tout exprès pour les sauver. Le lendemain, ils partirent pour Kola, et au mois de novembre ils rentraient avec le navire de Cornelisz dans leur chère Hollande où tout le monde les croyait morts depuis longtemps.

Si les trois expéditions de Barentz n'eurent pas le résultat qu'on en espérait, elles furent cependant d'une grande utilité à la Hollande : elles révélèrent la nature d'une contrée lointaine qui pouvait être avantageusement exploitée. Pour un peuple industrieux et persévérant comme le peuple hollandais, toute idée d'un labeur nouveau est une idée féconde qui tôt ou tard porte ses fruits. On ne songea plus à chercher l'introuvable passage du nord, mais on comprit qu'il y avait dans les régions découvertes par Barentz une pêche toute neuve et dont, avec un peu de hardiesse, on ne pouvait manquer de retirer de larges bénéhces. La pêche, disent quelques anciens auteurs, est le Pérou de la Hollande, et Raynal l'appelait son agriculture. Les Hollandais s'en allèrent chercher un nouveau Pérou vers les parages du Spitzberg. Ils avaient déjà été précédés dans cette exploration des régions boréales par les Basques. Dès le xv siècle, ces intrépides marins

avaient déjà lancé leurs bâtiments dans les orageuses mers du nord. Ils s'en allaient jnsque sur les côtes d'Islande et du Groenland poursuivre le phoque et la baleine. Plus tard, ils abordèrent au Spitzberg. Un des caps les plus septentrionaux de cette terre de glace porte encore le nom de cap de Biscaye, Les Hollandais, gens sages et précautionneux, prirent d'abord les Basques pour guides et leur confièrent la direction des bâtiments qu'ils expédiaient au nord •, Quelques années après, l'aide des Basques était pour eux chose superflue ; ils auraient pu donner eux-mêmes des leçons à leurs rivaux,

La première pêche des Hollandais dans le nord date de 1612. Deux bâtiments partirent cette année-là pour les côtes du Groenland. Leur voyage s'annonçait sous d'heureux auspices. Les phoques, les marsouins, venaient en foule tendre complaisarament le cou au fer aigu qui devait les frapper. Les baleines arrondissaient paisiblement leur dos au-deesus des vagues comme pour faire place aux harpons. Dans l'espace de quelques semaines, la pêche fut faite, et les deux bâtiments s'en revenaient cap au sud, voile au vent, portant avec joie les beaux poissons qu'ils avaient

' Dans la requ6lc que les premiers membres de la compagnie du Nord adressèrent aux états-généraux pour obtenir le privilège de la pèche , ils faisaient valoir , entre autres considérations, qu'ils avaient fait venir de France un grand nombrQ de Basques jioui entreprendre cette pccbc.

EXPÉDITIONS DES HOLLANDAIS. 26i

pris, quand par mallieur ils firent rencontre de quelques bâtiments anglais qui les prirent à leur tour et les emmenèrent avec leur cargaison en Angleterre.

Les Anglais, selon leurs louables habitudes d'envahissement, s'étaient depuis quatre ans emparés des mers polaires, du Spitzberg découvert par les Hollandais, et de leur pleine autocité en interdisaient l'approche à tout navire étranger. Il en coûta cher aux pauvres Hollandais de vouloir retourner avec des instruments de pêche dans les parages signalés aux géographes par leur illustre compatriote Barenlz. Ils eurent pendant cinq ans une rude guerre à soutenir contre leurs puissants rivaux, une guerre de piraterie et d'extermination. Comme si les dangers terribles auxquels on s'exposait en s' aventurant dans ces contrées orageuses n'étaient pas encore assez nombreux, la cupidité y amena le sabre et le canon. Les bâtiments pêcheurs ne marchaient qu'avec une forte escorte d'hommes armés; dés qu'ils venaient à rencontrer ceux des Anglais, les canonniers couraient à leurs pièces, et des hommes s'égorgeaient dans ces affreux déserts pour la possession d'un banc de glace, comme on s'égorgeait ailleurs pour la conquête d'une province.

Les Hollandais eurent entln un renfort. Les armateurs de Brème, de Hambourg, de Danemark, envoyèrent des bâtiments à la poche du Spitzberg; les Basques y vinrent aussi avec toute l'assurance

262 lettp.es slu la hollande.

que leur donnaient leur nature de marins et leur expérience des mers glaciales. Les Anglais, voyant qu'ils ne pourraient chasser tous ces adversaires, se décidèrent à faire le partage des vastes régions qu'ils auraient voulu conserver pour eux seuls. Ils choisirent au sud les baies les plus larges et les plus commodes, et laissèrent leurs concur rems prendre à Famiable possession du reste.

Dès ce moment, la guerre cessa entre les pécheurs des diflërentes nations , mais alors elle éclata au sein même de la Hollande. Une compagnie d'armateurs d'Amsterdam avait obtenu des étals-généraux le privilège exclusif de la pèche au Spitzberg, au Groenland et à l'île Jean Mayen, découverte en 1611 par un Hollandais. Le privilège accordé en 1614 fut renouvelé en 1-617. Les négociants de la province de Zélande réclamèrent contre ce monopole. Ceux de la Frise, s'appuyant sur une décision des états de leur province, voulurent enfreindre l'ordonnance des états-généraux. De là, des altercations violentes, des rencontres à main armée, et une hostilité permanente qui ne se termina qu'en 1636 par la fondation légale de trois compagnies ayant le même règlement et les mêmes privilèges.

Je ne sache rien qui montre aussi vivement jus(ju'où peut aller l'amour du gain chez unr nation toute commerçante, que l'àpreté avec laquelle les négociants de Hollande se disputaient le privilège d'envoyer chaque année quehjues milliers

KXPFIHTIONS DES HOLLANDAIS. ^U.)

irhomnies aiïronler la mort pour une chance de bénéfice souvent très-incertaine. Dans les parages où ils devaient poursuivre une proie fugitive, la nature semblait avoir rassemblé tous les périls capables d'elTrayer le cœur des plus intrépides; fiérils de la nuit et de la mer orageuse, des rigueurs du froid et de la contagion du scorbut, périls des glaces fixes ou flottantes et d'une lutte ad'reuse avec les ours, les morses et les baleines.

Chaque année on perdait une partie des équipages envoyés dans ces terribles régions. Les uns avaient été broyés avec leur bâtiment par des montagnes de glaces. D'autres, cernés subitement par un rempart infranchissable , étaient morts de froid et de faim. D'autres étaient devenus la proie dos ours et des monstres marins qu'ils essayaient de vaincre. Un auteur hollandais, qui a écrit une" histoire détaillée des pêches du nord , raconte d'effroyables naufrages ; il en est un entre autres dont le récit, depuis plusieurs années que je l'ai lu, m'est toujours resté dans l'esprit.

Eh 1777, le navire la Guillaumine partit du Texel le 14 avril, arriva le 22 juin à la grande glace mouvante du Groenland , et s'y amarra pour commencer la pèche. Le 25, il fut cerné par des glaçons qui le pressaient de toutes parts et menaçaient à chaque instant de le briser. Pour prévenir un tel malheur , pendant huit jours et huit nuits l'équipage fut emi)loyé à scier les glaces, qui n'avaient pas moins de treize pieds d'é-

paisseur. Après quatre jours d'un travail accablant, il arriva à un autre champ de glace qui lui barrait le passage , et se trouva de nouveau renfermé dans un étroit bassin. Quatre autres navires étaient déjà là dans la même situation, et, quelques jours après , quatre autres arrivèrent sur la même plage, à quelque distance des premiers.

Le 1" août le froid redoubla d'intensité, les glaces serraient tellement la Guillaumine qu'on craignait à tout instant de la voir se rompre sous leur violente pression , et personne n'osait plus se laisser aller au sommeil.

Le 50 août, il s'éleva un orage épouvantable; des neuf bàtimients qui se trouvaient là quatre furent anéantis, deux autres étaient dans un état déplorable , et ceux qui au milieu de la tempête avaient conservé intact leur gréement, étaient enfoncés dans les glaces jusqu'à la hauteur des bastingages. On distribua sur ces derniers les équipages des bâtiments submergés, avec tout ce qu'ils purent sauver de leurs vivres et de leurs vêlements. Mais, la semaine suivante, la Gnillaumine et un autre des navires qui jusque là avaient résisté aux efforts des glaces furent encore écrasés; il ne restait qu'un seul bâtiment, commandé par le capitaine Castricum et ancré à quelques lieues de là. Les pauvres naufragés se mirent en route pour rejoindre ce bâtiment, emportant avec eux quel- (lues biscuits, des toiles à voile et autres ustensiles. Mais il fallait marcher sur des glarons mobiles, et

à chaque pas ils s'arrêtaient , ne sachant où poser le pied, et tremblant de chavirer avec le pont perfide sur lequel ils s'aventuraient. Vers le soir, accablés de lassitude, vaincus par le froid, ils s'arrêtèrent sur un bloc de glace plus large et plus ferme que les autres, élevèrent une tente avec leurs voiles, allumèrent du feu avec les débris de leur navire qu'ils rencontraient tlottants çà et là, et les quelques heures de repos dont ils jouirent ranimèrent leurs forces.

Le lendemain ils continuèrent leur marche , toujours avec les mômes périls et les mômes difficultés. Mais ils voyaient de loin le navire qu'ils désiraient atteindre; cette vue ravivait leur espoir et soutenait leur courage. Un petit pavillon de signal placé sur le mât de perroquet leur semblait d'un bon augure et augmentait encore leur confiance. Quelle fut leur douleur lorsqu'on arrivant auprès de ce bâtiment ils le trouvèrent dans un état de délabrement complet, ouvert de plusieurs côtés, et incapable de résister à un nouvel orage ! Cependant ils furent généreusement reçus à bord, et à peine y étaient-ils qu'ils furent suivis d'une cinquantaine d'hommes appartenant à l'éijuipage d'un navire de Hambourg qui venait de faire naufrage.

Ainsi entassés sur un bâtiment assez mal approvisionné , les malheureux ne tardèrent pas à épuiser les vivres que l'équipage de ce bâtiment partageait avec eux. Bientôt ils furent réduits à

chercher d'une dent avide ce qui restait de chair autour des fanons de baleines; les chiens étaient réservés aux malades, et pour apaiser leur soif, on leur donnait de la neige fondue dans laquelle on avait fait infuser des copeaux.

Dans un tel état de souffrance , la vie était pire que la mort, et plus d'un de ces infortunés, tourmentés par la faim, par la soif, par le froid, étendait vers le ciel ses bras languissants et priait Dieu d'abréger ses douleurs.

