‹ Lettres sur la HollandeChapitre 7 sur 10 · ITNE VISITE AU ROI GUILLAUME I · texte numérisé non relu

ITNE VISITE AU ROI GUILLAUME I

gissait de vendre à l'encan des meubles enlevés à ceux qui avaient refusé do payer Timpôt. Pour prévenir les scènes de désordre que Ton redoutait, on avait entouré la salle d'enchères d'un formidable appareil de soldats et d'agents de police ; mais le peuple se jeta sur eux, les chassa à coups de pierres, et le soir, mit le feu aux barraques où les meubles saisis étaient renfermés. La garde nationale, qui jouit en Hollande d'une grande considération, put seule réprimer cette émeute.

Quatre années se passèrent ainsi dans un état d'agitation sourde et d'incertitude pénible. A chaque session , le gouvernement demandait un nouvel emprunt, et la chambre répondait à cette demande par des plaidoyers contre le statu quo , et des vœux formels pour la conclusion de la paix. Le budget était voté pourtant, mais lentement, diflicilement et non sans de vives attaques contre les ministres. Enfin, en 4857, on annonça que le roi avait donné son adhésion aux vingt-quatre articles. Cette nouvelle produisit dans le pays une joie unanime, et donna en un instant à la chambre une attitude toute nouvelle ; ceux de ses membres qui commençaient à s'éloigner du gouvernement, se rallièrent à lui avec enthousiasme, l'opposition déposa les armes , et le budget proposé par les ministres fut adopté à la majorité de trente-six voix contre quatre. L'armée resta cependant encore pendant plus d'une année sur le pied de guerre, et en 1839 le gouvernement ef-

fraya le pays en demandant tout à coup, pour couvrir ses déficits, un emprunt de 56 millions de florins '. Les explications qu'il donnait pour justifier cet emprunt étaient loin d'être satisfaisantes ; on eût voulu avoir un compte exact de la situation du trésor, et il ne les présentait que par parcelles incomplètes. On découvrit que , pendant les dernières années, il avait dépensé, sans l'autorisation des chambres, près de 120 millions de florins, et Ton entrevoyait mal l'emploi de cette somme ; il est facile de comprendre l'impression que de tels calculs devaient produire parmi les députés. L'opposition attaqua sans ménagement les ministres, et le projet d'emprunt fut rejeté à la majorité de trente-neuf voix contre douze. Quelques mois après, la chambre allait plus loin, elle rejetait le budget à la majorité de cinquante voix contre une.

Une telle scission entre le gouvernement et les représentants du pays exigeait un remède énergique ; la chambre demandait une réforme dans la loi fondamentale. Les ministres crurent la satisfaire en lui proposant des modifications secondaires, mais elle repoussa énergiquement cette demi-mesure, et soumit à un long et minutieux examen toute la constitution de 1815. Une nouvelle loi fondamentale vient d'être promulguée en Hollande ; elle établit les limites actuelles du

» Lu lloriii de llollamlc vaut environ 2 fr. 10 cciil.

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royaunio; elle fixe à 1,500,000 florins la liste civile du roi, iiliis 50,000 florins pour lentretien de ses palais ; à 100,000 florins la dotation du prince royal, et à 200,000 florins quand il est marié. Elle maintient, comme par le passé , deux chambres: la première, composée de trente membres nommés h \ie par le roi ; la seconde, de cinquanîe-hnit membres élus par les états provinciaux ; mais elle prescrit la responsabilité des ministres, qui jus- (jue-là n'avait jamais été prononcée. Le roi n'a pas voulu se soumettre à cette nouvelle disposition, qui changeait complètement la nature de son pouvoir , de son premier contrat avec le peuple, et il a abdiqué.

Il a abdiqué après vingt-sept années d'un règne (liflicile, orageux, et ceux mêmes qui ont le plus blâmé la marche de son gouvernement sont forcés de rendre justice à ses grandes qualités, et de reconnaître qu'il a fait dans le cours de son admistration beaucoup de bien. Doué d'une sagacité d'esprit remarquable , d'une patience à toute épreuve , tous les jours levé dès cinq heures du matin, et travaillant sans relâche, il voyait tout par lui-même, étudiait sérieusement chaque affaire, et prêtait l'oreille aux réclamations de ses derniers sujets. Pendant vingt ans, pas une entreprise importante ne s'est faite dans son royaume sans qu'il y prît une part active. L'immense fortune qu'il possède aujourd'hui, il l'a acquise [»ar des spéculations conmierciales dont il subissait

toutes les chances comme un simple particulier. II a plus que personne secondé le mouvement industriel de la Belgique. Il a fait exécuter en Hollande les plus belles routes, les plus utiles canaux, notamment ce magnifique canal du Nord, qui rejoint la mer du Nord au port d'Amsterdam. Entîn il a sauvé les colonies hollandaises de la ruine totale dont elles étaient menacées.

Sous plusieurs rapports, Guillaume I" est, selon nous, l'un des types les plus marqués du caractère hollandais. Comme le peuple hollandais, il cache sous des dehors réservés de nobles et sérieuses qualités; comme lui, il se plaît à la patiente élaboration, au détail des affaires , il a l'amour du commerce, le génie des spéculations, et, s'il n'avait pas été roi, il aurait bien pu être le premier armateur d'Amsterdam. Comme lui enfin, il est ferme dans ses résolutions et persévérant dans ses projets; mais sa persévérance a été trop loin. Il y a dans les qualités de l'homme, comme dans tout ce qui tient à la nature humaine, une sorte de fatalité ; l'essentiel, quand on les possède, n'est pas tant de les mettre en œuvre que de savoir les contenir et les employer à propos. Carpe diem! disaient les anciens. Telle (lualité cpii dans certaines circonstances, et parmi certains hommes, pourrait avoir un effet puissant, ne produira peutêtre ailleurs qu'un résultat funeste. Au xvr siècle, la persévérance de Guillaume-loTaciturne a sauvé la Hollande; au xix'', celle de Guillaume I" a lait

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la désolation de ce pays. A trente ans, il montait sur le trône, entoura de tous les vœux, de toutes les bénédictions de ses sujets. Le pays entier s'abandonnait à lui avec amour et confiance, et, dans le cœur du riche comme dans celui du paysan, son nom n'éveillait qu'un sentiment d'espoir et de vénération. Deux erreurs lui ont fait perdre cette immense p<»pulanté : son obstination à vouloir reconquérir la Belgique, et son projet de mariage avec madame dOutremont. Établie il y a quelques années en Hollande, attachée à la cour de la feue reine, madame d'Outremont apportait dans l'exercice de sa charge, dans le monde des salons, des quahtés aimables et un esprit distingué; mais elle est Belge et catholique , ces deux titres suffisaient pour faire réprouver unanimement l'alliance du roi avec elle, dans un temps où le peuple était plus que jamais animé contre la Belgique, dans un pays où la majorité de la nation est protestante, où les questions religieuses occupent encore vivement tous les esprits, et soulèvent des discussions aussi ardentes, aussi âpres qu'au XVI* siècle. Toute la presse hollandaise, ordinairement si réservée et si péissive, se souleva contre les intentions matrimoniales du roi, et les prédicateurs protestants l'attaquèrent plus d'une fois directement du haut de leur chaire.

Par suit».' de riiostililé de la Hollande à l'égard de la Belgique, des dépenses pour entretenir pendant sept années une armée sur le pied de guerre,

la Hollande est aujourd'niii, il faut le dire, dans un triste état financier. Une dette de deux milliards, un déficit dont on ne connaît pas encore le chiffre exact, un budget qui vient d'être porté à 150 millions, sans compter les droits d'accise dans les villes , les impôts particuliers des provinces pour l'entretien des digues, tout cela est un lourd fardeau pour un pays de deux millions et demi d'habitants.

Mais quel calme il y a dans ce pays î quelle noble résignation! quelle fermeté! Quand Guillaume a abdiqué la couronne, on n'a pas entendu dans le public une récrimination sur les différents actes de son règne, pas une plainte. Chacun a apprécié à part soi les motifs de cette détermination, et a gardé le silence. Il y avait même dans les témoignages d'affection et de confiance que la Hollande prodiguait à son nouveau roi je ne sais quelle réserve pleine de convenance, comme si, en manifestant trop d'enthousiasme pour le fils, elle eût craint de faire la critique du père. La seule chose qui préoccupe vivement les habitants de ce pays , c'est de savoir au juste ce qu'ils doivent ; car ce sont d'honnêtes gens qui veulent voir clair dans les finances de l'État comme dans leurs entreprises particulières. « Qu'on nous demande lo, 20 pour 100 de notre revenu, me disait un jour unll<jllandais, chacun de nouspaiera sans umrmurur, pourvu que nous puissions nous

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dire : Nous devons tant, et dans tant d'années nous serons libérés. »

La nation fonde de grandes espérances sur le règne de Guillaume II , et ce prince est en état de les réaliser. La popularité dont il est depuis longtemps entouré lui rendra facile tout ce qu'il voudra entreprendre, et il a pour le seconder dans les réformes financières devenues de plus en plus urgentes, un jeune ministre en qui la nation a la plus grande confiance, M. Roclmssen. Guillaume II est né le 6 décembre 179:2. Il fit ses premières études à l'académie de Berlin, et les acheva à l'université d'Oxford. Jeune encore, il entra avec ardeur dans le mouvement des guerres de l'empire, qui emportaient dans leur tourbillon les princes comme les enfants du peuple. En 1811, il servait en Espagne sous les ordres du duc de Wellington, et se distingua en plusieurs occasions par sa bravoure. Au siège de Ciudad- Rodrigo, on le vit fun des premiers s'élancer à fassaut. A Badajoz, il arrêta par son énergie une colonne anglaise qui commençait à prendre la fuite, et, se mettant à sa tète, entra avec elle dans la ville. A la suite de cette campagne, le roi d'Angleterre le nomma son adjudant, et lui donna, comme récompense de son courage, la médaille militaire sur laquelle étaient inscrits les noms de Ciudad-Rodrigo, Badajoz, Salamanque. En 1813, il était à la bataille de Waterloo, à la tète d'un corps de troupes hollandais , et reçut dans une

vigoureuse attaque un coup de feu à l'épaule. Un an après, il épousa la sœur de l'empereur Alexandre. Depuis ce temps, sa vie se passa paisiblement dans l'exercice des fonctions que son père lui confiait, jusqu'au jour où il reprit les armes pour entrer en Belgique. 11 porte sur le trône un esprit intelligent et actif, il a le goût des arts et des lettres, que son père, à vrai dire, encourageait peu, et il plaît beaucoup aux Hollandais par ses manières gracieuses, ses dehors brillants, son affabilité et par le prestige attaché à sa vie militaire.

L'article 225 de la charte de 1840 maintient les privilèges de la presse. La presse est libre, mais modérée '. Il y a dans chaque ville un peu importante un journal qui paraît tous les jours, ou deux ou trois fois par semaine. La plupart de ces feuilles provinciales se bornent à reproduire les nouvelles de l'intérieur et de l'extérieur, sans y

• Les droits de poslc sont fort minimes ; ils ne s'élèvent pas à plus de 2 cent, par feuille; mais ceux du timbre sont considérables; ils emportent la moitié du prix de l'abonnement. Sur 28 florins que le rédacteur de YAvonMode perçoit par abonnement, il en remet 14 au lise. Les annonces se paient, dans les grands journaux d'Amsterchm, 30 cent, par ligne. Chaque annonce, de quelque dimension qu'elle soit, est on outre frappÔM- d'im droit de 70 cent. Les journaux étranger! circulent librement en Hollande; mais ils sont soumis à un droit (le 13 cent, jtar feuille, ('e qui les rend fort ilicrs. Ko8 journaux de ^i) fr. coulent par année à La llnye 1"() Ir.

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ajouter de commentaires. D'autres suivent bénévolement la marche du pouvoir. Trois d'entre elles seulement se signalent dans ce pacifique domaine de la publicité par une opposition tenace et des attaques assez animées. C'est le Journal (TArnhem, l'Interprète de la Liberté, de Groningue, et le Journal du Brahant septentrional. L Interprète de la Liberté est d'une nature beaucoup trop violente pour le caractère hollandais, et n'a que fort peu de partisans; le Journal du Brahant septentrional est l'organe du parti catholique : cette raison seule suffit pour expliquer sa tendance et son genre de succès dans un pays dont la majorité des habitants est protestante. Le Journal d'Arnhem est assez lu et recherché, mais plutôt encore par un sentiment de curiosité que par le désir réel d'étudier son opinion. Il ébranle, par la vivacité de ses attaques, la fibre hollandaise, étonne périodiquement pendant quelques mmutes l'esprit de ses lecteurs, et, après tout, exerce peu d'influence. Les grands journaux du pays sont le Handelsblad {Feuille du Commerce) d'Amsterdam, et le Journal de Harlem. Je ne parle pas de la Gazette d'Amsterdam, de la Gazette officielle, de quelques autres qui n'ont nulle valeur politique et de VAvondbode (Me.ssager du Soir), qui était rédigé par un écrivain distingué, M. Withuis, mais qui ne paraît plus depuis quelques mois.

Le Handelsblad , fondé il y a dix ans par une société de négociants, a de l'autorité dans le pays.

Il est, en général, bien informé et rédigé avec mesure et fermeté. C'est l'organe d'une opposition libérale qui demande le développement progressif des principes constitutionnels, et défend avec zèle les intérêts matériels du pays. Ce journal se trouve dans tous les clubs, tous les lieux de réunion de la capitale et des provinces de la Hollande. Il a quatre mille abonnés.

Le Handelshlad paraît le soir et publie chaque jour, après la bourse, une seconde édition du numéro de la veille. L'été il reçoit les nouvelles de France par les pigeons. Les nouvelles extérieures, et surtout les annonces commerciales, envahissent la plus grande partie de ses colonnes. Il est rare que le Handelshlad puisse consacrer plus d'une page ou une page et demie à la politique; tout le reste de la feuille est pris par le détail des marchandises à vendre, des départs de navires et des arrivages.

Le Journal de Harlem [Harlemsche Courant) ne fait point de polémique, mais il a toujours de très-bons correspondants en pays étrangers, et deux de ses colonnes sont, comme les registres de l'état civil, employées chaque jour à enregistrer les morts et les naissances, les llançailles et les mariages, avec la différence qu'ici l'annonce de tous ces événements de la vie humaine n'est point inscrite sèchement, comme à la municipalité, mais combinée avec soin, arrangée avec grâce, et très-galamment entourée de Heurs de rhétorique.