Le iO octobre, un vent violent chassa le navire vers la côte ; le lendemain, il fut écrasé et submergé ; les hommes qu'il renfermait se sauvèrent sur la glace sans vivres, sans ressources et presque nus. Cependant l'espérance que Dieu a mise au fond du cœur de l'homme comme un rayon de lumière pour l'éclairer dans ses nuits de douleur, comme un ressort puissant pour lui rendre la force dans ses heures d'abattement, l'espérance les soutenait encore. Ils se divisèrent en plusieurs bandes et s'en allèrent vers la côte , sautant de glaçon en glaçon , quelquefois obligés de gravir une monlagne de glace pour en retrouver une autre un peu plus loin, et quelquefois sur le point de chavirer, soutenus par leurs camarades qu'ils avaientsoutenusuninstantauparavant. Après tant de dangers et de fatigues, ils atteignirent la côte du Groenland ; ils rencontrèrent de pauvres Esquimaux qui leur donnèrent un généreux secours. Guidés par eux, ils se rendirent aux établisse-

ments danois où ils trouvèrent la même hospitalité et des vivres en plus grande quantité. Les uns partirent avec des bâtiments qui allaient en Danemark, et de là ils gagnèrent facilement la Hollande. D'autres, oubliant tout ce qu'ils venaient de souffrir, eurent le courage de s'engager sur un navire qui devait hiverner là et entreprendre la pèche de la baleine au printemps. Ils ne retournèrent dans leur patrie que l'année suivante.

Les équipages des navires écrasés par les glaces se composaient de quatre cent cinquante hommes ; cent quarante seulement parvinrent à se sauver.

Dans les premières années de leurs expéditions au nord , les pêcheurs n'étaient pas, à beaucoup près, exposés à tant de dangers, car ils n'avaient pas besoin de s'aventurer dans des parages si orageux pour y prendre leur proie. La baleine alors sans défiance venait jouer autour des navires, se promenait paisiblement dans les baies, sans se soucier en aucune façon du harpon qui l'attendait. La pêche était facile et abondante. Chaque année les compagnies envoyaient un plus grand nombre de bâtiments, et chaque année ceux-ci revenaient chargés d'une riche cargaison. Pendant plus d'un demi-siècle, cette pêche fut l'une des plus grandes sources de prospérité de la Hollande. Elle employait plusieurs milliers d'hommes, elle enrichissait les compagnies par la vente de ses produits, l'État par l'impôt qu'il en retirait.

De plus, elle formait d'excellents marins, et l'on peut dire qu'elle a puissamment contribué aux succès de Tromp et de Ruiter en donnant à ces deux illustres amiraux des hommes aguerris dans les mers glaciales à tous les périls et endurcis à toutes les fatigues.

Un pêcheur hollandais rapporte qu'il trouva, en 1697, sur une des plages du Groenland, une flotte qui venait de s'y rassembler, et qui se composait de cent vingt-un navires de Hollande, cinquante de Hambourg, quinze de Brème, deux d'Emden. Chacun de ces navires avait déjà pris plusieurs baleines.

Pour tirer le parti le plus avantageux de leur pêche, les Hollandais établirent à Smeerenberg, dans une des baies les plus septentrionales du Spitzberg, des fourneaux, des magasins. Dès-lors les navires purent se dispenser de rapporter dans leur pays, comme ils le faisaient auparavant, les quartiers de baleine, ce qui formait un chargement fort lourd et en partie sans valeur. On dépeça la baleine sur la côte, on en fit fondre la graisse dans les ateliers, et l'on n'en rapporta plus que des barils d'huile et des fanons, ce qui rendait la cargaison d'un bâtiment bien plus précieuse. Bientôt, autour des ateliers et des magasins de Smeerenberg, on vit s'élever des cabarets et des boutiques. La plage la plus sauvage du monde retentit de chants joyeux ; les bancs de glaces se couvrirent d'habitations. Chaque prin-

temps, il arrivait là une flotte nombreuse, suivie, comme une armée de terre, de ses vivandières, c'est-à-dire d'une foule de canots portant de l'eaude-vie , du vin et du tabac. Il y avait des boulangeries où les matelots, après avoir mâché pendant plusieurs mois le dur biscuit de mer, allaient avec joie goûter la saveur du pain frais, et des tavernes où ils s'asseyaient pour boire leur genièvre et fumer mollement leur pipe, comme s'ils avaient été dans leur pays de Hollande. Tout l'été, il y avait là un prodigieux mouvement d'hommes et de navires, les uns arrivant, d'autres mettant à la voile pour partir, ceux-ci étalant sur le sable leur riche pêche, ceux-là embarquant leurs barils d'huile. A peu près dans le même temps, les Hollandais prenaient défmilivement possession du sud , et la colonie du nord et celle des Indes occupaient presque également l'attention de la mère-patrie.

Non contents des prises qu'ils avaient faites, les Hollandais eurent Fidée de laisser chaque automne, dans leurs établissements septentrionaux, un certain nombre de marins qui pourraient continuer la pêche jusqu'à ce que toute la mer fût couverte de glace, et la reprendre dès les premiers jours du printemps. Mais le sort funeste de sept matelots qui eurent la hardiesse de tenter cette redoutable entreprise, découragea à jamais ceux qui auraient pu avoir la même témérité. Ces sept matelots, abandonnée en IG3i, avec des

provisions et des armes, dans l'Ile de Saint-Maurice, furent trouvés au printemps suivant morts tous les sept dans leurs cabanes, avec des cadavres de chiens à demi-rongés à leurs pieds. Ils avaient entrepris d'écrire jour par jour tout ce qui leur arrivait, mais ils ne purent faire ce travail que pendant quelques mois. Trois de ces malheureux avaient déjà succombé à leurs souffrances, lorsque l'un de ceux qui restaient traça ces dernières lignes :

« Nous sommes tous les quatre étendus sur nos couchettes, et nous vivons encore; nous mangerions volontiers, mais aucun de nous n'est en état de se lever et de faire du feu ; la douleur nous empêche de nous mouvoir. Nous supplions ie Tout-Puissant à mains jointes de finir notre martyre en nous délivrant de cette vie; car il nous est impossible de prolonger nos jours sans jirendre quelques aliments et sans réchauffer nos membres glacés, et il nous est impossible aussi de MOUS donner du secours les uns aux autres ; chacun de nousdoitsupportersespropresinfortunes. »

Peu à peu les baleines, qui s'étaient montrées on si grand nombre et si confiantes, devinrent rares et sauvages. Elles commencèrent par s'éloigner des baies où on les prenait facilement, pour se lancer en pleine mer. Poursuivies dans le vaste espace, elles émigrèrent d'une cote à l'autre, tantôt à l'est, tantôt à l'ouest. Traquées de tous côtés par les canots infatigables, elles se retirèrent

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au bord des glaces et quelquefois sous les bancs de glace même. Alors la pèche devenait trèsdinicile et très-dangereuse. En s'aventurant au milieu des glaces pour chercher cette proie fugitive, on courait risque de ne pas apercevoir un seul de ces animaux, que Ton rencontrait autrefois par groupes; et quand on venait à en harponner un, comme le coup de harpon ne suffit pas pour le tuer, il fuyait sous un banc de glace avec le fer dans le dos. Souvent alors il fallait abandonner la baleine et couper la ligne de l'instrument de pèche, sous peine de chavirer.

Pendant plusieurs années, les compagnies tâchèrent de se persuader que les beaux temps de la pèche reviendraient. Elles donnèrent à leurs navires diff'érentes directions; une fois elles se figuraient retrouver les troupes de baleines au Spitzberg, une autre fois au Groenland, ou à l'île Jean Mayen. Mais partout les prudentes baleines se tenaient bien cachées, et souvent les bâtiments expédiés à leur poursuite en étaient réduits, après plusieurs mois de courses fatigantes, à s'en revenir sur leur lest. Pour conserver encore quelque chance de bénéfice, les compagnies eurent recours à un autre moyen ; elles réduisirent leurs dépenses, elles diminuèrent le nombre des bâtiments pêcheurs et des équipages, elles firent démolir leurs magasins ; puis, après avoir pris ces sages mesures, elles s'aperçurent qu'au retour de chaque expédition elles étaient encore en déficit.

Elles se lassèrent alors de prolonger une entreprise où elles couraient risque de perdre les bénéiices qu'elles avaient faits précédemment, et elles rompirent leurs associations. En 1642, la pèche de la baleine, la grande pêche, comme on l'appelle, redevint libre. Quelques particuliers essayèrent de continuer les tentatives abandonnées par les compagnies privilégiées ; ils envoyèrent des bâtiments, non plus au Spitzberg, mais au détroit de Davis, au Groenland, et obtinrent de temps à autre quelques heureux résultats. Cependant cette pêche est toujours allée en déclinant. Aujourd'hui, malgré tous les eflbrts que Ton a faits pour la relever, elle ne compte plus que pour une bien faible part dans le mouvement maritime de la Hollande et dans le chiffre de ses revenus, et tous les établissements qui avaient été fondés pour la rendre plus facile et plus fructueuse ont disparu. Les grandes chaudières en cuivre de cinquante à soixante pieds de diamètre, que l'on avait transportées dans les contrées du nord, ont été vendues, et le village naissant de Smeerenberg, qui, chaque été, se peuplait d'une colonie nouvelle, a été démoli pièce par pièce. Nous avons vu il y a deux ans cette plage effroyable où jadis il y avait pendant plusieurs mois de l'année tant de vie et de mouvement. On n'y trouve plus aucun vestige des fragiles édifices qui y furent élevés, plus aucune trace des hommes qui l'ont habité, si ce n'est çà et là une fosse creusée dans la glace, un

EXPÉDITIONS DES IIOLL.VNDAIS. 273

cercueil brisé par les ours blanrs, une croix avec un nom, dernier souvenir ifallectioii et de piété accordé aux malheureux qui mouraient là. De tous côtés, on n'aperçoit que la mer sombre et terrible, les glaces flottantes que ses vagues charrient, les glaciers éternels qui la bordent, pas une plante qui récrée la vue, pas un être vivant, hors quelque pauvre phoque couché sur un glaçon et plongeant dans leau à l'approche d'une barque. De tout côté, on n'entend d'autre bruit que le mugissement lugubre des vents, le fracas des glaces qui se brisent l'une contre l'autre, le tonnerre de l'avalanche qui s'écroule du haut d'un pic aigu, ou quelque cri d'oiseau de mer rauque et moqueur. C'est du côté du nord-ouest la dernière pointe de terre qui existe : au-delà, il n'y a plus que les glaces du pôle, l'abîme éternel que Dieu seul connaît.

Etablissement des Hollandais dans rindc.