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Moyennant six sous par ligne, tout bon bourgeois a le droit de chanter, dans le Journal de Harlem l'aurore de son jour de mariage, d'annoncer en termes emphatiques la naissance de son enfant, ou d'i'crire une élégie sur la mort de sa femme, et chaque maison un pue aisée de la Hollande s'abonne à la feuille de Hi rlem pour savoir jour par jour l'événement qui attriste ou réjouit une autre demeure.

Ce journal est, du reste, le patriarche de tous les journaux de l'Europe ; il y a deux cents ans qu'il existe, avec le même titre et dans la même famille.

La lecture des journaux n'est pas, pour les Hollandais comme pour nous, un besoin, une occupation de chaque jour. Le négociant, l'employé de bureau, l'officier ayant fini sa tâche, entre dans un club, allume sa pipe, prend la première feuille qui se trouve devant lui, la lit d'un bout à l'autre, sans rien dire, l'entoure d'un nuage de fumée, puis la dépose silencieusement sur la table et s'en va. L'esprit de discussion n'est pas encore éveillé parmi ce peuple; le mouvement constitutionnel commence à peine. Les Hollandais, me disait un jour un publiciste distingué d'Amsterdam, ne demandent qu'à se laisser gouverner. La guerre avec la Belgique, le résultat funeste qu'elle a eu pour eux les a fait sortir de leur apathie. Ils lisent maintenant ce qu'ils n'auraient jamais lu il y a dix ans, et se mettent à examiner des questions

qu'ils abandonnaient complètement naguère à leurs ministres. Que la monarchie s'engage dans une fausse voie, commette quelque grande faute, et à la longue il pourrait bien arriver que Le peuple hollandais devînt un peuple assez remuant, voire même assez difficile à gouverner.

Ancienne Littérature.

Diverses tribus ont passé sur le sol des Pays- Bas ; trois races principales l'ont peuplé : celle des Saxons, des Francs et des Frisons. Les Saxons, dit un historien allemand, forcés de quitter leur patrie, donnèrent à la province qu'ils envahirent le nom de Flandre, dérivation de l'épithète de flamands (fugitifs), qui exprimait leur situation. D'autres Saxons se répandirent dans les districts de Drenthe et de l'Overyssel, qui forment aujourd'hui deux provinces du royaume de Hollande. Les Francs se fixèrent d'abord dans le Brabant, et, au vm* et au ix' siècles, étendirent leur domination sur une partie du sol conquis par les Frisons, qui furent alors refoulés sur les côtes de la mer du Nord*. La fu-

» Mone, Nicdcrlandsclie f-'olk. litleratur.

sioii des idiomes de ces trois peuples forma l'ancien néerlandais, et de ce dialecte primitif, grossier, dont on n'a pas de monument écrit , mais qui subsiste encore parmi le bas peuple de quelques provinces , surgit peu à peu la langue littéraire , la langue écrite , que Ton divise encore en deux dialectes, le hollandais et le flamand. Le hollandais est resté plus près de la source , le flamand a été altéré par l'influence de la France. Ces deux dialectes ne diffèrent cependant entre eux que par certaines locutions et par des terminaisons de mots ; leurs racines sont restées les mômes, leur syntaxe est aussi la même , et qui comprend l'un comprend l'autre sans dilFiculté. Les nuances légères qui les séparent sont du reste assez réceijtes ; au moyen-âge , elles n'existaient pas encore. Les œuvres écrites à cette époque à Gand ou à Amsterdam sont rangées dans la même catégorie. Maerlandt , né en Flandre , et Melis Sloke , né en Hollande , sont inscrits l'un comme l'autre dans les rangs d'une littérature que nous ne connaissons que sous le nom de littérature hollandaise.

Cette littérature a beaucoup imité et peu inventé. Placée entre le génie de deux grands peuples qui devaient nécessairement la dominer, trop faible pour se développer et s'affermir d'ellemême, pour surmonter les circonstances qui pouvaient arrêter ses j)rogrès, elle a été tour à tour sous l'influence de la France et de l'Allemagne ,

plus souvent cependant sous celle de la France , et par contre-coup sous celle de l'Espagne et de ritaiie, comme un habile écrivain l'a tout récemment démontré'.

Dès ses premières tentatives, et pour ainsi dire à son point de départ même, la littérature hollandaise fut entravée par le morcellement des Pays- Bas, par leur division en comtés et en petites principautés, chacun de ces petits États s'isolant des autres et se formant un dialecte et une littérature à part. En 1383, les diverses provinces furent réunies sous une même domination ; mais cette domination était celle des ducs de Bourgogne. Ce fut pour la littérature de Hollande un malheur plus grand encore. L'élément germanique, l'esprit national de cette littérature, fut alors violemment comprimé par l'autorité française. La langue du souverain devint en peu de temps celle des principaux fonctionnaires et des classes élevées. C'était dans cette langue que le prince rendait ses arrêts et que toutes les affaires du pays étaient traitées. Du domaine de la politique, elle passa peu à peu dans les habitudes de la vie privée , et la langue hollandaise , vaincue et refoulée par cette puissante rivale , ne trouva de refuge qu'au sein du peuple et des classes intermédiaires.

' Declcrcq, Ferhandeling 1er leantwoiting dcr viaug wclt. a invloed, elc, ^1^ cdil., .VmsUi d;im, 1826.

Quand Maximilien I" devint maître des Pays- Bas par son mariage avec Marie de Bourgogne , il essaya vainement de rendre quelque autorité à la langue primitive de ces provinces. Pour la relever de l'espèce d'asservissement où l'avait jetée dans le cours d'un siècle la domination bourguignonne , il eût fallu lui prêter un appui énergique et soutenu. Charles-Quint, successeur de Maximilien , n'eut sans doute jamais l'idée d'entreprendre une pareille tâche. Dans sa jeunesse , il ne savait pas lui-même l'allemand , et Philippe II , qui devint souverain des Pays-Bas , s'inquiétait fort peu du langage usité dans cette partie lointaine de ses États, pourvu que ce langage fût soumis et orthodoxe. Cependant, sous son règne rigoureux , une ère nouvelle se prépare; la réformation, qui depuis plusieurs années gagnait sourdement et peu à peu l'esprit du peuple, éclate tout à coup, et les mesures de violence employées pour en comprimer les progrès ne font que lui donner plus de force. En 1579, les cinq provinces de Seelande, Utrecht, Gueldre, Frise et Hollande se déclarent, par le traité d'Utrecht',

» L'original de ce traité, qui occupe une place si importante dans l'hisloirc dos Pays-Bas, se trouve mainten;int dans les archives de La Haye. C'est un long et large parchemin, où il y a scul(;ment une clause de quelques lignes ; tout le reste est couvert de signaliu'cs. Le savant M. de Jonge est parvenu à dwliiffrcr toutes ces signatures, et en a publié un fac-siinile vès-curicux.

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indépendantes de l'Espagne; en iriSO, la province d'Overyssel, et en 159-1, celle de Groningue, s'associent au même traité. De cette époque dato tout à la fois l'affranchissement religieux , politique et littéraire de la partie septentrionale des Pays-Bas ; de cette époque date aussi la formation de la république , à laquelle la province la plus étendue , la plus riche , la province de Hollande, donna son nom. Quant aux provinces méridionales, on sait qu'elles restèrent sous la domination de l'Espagne, et l'action continue du français enfanta, dans quelques-uns de ces districts, le dialecte bâtard qu'on appelle wallon.

Toute l'ancienne littérature de la Hollande se compose d'imitations ou de traductions. Tous les anciens romans de chevalerie se retrouvent là, en vers ou en prose : les romans du cycle d'Arthur et du cycle de Charlemagne , les épopées naïves où les héros antiques figurent sous un vêtement de baronnet, les contes facétieux de France et les mélancoliques légendes d'Allemagne , tout a été consciencieusement reproduit en hollandais. Et à voir ce pays mettre ainsi en tête de sa littérature le catalogue de tous ces poèmes et romans populaires du moyen-âge , on pourrait le croire trèsromantique. Tant s'en faut , hélas ! et je le dis à regret, la Hollande n'est nullement romantique.

Que ceux dont l'esprit se tourne de préférence vers les merveilleuses inventions de la poésie populaire, ne s'attendent pas à trouver ici ces lé-

1 iO LETTRES SUR LA HOLLANDE.

gions de fées, de sylphes , de génies terrestres et aériens qui peuplent les vastes contrées de TOrient et les mélancoliques solitudes du Nord. Il est vrai que cette mythologie d'une race primitive et poétique a été introduite en Hollande. Il est vrai, comme Ta dit un écrivain, que sur les bords de TEscaut, on a cru aux elfes qui dansent le soir dans les prairies, aux nixes habitants des eaux, qui entraînent les jeunes fdles dans leurs grottes de cristal. Mais ces créations fabuleuses ont disparu bien vite devant Taustère réalité. Le merveilleux enfanté par Fimagination de Thomme ne subsiste pas longtemps, s'il n'est soutenu par l'événement irrégulier que l'ignorance appelle un phénomène, ou par l'aspect d'une nature étrange et mystérieuse. Placez en face d'une telle nature l'homme simple et impressionnable qui ne connaît encore ni les lois de la physique ni celles de l'astronomie , et qui pourtant veut se rendre compte des choses singulières qu'il observe : soudain vous allez voir les symboles fantastiques de l'antiquité et du moyen-âge. Le volcan s'allume, la terre s'ébranle : ce sont les Titans enfermés dans le sein des montagnes qui se tournent sur le flanc et cherchent à respirer. Le tonnerre gronde : c'est le dieu Thor qui se promène sur son char d'airain attelé de deux boucs. Les Pyrénées étonn(;iit, par leurs longues ondulations et leur cime imposante, le regard du voyageur : c'est Hercule qui a entassé l'une sur l'autre ces masses de terre

ANCIENNE LITTÉRATURE. 1 il

pour faire lo tombeau île sa bien-aimée Pyrènc. En Allemagne, la petite crevasse noire qui s'ouvre dans l'intérieur des montagnes conduit à une route profonde où habitent les nains gardiens des trésors; en Suède, les lacs cachent dans leur enceinte des villes englouties pour leurs péchés ; en Norvège, les longues et sombres forêts de sapins sont peuplées d'une foule de petits êtres dangereux à rencontrer. Ici un roc fourchu apparaît sur la crête d'une montagne, et le peuple raconte que Roland, dans sa colère, l'a fendu de son épée. Là on distingue sur une dalle une empreinte pareille à celle d'un pied de cheval : c'est le coursier de saint Olaf qui y a laissé cette trace de son passage. Le bruit du Rhin, au détour de Lurley, c'est le soupir d'amour d'une magicienne. Les blocs ératiques disséminés dans les plaines de la Scanie sont les pierres que les géants se jetaient à la tête dans leurs jeux et dans leurs luttes, et les nuages flottants sur les collines de l'Ecosse cachent dans leurs replis la grande ombre de Fin gai.

Mais en Hollande il n'y a ni rochers, ni forêts, ni montagnes, rien qui étonne l'imagination, rien qui JHttedansl'esprit cette mystérieuse terreurd'où naissent le conte fantastique et la légende populaire. Là, l'homme a lui-même coupé, desséché et pour ainsi dire formé le sol qu'il occupe ; il en connaît la surface et le fond, et il sait bien qu'il n'y a là ni sylphes ni fées ; il sait comment il a

été lui-même l'unique magicien de cette terre difficile à cultiver, comment il l'a épurée par des canaux et préservée de l'inondation par des digues. Chaque jour encore il est obligé d'y travailler, et ce travail matériel , continu, ne lui permet guère de rêver. Les romans féeriques, les poèmes chevaleresques traduits du français et de l'allemand, firent, il est vrai, pendant deux ou trois siècles, les délices de la noblesse hollandaise; mais à côté de cette classe riche et galante qui aimait les récits de batailles et de tournois, les descriptions vraies ou fictives des cours étrangères et les aventures de voyage ou d'amour, il y en avait une autre plus nombreuse, et dont la forlune, l'influence , allaient toujours en augmentant : c'était la bourgeoisie. Dès le xiir siècle, le commerce et l'industrie lui avaient donné un ascendant qu'elle était loin encore d'avoir dans les autres pays. Bruges était un vaste entrepôt de toutes sortes de denrées ; Gand avait le langage haut et fier, et quand on parlait de la province de Hollande, on l'appelait la Hollande la Riche *. Or,

I Dans l'épitaphe de Jean II de Yalenciennes, qui mourut en 1306, il est dit :

cnv gist le cemtil jean de paris,

jadi6 eust dessous ll'i compris

quatre pays de grande noblesse;

c'est haïnau, come bien abris,

seelande et frise, yi'e moult pris,

kt uullahoe plein de richesse.

tous ces bons bourgeois , tous ces honnêtes merciers et tisserands dont la grande affaire était de fabriquer de bonnes marchandises et de les vendre au meilleur prix possible, comprenaient fort peu le bonheur de s'en aller sur les grandes routes chercher les aventures, les batailles contre les dragons et les enchanteurs, les pérégrinations à travers le monde, pour retrouver une belle inconnue , et toutes les autres charmantes fictions des romans de chevalerie. Quand ils avaient fermé leur comptoir et tiré le verrou sur leur porte, si le soir, assis au milieu des leurs , la fantaisie leur venait de lire, il leur fallait des ouvrages plus positifs. De son côté, le clergé ne lisait guère, ou du moins ne devait décemment lire que des livres de piété, des légendes de saints, et quant au bas peuple, il était trop ignorant pour s'enquérir des manuscrits.

La littérature chevaleresque et galante , ou , pour nous exprimer plus nettement, la littérature romantique, n'était donc acceptée que par la noblesse. Ce n'était pas assez pour lui donner une existence durable. De bonne heure il se forma une littérature anti-romantique dont Maerlant fut le chef. C'était un honnête greffier de la petite ville de Damme , qui vivait vers le milieu du xiii" siècle. Il se prit d'une vertueuse indignation contre les poèmes fabuleux que l'on traduisait alors en hollandais. A chaque instant il y revient , il les attaque , il les signale au mépris ou à l'animad-

version de ses lecteurs. En même temps il s'efforce de ramener par ses ouvrages la littérature dans une autre voie. Il traduit sous le titre de Rihnbible {Bible rimée) la Historia scolastica de Pierre Commestor ; sous le titre de Bestiaris, le Liber rerum, attribué à Albert-le-Grand, la Vie de saint François , et le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais. Les ouvrages de Maerlant eurent une grande vogue parmi les graves familles marchandes des Pays-Bas, et on le surnomma le Père de la poésie. A la même époque vivait, dans les États du comté Florens V , un clerc nommé MelisStoke, qui écrivait une chronique rimée de Hollande. Dès ce jour, les œuvres romantiques des trouvères et des. viinnesinyers furent moins lues encore que par le passé. La Hollande venait de trouver, dans les œuvres de Stoke et de Maerlant , les éléments de sa poésie future , poésie sèche , mesurée , didactique , qui s'appuie sur la Bible et sur les livres de morale , et se distrait de son enseignement dogmatique par quelques pages d'histoire naturelle, ou quelques innocentes descriptions de paysages. Toute cette première époque de la littérature hollandaise n'est intéressante à étudier que sous le rapport philosophique , car elle ne présente , comme nous venons de le voir , que des traductions ou des imitations. Cependant il y a là deux poèmes dont on n'a pas encore trouvé les originaux, et dont on peut, jusqu'à nouvelle infonnalion, faire honneur à lu H jllande; l'un a pour titre

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Elegast et Charlemagnc ; l'aulre est un roman du Renard qui ne ressemble pas aux nôtres.