Si j'étais membre de cette riche société de Hollande, si connue sous le nom de HandeU Maatschappii, ou tout simplement citoyen de Guillaume II, je demanderais qu'on élevât à la pointe du Helder un monument sur lequel serait gravé le nom de Houtmann. La pierre et le bronze ont été souvent employés à consacrer des souvenirs moins mémorables. C'est de cette côte du Helder que partit , il y a plus de deux siècles , la flotte qui devait ouvrir à la Hollande une source immense de richesses. Les liens qui avaient longtemps uni les Pays-Bas à la maison de Bourgogne et à l'Espagne étaient rompus. La ténacité prudente et adroite de Guillaume le Taciturne avait vaincu la puissance farouche de Philippe II. Une troupe de paysans, de pécheurs, conduits par

quelques gentilshommes portant avec orgueil le nom de gueux , qui leur avait été donné par une amère dérision, avait arrêté dans ses projets sanguinaires l'orgueilleux duc d'Albe. Le traité d'Utrecht sanctionnait Taccord et rairranchissemenl des Provinces-Unies, et des bords de la Meuse jusqu'aux rives septentrionales de la Frise, tout le pays, naguère asservi à. une domination étrangère , proclamait avec une mâle fierté son indépendance, et s'organisait en république. Après cette longue lutte, mêlée de tant d'incidents dramatiques et d'épisodes glorieux, après cette victoire si chèrement achetée par le sang qui coula sur la place de Bruxelles , par les souffrances du siège de Leyde, par les cruautés espagnoles qui atteignirent les plus nobles tètes , la république naissante était menacée d'un grand péril. Elle ne pouvait subsister que par le commerce, et Philippe II lui interdisait toutes les routes qu'elle avait sillonnées jusqu'à cette époque avec tant d'ardeur. Victorieuse dans ses frontières, elle trouvait au dehors une flotte puissante qui l'arrêtait dans ses excursions. Elle avait eu par le Portugal le bénéfice du commerce de l'Inde; le Portugal venait d'être réuni à l'Espagne , et nul navire hollandais ne pouvait pénétrer dans le Tage. Nous avons dit comment les états-généraux essayèrent de surmonter cet obstacle en cherchant au nord un passage pour arriver dans rinde, et comment échouèrent ces courageuses

tentatives. L'inutile navigation de Heemskerke et de Barentz ayant enlevé aux pilotes des Pays-Bas Tespoir de trouver l'issue septentrionale qu'ils avaient rêvée , il fallut aviser à un autre moyen de reconquérir le commerce des denrées du sud. Un hasard révéla tout à coup à la république inquiète ce que ses géographes eussent peut-être longtemps encore et vainement cherché. Un négociant hollandais, nommé Cornélius Houtmann, fut arrêté à Lisbonne, et condamné comme agent d'un pays ennemi à une amende considérable. C'était un homme intelligent et hardi. Il profita du temps qu'il passa en prison pour s'enquérir auprès des Portugais de la route qui conduisait aux Indes , et de la manière dont on y faisait le commerce. Puis, quand il se crut suffisamment instruit,il fit secrètement prévenir quelques armateurs d'Amsterdam que, s'ils voulaient payer son amende et le faire élargir, il retournerait auprès d'eux muni d'importantes instructions. Si vague que fût sa promesse, les hommes auxquels il s'adressa n'hésitèrent pas à lui envoyer l'argent dont il avait besoin , dans l'espoir d'obtenir de lui d'utiles renseignements. De retour en Hollande, Houtmann raconta ce qu'il avait appris, et inspira tant de confiance à ses libérateurs, qu'ils équipèrent pour les Indes quatre navires.

Le 2 avril 1595, la petite flotte mit à la voile. Houtmann en avait la direction. Il devait doubler le cap de Bonne-Espérance , que les Hollandais

ÉTABLISSEMKNT l»ES HOLLANDAIS. 277

n'avaient pas encore atteint, recueillir sur les côtes qu'il visiterait tous les documents propres à faciliter le commerce , et il lui était enjoint d'éviter autant que possible les établissements portugais.

Houtmann accomplit avec courage et habileté la mission dont il s'était chargé. Il reconnut chemin faisant les côtes d'Afrique et du Brésil , relâcha à Madagascar , aux Maldives et aux îles de la Sonde. Arrivé à Java , il se présenta, avec le titre d'amiral, au principal souverain de l'île , et contracta avec lui un traité d'alliance. Les Portugais établis dans le pays ne pouvaient voir sans une violente jalousie cette expédition hollandaise dans des contrées qu'ils avaient eux-mêmes découvertes, et dont ils se croyaient en droit de conserver le monopole. Ils suscitèrent toutes sortes d'entraves à Houtmann et engagèrent avec lui plusieurs luttes à main armée. L'heureux navigateur surmonta tous les obstacles, remporta la victoire sur ses rivaux, et, le 1-4 août 1597, il ramenait en triomphe ses quatre navires sur la côte de Hollande. Il avait acheté aux îles de la Sonde, à très-bon prix, une cargaison de poivre et d'autres épices. Cependant, sous le rapport purement financier, son voyage n'était pas fort avantageux ; mais il avait d'autres résultats plus importants : il tranchait la grande question de commerce jusqu'alors indécise, il ouvrait aux Hollandais la route qu'ils désiraient tant parcourir, et ce qui valait mieux

278 LETTRES SUÎl I.A HOLLANDE.

pour Tavenir que la cargaison de poivre et d'é- •pices, c'était un pilote de Surate connaissant trèsjjien les côtes de l'Inde, que Houtmann avait eu l'adresse d'engager à son service et de conduire en Hollande.

Une seconde expédition fut aussitôt résolue. Houtmann partit de nouveau avec une flotte plus nombreuse que la première, aborda à Madagascar, à la Cochinchine et à Sumatra. Le souverain de cette île lui fît d'abord un accueil favorable et lui permit de charger, comme il le désirait, ses navires; puis, à l'instigation des Portugais, il changea subitement de conduite envers lui et le fit enfermer. Les navires revinrent en Hollande avec une l'iche cargaison. Houtmann resta en prison. Il fut nus en liberté quelque temps après, mais à la condition de ne jamais revoir son pays. Exilé dans un des districts de l'île, abandonné des siens-, et soumis à la rigoureuse surveillance de ceux qui l'avaient fait arrêter, des Portugais qui ne lui pardonnaient pas d'avoir montré à ses compatriotes la route des Indes, le pauvre Houtmann mourut de douleur. Le nom de ce navigateur, qui a tant fait pour la Hollande et auquel la Hollande n'a pas môme consacré une pierre funéraire, est un nom de plus à ajouter à ce triste et glorieux martyrologe des hommes dont l'âme ardente se dévoue à une idée féconde, à un sentiment de patriotisme, et qui meurent oubliés ou méconnus

dans les fers ou dans risolement, victimes de leur zèle et de leur noble ambition.

Le retour des compagnons de Houtmann éveilla dans toute la Hollande de nouvelles espérances. Outre les renseignements que ces navigateurs rapportaient sur les productions, sur le commerce des contrées qu'ils venaient de visiter, ils révélaient à leurs compatriotes la situation réelle des Portugais dans ces mêmes contrées. Jusquelà, on les croyait tout-puissants sur les côtes qu'ils avaient découvertes, maîtres absolues des lieux où ils avaient fondé des établissements, et Ton apprenait que leur avidité cruelle, leur fanatisme, avaient soulevé contre eux les diverses populations de rinde, et qu'ils ne se maintenaient, sur plusieurs points, que par la force et par des luttes continues.

Tous les armateurs des Pays-Bas voulurent alors faire leur croisade dans les Indes. C'était la terre promise des marchands, c'était là que la fortune apparaissait aux yeux des spéculateurs rayonnante de gloire et de splendeur comme un nouveau Messie. Une société de commerce pour l'exploitation de ces parages lointains venait de s'établir à Amsterdam ; plusieurs autres se formèrent, à son exemple, dans les diverses provinces. Chacune de ces compagnies avait ses agents particuliers, ses comptoirs, et l'on ne tarda pas à reconnaître qu'elles se portaient toutes par la concurrence un grand préjudice. De plus, elles avaient souvent à se défendre contre les at-

taques des Portugais ou des princes indiens. Isolées l'une de l'autre, elles ne résistaient que difficilement à leurs ennemis; réunies en un même corps, elles pouvaient leur opposer une force redoutable.

Les Hollandais avaient le coup d'oeil trop juste pour ne pas saisir la portée de ces considérations, et l'esprit trop sensé pour ne pas s'y soumettre. En 1602, les diverses associations des provinces furent réunies en une seule grande société, qui prit le titre de compagnie des Indes orientales. Les états-généraux lui accordèrent un privilège de vingt-un ans. Il était dit dans cet acte solennel que la société aurait seule le droit de négocier sur toutes les côtes situées à l'est du cap de Bonne- Espérance, qu'elle pourrait mettre sur pied des troupes, élever des forteresses, faire des conquêtes, signer des traités. Le capital de cette compagnie s'élevait à 25 millions. La ville d'Amsterdam en avait à elle seule fourni la moitié ; le reste provenait des négociants de Rotterdam, Hoorn, Enkhuizenet autres villes.

La fécondité du sol de Java, la commodité de la principale rade de cette île, décidèrent la société à, y établir son comptoir principal. Quelques mois après son organisation, elle équipa pour l'Inde quatorze bâtiments et plusieurs yachts. L'amiral VVarwick, à qui le commandement de cette flotte fut confié, fonda le comptoir de Batavia, en établit un autre dans les États du roi de Jalior, et fit

dos traités d'alliance avec plusieurs princes du Bengale. L'année suivante, treize Mtimenls, commandés par l'amiral Van der Hagen, partirent du Texel et revinrent, quinze mois après, chargés de denrées précieuses.

Toutes ces tentatives de commerce ne pouvaient cependant se poursuivre qu'à travers de grands obstacles et de nombreux périls. Les Hollandais avaient contre eux les Anglais, les Portugais, les Espagnols et les princes du pays, qui commençaient à comprendre les dangereux projets des Européens. Les bâtiments de la société ne pouvaient s'arrêter sur aucune côte sans courir risque d'y rencontrer une flotte ennemie. En pleine mer , ils engageaient souvent le combat avec les Espagnols, qui les guettaient comme des oiseaux de proie , mais qui s'en retournaient souvent démâtés et criblés de boulets. A Batavia, les Hollandais avaient également de rudes luttes à soutenir; tantôt c'étaient les insulaires qui voulaient les empêcher de construire une forteresse, tantôt les Portugais et les Anglais qui poursuivaient leurs navires jusque dans la rade. Los riantes et fécondes plaines de l'Inde étaient comme une pâture livrée à la rapacité des Européens ; c'était à qui en prendrait la plus grande part, à qui en éloignerait ses voisins par force ou par ruse.

Malgré ces obstacles sans cesse renaissants, cesattaques continuelles, cesbataillessanglaiites,

282 LETTRES SLR LA UOLLANDE.

la compagnie hollandaise prospérait et grandissait. Par sa prudence et sa ténacité, elle surmontait les entraves que lui opposaient ses rivaux. Par le courage de ses marins , elle effrayait les flottes de Philippe II , et portait son pavillon victorieux sur toutes les plages. Déjà elle ne se contentait plus d'occuper Java ; elle envahissait les îles Moluques, elle pénétrait dans le golfe de Bengala et s'emparait de l'île de Ceylan, cette île précieuse qui lui a été enlevée par les Anglais ; elle fondait un comptoir au Japon et s'avançait vers la Chine. C'est de Java qu'elle partait pour faire toutes ces conquêtes; c'était là le point d'appui de ses flottes, le joyau de sa couronne , le champ fécond de son commerce. Batavia devenait peu à peu une grande et belle ville. Une vingtaine d'années après que les Hollandais y eurent établi le siège de leur société, elle faisait l'admiration des peuplades de TOcéanie, des navigateurs européens, et on l'appelait la reiiie de l'Orient. Les princes de Java , effrayés de cette puissance toujours croissante des Hollandais, et suscités d'ailleurs par les Anglais, résolurent de chasser de leur île la colonie marchande et guerrière qui s'y était en peu de temps si bien implantée. Deux fois ils s'avancèrent avec une armée considérable devant la forteresse construite à Batavia, deux fois ils en firent le siège avec opiniâtreté, deux fois ils furent repoussés par une troupe peu nombreuse, mais intrépide.

ÉTABLISSEMKNT DES HOLLANDAIS. 285

Nous ne dirons pas toutes les autres guerres que la Hollande eut à soutenir pour se fixer dans rinde , tous les exploits par lesquels elle se signala dans sa longue lutte avec les nations jalouses de son accroissement , tous les noms glorieux quelle inscrivit dans ses annales à la suite de ses batailles. Notre but n'est pas d'écrire riiistoire militaire de la compagnie hollandaise des Indes : nous voulons montrer par (piel système d'administration cette compagnie est parvenue à tirer un si grand produit des possessions coloniales, et par quelles phases diiïé rentes elle a passé pour atteindre ce résultat.

Quand cette société fonda le comptoir de Java, elle ne possédait pas, dans toute l'étendue de l'Ile , la moindre parcelle de terrain. Plus tard, elle acquit l'espace nécessaire pour bâtir ses magasins et élever sa forteresse. Tout son domaine alors fut renfermé dans ses remparts. Cet élat de choses dura pendant soixante-dix ans ( de 1G02 à 1672 ), et jamais, si l'on en excepte ces années dernières, sa situation ne fut plus florissante. Ses efforts étaient alors concentrés dans l(>s spéculations de commerce.Habile et économe, éloignée de toute fausse idée de luxe et de toute vaine ambition , sans cesse elle apprenait à restremdre ses dépenses et à augmenter ses bénéfices. Son commerce était, du reste, établi sur des bases fort peu comi»liquées; c'était simpl(!ment un commerce d'échange dont elle avait

bien vite saisi le côté avantageux. Elle expédiait à Java des marchandises européennes achetées à bas prix, et les échangeait contre des denrées coloniales qu'elle faisait arriver dans les ports de Hollande et vendait fort cher. Elle n'avait de relations d'affaires qu'avec les princes et les chefs de l'île ; c'était à eux qu'elle livrait ses cargaisons, c'étaient eux qui lui remettaient les productions de leur sol récoltées par leurs sujets et entassées dans leurs magasins. Tout se traitait ainsi par voie d'échange, et tout était bénéfice pour la compagnie. D'année en année, son revenu s'augmentait dans des proportions énormes. En 1655, après avoir payé ses frais d'achat et de transport, et les intérêts de son capital, elle réalisait un bénéfice de 25,526,682 florins (51, 153,364 francs). En 1673, ce bénéfice s'élevait à plus de 44 millions de florins, et en 1695, à 48,519,507 florins, c'est-à-dire près de 100 millions de francs. A partir de cette époque, elle commença à déchoir, et ce qui semblait devoir assurer plus que jamais sa grandeur fut la première cause de son désastre'.

En 1672, la compagnie avait soutenu l'empereur de Mattaram dans une guerre où il était engagé avec plusieurs de ses voisins. Ce prince.

, Voyez l'ouvnigo iiilitillé : Uber die irrgangfiic untl gegciiwëtciilge l.arc J,fi Tnxel Java, von Ed. ScUicrg.

ÉTABLISSKMEXT DES HOLLANDAIS. 285

pour la récompenser de ses sacrifices et de l'appui qu'elle lui avait prêté, lui abandonna la partie occidentale de l'ile de Java jusqu'au fleu>e Pamanukan. Plus tard, en lui demandant de nouveaux secours, il lui céda les ports et les provinces de la côte septentrionale de l'île. Il mourut en 1749, et, par son testament, lui légua toutes ses possessions. C'est ainsi que la Hollande est devenue maîtresse de Java.

Dès l'année 1672, la compagnie hollandaise se présente aux yeux de l'observateur sous une double face. Ce n'est plus cette simple société de commerce qui emploie tout son temps et toute son habileté à fréter des navires, à échanger et à vendre ses marchandises aux conditions les plus favorables. C'est une puissance administrative et militaire qui a un pays à régir, des sujets à gouverner, des troupes à solder, qui fait la loi à des princes et commande à des raillions d'hommes. Dans cette nouvelle situation, elle eut le bon esprit de respecter l'autorité héréditaire des familles souveraines du pays. La nature du Javanais est douce, résignée, passive. Le despotisme oriental, l'ardeur du climat, l'ont réduit à cet état de soumission servile et timide. Une rigueur extrême peut seule le faire sortir de son apathie et le jeter dans le désespoir. Il a pour ses princes et pour leur famille un dévouement [)rofond, une sorte d'affection idolâtre. Il leur livre sans murmurer le fruit de son travail, il se

courbe sans regret sous leur joug. Si la tâche qui lui est imposée devient trop rude , si les sacrifices qu'on lui demande le réduisent à la misère, il ne se révolte pas, il dit adieu au sol qui ne peut plus le nourrir, au foyer où une loi cruelle le poursuit; il émigré. C'est là le seul acte de protestation qu'il ose faire contre la tyrannie de ceux que ses pères lui ont appris à vénérer. Avec ces habitudes de résignation, il accepte l'autorité étrangère, pourvu qu'elle ne pèse que sur lui et n'atteigne pas la famille de ses princes. Il respecte ceux qui respectent ses souverains. Si on les offense, tout ce qu'il y a en lui d'énergie secrète, de force morale, s'éveille à l'instant même. A la voix de ses chefs, il se lève en colère, et la main puissante qui lui a fait signe de prendre les armes peut seule l'arrêter dans ses projets farouches.

En s'alliant aux princes de Java, en s'assurant de leur fidélité, la société hollandaise s'assurait par là même de celle de leurs sujets ; mais ses relations avec les princes n'étaient plus les mêmes. Jusqu'alors elle achetait au plus bas prix possible les denrées de Java; peu lui importait de quelle manière, par quelles exactions les chefs du pays amassaient ces denrées. Dès qu'elle eut la souveraineté de l'ile, elle voulut l'asservir tout entière à son intérêt, sans tenir compte des habitudes prises, des règles établies jusqu'à cette époque. Son désir était d'accroître sans cesse ses

bénéfices, d'umassor <le l'argent, et, pour arriver ù ce résultat, elle froissa, elle appauvrit sans ménagements ses nombreux sujets. Si une culture particulière lui offrait quelque chance de gain plus considérable que les autres, elle imposait à tous les champs une nouvelle transformation, elle condamnait toutes les familles à un nouveau travail. Si une branche de commerce obtenait quelque succès, elle en prenait le monopole absolu et l'abandonnait quand elle était épuisée. Entraînée par son avidité, aveuglée par l'ambition de ses calculs, elle déviait de la marche simple et régu- Uère qui l'avait enrichie, elle allait impitoyablement d'essai en essai, et chacun de ces essais avait des suites fatales pour elle et plus fatales encore pour la contrée qu'elle exploitait.

En même temps elle était astreinte à des dépenses énormes qu'elle n'avait pas eu à supporter jusqu'alors. Tant qu'elle ne possédait que ses magasins et sa forteresse, elle n'avait à payer que les intérêts de ses capitaux, les dividendes de ses actionnaires. Elle n'entretenait que le nombre de soldats et d'employés strictement nécessaires. Investie de la souveraineté du pays, elle eut des troupes considérables à sa solde, des fonctionnaires dans les divers districts de l'ile. Ces fonctionnaires, qui achetaient leur place à un prix élevé, commettaient, pour s'enrichir, toute sorte de fourberies et d'exactions. Il fallait en outre que la compagnie fit de temps à autre de riches présents

aux familles princières de file , afin de conserver leur bienveillance et d'assurer par là sa dominalion sur les Javanais.

A la môme époque à peu près où les Hollandais s'établissaient à Java, les Anglais jetaient les fondements de l'immense empire qu'ils se sont créé en Asie. Comme les Hollandais, ils organisèrent d'abord une société de connnerce qui fréta des navires pour l'Inde; comme les Hollandais, ils s'enrichirent par l'échange et la vente de diverses denrées; comme les Hollandais enfin , ils devinrent souverains d'un pays où ils étaient entrés à titre de marchands. Mais là s'arrête la similitude des deux entreprises. Les deux compagnies ne se trouvaient point placées dans les mêmes conditions. La compagnie anglaise brisa le pouvoir des princes et de la noblesse dans les provinces qu'elle conquérait, rallia la population à son intérêt, et la soumit à son autorité directe. La compagnie hollandaise , au contraire , fut forcée de prendre les princes du pays pour intermédiaires entre elle et les habitants de Java, de respecter l'ascendant des familles souveraines, et de se rendre en quel- (}ue sorte tributaire de leur puissance. La première, en prenant possession de ses vastes royaumes, sépara très-nettement l'administration du pays des intérêts du commerce. La seconde ne songea qu'à l'exploitation du moment. De celte différence de situation provint en grande partie

la différence des résultats dans la fortune des deux compagnies.

Vers la fin du xviii* siècle , les revenus de la compagnie anglaise s'élevaient par année, terme moyen, à plus de 100 millions de francs, et la compagnie hollandaise, obérée de dettes, s'affaissait sous son propre fardeau. Pour maintenir autant que possible son crédit, elle continuait à payer un dividende considérable à ses actionnaires ; elle cachait avec soin les brèches faites à son édifice. Un malheur inattendu trahit son secret et révéla au public l'abîme profond où elle était près de tomber. En 1780, pendant les hostilités qui avaient éclaté entre l'Angleterre et la Hollande, les Anglais s'emparèrent de plusieurs navires qui revenaient des Indes richement chargés. La compagnie des Pays-Bas , à lac^uelle appartenaient ces navires , les attendait avec impatience pour en vendre en toute hâte la cargaison et remplir ses coffres vides. Privée de cette ressource, hors d'état de payer l'intérêt de ses capitaux, elle fut forcée d'avouer sa détresse et de solliciter un délai pour acquitter ses dettes les plus pressantes. Les états-généraux accédèrent à sa requête, mais en même temps ils exigèrent qu'elle fit connaître jusque dans ses plus rigoureux détails l'état réel de ses finances.

Une commission spéciale fut nommée pour s'enquérir, sur les lieux mêmes , des causes de décadence de cPtle soriété jadis si florissante , de

la situation de son budget, et des moyens de remédier à ce désastre. En 1791 , les commissaires partirent pour Java, et le résultat de leur entjuète jeta la consternation en Hollande. Dès Tannée 1694, les dépenses de la société avaient outrepassé ses recettes de plusieurs millions. Chaque année , le déficit n'avait fait que s'accroître. Les agents de la société le couvraient en contractant des dettes. En 1779, ces dettes s'élevaient à plus de Si millions de florins ( 168 millions de francs). Pendant la guerre de l'Angleterre avec la Hollande , elles augmentèrent bien plus rapidement encore, et en 4791, à l'époque où les commissaires nommés par le gouvernement arrivèrent dans file, ils eurent à constater dans les finances de la compagnie un passif de 119,055,675 llorins (•258,111,550 francs). Les grands événements qui survinrent bientôt en Europe, Tinvasion, la conquête de la Hollande , les changements successifs de gouvernement imposés à ce pays , les guerres du nord et du midi , l'empire, le consulat, détournèrent l'attention du bilan de la société de commerce. Elle subsista encore jusqu'en 1808. Alors elle fut dissoute. Le gouvernement hollandais prit lui-même la gestion des colonies et la confia au général Daendel, qui partit immédiatement, très-désireux de réformer les abus signalés dans l'enquête de la compagnie. Avant de raconter les résultats de son système , nous devons

ÉTABLISSKMENT DES HOLLANDAIS. 201

diro quelle était, lorsqu'il y arriva, l'organisation de Java.