Le poème iïElegasl est le récit d'une de ces mille aventures attribuées à Charlemagne par les chroniqueurs et les légendaires du moyen-âge. L'archevêque Turpin a , comme on le sait , conté d'étrangeschosessurTillustreempereur; lespoèies franco-normands l'ont fait voyager en Palestine '; les poètes allemands le font revivre dans l'une des grottes du Wunderberg , et Pétrarque, le doux et mélodieux Pétrarque , a employé deux pages de son élégant latin à écrire l'histoire de l'anneau merveilleux qui enchaînait Charlemagne près du cadavre d'une femme chérie. Mais jusqu'à présent, on ne nous avait pas dit que ce héros des nobles épopées, ce chef des douze pairs, ce roi de la chevalerie , se fût fait voleur , et qui plus est , voleur de grands chemins. Or, voilà précisément ce que nous raconte le poète hollandais. Dès le premier vers, l'auteur dit que c'est une véritable histoire *; ainsi , il ne s'agit pas de plaisanter.

C'est le soir : Charlemagne vient de s'endormir, quand tout à coup il est réveillé par la voix d'un

1 Travels of Chailemaj^iie, publiés par M. F. Michel.

• Ecn vraie liistorie endc al waer

Math ic u tellcn.

Et plus loin :

Hoorl hier wondcr endc wacrhcde.

ange, qui lui crie : Lève-loi, noble Charles, prends tes vêtements, tes armes, et va-t-en voler celte nuit; c'est Dieu qui te l'ordonne par ma bouche, et si lu ne m'obéis pas, tu es mort. — Tiens, dit l'empereur, quel étrange rôve je viens de faire ! — Et là-dessus , il se tourne de l'autre côté et se rendort de nouveau; mais voilà que l'ange l'appelle une seconde fois, plus haut encore que la première , et lui ordonne impérieusement de se lever et d'aller voler. — Moi, voler ! répond le bon Charlemagne , mais il n'y a pas sur la terre un roi ou un comte plus riche que moi ; depuis Cologne jusqu'à Rome, tout appartient à l'empereur; je règne sur les rives sauvages du Danube , sur la Galice et sur l'Espagne. Qu'ai-je donc fait, malheureux homme que je suis , pour que Dieu me commande de voler?

Là-dessus il essaie encore de fermer les yeux , mais l'ange qui veut remplir sa mission ne le quitte pas , et insiste si vivement, qu'à la fin Charles désespéré s'écrie : Eh bien ! soit ; je suivrai l'ordre de Dieu et je me ferai voleur, dussé-je être pendu par la gorge ^ ! 11 se lève , s'habille, prend ses armes qui étaient toujours posées près de son lit , passe au milieu de ses gens qui dorment d'un profond sommeil, descend à l'écurie, selle son cheval et se dirige vers la forêt, h t(Me baissée, le cœur désolé de l'ordre fatal .'uuiucl il doit obéir. Che-

. Al .s(jii(l ic haii;;li('ii ! i d r kclt;.

ANCIENNE LITTÉUATURE. 147

min faisant , il se rappelle qu'il a banni de sa présence , pour une faute de peu d'importance , le chevalierÉlegast, et s'apitoie sur son sort. Élegast attend les passants sur la grande route, et respecte le pèlerin , le marchand, mais il ne ménage ni les évèques, ni les chanoines, ni les abbés, ni le pape ; tout ce qu'il peut leur prendre , il le prend sans pitié.

Ainsi rêvant et soupirant, Gliarles s'avance dans la forêt, et tout à coup il aperçoit un chevalier couvert d'une armure noire , portant un casque noir et monté sur un cheval noir. Ce chevalier l'arrête et lui dit d'une voix impérieuse : Qui es-tu ? Où vas-tu ? Comment se nomme ton père? — A ces mots Charleraagne reprend sa lierlé d'empereur : — Jamais personne , s'écriet-il, ne m'a contraint de faire ce qui ne me plaisait point ! Je ne te dirai pas qui je suis , mais nous combattrons l'un contre l'autre, et le vainqueur dictera ses conditions au vaincu. — Le défi est accepté; les deux champions font reculer leurs chevaux, puis fondent l'un sur l'autre avec impétuosité. Après une lutte violente , le chevalier noir est vaincu ; il avoue alors son nom et sa profession de voleur, c'est Élégast ; puis il invite son adversaire à montrer la même franchise, et l'empereur répond naïvement : — Moi , j'ai coutume aussi de voler, je vole les églises et les cloîtres, les grands et les petits. Il n'est si pauvre homme au monde de qui je ne tire quelque chose,

et dont je ne puisse prendre le bien plutôt que de lui donner le mien. Mais à présent, si vous m'en croyez, nous irons prendre le plus riche trésor qui existe. — Lequel ? demande Élégast. — Celui de l'empereur. — Non pas! s'écrie le vertueux voleur ; quoique l'empereur m'ait enlevé ce que je possédais, quoiqu'il ait été injuste et cruel envers moi, je n'en suis pas moins son fidèle sujet, et j'aurais honte de lui nuire. Allons plutôt dans la demeure d'Eggherich , le beau-frère de Charles ; c'est un méchant homme qui a déjà commis de nombreuses trahisons et qui ne mérite pas de vivre ; nous pouvons sans scrupule lui enlever son trésor.

Charles accepte et suit son étrange compagnon, touché de sa fidélité de sujet et déplorant son sort de voleur. Ils arrivent au milieu de la nuit à la porte d'Eggerich ; Élegast place Charlemagne en sentinelle , et franchit l'enceinte de l'habitation. En passant , il arrache une plante qu'il porte à sa bouche, et c'est une de ces plantes merveilleuses qui font comprendre à l'homme le langage des animaux. Élegast entend les coqs qui crient, les chiens qui aboient et qui racontent, dans leur latin (dit le poète), que Charlemagne est à la porte. 11 accourt tout cfllaré annoncer cette nouvelle à Charlemagne lui-même qui le raille de sa vaine frayeur. Élegast rentre dans la demeure qu'il veut piller, il pénètre jusque dans la chambre d'Eggerich , et il entend le chevalier

félon qui dit à sa femme le projet qu'il a formé de tuer l'empereur, et lui nomme les hommes choisis pour commettre ce régicide. Sa femme, à cet aveu , pousse un cri d'horreur, et Eggerich la frappe si rudement au visage, que le sang en jaillit jusque sur les mains d'Élegast.

Élegast sort, emportant la selle et l'épée du perfide Eggerich, puis il s'en va conter avec douleur à Charlemagne l'affreux secret qu'il vient d'entendre. — Allez trouver demain matin l'empereur, lui dit Charlemagne; apprenez-lui ce que vous avez découvert ; il sera louché de votre fidélité, et, s'il en doutait encore, je serais là pour l'attester. — Élegast promet de suivre ce conseil, quoiqu'il redoute de braver la colère de son souverain et de reparaître devant lui. Charlemagne le quitte , rentre dans son palais, fait réveiller ses gens, ordonne qu'on range dans la grande salle une troupe de Yransoys et de BoUonoys. Vers le matin arrive Eggerich avec une suite nombreuse; on l'arrête , on fouille Tun après l'autre chacun de ceux qui l'accompagnent, et on trouve sous leurs vêtements des poignards et des hallebardes. Eggerich, accusé de trahison, cherche en vain à se disculper. Élegast paraît, le défie au combat, le terrasse, lui fend la tête. Les compagnons du traître sont mis à mort; Élegast rentre en grâce, et, pour prix de sa fidélité, épouse la veuve de celui dont il a découvert le complot.

Ainsi finit cette étrange histoire dont nulle

150 LETTRES SUR LA UOLL.VNDE.

traduction ne peut rendre "le style naïf. La tradition populaire d'après laquelle le poème a été composé, est, à ce qu'il semble, très-ancienne et a été répandue au loin, car on la retrouve en Danemark , et la bibliothèque d'Arras possède un manuscrit sur ce sujet. Quant à l'espèce d'épopée aventureuse que nous venons d'analyser, on ne la connaît que d'après deux exemplaires de deux éditions différentes dont l'un existe à la bibliothèque de La Haye, et l'autre à celle de Berlin. M. Hoffmann de Fallersleben l'a réimprimée récemment dans ses Horœ belgicœ.

Le second poème , dont les Hollandais prétendent avoir eux-mêmes inventé la forme et les principaux détails, est une charmante variante du roman du Renard, l'une des traditions les plus populaires du moyen-âge. Pas une contrée qui n'ait été occupée de cette tradition, pas une langue européenne dans laquelle elle n'ait été reproduite. Les trouvères de France et les scaldes di- Nord l'ont racontée longuement ' ; les savants en ont retrouvé les traces dans les fables de l'Orient'; Goethe lui a prêté le charme de ses beaux vers, et dans plusieurs de nos provinces, dans les plaines de l'Alsace, et dans les chalets de la Fran-

' Le roman du Renard a (''to réimprimo plusioiiis Tuis cii Suède cl en Danemark ; il a été aussi traduit en islandais.

, Dans un savant ouvrage sur le Renard, Grimm a démontré les rapports de cette tradition avec les fables orienlalet, grecques et latines.

che-Comté , je me rappelle bien avoir entendu conter plus d'une fois, par les bonnes gens du peuple, les méchants tours du renard et la grosse niaiserie de Tours et du loup vorace , ses ennemis. Pour que rien ne manquât à la gloire de cette histoire populaire, elle est entourée de nuages comme les plus grandes gloires de ce monde. On ne sait d'où elle vient, quand elle est née, comment elle a grandi ; quatre à cinq pays se disputent son origine, comme les villes de la Grèce se sont disputé l'honneur d'avoir donné le jour à Homère, et les érudits en sont encore à demander si cette Iliade de l'Ulysse rusé des animaux a été enfantée par le génie d'un seul homme, si elle est venue au monde d'un seul jet, ou si elle a été peu à peu composée de divers épisodes par plusieurs écrivains. Les uns, tels que iM. Saint- Marc-Girardin, qui a publié à ce sujet une éloquente dissertation, pensent que cette épopée cache sous son vêtement d'emprunt un fait historique ; d'autres la regardent tout simplement comme une spirituelle fiction. A Dieu ne plaise que nous osions, nous humble narrateur, tenter de résoudre une question qui n'a pas encore été résolue par des hommes comme MM. Jacob Grinini, Mune, Raynouard, Willems. Nous nous bornons à exposer les pièces de la plaidoirie. Les débats du procès sont a.ssez amusants pour que le public ne soit pas pressé de le voir hnir. Dans le poème hollandais que nous connaissoDS

maintenant en entier, grâce à Texcellente édition qui en a été publiée par M. Willems ^ il y a bien çà et là quelques mots français qui pourraient faire douter de sa parfaite originalité. Le château du Renard s'appelle Malpertuis(Maupertuis, mauvais trou ), le coq Canteclaer ( Chante-Clair ), le petit chien Courtois, Tours Brun , le lièvre Cuwaert (Couard); et quand le Renard fait devant son oncle son hypocrite confession, il prononce le mot de plaisir, sur quoi Toncle s'écrie : Pourquoi parler français ? pai'lez flamand , si vous voulez que je vous comprenne. Mais ce ne sont là que de légères couchesd'un vernis étranger qui pouvaient bien provenir du contact perpétuel des Pays-Bas avec la France. Le fait est que ni les diverses branches du roman du Renard recueillies par Méon, ni le supplément publié par M. Chabaille, ni lienard-le-Béiotirné deRutebœuï, ni le Nouveau Renard de Jacquemard Gielée , ni le Couronnement du Renard de Marie de France, ne peuvent être regardés comme les originaux du poème hollandais. La première partie de ce poème est antérieure au plus ancien ouvrage français que nous connaissions sur ce sujet : celui de Perrot de Saint-Cloud. M. Willems a cherché à démontrer, et, ce nous semble, par de très-bonnes raisons, qu'elledate de la seconde moitié du xn« siè-

1 Reinacrl de y os episch fuhcldichl van der IwacJJ'dc en deriiende ccuw, \ vol. in-S", Gant), 1830.

cle. Tous les évéïieiikMits racontés par le poète se passent en Flandre , et quelques-uns dans des lieux dont on connaît très-bien Thistoire. Le récit est beaucoup plus dramatique, plus serré, que celui de nos anciens poètes, beaucoup moins licencieux, et l'ouvrage entier est empreint, comme Ta dit Jacob Grimm , d'une couleur toute flamande. La première partie est celle où il y a le plus de faits et de mouvement. La seconde, qui est beaucoup moins ancienne, tombe un peu dans le domaine de la poésie moralisante et didactique. Mais c'est chose curieuse de voir où en était déjà le langage de la morale aux jours lointains du moyen-âge, et tout ce que l'on osait dire à une époque dont nous avons tant de peine à saisir le véritable caractère et que nous regardons taiitùt avec enthousiasme comme l'âge d'or des vertus chevaleresques, tantôt avec horreur comme une ("rede barbarie.

Comme ce poèrne est encore peu connu, peutêtre nous saura-t-on gré d'en donner ici une analyse. Le premier livre commence par un de ces l)ctits tableaux champêtres que les poètes du moyen-àge, et surtout les minnesingers amoureux de la nature, aimaient à entremêler à leurs récits. C'était un jour de Pentecôte ; les forêts et les champs étaient couverts de feuillage et de verdure ; une foule d'oiseaux chantaient gaiement dans les haies et dans les bois ; les plantes et les fleurs embaumées s'épanouissaient çà et là;

le ciel était bleu et clair. Noble, roi des animaux, avait fait proclamer partout qu'il tiendrait ce jour-là cour plénière. Tous les animaux se hâtent de s'y rendre. Renard seul se tient prudemment renfermé chez lui ; il a sur la conscience certains méfaits qui lui ont valu auprès du roi plus d"une mauvaise note, et il n'a garde de comparaître. A peine la cour est-elle réunie que de toutes parts des clameurs violentes s'élèvent contre le perfide habitant de Malpertuis. C'est d'abord le loup Jsengrim, qui s'avance devant le trône du souverain et raconte comment Renard lui a fait tant de mal, que, si tout le drap que l'on fabrique à Gand était transformé en parchemin, il ne sullirait pas pour raconter les trahisons de la méchante bête et les souffrances du pauvre loup sa victime; puis vient le petit chien Courtois, qui conte ses doléances en français ' et accuse Refiard de l'avoir volé ; puis le pauvre Couard le lièvre, à qui Renard faisait épeler le Credo pour lui tordre pieusement le col au beau milieu de son oraison. Le malfaiteur, condamné devant le tribunal du roi par tant de voix , n'est défendu que par Tibert le chat et Grimbert le blaireau, qui le représentent comme un saint homme de Dieu fuyant le monde et le péché et ne vivant que d'abstinences et de mortifications. Au moment où Grimbert termine son apothéose, on voit descen-

• EtiiJe cl;ii:('(l(j tlcii i oiiii.c i:i riaii-ois.

ANCIENNE LITTKn.VTrnE. 155

dre du haut de la montagne Chante-Ciair qui amène sur un brancard les restes de Coppe, sa poule chérie, que Renard a traîtreusement égorgée, ainsi que dix de ses enfants. Le roi ému ordonne de chanter les vigiles; ensuite on porte Coppe en terre, on lui élève au milieu de l'herbe un tombeau de marbre, sur lequel on place cette ill^criplion : Ici est enterrée Coppe, qui savait si bien gratter la terre et que le cruel llenard a tuée avec sa race.

La colère des ennemis de Renard puise dans cet incident une nouvelle énergie, et le roi, irrité enlin de tous ces méfaits, ordonne qu'on somme le coupable de paraître à sa cour. C'est Rrun qui se charge de remplir cette mission. Brun î'ours, qui s'en va niaisement tomber dans le piège de son habile adversaire. Renard le reçoit avec empressement, lui fait toutes sortes de protestations affectueuses, et, sous prétexte de lui livrer de magnifiques rayons de miel, le conduit en un endroit où le malheureux ours se trouve tout à coup la tète prise dans un tronc d'arbre ; puis il va sonner l'alarme dans le village , et tous les habitants accourent avec des pelles , des fourches, des pieux, frappant sur l'ours et le rouant de coups, tant qu'à la fin l'infortuné, voyant qu'il y va de sa vie, tait un effort désespéré, s'arrache la peau de la tête et se sauve saignant, boitant, dans une rivière où ses ennemis furieux ne peuvent l'atteindre. Pendant ce temps, compère Reimni avait trouvé moyen

d'attraper une poule et s'en revenait Tesprit joyeux, le corps dispos, songeant que son ennemi Brun était mort, quand tout à coup, au détour de la colline , il l'aperçoit , couché sur le bord de la rivière, les lianes meurtris, la tête et les pattes pelées et toutes rouges de sang. — Oh ! maudits villageois, s'écrie-t-il, qui avez laissé si sottement échapperlaviclimequeje vous livrais! Puis il s'approche de lui en riant et se dandinant, et lui dit : Seigneur prêtre, que Dieu vous soit en aide? Connaissez-vous Renard le ribaud? Si vous voulez le regarder , le voilà ce manant à la peau rouge, ce larron cruel. Mais dites-moi, digne prêtre, mon bel ami, quelle est la confrérie où vous servez? dans quel ordre voulez-vous entrer, pour avoir ainsi ce chaperon rouge ? Ètes-vous donc abbé ou prieur? Il a été bien près de vos oreilles, celui qui vous a taillé cette couronne. Vous avez perdu votre toupet , vous avez ôté vos gants. Vous allez, je suppose, chanter les compiles ou dire votre bréviaire.

Hors d'état de se venger des trahisons de Renard, ei ne pouvant supporter celte froide raillerie, Brun se jeta de nouveau dans la rivière, regagna la terre à quelque distance, et s'en alla rejoindre la cour, tantôt en posant péniblement une patte devant l'autre, tantôt en glissant sur sa queue ou en roulant sur lui-môme.

Toute cette scène est vraiment une charmante comédie.

L'arrivée de Brun à la cour, l'étal pileux où on le voyait reparaître , lui qui était parti si sûr de lui-même, excita une nouvelle tempête contre Renard. Le roi jura par ses grands dieux que Renard serait puni, et chargea le chat Tibert d'aller le sommer de venir. Le chat, moins présomptueux que Brun, n'accepta qu'avec peine cette dangereuse mission. Il connaissait les ruses de son cousin Renard , et n'aimait guère à entrer en lutte avec lui. Mais le roi le voulait : Tibert partit, l'esprit tout préoccupé de sombres pressentiments. Le long du chemin, il rencontra une corneille, et lui dit de voler à sa droite. La corneille prit la gauche. Ce ftit pour le craintif Tibert un triste présage de plus. Ses sombres pensées ne devaient que trop tôt se réaliser. Il se laissa conduire par Renard dans le piège le plus cruel, et faillit y perdre la vie. Ces deux funestes tentatives avaient profondément exaspéré le roi. Cependant il résolut d'en faire encore une nouvelle, et cette fois il chargea Grimbcrt le blaireau d'aller porter ses derniers ordres à Renard. Grimbert était son ami dévoué, son neveu ; il l'avait toujours fidèlement défendu à la cour. Aussi Renard ne cherche-t-il pas à lui jour un méchant tour; il l'accueille comme un bon parent, il le présente à sa femme et à ses enfants, puis se met en route avec lui pour s'en aller comparaître devant le roi. Chemin faisant. Renard se met à sonder sa conscience et se sent etiVayé de tous les méfaits qu'il a déjà

commis : — Cher neveu, dit-il, il faut que je me confesse à toi; quand j'aurai avoué tous mes péchés, mon âme sera soulagée. — Et il se confesse avec toutes les formules du catholicisme ; dans cette scène et dans plusieurs autres, on dirait que l'auteur du poème a pris à tâche de tourner en ridicule les pratiques et les enseignements les plus graves de l'Église.

La confession faite, l'absolution reçue, Renard continue sa route, -fort repentant en paroles, trèspeu en réalité, cherchant toujours de l'œil le poulailler, et s'arrêtant avec un appétit sanguinaire en face d'une basse-cour de nonnes, où il voit passer les plus belles oies du monde. Enfin il arrive devant le roi, un peu inquiet au fond de l'âme, mais comptant cependant sur son esprit et son habileté. Il arrive, il va se placer en face de son souverain, et lui adresse une magnifique protestation de respect et de dévouement. — C'est bon, c'est bon, s'écrie le roi ; nous connaissons la souplesse de votre langage, mon maître, et nous n'en serons plus dupe.

Les ennemis de Renard, déconcertés d'abord par sa présence et sa harangue, reprennent leur audace à ces paroles du roi, et crient, et se lamentent, et s'emportent plus fort que jamais. Le roi assemble ses hauts barons, en appelle à leur jugement, et tous, d'une voix unanime, condamnent le traître à être pendu. — Eh bien! soit, s'écrie Renard en courbant la tète d'un air résigné;

j'ai péché, j'en conviens, et la mort n'est peut-être qu'une faible expiation pour tous mes crimes. Allez donc, vous qui voulez me voir périr, allez préparer la potence. Portez la corde et le poteau; je suis prêt.

Là-dessus, ses ennemis s'éloignent, croyant l'arrêt sans appel et la mort du scélérat inévitable. Ils s'en vont faire les apprêts de son supplice ; lui les regarde avec un rire sardonique, puis à peine ont-ils disparu, qu'il commence une autre harangue. Il raconte au roi comment il était né bon et vertueux, aimant la vie simple et honnête, la douce et riante nature; comment une première faute l'a entraîné dans une autre faute ; comment, en prenant ainsi peu à peu quelque goût au mal, il a fini par devenir un grand coupable, par s'habituer au crime et par s'y complaire ; puis il laisse comme par hasard tomber dans son discours un mot sur ses trésors immenses. A ce mot, le roi et la reine l'arrêtent, l'interrogent avec bienveillance. Renard leur dit qu'il a découvert une conspiration tramée par son père, par le Loup et l'Ours, pour détrôner le roi ; qu'il a trouvé le trésor d'Ermenric, dont son père s'était emparé, et qui devait être employé au succès de la conspiration; qu'en enleVant ce trésor, il a déjoué tous les complots.

11 n'en fallait pas tant pour éblouir l'àme cupide du roi et la vanité de la reine. Renard obtient sa grâce, à la condition de révéler l'endroit mystérieux où il a caché son trésor. Il indiiiue une forêt

IGO LETTRES sur. LA UOLLANDE.

sauvage, appelle en témoignage Couard le lièvre, qui fait en tremblant sa déclaration. Le roi n'a plus de doute ; Renard triomphe, et quand ses ennemis viennent réclamer l'exécution de Tarrèt, ils sont garrottés et jetés dans un cachot, comme des traîtres et des imposteurs. Ainsi va le monde : le pouvoir est au plus habile, et l'intérêt se revêt du nom de justice.

Cependant le roi voudrait que Renard le conduisît lui-même auprès de son trésor. A cette demande, le rusé diplomate répond par une pieuse lamentation ; il est excommunié par le pape, non pas pour tous les crimes qu'il a commis, mais [)oiir avoir empêché le loup qui s'était fait moine de rester dans son couvent. Il faut qu'il aille à Rome, en pèlerinage, chercher l'absolution et gagner des indulgences. Le roi a l'esprit trop orthodoxe pour ne pas approuver une telle raison. Renard ira à Rome, et avant de partir il se fait donner, pour faire un sac de pèlerin, un large viuirceau de la peau de l'ours, et pour faire des souliers, la peau des pieds du loup et de la louve.

L'hypocrite regardait déchiqueter ses ennemis et disait à la louve : «Ma tante, ma chère tante, combien de désagréments vous avez éprouvés par ma faute ! Je me repens de tous les autres, mais celui-ci me plaît, et je vous dirai pourquoi : vous êtes de mes parentes la plus chère, et Dieu sait que je porterai vos souliers pour votre bien. Vous aurez part aux grandes indulgences et à

tous les pardons, chère tante, que j'irai chercher avec vos souUers au-tlekl des mers, »

Ainsi réhabiUté à la cour du roi, vengé de ses ennemis, Renard se fait donner en grande pompe la besace et le bourdon par le chapelain de la cour, puis il se hâte de partir, car il tremble à tout instant qu'on ne vienne à découvrir sa dernière supercherie. Il emmène avec lui, en leur adressant de belles paroles d'affection, le lièvre et le I)élier. A peine arrivés dans son château, il égorge le premier, lui coupe la tète, la met dans la besace et confie le tout au bélier, en lui disant que (j'est une dépèche de la plus grande importance qu'il faut porter au roi.

Ici se termine le premier poème du Renard, qui se compose de trois mille et quelques cents vers. Environ un siècle plus tard, c'est-à-dire vers l'année HoO, si l'on s'en rapporte à l'opinion de M. Willems, un poète voulut y ajouter une seconde partie et imita les principaux événements de la première. Dans ce nouveau roman comme dans celui que nous venons d'analyser, le roi tient sa cour plénière; les animaux accusent Renard de toutes sortes de crimes. Renard , sommé de comparaître devant le tribunal suprême, quitte encore sa retraite avec son neveu Grimbert, et se confesse encore à lui le long de la route. Il fait de nouveau un long et hypocrite plaidoyer; il trompe de nouveau le roi, en le leurrant par Tespoir de retrouver trois joyaux précieux qu'il prétend lui

avoir envoyés. Condamné à se battre en champ clos contre le loup, il parvient, par un tour d'adresse, à le terrasser. Cette victoire est regardée comme le jugement de Dieu, et Renard devient le favori du roi. Le poème se termine par cette vive et mordante satire, qui semble avoir été écrite au xiir siècle pour le xix'^ :

« Ceux qui ont les ruses de Renard sont chéris partout, et partout on les croit sur parole. Dans l'état ecclésiastique et dans le monde, on s'en rapporte aux conseils de Renard. On suit les détours de Renard, on marche sur ses traces. La réputation qu'il s'acquit dans le temps lui est toujours restée. Il a laissé une race nombreuse dont la fortune et la puissance s'augmentent sans cesse. Celui qui ne pratique pas les ruses de Renard ne vaut rien pour ce monde et n'obtient de pouvoir dans aucun état; mais s'il peut tendre les mêmes ' filets, s'il a été un écolier, il saura bien se faire un gîte. Il sait user des circonstances , il monte, et on le pousse en avant. Il y a une race de renards qui maintenant s'agrandit toujours : on trouve plus de renardeaux (sans barbe rousse , il est vrai) qu'on n'en vit jamais. La justice a disparu; la bonne foi et la vérité sont anéanties. A leur place, il nous est resté l'avarice , la méchanceté, la haine, l'envie. Tout est au pouvoir de ces vices. Avec leur seigneur, maître Orgueil, ils régnent sur la terre. A la cour du pape comme à celle de l'empereur, chacun cherche à enlever

c\ son prochain l'honneur et la réputation, à se mettre en faveur par la ruse ou par la simonie. A la cour, on ne connaît que l'argent. L'argent est plus aimé que Dieu et a plus de pouvoir. Qui apporte de l'argent est le bienvenu, et ses désirs sont accomplis les premiers. Parmi les hommes et parmi les femmes, l'argent produit l'infidélité, enfante la honte et le faux témoignage. Le libertinage, la méchanceté, la luxure, ne sont qu'un jeu pour le clergé. Le pape et l'empereur de Rome sont entrés dans l'ordre de Renardie. En toute chose chacun ne pense qu'à soi. Je ne sais ce qui en arrivera. »

Ce second roman du Renard est en grande partie imité des poèmes français. Mais le premier est certainement une œuvre à part, une épopée complète, une comédie excellente écrite avec verve, avec une profonde connaissance des vices du temps et des subtilités du cœur humain. Jacob Grimm dit que cette satire de la société est, après la Divine Coinédie, le meilleur poème du moyenâge, et nous pouvons ajouter qu'elle a été beaucoup plus populaire et plus répandue que l'œuvre immortelle du poète florentin.

Le roman du Renard et le petit conte â'Èlegast et Charlemagne sont , comme poèmes , les deux seules traces de compositions originales que nous connaissions dans l'ancienne littérature hollandaise. Mais si de l'épopée nous passons à la poésie lyrique, voici venir une riche moisson de chants

naïfs et touchants, ceux-ci imités de rAllemagne, ceux-là nés sur le sol même de la Hollande, tous curieux à étudier et tous populaires.