Toute la population indipt'ne de l'ile, dispersée dans les villages , était divisée en tiatias ou familles. Chacune de ces familles se composait d'un chef et de plusieurs parents , amis , ouvriers , <lépendant de lui. Le nombre des personnes a[>parlenant à cette société variait selon la nature des lieux. Dans quelques districts , il était de quinze ou dix-huit, dans d'autres de vingt ou vingt-deux. Tous les membres de la liaiia travaillaient sous les ordres immédiats ou sous la direction de leur chef, et devaient lui remetln^ selon le degré de fécondité de l'année , la moitié ou les deux cinquièmes de leur récolte de riz.

Les princes de l'île avaient droit à un cinquième de la récolte dans toutes les terres soumises à leur autorité. Ils pouvaient échanger ce tribut contre une corvée; dans ce cas, le chef de la tiatia désignait ceux de ses subordonnés qui devaient travailler pour la famille du prince et les exemptait de leur redevance envers lui-même.

La compagnie hollandaise , en s'emparant de la souveraineté du pays , prit pour elle l'impôt annuel que les Javanais payaient aux descendants de leurs rois. Les fonctionnaires de chaque district étaient chargés d'en régler la quotité dans chaque tiatia et de la recevoir. Dans ce travail annuel de contrôle et de recensement, ils commettaient souvent de graves injustices, ils

exerçaient de coupables rigueurs , dont on a lait un amer reproche à la compagnie , qui les ignorait complètement. La compagnie remplaça la corvée irrégulière à laquelle les princes avaient droit, par lobligation pour chaque liatia de planter annuellement mille pieds de café, d'en récolter les fruits, de les faire sécher et de les lui livrer. Une telle tâche exigeait soixante jours de travail. A cette condition, la famille avait la libre jouissance de ses champs de riz; elle devait seulement remettre un dixième de sa récolte au fonctionnaire du district. La compagnie avait du reste, comme nous l'avons dit, établi dans ses possessions le monopole du commerce.

Le général Daendel était un homme d'une intelligence remarquable et d'une rare fermeté, un de ces hommes comme la Hollande en a produit beaucoup , qui voient de loin leur but , qui s'attachent de cœur à une idée et la suivent opiniâtrement à travers tous les obstacles. Il arrivait à Java dans les circonstances les plus difficiles. La Hollande, épuisée d'hommes et d'argent, menacée par l'Angleterre , obligée de se tenir en garde contre un danger imminent , avait besoin d'être secourue par ses colonies et ne pouvait les secourir elle-même. Les princes de Java, voyant sa faiblesse, pensaient à secouer le joug qu'elle avait fait peser sur eux et à reconquérir leur ancienne souveraineté. Dans une telle complication d'embarras et de p<!)rils , Daendel comprit que les de-

mi -mesures ne feraient qu'aggraver la situation et qu'il fallait nécessairement faire preuve d'énergie. On l'a accusé d'avoir agi avec dureté. Cette dureté était nécessaire pour corriger les abus tolérés par la compagnie.

Il commença par rendre aux habitants de Java la liberté du commerce. En les délivrant des entraves du monopole, il les astreignit à un travail plus rigoureux, à des corvées plus nombreuses. Il les obligea non-seulement à cultiver le calé, mais à construire des édifices et des fortifications, et à faire des routes. Une partie des revenus du pays était affermée à des Chinois qui tiraient de leur bail un revenu considérable et commettaient d'odieuses exactions. Il abolit leur contrat et rendit au gouvernement la perception directe dos impôts. Il assigna aux fonctionnaires un traitement proportionné à leur grade, et leur interdit , sous les peines les plus sévères , tout acte arbitraire. L'administration des forêts, des salines, négligée depuis plusieurs années et livrée au pillage, fut entièrement réorganisée. Batavia devint le siège réel du gouvernement , le point central d'où le général expédiait ses ordres et où il recevait les rapports de ses subordonnés. Une police active surveillait les employés des diverses administrations, et une justice rigoureuse sévissait contre les coupables. En même temps que Daendel s'occupait ainsi des détails de son gouvernement, il prenait ses mesures pour se défendre contre ks

Anglais en cas d'attaque. Il augmentait le nombre des troupes, il élevait des remparts et des forteresses, et ouvrait çà et là dans le pays de nouvelles voies de communication et de nouvelles routes.

Grâce à cette justesse d'esprit, à cette probité austère et à cette énergie, Daendel accomplit, dans l'espace de quelques années, de grandes réformes et prit une imposante attitude. Il croyait toucher à son but , il avait établi son budget, et voulait que non-seulement les colonies ne coûtassent rien à la Hollande , mais qu'elles lui donnassent 40 millions de florins par an. Les circonstances trahirent ses efforts et firent échouer ses calculs. Les relations de Java avec la Hollande étaient entravées par les Anglais. L'Angleterre entretenait dans les mers des Indes une Hotte puissante ; la Hollande, déchue de son ancienne puissance, n'avait que quelques vaisseaux. Par suite de cette situation , les denrées coloniales rapportèrent beaucoup moins que ne l'avait présumé le général Daendel, et les dépenses du pays s'élevèrent plus haut. Il en résulta qu'au lieu de l'excédant de recette que le général espérait obtenir, il éprouva, en 1808, un déficit de plus de 8 millions de llorins, en 1809 de 2 millions, et en 1810 de 3 millions et demi.

Pour comble de malheur, Daendel négligea ou dédaigna d'employer les ménagements dont la compagnie avait toujours usé envers les princes

du pays. Deux d'entre eux se révoltèrent, et il s'ensuivit une guerre longue , sanglante , coûteuse. Sur ces entrefaites, Daendel fut rappelé en Hollande. Beaucoup de gens l'accusaient d'avoir mal compris sa mission; mais, s'il eut des adversaires ardents, il trouva aussi des partisans zélés. Le fait est qu'il méritait plus d'éloges que do blâme.

Son successeur, lo général Janssen, ne fit qu'un rapide séjour à Java, et n"eut le temps de rien réformer. Quelques mois après son arrivée, les Anglais s'emparèrent de la colonie. On eût dit que le nouveau gouverneur était venu là tout exprès pour les recevoir.

L'expédition que l'Angleterre dirigea, enlSH, sur Java, était commandée par lord Minto, qui, dans son orgueil britannique, amenait avec lui une cohorte de fonctionnaires auxquels il voulait donner des emplois dans le pays, tant il se croyait d'avance certain du succès de son entreprise. Il eut le bonheur, en effet, de prendre presque sans coup férir possession de Java , et il y installa, en qualité de gouverneur, Kaflles, qui a publié sur la situation, les ressources et l'administration do ce pays, un ouvrage curieux, mais partial et trop hostile à la Hollande.

Le premier soin du nouveau gouverneur, en entrant en fonctions, fut d'examiner le système d'administration mis en pratique avant lui et de se demander quel pouvait en être le résultai.

Convaincu qu'il ne devait raisonnablement en attendre aucun fruit avantageux , il résolut de Tabandonner et d'en fonder un nouveau, sur le modèle de celui que lord Cornwalis avait établi dans le Bengale.

Dans les districts de l'île de Java, il y avait eu autrefois des institutions populaires assez semblables à ce^es du Bengale. Les habitants de chaque village, ou du moins les prfncipaux d'entre eux, jouissaient du droit de se choisir eux-mêmes un chef. Ce chef formait, avec les vieillards, le conseil magistral de la communauté, décidait les questions litigieuses, répartissait les impôts, et distribuait le travail aux divers habitants du village , en épargnant les vieillards et les femmes mariées.

L'administration générale de la contrée était confiée à un certain nombre de députés des différentes tribus, lesquels ne pouvaient prendre aucune décision, prononcer aucun vote, sans l'aveu de leurs commettants; et lorsqu'une question était mise en délibération dans l'assemblée générale, elle ne pouvait être résolue à la pluralité des voix. Chacun des délégués ayant à soutenir les intérêts de son village, il fallait, pour promulguer un règlement, que tout le monde en acceptât les dispositions ; sinon les dignes mandataires se rendaient sur le champ de bataille , et le vamcu cédait à, la volonté du vainqueur.

Au xv siècle, l'islamisme s'était répandu dans

les divers districts de Java et avait détruit ces institutions. Le despotisme oriental avait aboli les droits du peuple ; la volonté du prince avait remplacé l'élection. Mais le souvenir de ces anciens privilèges s'était perpétué par la tradition et vivait encore dans la mémoire des Javanais. Ce fut sur ces anciens privilèges que les Anglais fondèrent leur nouveau système d'administration. Ils assignèrent un traitement déterminé aux princes de l'île, et s'emparèrent de leurs revenus. Ils choisirent dans chaque village un Javanais, qu'ils nommèrent chef de sa tribu, et auquel ils affermèrent, moyennant une rente fixe , toutes les propriétés appartenant à son village, à charge par lui de les livrer à la culture et d'en recueillir le produit. Leur but, en agissant ainsi, était d'annuler autant que possible, comme ils rayaient fait avec succès dans le Bengale, l'influence des princes du pays, et d'agir eux-mêmes directement sur les insulaires. Ils ne furent pas plus heureux dans leur nouvelle combinaison que le général Daendel, et ne purent échapper à un déficit qui s'élevait , au bout de trois années, après de 20 millions de francs. ' De plus , ils eurent une rude guerre à soutenir contre un des principaux souverains de l'île , et tandis qu'ils organisaient leurs troupes, ils découvrirent une conspiration dont le chef avait des affîdés nombreux dans chaque district de Java, et dont le but était d'égorger les Européens. En suivant dans toute leur étendue les longues ramifi-

cations de ce complot, en luttant contre les princes révoltés et en examinant l'état de son budget. Railles fut bien obligé de reconnaître qu'il s'étaii trompé dans ses plans de finance et d'administration. Les traités de 1814 vinrent fort à propos le tirer de sa perplexité. La Hollande rentra en possession de ses colonies.