Ces poésies populaires datent déjà du xiif siècle ; mais c'est au xv« surtout qu'on les trouve en abondance et avec un caractère marqué. Il en existe plusieurs recueils, et la bibliothèque de La Haye en possède encore un grand nombre manuscrits. Une portion considérable de ces recueils se compose de poésies religieuses très-intéressantes à consulter, car elles expriment l'esprit de l'époque et notamment le mysticisme du xiv« et du xv<= siècles. On y trouve des idées étranges et un style singulier. C'est l'âme considérée comme jeune lllle et qui aspire à Jésus-Christ, son fiancé; c'est Jésus-Christ qui s'en va le soir de par le monde séduire avec son doux regard les âmes vierges, et le poète emploie un incroyable mélange d'expressions et d'images profanes pour peindre l'amour divin. L'âme s'écrie : « Jésus, avec vos yeux noirs, vous me ravissez les sens. Je veux me plaindre à Marie de ce que vous me faites éprouver. » A quoi Jésus répond : « Oui, plaignez-vous à ma Mère, et je m'en vengerai. Je vous ferai aimer, et votre cœur se brisera '. » Alors l'âme soupire, elle languit comme la tour-

Jcsus mel uwcn Lriincn oghen Glii stcclt mi minnc sinnc.

terelle qui a perdu son époux ' ; puis elle dit adieu au monde qui Ta trompée, pour se plonger tout entière dans l'amour de Jésus , et elle s'écrie : « L'amour repose, l'amour parle, l'amour saute, Tamour appelle l'amour, l'amour dort, l'amour veille, l'amour peut tout imaginer '. »

Ce qui exprime encore très-bien le caractère de l'époque, c'est l'adoration de la Vierge, adoration ardente, passionnée , qui se manifesta surtout chez les peuples du Nord, et qui donna lieu à une multitude de chants religieux où toutes les expressions les plus éclatantes sont employées pour lui rendre hommage, où quelquefois même le Christ est représenté comme dépouillant auprès d'elle sa grandeur, et accourant à ses ordres dès qu'elle a besoin de lui '.

Enfm, il existe encore un grand nombre de poésies populaires sur la naissance du Christ ,

> le mach der torlel duvcn wacl lekcn

Die harcn gaden verloren heeft.

s Die miune staet, die tninne gaet,

Die minnc siuylict, die minne springhel.

Ces vers sont tirés d'un long poijme cur l'amour céleste, composé [>ar une religieuse d'Ulrechl nommée liertha. (Uorce belgicœ, par Hoffmann de Fallcrsleben, 2e volume, pag. 14.)

' On Irouvfï quelquefois dans ces chansons des détails comme ceux-ci : <■ Jésus prend une corbeille et s'en va cueillir les fèves dont il a besoin ; puis il prend une cruche, va chercher de Teau, et vient aider sa Mère à éplucher les légumes : Ili uara ceu corf in tiju haiit, etc. "

l'arrivée des mages, la fuite en Egypte, etc. Tous les détails de la vie commune y sont dépeints avec une incroyable naïveté. Dans l'une , c'est l'enfant Jésus à qui sa Mère fait prendre un bain, et qui s'amuse à faire jaillir l'eau horsdu bassin'; dans l'autre, c'est saint Joseph qui lui prépare un plat de bouillie'. Puis on nous montre Marie occupée à filer pour gagner sa vie , et saint Joseph faisant des ouvrages de menuiserie. Quelquefois aussi , dans ces poèmes dont il faut admirer la bonne foi et la simplicité, l'âne joue son rôle. Saint Joseph s'arrête pour cueillir des dattes et lui dit : Reste là, mon petit âne, ne bouge pas, il faut cueillir ces fruits pour nous rafraîchir, car nous sommes très-las \ Ce sont des images à mettre à côté de ces anciens tableaux de l'école de Cologne , où l'on voit Jésus s' amusant avec les ducats qu'un des mages lui présente dans une coupe d'or.

L'un des chants religieux les plus célèbres du xv« siècle est celui qui a pour titre : La Fille du Sultan. On le retrouve aussi en Allemagne \ en

* Die moeder die makenden don kinder cen bat. -

ï La mi'me idée se reproduit ilans une chanson en allemand sur les trois mages : « Joseph nalim ein Pfannebier.»

* Ocli ! cselken, die moetste slille stacn. (Voyez les Horai belgicœ de M. dc Faliersleben et les Folkszangen de M. Lejeune.)

4 Dcr sultan halte oin tochtcrlein. (Wunderhorn, crstcn baiid.)

Suède et en Danemark, mais sous une forme concise. C'est un chant qui a toute Tallure naïve do la ballade, et qui, sous un voile symbolique, porto tout le mysticisme de cette époque. Quoiqu'il soit un peu long, nous ne craignons pas de le citer en entier; car il nous apparaît comme un monument curieux et sous le rapport de l'art, et sous le rapport des idées religieuses :

<• Écoutez, vous tous qui êtes pleins d'amour, mon esprit va clumlcr un chant d'amour et de concorde, un cliant de grandes et belles choses. Une fille de sultan, élevée dans une terre païenne, s'en alla un jour, au lever de l'aurore, le long du parc et du jardin.

» Elle cueillit les fleurs de toutes sortes qui brillaient sons ses yeux, et elle se disail : Qui donc a pu laire ces Heurs et découper avec tant de grAccs leurs jolies petites feuilles? 0!i ! je voudrais bien le voir !

» Je l'aime déjà du fond du creur : si je savais où le trouver, je quitterais le royaume du ciel pour le suivre. — Kt à minuit, voici Jésus qui arrive, et qui s'écrie : Jeune lille, ouvrez ! — Elle se lève sur son lit et accourt en toute hâte.

»EIIe ouvre la fenêtre, et aperçoit le bon Jésus resplendissant de beauté. Elle le regarde avec tendresse, puis, s'inclinaiit devant lui : — D'où veiicz-vous donc, dit-elle, 6 mon noble et majestueux jeune homme ?

-Quel est le cœur qui pour vous ne s'enflammerait pas? car vous êtes si beat ! Jamais, dans le royaume do mou père, je nai trouvé votre pareil. — Et moi donc, jeune fille, je te connais, je connais ton amour; apprends donc qui je suis : C cfl moi qui ai créé les llei rs.

>■ — Est-ce bien vous, mon puissant Seigneur, mon amour, mon bicn-aimé? Combien de temps je vous ai cherché! et maii.tui.ant que vous voilà, il n'y a plus ni Lien ni patrie qui

m'arrête; avec vous je m'en irai. Que votre belle main me conduise là où il vous plaira.

» — Jeune fille, si vous voulez me suivre, il faut tout abandonner : votre père, vos richesses et votre beau palais. Votre beauté m'est plus précieuse que tout cela. C'est vous que j'ai choisie, c'est vous que j'aime. Il n'y a rien sur la terre d'aussi bien que vous.

» — Laissez-moi donc vous suivre oii vous voudrez. Mon cœur m'ordonne de vous obéir, et je veux être à vous. — Il prit la jeune fille par la main. Elle quitta celle contrée païenne, et ils s'en allèrent ensemble à travers les champs et les prairies.

- Le long du chemin, ils s'entretenaient avec gaieté l'un l'autre, et la jeune fille lui demanda son nom. ■ — Mon nom, dit-il, est merveilleux. Par sa puissance, il guérit le cœur malade; sur le Irùne élevé de mon père, tu pourras le lire.

» Donnez-moi votre amour, consacrez-moi vos sens et votre esprit. Mon nom est Jésus. Ceux qui m'aiment le connaissent bien.' — Elle le regarda avec tendresse, et, se courbant à ses pieds, lui jura fidélité.

>. — Comment, dit-elle, comment est voire père, 6 mon beau fiancé? Pardounez-moi cette question. — Mon père est trèsriche; la terre et le ciel lui obéissent; Phomme, le soleil, les étoiles lui rendent hommage.

» Un million de beaux anges s'inclinent devant lui les yeux baissés.' — Si votre père est si puissant et si élevé au-dessus de nous tous, mon bieu-aimé, comment donc est votre mère?

» — Jamais il n'y eut dans le monde une femme aussi pure. Elle devint mère d'une f;içon miraculeuse, sans cesser d'être vierge. — Ah! si votre mère est si belle et si pure, de quelle contrée venez-vous donc?

" — Je viens du royaume de mon père, où tout est joie, bcaulé, vertu. Là, dos milliers d'années se passent ccmme un jour ; d'autres milliers d'années leur succèdent pleines de repos et de félicité.

"—Seigneur, que de prodiges vous m'offrez! Ilàlons-nous

ANCIENNE LITTÉRATUBE. 169

donc, ô mon roi, d'arriver à bilomeure de votre père. — Restez pure el sincère, je vous donnerai nfcn royaume, et vous y vivrez éternellement.

- Us continuèrent leur roule à travers les champs et les prés, et ils arrivèrent près d'un couvent où Jésus voulait entrer.— Ilélas ! voulez-vous donc me quitter? Si je n'entends plus votre douce voix, je languirai sans cesse.

"Attendez-moi ici, dit-il avec grâce et bonté; il faut que j'ei.tre dans cette maison. — Il entre, et elle reste à la porte pour l'attendre; mais, quand elle ne le voit [)lus, des larmes d'iimoiir tombent sur ses joues.

•' l.e jour se passe, le soir arrive, elle attend encore; mais son liancé ne vient pas. Alors elle s'avance vers le couvent, et fra[>pc, et crie : Ouvrez-moi la porte, mon bien-aimé est iii.

» Le portier ouvre, et regarde cette jeune fille si belle et si im[iosanle. — Que voulez-vous? dit-il. Pourquoi venez-vous ici toute seule? Pourquoi ces larmes? Dites-moi, quel cliagrin avez-vous?

» — Ilélas! celui que j'aime si tendrement m'nquiltée; il est entré dans celte maison, cl je l'ai attendu longlcmf)S. Pressez-le de sortir ; dites-lui de venir me trouver avant <jue mon cœur se brise, car il est mon fiancé.

•> — Jeune tille, celui qui vous a quittée n'est pas venu ici; j'ignore qui est voire bien-aimé, je ne l'ai pas vu. — Mon père, pourquoi voulez-vous me le cacher? mon bien-aimé est ici. En me quittant, il m'a dit : .l'entre dans celte maison.

>. — Mais appreii(z-moi comment il s'appelle, je saurai si je le connais. — Ilélas! je ne puis le dire, j'ai oublié son nom. Mais c'est le fils d'un roi ; son empire est large et profond ; son vêlement est bleu de ciel et parsemé d'éioilcs d'or.

» Son visage est blanc et rose, ses cheveux sont blonds comme l'or, et toute sa nature est si merveilleuse et si douce, que rien au monde ne lui ressemble. Il venait du royaume de son père; il voulait m'emmeiicr avec lui; '.nais, hélas! il est parti.

■• Son père tient le sceptre de la terre et du ciel ; sa mère est

170 LETTRKS SUR LA ÎIOI.LANnK.

une vierge très-belle et très-chaste. — Ah! s'écria le portier, c'est Jésus, Notre-Seigneiir ! — Oui, mon père, c'est lui que j'aime ei que je cherche.

» — Bien, jeune fille; si c'est là voire fiancé, je veux vous le montrer. Venez, venez ; vous êtes au bout de votre voyage. Entrez sous notre loit, ô jeune fiancée! et dites-moi, d'où venez-vous ? Sans doute d'une terre étrangère?

» — Je suis la fille d'un roi; j'ai été élevée dans les grandeurs, et j'ai tout quitté pour celui que j'aime. — Vous retrouverez plus que vous n'avez quitté près de celui d'où les biens proviennent, près de Jésus, votre amour.

••Entrez donc, et suivez mon conseil. Je vous mènerai à Jésus; mais renoncez à touies les grandeurs païennes, renoncez à la tendresse de votre père, oubliez votre pays de paganisme, car désormais vous devez être chrétienne.

» Oui, mon père, je me rends à vos avis. Mon amour est ce que j'ai de plus cher, et nul sacrifice ne peut m'effrayer. — Et alors le religieux lui enseigne la vraie foi et la loi de Dieu. Il lui dit la vie de Jésus depuis sa naissance jusqu'à sa mort.

» La jeune fille dévoua son ûme à Dieu ; elle avait un grand désir de voir Jésus, son bien-aimé, et elle l'attendit longtemps. Mais quand elle fut près de mourir, Jésus lui apparut.

» Il la prit doucement par la main, et l'emmena dans son beau royaume. Là, elle est devenue reine, elle goùle toutes les jouissances que son cœur peut désirer, et des milliers d'années passent pour elle comme un jour. •■

On pourrait l'aire remonter très-haut l'origine de ce chant reUgieux ; celui que nous venons de citer tel qu'il existe aujourd'hui dans divers recueils hollandais', n'est probablement qu'une

1 Lcjeunc, Neederlandschc f^olkszangcn. — De Nieuwe Oostindischf llovzehoom (^lloni: hi-li^ici).

ampllllcation assez récente d'un chant très-simple et sans doute beaucoup plus court du xv* siècle. Il en est de même d'un grand nombre d'autres pièces , dont il faut reporter au xv« siècle , et quelquefois plus haut , l'invention et la composition première. L'original s'est perdu, et nous ne les connaissons que par des imitations disséminées de distance en distance au xvr ou xvii* siècle; mais il nous a paru plus convenable de les ramener toutes à leur point de départ, pour les resserrer en un même faisceau.

Après la série des chants religieux vient celle des chants profanes, chants de guerre et d'amour, romances et ballades. La même naïveté poétique, la même effusion de cœur que l'on admire dans la première, se retrouvent dans celle-ci , mais quelquefois avec plus de chaleur. Les sujets de ces chants sont très-variés; c'est tantôt une tradition populaire qui présente toutes les péripéties du drame comme celle du Comte Floris, tantôt un chant national comme celui de Guillaume de Aassau , tantôt un conte de géant comme dans le Chasseur de la Grèce. Les scènes d'amour surtout reviennent à tout instant; l'amour occupe une grande place dans ces fraîches et chastes imaginations. Elles nous l'ont peint sous toutes les formes, avec la couronne de myrte sur la tète ou la branche de cyprès à la main, avec le sourire sur les lèvres ou les larmes dans les yeux , mais toujours tendre, religieux, dévoué. Ses chants

de joie viennent du fond de Tàme, ses mots d'adieu font pleurer. Un chevalier revient d'une contrée lointaine ; il aperçoit la tour d'un château ; il se hâte, car il est impatient de revoir sa jeune femme. Il rencontre en chemin un autre chevalier, qui lui dit : « Ta femme est infidèle ; tiens, regarde cet anneau que je porte au doigt. Ne le reconnais-tu pas pour le sien ?» — « Tu en as menti ! » dit le voyageur, et il tire son épée et le tue. Cependant, quand il a observé l'anneau , il croit aux paroles du chevaUer; il arrive plein de fureur et résolu de se venger. Cependant sa femme vient au-devant de lui, et le salue du regard et de sa voix angélique; à son doigt, elle porte l'anneau de fiançailles, l'anneau que son mari ne croyait plus revoir, et en la retrouvant avec ce gage de fidélité, il la presse dans ses bras, et se jette à genoux pour remercier le ciel.

Une jeune fille attend son amant qui demeure de l'autre côté du lleuve ; elle allume le flambeau qui doit lui servir de guide. Le flambeau s'éteint. Le jeune homme se met à la nage et se noie. Son amante va le chercher avec un pêcheur, et, en retrouvant son corps, elle se jette sur lui, l'embrasse et meurt.

C'est quelquefois aussi une idée plutôt qu'un fait, une idée si simple, qu'il est en quelque sorte impossible de l'analyser, comme, par exemple, dans ce chant des Trois jeunes filles :

« Trois jcunus filles s'en alluiciit ensemble je long d'une

ANCIENNE LITTÉRATCRE. 173

for^l. Elles marchaient pieds nus sur la neige et la glace, et il faisait très-froid.

"L'une d'elles pleurait amèrement; les deux autres avaient l'humeur assez joyeuse, et elles lui demandèrent comment allait son amour.

>■ — Pourquoi me failes-vous celle question? dil-elle; trois hommes à cheval ont égorgé celui que j'aimais.

<• — Si trois cavaliers ont égorgé celui que lu aimais, il faut choisir un autre amant, et vivre avec gaielé comme nous.

- — Comment pourrais-jc choisir un autre amant, qua:.d mon cœur est déchiré ? Adieu, mon père et ma mère, vous ne me reverrez plus.

"Adieu, mon père et ma mère, et toi, ma douce pciiic sœur; je veu\ aller sous les verls tilleuls où reposo^çion bicnaimé. ■>

Je citerai encore cet autre chant qui paraît Ctre fort ancien :

« Une jeune fille se levait le malin de bonne heure, et s'en allait sous les tilleuls pour attendre son amant, et son amant ne venait pas.

>• Un jour, un cavalier s'approche d'elle et lui dit : !\lon enfant, que failes-vous ici toute seule ? Venez-vous compter ces arbres verls ou cueillir ces (leurs?

„ — Non, je ne viens pas comi)ler ces arbres verts ni cueillir ces Heurs ; j'ai perdu mon liien-aimé, et je ne peux en apprendre aucune nouvelle.

n. — Si vous ne pouvez en apprendre aucune nouvelle, moi, je veux vous en dire. Il est dans la Zélandc, cl il aime plusieurs jolies femmes.

■ — Si ce que vous dites est vrai, que le ciel répande ses bénédictions sur lui et sur toutes les jolies femmes qui l'entourent.

• Qu'est-ce que le chevalier lire de dessous son manteau T

Une belle chaîne en or. — Voyez, dit-il, je vous la donnerai si vous ne voulez plus penser à votre amour.

"—Quand cette chaîne d'or serait assez grande pour pouvoir toucher à la fois la terre et le ciel, j'aimerais mieux ne jamais l'avoir que de songer à un autre amour.

>. Le chevalier se sentit ému. .— Ma douce enfant, dit-il, je veux vous épouser, et je n'aimerai pas une autre femme que vous."

Le morceau allemand qui répond à celui-ci est peut-être moins simple, mais il est plus poétique, plus richement développé , et se termine d'une manière plus complète que le chant hollandais :

" — Je voulais seulement t'éprouver, dit le chevalier ; si tu avais fait entendre un reproche ou une malédiction, à l'instant même je t'aurais quittée. »

Un de nos amis de Hollande, M. Bogaers, l'auteur des deux charmants poèmes, se propose de publier un nouveau recueil de traditions et de chants populaires hollandais. Nous avons vu quelques-unes des pièces qui doivent faire partie de ce recueil , entre autres une légende qui a pour titre : les Pains de pierre. C'est un récit des plus dramatiques et des plus touchants , la description terrible dune famine àLeyde, la chronique pieuse d'une sainte femme qui se prive du nécessaire pour soulager les misères du pauvre, tandis qu'à côté d'elle sa sœur repousse impitoyablement ceux qui viennent implorer son secours. A la fin , Dieu récompense par des duns abondants la femme cha-

ritable, et punit sa sœur cruelle en changeant en pierre les pains qu'elle gardait sordidement chez elle. Ainsi, au xiv', au xv* et au xvi* siècle, le peuple hollandais racontait en vers grossiers encore, mais pleins d'une douce émotion, l'événement qui l'avait frappé ; et pour donner plus de force et de popularité à ses sympathies politiques ou à ses prmcipes de morale, il encadrait ses idées dans le récit d'un fait dramatique. Mais bientôt le langage étudié et prétentieux des Chambres de rhétorique l'emporta sur ces naïves compositions, et les ballades d'amour et les pieuses légendes, œuvres de sentiment, d'originalité, de candeur, disparurent sous le manteau brodé de la littérature académique.

Littérature moderne.

Je ne connais pas de pays où l'on ait autant mesuré d'hémistiches et façonné de rimes qu'en Hollande ; pauvres et riches , gens de la ville et gens de la campagne , tout le monde rime. Si positif que l'on soit, il faut bien qu'à certaine heure un rayon d'or , un rêve , un son harmonieux ramène le cœur vers les vagues régions du monde idéal. La rime est ce son harmonieux qui vibre comme un accord du monde mystérieux des songes au milieu des occupations matérielles des Hollandais. La rime récrée le marchand à son comptoir et l'ouvrier à son labeur. Vous êtes assis le soir dans une honnête taverne d'Amsterdam avec trois ou quatre bons bourgeois de la cité, fumant de vrais cigares de la Havane, comme il convient à des gens qui ont une position recommandable , et

faisant de la simple prose, de la prose comme M. Jourdain, quand tout à coup, après le plus pacifique entretien et le plus innocent verre de genièvre, voilà que 1 imagination de vos interlocuteurs s'enflamme, que leur langue s'accentue , se scande, et qu'à la place de celte vulgaire prose, dont vous attendez encore naïvement les longuv^s phrases, résonnent deux fortes rimes comme deux coupfe d'archet, suivies bientôt de deux autres non moins éclatantes. Vous allez un matin visiter une de ces magnifiques maisons de campagne où les nababs de la finance étalent le luxe de fEurope et des Indes, et sur la porte d'entrée vous voyez deux rimes solennelles peintes en bleu sur un fond blanc , deux rimes qui vous-sinvitent, comme deux anges de paix, à vous livrer sans arrière-pensée au calme et au bonheur de la vie champêtre. La rime est inscrite aussi sur tous les monuments de pierre et de bronze : la rime mythologique embellit le piédestal de tous ces petits dieux si bien coloriés et si bien lavés qui ornent les allées de jardins ; la rime flotte avec le trekschuit sur les canaux; elle orne renseigne des cabarets, la couverture des almanachs, la boutique ambulante des kermesses et la feuille d'annonces du journal. Un ancien voyageur raconte que l'hiver, dans le Nord, toutes les paroles que l'on prononce sont aussitôt gelées, tant il fait froid dans ces lointaines régions que nous avons encore la folie d'aimer. Au retour du {)rinlcmps, l'air [ténètre peu à peu danj? cet

ils LETTRES SLR LA HOLLANDE.

amas de phrases interrompues, le soleil les dégage de leur enveloppe de givre , les paroles prisonnières reprennent leur essor et tourbillonnent, et résonnent dans l'air avec l'accent de joie ou de douleur qui leur fut donné. Je vous laisse à penser quelle singulière musique ce doit être , quel vacarme de mots et d'idées , de reproches qui n'ont déjà plus de sens , de promesses faites solennellement à la face du ciel et à jamais oubliées, de soupirs d'amour exhalés dans l'ombre , entre deux jeunes cœurs , qui viennent indiscrètement frapper l'oreille du passant! De même en Hollande, quand les saules de la prairie ont revêtu leur feuillage vert, quand le jardinier de Harlem voit poindre hors de leur étroit bourgeon les feuilles riantes de la tulipe , le voyageur entend sur les canaux , sur les grandes routes, au milieu des champs, au sein des cités, un bourdonnement confus de paroles flottantes et accentuées. Ce sont autant de rimes auxquelles le soleil de mai, le vent frais des beaux jours, donne l'essor et le mouvement, et qui s'en vont de tous côtés chantant l'amour , la liberté et la morale. Alors vraiment plus d'un étranger, surpris par celte musique sonore, a bien pu se dire : La Hollande est l'un des pays les plus poétiques qui existent au monde. Il a pu se le dire encore en voyant dans les magasins des libraires, dans les bibliothèques, tous ces poèmes anciens et modernes dont la Hollande s'honore. On les compte par centaines , par milliers , et nulle part

ils n'ont été publiés avec tant de luxe. Mais la rime, si musicale qu'elle soit, ne constitue pas la poésie, et le poème le plus élégant, le plus correct , peut bien n'être qu'une œuvre de labeur et de patience dénuée de verve et d'inspiration. Or, tel est souvent le cas en Hollande. La patience est l'une des qualités les plus caractéristiques des habitants de ce pays ; la nature môme de leur sol la leur enseigne ; l'entretien de leurs digues, le dessèchement de leurs marais, les forcent à la mettre sans cesse en pratique; l'art dont ils se glorifient, l'art des Gérard Dow, des Mieris, des Berghem , en est la plus gracieuse, la plus idéale expression, et leurs poèmes épiques, leurs bergeries, leurs strophes didactiques, ont pour la plupart le même caractèred'élaboration calme, régulière, soutenue. L'organisation sociale de la Hollande , la tendance pratique des esprits, tendance qui se manifeste déjà dans les plus anciennes annales de cette contrée, n'étaient pas de nature à donner un grand essor à l'imagination des poètes. Tandis qu'en France, en Allemagne, les grands seigneurs appelaient la poésie dans leur château, dans leurs tournois , et lui drirmaient pour ornement l'écharpe brodée par une main chérie, ou le blason conquis sur un champ de bataille ; tandis que la chevaleresque Espagne chantait sous les orangers de Grenade la grandeur des rois maures et le triomphe du Cid ; tandis qu'en Italie Boiardo et \rioste faisaient revivre dans les merveilleux car-

180 LETTRES SUn LA HOLLANDE.

priées de leur imagination les riantes et glorieuses traditions du moyen-ùge; tandis qu'en Angleterre Spencer consacrait dans sa Reine des Fées les dogmes symboliques de la chevalerie , et que Shakespeare de sa main gracieuse et puissante broyait tour à tour sur sa palette immortelle les roses de l'Orient et les sombres couleurs du Nord, en Hollande , les grands seigneurs succombaient l'un après l'autre dans le désordre des guerres civiles. La féodalité était vaincue par le commerce, la noblesse par la bourgeoisie. De bonne heure les villes de Flandre et de Hollande s'élèvent et prospèrent par l'habileté de leui^s calculs et les efforts de leur industrie ; et s'il y a dans ces villes une corporation qui défend avec intrépidité ses pi'iviléges, un Artewed qui fait trembler Louis XI, il n'y a point de xMédicis.

Cependant, comme il faut que la poésie, cette fleur du ciel, jette partout ses racines et germe sur les rocs sauvages du Nord comme dans les jardins embaumés de Sacountala , sous l'humble toit de rouvrier, comme sous les plafonds dorés des châteaux, la poésie éveilla Tattention des bourgeois de Hollande.. Ils Taccueillirent avec une grave bienveillance, comme une ingénieuse distraction qui devait être soumise à certaines règles, et qui pouvait avoir ses agréments à certaines heures. Il se forma de côté et d'autre des sociétés littéraires qui faisaient profession de se dévouer au culte des muses , de travailler aux

LITTÉRATIRE MODERNE. i8l

{Kogrt's lie la lani^ue nationale ot au perfectionnement de la poésie. Kops , qui a écrit une histoire de ces sociétés, fait remonter leur origine très-haut. Il y eu avait une, dit-il, à Leyde avant Tannée 1-200, une autre à Diest, fondée en même temps que l'Académie des jeux floraux <le Toulouse, la plus ancienne académie de l'Europe. Cependant nous croyons, que l'association des confrères de la passion et des clercs de la bazoche a servi de modèle à la plupart de ces sociétés. Elles prirent seulement à tâche de remplacer ce qu'il y avait de trop avantageux dans les œuvres de leurs confrères de France, de trop gai ^lans leurs allures, par une tenue décente et des lois respectables. La première avait pris le titre de chambre de rhétorique, toutes les autres suivirent son exemple. Ce mot de rhétorique n'était pas une expression abstraite. C'était le nom d'une belle et puissante reine qui avait dans son empire des princes renommés, tels que Démoslliènc et Cicéron, Homère et Virgile. On n'entrait point au service d'une si grande dame sans quelque préliminaire. A moins d'un mérite extraordinaire, on n'arrivait pas tout d'un coup au premier rang. 11 fallait monter de grade en grade, gagner ses privilèges par ses services. Mais aussi quelle magnifique perspective s'ouvrait aux regards des fidèles sujets de leur reine Rhétorique! D'abord on était trouveur ( trouvère ), inventeur de nouveaux sujets et de nouveaux mots. De là

on arrivait au grade de doyen qui exerçait déjà une sorte d'autorité magistrale sur les jeunes disciples des muses. Puis on était promu à l'emploi de facteur, et chargé par là de composer les pièces officielles pour les solennités , de préparer les programmes des fêtes et des grandes réunions. De cette imposante dignité au titre de prince il n'y avait qu'un pas. Pour une ode, pour une ballade rimée,on se trouvait un beau matin placé par la société au môme rang que Démosthène et Virgile, ce qui ne laissait pas que d'être fort honorable ; et en faisant encore un effort, on avait la chance d'être proclamé empereur, c'està-dire quelque chose de plus élevé que dame Rhétorique elle-même. L'iiistoire ne dit point combien d'heureux poètes hollandais sont arrivésà ce rang suprême, ni par quels chefs-d'œuvre il fut mérité.