Une commission générale , composée de MM. Buyske, Elout, Van der Capell, fut chargée d'examiner l'état de Java. Après maint calcul et mainte délibération, après avoir tour à tour étudié le système de la compagnie, celui du général Daendel et celui des Anglais, elle résolut d'adopter au moins pour quelque temps ce dernier, et la Hollande le suivit pour son malheur pendant quinze ans. Le revenu des terres fut affermé aux chefs de chaque village ; ils divisaient entre leurs subordonnés le travail de culture et de récolte, et dans le cas où leur communauté ne suffisait pas pour faire ce travail , ils étaient obligés d'abandonner une portion de leur territoire aux habitants du village voisin. Chaque année, à l'époque de la récolte, le bail était renouvelé, et un contrat, rédigé en malais et en hollandais, en réglait les conditions. Les premières années de ce nouveau mode de perception furent très-infructueuses. Les Anglais, soit par négligence, soit par haine pour les Hollandais qui devaient leur succéder, avaient laissé en partant un grand désordre dans leurs livres de compte. On trouva des baux faits à des

ÉTABLISSFMUNT liES noiLANDAIS. '200

époques irrégulières, des inventaires sans commencement ni fin, des quittances sans date, tout c^ qu'il fallait enfin pour jeter le nouveau gouvernement dans l'embarras, et l'exposer ou à faire payer injustement deux fois les fermiers des différents villages, ou à perdre les arrérages qui lui étaient dus. Les commissaires hollandais, dans leur probité , préférèrent cette dernière chance, et, pendant trois années, tout bail indéterminé, toute réclamation douteuse , furent abandonnés. Il n'y eut de compte régulier qu'à partir de 1818. Bientôt l'administration reconnut que le système de fermage adopté par les Anglais ne serait pas plus avantageux à la Hollande que ceux qui avaient été mis en pratique précédemment. Pour prévenir les pertes qu'elle était menacée d'éprouver, elle voulut joindre un produit de plus aux revenus ordinaires de Tannée. Le café se vendait alors fort cher, elle obligeâtes Javanais à planter un certain nombre de pieds de café, deux cen tsou trois cents, selon l'importance de la communauté. Elle prenait pour elle les deux cinquièmes de la récolte, et abandonnait le reste aux cultivateurs. En agissant ainsi, elle espérait pouvoir tout à la fois réaliserun bénéfice considérable, et ménager l'intérêt des paysans. L'une de ces prévisions n'était pas mieux fondée que l'autre. Tant que le café se vendit à un prix élevé, les étrangers et surtout les Chinois en prenaient la plus grande part. Les Chinois entraient dans la maison du chef de la com-

munaulé l'argent à la main. Us parlaient la langue du pays, ils savaient par expérience quels étaient les meilleurs moyens à employer pour séduire les Javanais, et cette connaissance, jointe à leur esprit naturellement rusé et subtil, leur donnait un grand avantage sur les Hollandais. Il leur arrivait souvent de tromper les fonctionnaires les plus zélés , et d'acheter en entier la récolte de plusieurs villages.

Cette culture du café, qui augmentait si peu les revenus de la Hollande, était en même temps une rude corvée pour les insulaires. Souvent, pour obéir à la volonté de l'administration, il fallait abattre une forêt, défricher un terrain, poursuivre pendant quatre années un labeur pénible avant de recueillir un seul grain de café , et les trois cinquièmes de la récolte, abandonnés aux ouvriers, ne pouvaient, à beaucoup près, compenser tant de peines. Ces malheureux ouvriers étaient d'ailleurs souvent victimes d'une injustice cruelle. C'était le chef du village qui leur assignait leur tâche, qui prenait le fruit de leurs sueurs et le distribuait à son gré. De combien d'actes arbitraires , de combien de cruautés ne se rendait-il pas coupable, sans que l'administration hollandaise fût instruite de ces méfaits et pût les réprimer !

Au bout de l'année, les produits de l'île n'atteignaient pas le chiffre des dépenses , et toute une population laborieuse, patiente, vraiment digne

de pitié, avait été froissée, pressurée, maltraitée, pour enrichir des marcliands chinois ou des chefs de village. C'était un système plus dur et plus dangereux que celui du général Daendel ou de l'ancienne compagnie.

En 1825, le prix des denrées coloniales baissa considérablement. L'année suivante , une guerre éclata entre le gouvernement hollandais et un prince puissant. L'administration de Java était si appauvrie, que, pour subvenir à ses dépenses ordinaires et aux frais imprévus occasionnés par cette guerre, elle fut forcée de recourir à l'emprunt. Elle reçut de la maison Palmer et compagnie, de Calcutta, 10 millions de florins, à 9 pour 100 d'intérêt, en lui donnant une hypothèque sur les revenus, sur les propriétés mobilières et immobilières de l'ile. Le capital devait être payé en vingt ans , et pour l'amortir peu à peu , pour en acquitter les intérêts , les Hollandais devaient livrer chaque année à la maison Palmer autant de denrées coloniales qu'elle pourrait en vendre avantageusement à Calcutta.

En 1826 , M. du Bus de Ghisignies fut envoyé à Java en qualité de commissaire général, pour examiner l'état de la colonie et aviser aux moyens de réparer ses pertes. Il tâcha d'accroître les impôts et de diminuer les dépenses ; il présenta au gouvernement un budget approximatif d'après lequel les revenus devaient s'élever à 100 millions de florins et les dépenses à lOi millions, ce qui aurait

donné chaque annôe un excédant de recette de 2 millions. Mais la guerre , le prix variable des denrées, les accidents imprévus , trompèrent ses prévisions, et, deux ans après son arrivée dans la colonie, il fallut de nouveau recourir à l'emprunt. Plusieurs maisons de Hollande qui faisaient le commerce dans l'Inde , liquidèrent alors leur entreprise à 20 et 30 pour 100 de perte; plusieurs autres maisons firent faillite.

En abolissant le monopole , le général Daendel n'avait pas prévu toutes les conséquences de cette mesure , et la commission générale envoyée dans rUe en 1814- ne fut pas mieux avisée à cet égard. Dès que la liberté de commerce eut été rendue à Java, on vit arriver en foule dans les divers ports de l'île des Anglais, des Français, des Américains, qui apportaient sur leurs bâtiments des denrées de diverse nature, et formaient ainsi une concurrence dangereuse pour les Hollandais. Celle des Anglais surtout était terrible. Ils répandaient dans la colonie , à un prix modique , des produits industriels bien supérieurs à ceux des Hollandais, et ne tardèrent pas à s'emparer complètement de cette branche de commerce. Les Hollandais en furent réduits à n'apporter dans l'île que des approvisionnements. Pour subvenir à leurs dépenses , les capitaines de navires exigeaient un fret considérable; les Anglais au contraire, qui gagnaient sur la vente de leurs objets de fabrication à Java et sur la vente des denrées coloniales en Angleterre,

s'occupaient à peine des frais de transport. Chaque année, d'ailleurs, soixante à soixante-dix bâtiments anglais s'en allaient à Botany-Bay , i\ la Nouvelle-Hollande et dans d'autres établissements avec une cargaison dont le transport leur était chèrement payé. En s'en revenant, ils passaient à Java, et prenaient pour 80 ou 100 norins le mémo chargement que les navires hollandais ne i)ouvaient accepter à moins de 150 ou IGO lîorins. Une ordonnance du parlement qui fixait à 9 pence le droit d'importation du café venant de Singapour, tandis que celui des autres contrées devait payer 1 shelling, portait encore un grand i)réjudice à la navigation hollandaise. Les Anglais achetaient le café à Java, le portaient à Singapour, de là en Angleterre, et réalisaient à chaque cargaison un bénéfice considérable. En outre, les capitalistes hollandais, si riches qu'ils fussent, ne pouvaient rivaliser avec ceux de l'Angleterre. Leurs navires revenaient des Indes à des époques irrégulières. Tantôt les denrées coloniales étaient rares en Hollande et se vendaient très-cher , puis soudain elles arrivaient en quantité, et leur valeur baissait subitement. Toutes ces hausses et ces baisses si rapides et si fortes donnaient lieu à des spéculations dangereuses qui troublaient la sécurité du commerce, et ébranlaient souvent le crédit des maisons les plus respectables.

Pour obvier à ces graves inconvénients , pour relever autant que possible la navigation hoUan-

daise, orx résolut de former une société de commerce qui , en réunissant ses capitaux , pourrait plus facilement rivaliser avec les armateurs anglais et diriger avec plus d'ordre et de régularité ses entreprises. En 1824, la Handels Maatschappii fut organisée dans ce but. Le roi lui-même était à la tète des actionnaires , ce roi qui vient d'abdiquer la couronne et de quitter le pays dont il fut pendant vingt-cinq ans le premier négociant. Pour la favoriser dès son origine , le gouvernement lui vendit d'avance toute la récolte du café de plusieurs années; il la chargea exclusivement de pourvoir aux approvisionnements de l'administration indienne. Il lui abandonna le transport des troupes nécessité par la guerre qui éclata contre Diepo Negoro. La société de commerce manquant alors de navires, paya aux armateurs de Hollande un fret considérable , et fit de grands bénéfices.

Mais tandis que cette société s'enrichissait par le privilège qui lui était accordé , par l'habileté avec laquelle elle l'exploitait, le pays n'en souffrait pas moins de l'état de la colonie. Chaque année, le déficit s'accroissait, et la guerre entraînait la Hollande dans un abîme de dépenses. A l'appel de Diepo Negoro, des populations nombreuses avaient pris les armes, les chefs des villages et des districts essayaient en vain de les maintenir sous la domination hollandaise. Les malheureux Javanais, longtemps froissés, oppruiiés, condamnés

à de rudes travaux , à l'injustice et à la misère, se levaient en fureur et s'en allaient le fer à la main, à travers les champs qu'ils arrosaient naguère de leurs sueurs, ravageant et incendiant tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage, massacrant sans pitié tous les Européens. Ce fut une guerre d'extermination, une guerre qui dura cinq ans de suite , et dans laquelle périrent plus de deux cent mille Javanais , et plus de trente mille hommes servant sous le pavillon hollandais.

La colonie était alors dans un état déplorahle. Depuis environ cinquante ans , la Hollande avait sacrifié pour elle des troupes superbes et plus de 150 millions de florins (500 millions de francs) , sans retirer de tant d'essais difficiles , de tant de luttes opiniâtres, un avantage réel. On m'a dit en Hollande qu'il fut alors sérieusement question d'abandonner cette terre ruineuse. Mais c'est souvent au moment où l'on désespère le plus d'une grande entreprise qu'on est près de recueillir le fruit de ses efforts. La fortune a de ces caprices. Elle met à l'épreuve les nations comme les individus, elle les tient haletants au bout de sa baguette magique , s' arnuse de leur impatience, se joue de leur hésitation , et ne couronne que ceux qui persévèrent. Depuis plus de deux siècles , la Hollande cherchait un moyen d'administrer de la manière la plus avantageuse ses possessions indiennes, et le problème si longtemps, si vainement étudié, allait être cnlin résolu.