Outre ces grades littéraires, les chambres de rhétorique avaient un porte- enseigne chargé de faire flotter leur bannière dans les grandes réunions, et un procureur fiscal qui enregistrait leurs faits et gestes. Elles avaient un nom symbolique, un blason des plus idylliques, et une devise trèsmorale et très-religieuse. Celle-ci porte dans ses armes une branche d'olivier, et a pour titre : Ecce gratia; celle-là prend pour symbole l'églantine , et pour devise : « Nous fleurissons par l'amour. » Une autre s'appelle le Buisson de Moïse, une quatrième la Vallée de Joie ; une quantité

LITTÉRATTRE MODER>T<;. i8ô

d'autres avaient des noms de fleurs : Fleur de Blé, Fleur des Champs, Fleur de Lys. Celle u'Ypres, plus aml)itieuse, s'appelait l'Alpha et V Oméga, celle de Lichterwelde les Voyageuv& Pacifiques. Quelques-unes se plaçaient sous le patronage des saints; d'autres enfln, voyant le ciel et la terre envahis par leurs rivales , descendaient dans les réalités de la vie vulgaire. Une société de Louvain s'appelait tout simplement le Persil, une autre le Boudin. Les devises étaient d'ailleurs toujours une alfaire importante à traiter, un grave objet d'examen et de discussion , si grave que quelquefois, pour en finir, il fallait le deus ex machina. On raconte qu'un jour les membres d'une nouvelle société de Bruges , qui prit le titre de Saint-Esprit , s'étant réunis pour aviser à la devise qu'ils adopteraient , virent tout à coup entrer par la fenêtre un pigeon qui leur apporta au l)out de son bec ces mots : 3Ion œuvre est céleste [mijn iverk es hcinmelick)\ De nos jours , on attend encore dans les grandes villes de Flandre eî de Hollande les nouvelles des pigeons ; ils apportent la cote de la bourse , le taux des actions industrielles et les changements de ministères. C'est l'œuvre céleste de cette époque. Toutes ces chambres jouissaient de certains privilèges qui donnaient à beaucoup d'honorables citoyens le désir de s'associer à elles. Les

1 Kops, SchcU cener Geschicdcrussc dci Redcrijkeren, p. 2!i2.

princes leur témoignaient aussi une faveur particulière. Le duc Jean de Brabant était inscrit parmi les membres de la société de Bruxelles. Charles- Quint donna lui-même un blason à celle d'Amsterdam , et Guillaume d'Orange s'honorait de faire partie de celle d'Anvers. Mais on n'était reçu dans ces glorieuses confréries qu'à la condition d'offrir certaines garanties prévues par les règlements. Plusieurs sociétés, par exemple, exigeaient de leurs candidats qu'ils fussent mariés depuis au moins un an et un jour. C'était le sine qud non d'éligibilité dans ces temps de mœurs honnêtes ; c'était la loi des chastes sœurs. Aujourd'hui, elles sont moins sévères.

Le but des chambres de rliétorique hollandaises et ilamandes était, comme nous l'avons déjà dit, de travailler au progrès de la langue et de la poésie; mais leur tendance était, à vrai dire , plus morale encore que littéraire. Elles mettaient au concours des questions de dogme et de charité publique qui ne pourraient occuper aujourd'hui que la faculté de théologie de la Sorbonne, ou la commission du prix Mdnthyon. Elles faisaient représenter, à la manière de nos anciennes confréries, des drames bibliques et des mystères. Pour récompense, elles distribuaient aux lauréats des coupes d'argent ou d'étain, selon l'état de leur budget. Parfois, pourtant , elles abordaient des (juestions profimes, elles entraient, au grand scandale de quelques-uns de leurs membres, dans le domaine

LlTTKllATURE MODERNE. it'-'y

lie la mythologie grecque, et mettaient sur la scène les dieux et les héros à la place des saints et des patriarches. En 1519, une des chambres de (iand représenta un drame qui avait pour titre : L'Enlèvement de Proserpine par Pluton. La pièce est précédée d'un long prologue composé d'une l'oule de maximes fort peu adaptées à un tel sujet, mais Tort éditiantes. Puis apparaît un gardien qui s'appelle Monsieur Sait-Tout , et qui chante un hymne à la beauté du printemps et de Taurore. Un autre personnage symbolique se présente, qui loue, comme un mauvais sujet qu'il est, la volupté des ténèbres; le sage Sait-Tout le réyirimande de cette grossière licence de pensée , et l'invite à voir la pièce que Ton va jouer pour son instruction. Ici se termine le premier acte. Les acteurs se retirent. Le public réiléchit, et bientôt voici venir Jupiter, tenant la foudre à la main, Neptune appuyé sur un trident, chacun d'eux dépeignant en longs vers les charmes de son empire. Tout à coup leur dialogue dithyrambique est interrompu par Pluton, qui entre en fureur, le visage noir, les mains noires, gesticulant et criant que ses deux frères ont pris la meilleure part de l'héritage paternel, et qu'il bouleversera le ciel et les ondes, si on ne lui fait justice. — Mais que veux-tu donc ? dit Neptune inquiet déjà sans doute d'avoir à prononcer le quos erjo. — Je veux une femme, s'écrie Pluton en se redressant de l'air d'un lion dont le vent du désert enfle les naseaux. — Allons, allons,

mon cher frère, dit le galant Jupiter d'un air assez fat, tu es par trop noir pour rôver une telle conquête. L'impertinente remarque de l'amant de Léda jette Pluton dans un nouveau transport de fureur, et les deux frères, craignant sa vengeance, promettent enfin de le seconder dans ses vœux et de l'aidera enlever Proserpine. Ils appellent à leur secours Pliébus, Pan, l'Aurore, Zépliyre, Cybèle et Vénus. L'amoureux Pluton les suit près de la tour de fer où est enfermée Proserpine. Vénus s'avance au milieu des arbres printaniers que l'on nomme : Désir charnel , Plaisir mondain, Tentation ennemie ; elle séduit par ses chants perfides l'innocente prisonnière , qui , ne sachant point à quel piège elle est exposée, franchit d'un pied léger le seuil de sa retraite. A l'instant même, Pluton se précipite sur elle, en lui criant d'une voix fort peu galante : « Malédiction sur toi , indigne hypocrite, pécheresse de Sodome ! je t'arrache à tes vains plaisirs, je t'emmène dans l'enfer ! » Làdessus reparaît l'interprète moral du drame, qui prouve par ce qui vient de se pa.sser que , lorsqu'une jeune fille a été enfermée par une mère prudente dans la tour de fer de la continence, elle ne doit point prêter l'oreille à la voix séduisante rpii l'appelle, sous peine d'être emportée par le méchant esprit dans les ténèbres de l'enfer.

Parfois aussi les chambres de rhétorique d'une ville adressaient à celles des autres villes une question à résoudre, s'invitaient, se provoquaient

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au combat poétique, et alors c'étaient des réunions solennelles, des fôtes inscrites dans les annales de la contrée, de^ olympiades. Nous empruntons à un ancien historien des Pays-Bas, Emmanuel de Meterem, le récit d'une de ces réunions , qui renferme de curieux traits de mœurs : « La chambre des violiers d'Anvers, comme ayant emporté le prtncipal prix à Gand, envoya semblable carte aux villes circonvoysines, en l'an 1562, pour y comparoistre le premier d'aougst, et y apporter leur solution sur cette demande : « Que c'est qui invite l'homme le plus aux arts et sciences. » Il n'y avoit pas seulement des prix pour ceux qui donneroyent la meilleure solution, mais aussi pour ceux qui feroyent leur entrée avec le plus de triomphe, de maijnificence, et avec le plus de gens, et qui pourroyent le mieux représenter et faire entendre par figure , ou autrement, comment on pourra s'assembler en amitié et départir amiablement. En quatriesme lieu, pour celui qui représenteroit le plus artistement sa devise. En cinquiesme lieu, pour celuy qui feroit la plus belle et solennelle entrée à l'église. En sixiesme lieu, pour celuy qui feroit le plus beau feu de joye , soit sur l'eau en des balteaux, soit sur terre, à brusler des tonneaux de poix, à faire des fusées, à allumer des torches, des lanternes , paelles à feu, etc. En septiesmc lieu, pour celuy qui joueroit le mieux sa comédie. En huictiesmc lieu, pour celuy qui, aux prologues

188 LETTRES SLIl LA HOLLANDE.

de son jeu, pourroit le mieux dire : combien le-s marchands qui se comportent justement sont profitables aux hommes. Et Ihialement , pour ceiuy qui pourroit le plus innocemment ou gaillardement faire le fol, sans injure ou deshonnesteté. En quoy, on proposa des choses merveilleusement subtiles, profondes et doctes, pleines de sens et de science, et plusieurs autres tels prix.

« Sur cest envoy comparurent en Anvers , le troisiesme d'aougst, quatorze chambres de rhéloriciens, lesquelles vindrent de diverses villes et seigneuries en Brabant. La chambre de la Guirlande de Marie de Bruxelles emporta le plus grand prix pour avoir faict la plus belle entrée, car ils firent leur entrée estant bien trois cent et quarante hommes à cheval, tous habillés en velours et en soye rouge çramoysie, avec de longues casacques à la polonnoise , bordées de passement d'argent , avec des chapeaux rouges, faicts à la façon des lieaumes antiques; leurs pour[)oincts, plumages et bottines estoyent blanches; ilsavoyent des ceintures de tocque d'argent, fort eurieusenient tissues de quatre couleurs , jaulne , rouge , bleu et blanc; ils avoyent sept chariots faicts i l'antique qui estoyent fort gentiment équippés, avec divers personnages qui estoyent portés esdits chariots. Ils avoyent encore septante et huict chariots communs avec des torches ; esdits chariots estoyent couverts de drap rouge bordé de blanc ; tous les chai'tiers avoveiit des munteauv

LITTÉRATURK MODERNE. 189

rouges, et sur ces chariots il y avoit divers personnages, représentant plusieurs belles ligures antiques qui donnoyent à entendre : comment on s'assemblera par amitié pour départir amiablenienl. De Matines vint la chambre appelée la Pione; ils fiœnt leur entrée avec trois cent et vingt hommes à cheval, habillés de robes de linc esttimine incarnate, bordées de passement d'or, avec des chapeaux rouges; les pourpoincts, les chausses et les plumages estoyeiit de couleur jaune, les cordons d'or et les bottines noires. Ceux-ci avoyent sept chariots de i)laisance, laicts i\ l'antique, et fort liien enrichis et ornés de personnages. Ils avoyent encore seize autres beaux chariots quarrés par en haut et couverts de draj) rouge, chasque chariot ayant huict beaux blasons, et deux de la confrairie assis dedans avec des torches, et derrière il y avoit deux paelles à feu. En telle manière vindrent aussi les autres chambres, mais non en telle magnilicence et avec tant de gens, et l'on employa quelques jours à faire des feux de joye , à jouer des comédies, des farces, à faire des choses pour rire, et en des banquets jusques à ce que les prix fussent départis. »

Kops, que nous avons déjà cité , parle aussi de cette réunion, et dit qu'on y vit arriver des députations de onze villes et près de quinze cents membres de différentes chambres de rhétorique, tous achevai. Ceux de Berchem y arrivèrent sui-

Î90 LETTRES SUR L\. UOLLAM)E.

VIS d'une belle jeune fille qui s'avançait gravement sous un dais porté par quatre hommes, et qui représentait la reine Rhétorique elle-même. Les chambres de rhétorique se propagèrent dans toute la Hollande et la Belgique. Bientôt les villages mêmes voulurent en avoir une, et chaque ville en eut plusieurs. On en comptait trois à Amsterdam, quatre à Anvers, quatre à Bruxelles, trois à La Haye et à Harlem, quatre à Gand, six à Louvain; bref, vers le milieu du xvr siècle il y avait dans les Pays-Bas près de deux cents chambres de rhétorique ayant leur devise, leur blason, leurs doyens et leurs poètes. Les plus anciennes s'arrogeaient le droit de donner des statuts et des privilèges aux plus jeunes. C'étaient des métropoles littéraires autorisant des succursales. En 14;93, l'archiduc Philippe, père de Charles- Quint, créa à Gand une chambre suprême de rhétorique, dont il donna la direction à un chapelain. Cette chambre s'appelait : Le divin et révéré nom de Jésus avec la fleur de heaume. Elle devait se composer de quinze membres et de quinze jeunes gens qui seraient tenus d'apprendre l'art de poésie. En outre, il fut décidé que pour honorer Notre- Seigneur Jésus-Christ et la Vierge Marie, on admettrait dans cette religieuse association quinze femmes en mémoire des quinze joies de la sainte Vierge. C'était ainsi que ce pieux moyen-âge se dévouait à l'étude des lettres. Il choisissait un prêtre pour président d'une académie , il plaçait '

LITTÉRATllir: MODERNE. 491

la pc^ésie sur l'autel , la couronne de lauréat dans 1 église , et dans sa galanterie môme envers la lemme il exprimait une pensée de dévotion, il songeait à la Mère de Dieu.

Les guerres cruelles du xvr siècle portèrent un coup funeste aux chambres de rhétorique. En Belgique, le ducd'Albe, croyant voir surgir dans leur sein des germes de protestantisme, les écrasait de sa main de fer. En Hollande, la nation entière, armée pour défendre sa liberté politique et religieuse, ne pouvait plus guère songer à ce.s naïves idylles d'autrefois. Les unes devinrent tout simplement d'honnêtes confréries de paroisse qui conservèrent un privilège de préséance dans les processions et le droit d'assister en grande pompe aux fète5 de l'église. D'autres servirent à former de nouvelles associations plus sérieuses et plus utiles, notamment celle qui, en 17G6, prit le titre de Société de littérature néerlandaise, et qui subsiste encore. D'autres enfin se transformèrent en clubs et en sociétés de lecture. Leurs membres se réunissent chaque soir avec une ponctualité hollandaise dans une salle inondée de journaux. Au lieu de représenter comme autrefois les drames bibliques, ils assistent par la pensée au grand drame des révolutions financières et politiques ; au lieu de se donner des questions dogmatiques à traiter, ils se passent mutuellement les contrefaçons belges de nos romanciers, et dans leurs pl-js lonaiiGS heures de liberté ils ioueut au wliisL-

Ceiiendant, avant de déchoir ainsi de leur ancienne grandeur, les chambres de rhétorique serviront encore de modèles aux sociétés qui s'établirent en Allemagne aux xvr et xvir siècles sous le titre de Sociéics de linguistique [Sprachgesellschaften), avec les mômes recherches prétentieuses de symboles, de devises, de blasons.