En 1830, le général Van der Bosch fut nommé gouverneur de Java. La guerre touchait à sa fin. Les principaux chefs de la rébellion avaient été arrêtés, ou avaient fait volontairement leur soumission, etDiepo Negoro s'était retiré dans les montagnes de Diokiokarta, suivi d'une troupe peu nombreuse. Cependant aussi longtemps que cet homme audacieux était en liberté, on n'osait mettre l'armée sur le pied de paix, et elle se composait encore de plus de trente-cinq mille hommes. Enfin Diepo Negoro fut fait prisonnier , et après cette importante capture l'armée fut licenciée. Cependant il fallait entretenir encore les troupes qui avaient servi sous les ordi'es des rebelles , et rompre peu à peu leur union afin de prévenir une nouvelle révolte. Il fallait donner à leurs chefs des st>mmes d'argent considérables pour achever de les soumettre. Enfin il fallait réparer les pertes que les princes fidèles à la cause hollandaise avaient éprouvées pendant cette longue guerre. C'était là une lourde charge pour la Hollande, qui était déjà venue si souvent au secours de la colonie, et tandis qu'elle tâchait de pacifier Java, la révolution éclatait en Belgique.

Le général Van der Bosch eut le bonheur do surmonter toutes les difficultés de sa situation, de faire face avec peu de ressources à toutes les dépenses, et la gloire de rendre utile à son pays une contrée qui, jusque-là, avait été pour les Hollandais une causx) perpétuelle d'anxiété.

ÉTABLISSEMENT DES HOLLA?a)AIS. 307

Co fut au milieu des discussions de la Belgique avec la Hollande, des récits de bataille dont il écoutait le retenlissement dans son île lointaine , qu'il combina son système d'administration. La Providence semblait l'avoir envoyé tout exprès pour donner à la noble patrie des Nassau une nouvelle source de prospérités, au moment où elle en avait si bon besoin. Son désir était d'imaginer un mode d'administration qui , en ménageant les coutumes traditionnelles et les intérêts des Javanais, rapportât à la Hollande tout ce qu'elle avait raisonnablement droit d'attendre d'une terre si vaste et si féconde. Ce mode d'administration, il le trouva après une étude patiente de la nature physique et morale de la colonie , et , après en avoir fait çà et là un essai heureux, il le mit à exécution dans toute l'étendue de l'île.

Les habitants de chaque tiatia étaient, comme nous l'avons dit, astreints envers leurs chefs soit à un travail d'une soixantaine de jours, soit à un impôt qui leur enlevait le cinquième de leur récolte. Daendel et ses successeurs avaient parfois doublé cet impôt et augmenté le nombre des corvées. Van der Bosch renonça entièrement à leur système, ainsi qu'au système de fermage établi par les Anglais. Il demanda à chaque communauté de lui abandonner la cinquième portion de ses champs de riz, d'ensemencer celte portion des plantes qui avaient le plus de prix en Europe. A cette condition, il l'exemptait de l'impôt, des

corvées, auxquels elle était astreinte autrefois, et lui assurait même une part dans le bénéfice des denrées dont il exigeait la culture. Il déclarait en outre que, si la récolte venait à manquer, non point par la faute des ouvriers, mais par un accident quelconque, le gouvernement subirait cette perte et ne demanderait à la communauté aucune compensation. De la sorte, il dégrevait les Javanais des charges qu'ils avaient eu à supporter autrefois , et les intéressait à un labeur dont ils pouvaient retirer quelque fruit.

Ce premier point une fois réglé, il établit des fabriques et organisa les ouvriers en diverses sections. Les uns étaient chargés seulement de la culture des plantes , d'autres de leur récolte, ceux-ci de les porter à la fabrique, ceux-là de leur faire subir les préparations nécessaires pour les vendre plus facilement en Europe ; et comme ces derniers avaient un travail plus long et plus pénible que les autres, on leur donnait gratuitement à l'atelier une portion de riz et de sel. La plupart des fabriques furent confiées à des Chinois et à des Européens qui avaient appris à les diriger et qui y plaçaient des capitaux. Cependant le gouverneur reconnaissant la répugnance que les Javanais éprouvent à travailler sous la surveillance immédiate des Européens, ménagea cette susceptibilité , et leur donna , autant que possible, des indigènes j)our cliefs.

Dans les districts où les habitants ne connais-

saient pas la culture des plantes qui leur était imposée, on envoya des ouvriers habiles pour la leur enseigner. Dans ceux où la communauté refusait d'abandonner un cinquième de ses propriétés, on désigna une certaine partie de terrain libre pour les membres de cette communauté qui travaillaient selon les indications du gouvernement,et qui obtenaient par ce travail l'exemption de l'impôt. Le chef du village choisissait, pour accomplir cette tâche, un certain nombre d'hommes qui se mettaient l'un après l'autre à l'œuvre pendant un mois ou une semaine. Dans cette féconde contrée de Java, la culture est une œuvre facile, il ne faut que jeter la semence en terre pour qu'elle germe et porte ses fruits. Le plus dinicile est de vaincre l'apathie des habitants allourdis par la chaleur du climat.

Peu à peu le système du général Van der Bosch a mis en mouvement cette sorte d'indolence innée, en donnant au Javanais un mobile nouveau, en lui offrant une récompense assurée pour prix de son travail. Déjà, dans l'espace de quelques années, la population est devenue active et industrieuse. Elle a profité des leçons que lui donnait son habile gouverneur. Elle s'est mise à cultiver pour son propre compte les plantes qui rapportent le plus grand bénéfice. Elle les vend à la société de commerce, et enrichit la Hollande et s'enrichit elle-même par son travail et ses spéculations. Deux fois par an, la Handets Maats-

chappii importe en Hollande, pour ic compte du gouvernement, les denrées de Java, et les vend aux enchères à Rotterdam, Amsterdam et Middelbourg. Depuis 1850, la quantité de ces denrées a été presque triplée, La colonie a payé avec ses propres revenus 45 millions de dettes ; elle suffit à toutes ses dépenses, elle sert à fréter une quantité de navires, elle anime tout le commerce, toute la marine de la Hollande, et rapporte au gouvernement un revenu dont le chiffre réel a été pendant plusieurs années cacltô mystérieusement dans les cartons du ministre des finances, mais qui doit être considérable, au dire de tous les hommes compétents.

Maintenant, Java ressemble à un immense jardin couvert d'une végétation abondante, traversé par de larges routes, parsemé d'élégantes habitations et animé par une foule de laboureurs, d'ouvriers, de marchands. Batavia est une ville de soixante mille âmes, où l'on trouve tout le luxe des habitudes européennes joint aux merveilleuses richesses de TOrient. A quelques lieues de là est la résidence du gouverneur et des principaux fonctionnaires, véritable palais de roi au milieu d'une nature féerique.

Les Chinois arrivent chaque année à Java en grand nombre. Accablés d'impôts, parqués dans certaines rues comme des êtres contagieux, honnis et maltraités, ils bravent tout pour échaj)per à la misère affreuse dont ils seraient \ ictuues dans

ÉTABLISSEMENT DES HOLLANDAIS. 51 i

leur pays, La population les méprise et cependant a besoin d'eux. Ingénieux et actifs, ils se jettent dans toutes les entreprises, ils sont prêts à faire tous les métiers ; aujourd'hui matelots, demain laboureurs, un autre jour ils entreront comme ouvriers dans une rafTnierie de sucre, ou prêteront de l'argent à gros intérêts. Peu leur importe de quelle manière ils emploient leur habileté , leur temps, pourvu qu'à la fin de leur labeur ils trouvent quelque bénéfice ; et comme à toute leur patience et à leur adresse ils joignent un grand esprit d'ordre et d'économie, il est rare qu'au bout d'un certain nombre d'années ils n'aient pas amassé une fortune assez convenable. Ce sont les juifs de ce pays lointain ; ils en ont les qualités, les vices, la destinée. Repoussés et méprisés par les Européens et les Javanais, un beau jour, en mesurant leur valeur industrielle et financière, ils en viennent à rire à leur tour de celui qui les traite avec arrogance. Pendant la dernière guerre de la Hollande avec les princes de Java, le gouverneur, ayant besoin d'une somme considérable, la demanda en vain aux négociants de sa nation. Nul d'entre eux n'était en état de la lui fournir; ce fut un Chinois qui la lui prêta.

Les employés du gouvernement, les officiers sont tous Hollandais, Beaucoup de négociants, d'artisans liollandais, vont ainsi chaque année s'établir dans la colonie. Le climat de ce pays si beau, si riche, est cependant fatal aux Euro-

p^ens, et la plupart de ceux qui tentent de séjourner au milieu de ces plaines si riantes et si parfumées courent grand risque de n'en jamais revenir. Un fonctionnaire de Java me disait, il y a quelques mois : « En 1816, je partis du Texel pour Batavia avec trois cents de mes compatriotes appelés à exercer là- bas diverses fonctions. L'année dernière, je voulus compter ce qui restait de cette colonie d emigrants qui, au jour du départ, étaient tous jeunes et robustes. Nous n'étions plus que quatre. » Mais le désir de s'enrichir l'emporte sur les idées de danger. Les fonctionnaires sont assez bien payés pour pouvoir, sans trop de parcimonie, amasser peu à peu un capital respectable; les négociants ont à chaque instant l'occasion (le faire quelque spéculation avantageuse. Après dix ou quinze ans d'essais et de travail , ceux qui ont eu le bonheur d'échapper à l'influence meurtrière du climat reviennent dans leur pays, achètent une maison de campagne en tête de laquelle ils placent une inscription idyllique, vivent paisiblement de leurs revenus, et élèvent leurs enfants dans l'amour de la Hollande et de l'île de Java.

Il n'y a pas plus de dix ans qu'un grand nombre de gens sensés désespéraient des colonies hollandaises et en demandaient l'abandon. Ces mêmes colonies sont aujourd'hui l'une des premières ressources de la Hollande. Ne pourrait-on se souvenir de cet exemple quand on discute la question

d'Alger '? Ici, je le sais, les conditions ne sont pas les mêmes. Le sol d'Afrique ne vaut pas celui de l'Inde, et l'Arabe est plus difticile à dompter que le Javanais. Cependant une leçon de persévérance pourrait bien aussi porter parmi nous ses fruits. Pendant deux siècles, la Hollande a lutté avec opiniâtreté contre tout ce qui entravait la prospérité de ses colonies. Elle a lutté contre trois puissantes nations jalouses de la voir s'avancer dans l'Inde, contre les souverains du pays effrayés de ses tentatives d'accroissement, contre une population nombreuse fanatisée parles descendants de ses anciens souverains. Elle a fait, pendant deux siècles, des essais de cultures inutiles, elle espérait toujours recueillir le fruit de ses efforts, de ses sacrifices, et cette terre de Java était comme un gouffre où elle engloutissait ses meilleurs soldats et ses trésors. Nous ne luttons dans l'Algérie que depuis dix ans, et déjà nous y avons fait plus de progrès que la Hollande n'en avait fait dans le même espace de temps à Java. Qui sait jusqu'où la constance, secondant notre courage, pourrait nous conduire, quelle œuvre de conquête et de civilisation l'avenir nous réserve sur le sol barbare de l'Afrique ?

En terminant cette dernière lettre sur la Hollande, je voudrais pouvoir donner une idée précise de la situation matérielle et des ressources financières de ce pays ; mais ce n'est pas chose facile. On ne trouve pas là, comme en France, le

compte annnel des recettes et des dépenses. Nulle nation n'agit sous ce rapport avec une sincérité semblable à la nôtre. L'Angleterre elle-même , qui affecte de publier à chaque session du parlement un budget détaillé, tient toujours quelques chiffres en réserve, tandis que nous livrons franchement à la publicité l'état minutieux de nos finances. De tous les pays de l'Europe, la Hollande est celui qui garde le plus grand mystère sur sa situation. La discrétion que ses habitants observent dans leurs affaires de commerce, ils veulent l'avoir aussi dans leurs affaires d'administration, et il n'est pas douteux que cette discrétion ne soit parfois fort utile. Cependant les Hollandais ont fini par trouver que le roi Guillaume I" la portait un peu trop loin. Peut-être auraient-ils voulu qu'il usât de ses mystérieuses combinaisons avec les étrangers, et fût très-explicite envers ses sujets. Or, c'était là ce dont le bon roi ne se souciait aucunement. Depuis 1815 jusqu'à 1830, il eut toujours une gestion secrète qu'il dissimulait de son mieux à l'investigation des chambres, et après la révolution de Belgique, il l'entoura d'un voile plus épais encore que par le passé. Il voulait à tout prix reconquérir les provinces révoltées; il repoussait avec une inflexible ténacité, malgré le vœu unanime de la Hollande, les protocoles de Londres , et , pour mieux suivre ses projets obstinés , il puisait dans le trésor de l'État des sommes considérables dont il cachait

Strictement l'emploi à ses sujets. On dit aussi qu'il envoya plusieurs fois de l'argent à don Carlos ; mais le fait n'est pas avéré , et je ne le donne que comme il m'a été donné , sans preuves positives. Ce qu'il y a de sûr , c'est que, pendant dix années consécutives , il y a eu un déficit constant dans les finances de la Hollande , que ce déficit était couvert par des emprunts successifs, et qu'on n'a pas su au juste ce que les colonies avaient produit. En 1839, la chambre des députés, lassée des vaines promesses du gouvernement et de ses nouvelles demandes de crédit, ne voulut voter le budget que pour six mois; l'année suivante, la constitution fut réformée, et M. Rochussen fut appelé à la direction des finances. En acceptant le poste qui lui était confié, le jeune et intelligent ministre y mit pour condition que l'état réel des finances lui serait révélé , et qu'il pourrait le révéler au pays. L'abdication du roi , qui seul pouvait s'opposer à ce compte explicite, le maintien de M. Rochussen aux affaires , les preuves qu'il a déjà données de la lucidité de ses vues et de la fermeté de son caractère, font espérer que la Hollande saura bientôt la situation exacte de ses ressources et de son passif. A l'heure qu'il est , le public ne la connaît guère que par approximation : il n'y a pas dans tout le pays un seul livre de statistique où elle soit nettement indiquée.

Essayons cependant de pénétrer dans l'examen de cette situation , de voir quelle peut ôtre

la force actuelle de la Hollande et sa tendance.

Le royaume de Hollande , tel qu'il est constitué depuis la séparation de la Belgique , présente une surface de 533 milles carrés, y compris le duché de Luxembourg et le Limbourg, et renferme 2,510,000 âmes.

Son budget, pour l'année 1840, s'élevait à la sommede 58,227,215 florins (116,454,430 francs). Près de la moitié de cette somme (21,458,205 florins) est employée à acquitter les intérêts de la dette publique , dont une partie est cotée à 2 et demi pour .100, une autre à 1 un quart.

La marine de guerre , si forte et si redoutable au xvii" siècle , la marine qui , sous les ordres de Ruyter et de Tromp, effrayait Louis XIV et occupait du bruit de ses victoires l'Europe entière, se compose à présent de 12 vaisseaux de ligne de 64 à 84 canons, 24 frégates de 32 à 60 canons, 44 bricks et corvettes de 7 à 28 canons, 103 bateaux armés de différentes grosseurs. L'état-major se compose de 1 amiral, 3 vice-amiraux, 6 contre-amiraux, 18 capitaines, 41 capitaines-lieutenants, 84 lieutenants de première classe, 174 lieutenaats de seconde classe , et 74 enseignes.

La marine marchande est aussi considérablement amoindrie, quoiqu'elle se soit relevée dans les derniers temps. Les Hollandais avaient , au xvir siècle , le monopole du conmiercc dans plusieurs contrées, et notamment dans le Nord. En

1600, on comptait en Europe 22,000 bâtiments de transport ; la Hollande en avait à elle seule 11,400, l'Angleterre 2,500, la France i,300, l'Espagne et l'Italie, le Danemark et la Suède 6,000. Aujourd'hui les relations de commerce sont tout autres. La Hollande n'a plus que la vingtième partie des bâtiments existants, l'Angleterre sept vingtièmes, la France deux vingtièmes et demi , les peuples qui avoisinent la mer Baltique trois , les États-Unis quatre et demi ; les nations riveraines de la Méditerranée n'en ont que deux.

La grande plaie de la Hollande est sa dette, qui s'élève à 2 milliards de francs, son lourd budget, qui se monte à 58 francs par tête , sans compter les octrois des villes et plusieurs autres impositions locales.

Une telle charge est énorme pour une contrée qui a peu de fabriques et de produits agricoles. Cependant il y a dans ce pays de très-grandes fortunes, et ceux qui possèdent des capitaux considérables ont en général au plus haut degré l'amour du travail, l'esprit d'ordre et d'économie, et tous sont prêts à faire de nouveaux sacrifices pour améliorer les finances publiques , dès qu'ils en sauront la situation exacte ; car les Hollandais ont dans le cœur un sentiment de probité austère qui se manifeste constamment dans leurs relations {•rivées, et qu'ils veulent apporter dans les affaires de l'État. Avec de telles fortunes particulièrofs et

5l8 LETTRES SUR LA HOLLANDE.

un tel patriotisme , un pays , si obéré qu'il soit , présente encore de puissantes garanties, et la Hollande a d'ailleurs une immense ressource dans ses colonies.

Celles d'Afrique sont peu importantes. La Hollande n'a là que quelques comptoirs et quelques forts. Les principaux sont ceux d'Orange , Saint- Sébastien, Nassau, Vredeiiburg, Elmina; en tout à peu près 8 milles carrés de terrain et 15,000 habitants.

En Amérique, elle a le gouvernement de Surinam, les îles de Curaçao et de Saint-Eustache, de Saba et une partie de l'île Saint-Martin. Dans cette contrée, ses possessions ont une étendue de 510 milles et une population de 85,000 âmes, dont 5,800 blancs, 3,000 indigènes libres, et 38,290 nègres esclaves.

Son véritable empire est dans l'Océanie. Elle a là d'importantes possessions dans l'île de Sumatra, des garnisons dans le pays des Lampongs, l'ancien empire de Monang-Kabou , le royaume de Palembang.

Les chefs des différentes îles composant l'archipel de Sumbavy^e-Timon sont presque tous ses tributaires.

L'archipel des Célèbes , qui renferme plus de 5,000,000 d'habitants, est en grande partie soumis aux Hollandais.

L'archipel des Moluques est tout entier sous leur domination; plusieurs petits États de l'île de

Java, qui a 2,550 milles carrés d'étendue et près de 5 millions d'habitants.

De Surinam elle tire le cacao, des Moluques la muscade et le girofle, de ses autres possessions le poivre et différentes épioes. A Bama elle a de riches mines d etain, à Bornéo des mines d'or.

Java lui donne du coton, de la soie, du riz, de la cochenille, du tabac et plusieurs autres denrées.

En 1839, cette île merveilleuse a produit 50 millions de kilog. de café, plus de AO millions de kilog. de sucre et 680,000 d'indigo.

Le monopoUî du commerce a été, comme nous l'avons dit, aboli dans cette île. Tous les bâtiments étrangers peuvent y porter des marchandises et y acheter des denrées ; mais ils sont frappés à leur entrée et à leur sortie d'un droit assez considérable. Ils doivent payer 16 pour 100 de la valeur des marchandises dont ils sont chargés. Pour chaque quintal de café qu'ils emportent, ils payent 10 francs; pour chaque quintal de sucre, 2 francs. Les bâtiments hollandais ne sont soumis qu'à la moitié de cet impôt. Par suite de cette différence de tarif, par l'influence que les autorités hollandaises exercent naturellement sur le pays, presque toutes les productions de Java sont livrées à la Ilandels Maaischappii , et le commerce, proclamé libre par la loi , est de fait à i)eu près entièrement livré â la Hollande.

C'est par ce commerce qu'elle se relèvera peu

à peu de la dangereuse situation dans laquelle elle est tombée, et assurera son avenir. Pour en venir là, il lui faut encore de longs jours d'efforts, de travail, d'économie; il lui faut surtout plusieurs années de paix. Une guerre compromettrait en un instant tout le résultat de ses heureuses tentatives et de ses spéculations. Une guerre exposerait à Tenvahissement d'une puissance étrangère ses précieuses colonies, et la rejetterait, faible et sans ressources , sous le poids de ses lourds impôts et de sa dette énorme. Il lui en a assez coûté de rester pendant dix ans dans un état d'hostilité envers la Belgique, d'entretenir une armée nombreuse pour satisfaire au vain espoir de son roi. Que serait-ce si elle se trouvait engagée dans une guerre contre la France ou contre l'Angleterre, qui déjà l'a harcelée sur toutes les mers, qui a gouverné Java pendant quatre ans, et qui envie aujourd'hui cette florissante colonie, comme elle envie tout ce que les autres peuples acquièrent par leur courage ou leur industrie !

Dans le cas oîi une rupture violente éclaterait entre quelques-unes des nations de l'Europe , la Hollande ne doit prendre parti ni pour l'une ni pour l'autre. Sa situation matérielle, ses espérances d'avenir l'obligent à rester neutre, et c'était là l'attitude qu'elle était résolue de prendre, l'année dernière, quand un cri de guerre, parti des bords de la Seine, retentit jusqu'aux bords du Nil. " Nous ne pouvons avoir, me disait un de ses

principaux publicistes, qu'une politique commerciale. Notre ministre des finances devrait être en même temps notre ministre des affaires étrangères ; ce qu'il y aurait de mieux, ce serait d'abdiquer une fois pour toutes nos prétentions de petit royaume, de ne pas nous mêler aux questions politiques et de former purement et simplement une honnête nation marchande. »

Au XMi« siècle, un tel langage aurait sans doute révolté la puissante république qui prenait une si grande part au mouvement général de l'Europe ; mais les temps d'héroïsme , de chevalerie, s'en vont. L'amour du bien-être matériel l'emporte, dans le cœur des nations comme dans le cœur des individus, sur les généreux élans auxquels on s'abandonnait autrefois. Du haut de son char la fortune régit la pensée, l'industrie fascine les regards. En vain quelques poètes, fidèles au culte du passé , essayent de faire revivre, par leur parole enthousiaste, les nobles traditions qu'ils vénèrent ; le monde marche à la conquête de la toison d'or, et n'accepte plus les chants sacrés, les chants d'amour et de gloire qui ébranlaient l'âme de nos pères, que comme un son harmonieux pour le distraire dans le cours de sa morne pérégrination.

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