Le but littéraire que ces sociétés s'étaient proposé, elles ne l'ont jamais atteint. Elles n'ont laissé que des œuvres fades, incorrectes et de mauvais goût, où l'on ne retrouve pas même ces éclairs d'esprit et ces élans de verve qui font supporter les longueurs de nos anciennes poésies. Loin de pouvoir constituer une littérature, elles ne furent pas même en état de maintenir l'entière indépendance de leur langue, de la soustraire aux envahissements de l'influence étrangère. La France les dominait, la France leur imposait ses bergeries, ses ridicules personnilications de vices et de vertus enseignées par le roman de la Rose et reproduites dans tant de mystères; elle leur faisait accepter ses tours de phrase, sescxpressions, ses images allégoriques. En vain les partisans zélés de la langue hollandaise s'écriaient en vers et en prose : « Conservons la pureté de notre idiimio , éloignons-cn les mots empruntés à un autre pays; » en écrivant cette exhortation patriotique, ils trahissaient eux-mêmes leurs errements philologiques, ils proclamaient avec des mots

LlTTKRATini: MODKRXE. 105

étrangers qu'on ne devait pas faire d'emprunt A ces dialectes étrangers *.

Au xvr' siècle, l'étude ardente de l'antiquité contribua l)eaueoup encore A entraver le développement de la langue hollandaise. Les savants

1 Baslaer woordon vrccnit,

Uiilands iiict nccmt.

(Kops, pag. ^289.)

Ypov, dans son Histoire de la langue néerlandaise, cilo nu passage curieux d'un poète du xvie siècle qui avait \c litre do facteur dans une chambre de rhétorique. Il parle de l'histoire do Pjramc et Thisbc, el compare la mort de Thisbé à la passion du Christ :

Om le concludereen van onze bcgriipt, DcCS historié moTaliseerende Is in den verstand wcl accordeerende Lij der passie van Christus ghcbenedijt.

Dans ces quatre vers, il y a cinq mots français. Les suivants, cités par ic même auteur, sont plus étranges encore. .le ne crois pas qu'on ait jamais poussé plus loin la bâtardise du langage.

Nu ghepresitpponneert dat jcraanl is éloquent.

En dat hy in der rheioriicke is xellent (pour excellent),

Dat hv philosopheliiek can argumeiUeren,

Dat hv de hannonjre ^CT musiken keut,

Miisgaders den loop weet van 'Xjinnament,

En dat hi aile hanlwcrckcn can usercn, etc.

Dix mots hoUandisés dans six vers ! les naïfs disciples des chambres de rhétorique appelaient cela travailler aux progrès de leur langue !

idi LETTRES SUR LA HOLLANDE.

s'éprirent d'un tel amour pour le latin, que non contents de lui sacrilier la langue dans laquelle ils avaient reçu les premières leçons de leur mère, ils se laissèrent aller au vain plaisir de travestir leur honnête nom de famille, dans l'espoir de ressembler un peu plus à leurs chers maîtres du siècle d'Auguste. Le caustique et mordant auteur de la Folie eut lui-même cette folie classique. Il s'appelait Gherard Gherardts, et devint Desiderius Erasmus. Son précepteur lui avait déjà donné l'exemple de cette mascarade philosophique. On ne le connaissait à Rotterdam que sous le nom de Hermanzoon; il prit celui d'Aurelius. Un autre savant, Jan Oudevs'ater, signa fièrement Johannes Palaeonydorus. Le célèbre Groot lut plus raisonnable, il s'appela Grotius. Mais que dire du renégat Jean de Gorp, qui, après avoir écrit tout un livre pour prouver que la langue du paradis terrestre, la langue dans laquelle Adam adressait son cantique d'amour à Eve et son cantique de reconnaissance ù, Dieu, était le hollandais, réprouve cette langue céleste comme indigne de lui, et s'appelle Goropius Bccanus?

Cette étude passionnée de l'antiquité eut sans doute un heureux résultat pour la Hollande; elle illustra ses écoles, elle donna à ses savants une célébrité qu'ils n'auraient pas eue, s'ils avaient écrit dans l'idiome si peu répandu de leur pays natal; elle produisit au sein des cités néerlandaises un grand nombre de iwésics latines d'un

gtiût pur et d'un style t'iégant; mais c'était une roullscation de l'idiome national au profit d'une imitation étrangère et lointaine '.

Entin, vers les dernières années de co siècle d'érudition, un homme apparut qui voulut bien faire servir ses études classiques au progrès de la littérature nationale. C'était Dick Coornhert, noble et courageux caractère, défenseur des idées de tolérance dans un siècle d'intolérance, cultivant avec amour les lettres au milieu des orages politiques, et chérissant son pays jusriuc dans ses persécutions. Jeune, il avait parcouru l'Espagne et le Portugal, il avait vu de près Tiiiquisition et ses cruautés, et il en avait éprouvé un tel sentiment dhorreur, que toute sa vie fut employée à défendre la liberté de conscience. Allié par sa femme à lillustre maison de Brcderode, il devint, dès lecommencement de la lutte entre la Hollande et l'Espagne, l'un des plus zélés défenseurs de l'indépendance de son pays et de la réforme. II fut tour à tour entraîné dans le conflit des questions religieuses et des intrigues politiques, poursuivi par les catholiques, puis j)ar les calvinistes, honoré un jour comme un homme de cœur et de talent, emprisonné le lendemain comme un schismatique, investi d'un haut emploi et banni de sa terre natale, puis rappelé par la clameur publi-

» On a publié récemment en Hollanjc une histoire Irès-lnlércEsante de ces poètes latins.

190 LETTRES SUR I.A IlOLLANDi:.

que, et emprisonné de nouveau. On raconte que, lorsqu'il était dans son cachot, sa femme, à la- ({uelle il avait communiqué son énergie, s'en allait dans un hôpital de pestiférés pour y prendre le germe contagieux et le lui rapporter, afin de le soustraire à la honte de Téchafaud. Après toutes ces cruelles vicissitudes d'une existence qui avait un si noble but, Coornhert eut enfin la liberté de se retirer à Gouda, et y mourut presque oublié.

Les œuvres de Coornhert sont l'expression fidèle des idées de dévouement et de liberté qui l'occupèrent toute sa vie. Elles se composent d'un traité de morale, d'un autre qui a pour titre : Dialogues sur le bien suprême. 11 traduisit le de Ofjiciis de Cicéron, et publia, avec le concours de la chambre de rhétoricjue d'Amsterdam, dont il était membre, une grammaire hollandaise. Vers le même temps, un typographe savant, originaire de la France et domicilié à Anvers, Plantin, imprima son Thésaurus linguœ teutonicœ , qui fut modifié, achevé par son prote, Kilian, et publié sous le titre de Vocabulaire étymologique et grammatical, ouvrage excellent, que les érudils aiment encore à consulter. Ainsi , sur la fin du xvr siècle, la Hollande avait du moins les deux éléments essentiels de sa philologie, la grammaire et le dictionnaire.

Le xvii" siècle fut pour elle une époque éclatante. Son courage et son opiniâtreté avaient assuré son indépendance. Sus navires parcouraient

toutes les mers. Ses amiraux écrasaient, dispersaient les flottes espagnoles ; ses hommes d'État, SOS Barneveld, ses Grotius, ses Jean de Witt, étaient célèbres dans TEuropc entière. Ses universités de Leyde, dT'trecht, de Cîroningue, de Franecker, se signalaient par leur érudition K Ses Elzévir et ses Blauw se faisaient un nom classique dans les annales de l'imprimerie, et tandis que l'art exaltait le génie fécond de Ilubens, la pensée mystérieuse de Rembrandt, la littérature, longtemps égarée dans de frivoles jeux de société, prit enfin son essor. Ce fut une de ces époques de gloire et de prospérité connue la Providence en donne, à quelques siècles de distance, une ou deux aux peuples pour les fortilier aux heures de désastre par le souvenir de ce qu'ils ont été et le sentiment de ce qu'ils peuvent être encore.

Au commencement du xvir siècle, Ilooft fil représenter la première pièce de théâtre à laquelle on pût sérieusement donner le nom de tragédie. Le sujet de cette pièce, qui avait pour titre Gérard de Valzen, était tiré d'unetradition hollandaise du moyen-âge; la contexture des scènes, les détails, étaient empruntés à diflërents pays et à différentes

» Niebur dit dans son Histoire romaine : c< Après ritalic cl la Grèce, aucun lieu ne méiitc plus la vcnciation de ceux cpii aiment l'anliquilé, que la salle de l'université de Leyde, où les portraits des professeurs, depuis Scaliger jus(ju';i Uhunkcniu?, sont ranges auloiu' de celui de Guillaume I^r. •>

ÎOS^ LKTTUES SUR LA UOLLANDE.

époques. Il y avait là des chœurs comme dans le théâtre grec, des personnages allégoriques comme dans les représentations des clercs de la bazoche, et le style était parsemé d'une foule d'antithèses, de concetti , de tours de phrase galants, en un mot de toutes ces pointes de mauvais goût qui régnaient alors, et que Shakespeare et Calderon eux-mêmes ne surent pas éviter.

Dans sa jeunesse, Hooft avait voyagé en Italie. Il s'était passioimé pour les bergeries qu'on écrivait alors dans le pays de Dante et le faux brillant de Marino. On sait ce que Boileau a dit à cet égard :

Jadis (le nos ;iuleurs les pointes ignorées Furent do l'Italie en nos vers attirées; Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément, A ce nouvel appit courut avidement.

Cette invasion littéraire dont Boileau déplorait les suites, la Hullande la subit comme l'Allemagne, comme l'Europe entière, llooft s'en revint dans sa bonne ville de Miiyden, l'esprit ravi de toutes ces jolies bergères aux robes de gaze, aux doigts de rose, qui parlaient si coquettement des llèchcs do Cupidon et de son sourire perhde. Son premier essai fut une imitation scrvilc de VAminte du Tasse, et du Paslor fido de Cuarini. Les deux pièces (ju'il éciivit ensuite , Gérard Vdzcn ri Bato, claient encore entachées du nièmc déi'aut; mais

LlTriillATl Ur. SIODERNE. l'.H)

entin il y avait dans ces compositions un talent de style , une iiarmonio do langage , et une certaine hardiesse de pensée dont on n'avait encore point eu d'exemple en Hollande : ce sont là les qualités qui assurent ;\ Hooi't un rang distingué parmi les écrivains de sa nation. Il publia en outre des poésies fugitives, des chansons erotiques qui curent un grand succès, et qui sont passées de mode avec le mauvais goût qui les inspira. Comme prosateur, il s'est acquis une réputation plus sérieuse et moins contestée. Il écrivit une Vie de Henri IV, une histoire des calamités de Florence, qu'il attribuait à l'élévation des Médicis. Les dernières années de sa vie furent employées à retracer les graves événements de la Hollande, à partir de l'abdication de Charles-Quint (1555) jusqu'à l'assassinat de Guillaume P' (158i). Il aurait voulu continuer cette œuvre nationale jusqu'à l'année 1609, éi)oque de la première trêve de la Hollande avec l'Espagne : la mort le surprit au milieu de ses travaux , et l'on ne trouva dans ses papiers que le récit du gouvernement de Leicester.

En se jetant dans cette nouvelle carrière, Hooft avait pris pour modèle Tacite. 11 l'avait lu et relu avec amour plus de cinquante fois , dit un de ses biographes , et , pour mieux se familiariser avec son génie, il l'avait traduit. Tous ses Hvres d'histoire furent écrits sous l'impression de cette longue et ardente étude ; souvent dans sa narration , comme dans le^ histoires de l'antiquité, l'auteur

s'efface. Les personnages entrent en scène; ils prennent la parole dans les conseils ; ils haranguent les troupes sur les champs de bataille ; Faction tient la place du récit. Si cette manière de dramatiser les événements ôte à l'histoire , du moins en apparence, cette vérité austère qui nous séduit par sa simplicité et nous rassure par sa monotonie, elle lui donne un mouvement, une vigueur qui peut produire de grands effets. Hooft avait de la verve , de Téloquence. Il avait, d'ailleurs, longuement approfondi chacune des époques dont il retraçait lesannales, et ses œuvres historiques turent dignement appréciées. Louis XIII, àquiiUit présenter parC.rotius sa Vie de Henri I)\ lui envoya, avec une reconnaissance rdiale,rordi'L' de Saint-Michel, une chaîne d'or et des lettres de noblesse. Ses compatriotes lui surent gré d'avoir consacré son génie et ses veilles au récit de leur lutte courageuse. Aujourd'hui encore ils aiment à relire son histoire, et l'on a très-justement observé que Schiller avait eu grand tort de ne pas la consulter pour écrire son livre sur la révolution des Pays-Bas.

Vondel, dont les pi'emiéivs œuvres datent aussi du commencement du xvir siècle , avait plus de génie poétique que lïooll et plus de goût. Élevé dans une condition obscure, il se développa d.î lui-même, et n'eut pas, comme son noble rival dans la carrière des lettres , l'occasion de se laisser séduire par des modèles brillants et trompeurs.

LITTÉUATIRE MODERNE. 201

A trente ans, il ne connaissait guère encore que sa langue maternelle; plus tard il apprit un peu de français et de latin ' , et dès qu'il put donner plus d'extension h ses études, il se tourna vers l'antiquité, cette immortelle source du vrai beau. A l'âge de cinquante ans, il apprit le grec , et publia, en 1050, une traduction de l'Electre de Sophocle. A prendre l'un après l'autre dans l'ordre chronologique chacun de ses drames, on y voit très-bien les transformations progressives qui s'opérèrent dans son esprit. Dans ses premiers essais, il hésite, il va sans savoir où, il est sous l'inlluence des écoles de rhétorique, les seules qu'il conniit alors. Puis peu à peu il s'enhardit, il prend une marche déterminée, l'étude soutient son inspiration, et, s'il tombe encore dans la vulgarité et le mauvais goût , l'éclat de sa chute montre du moins à quelle hauteur il s'était élevé.

Ce qui le charmait dans les tragiques grecs , c'était leur ton solennel et imposant, leur tendance religieuse, l'intervention des dieux dans les événements de la vie humaine, et cette terrible loi du destin qui épouvantait l'Olympe même. Mais il comprenait ce que nous avons eu tant de peine à comprendre, que cette mythologie antique , à la-

' La première de ses tragi'dics, ii Délivrance d'Israël, publiée en 1612, esl précédée d'une dédicace en vers français qui tnonire tous les elTorts que le pauvre poète avait faits pour apprendre notre langue. On voit à son pIjI»; qu'il a surtout étudié Du Dartas.

quelle on ne croyait plus, ne pouvait plus produire qu'une émotion factice, qu'une autre société demandait d'autres symboles et d'autres traditions. Il essaya de satisfaire au sentiment chrétien de son époque : il remplaça l'inflexible destinée par la Providence que l'Évangile nous a révélée , par ce pouvoir mystérieux et invisible comme la fatalité des Grecs, mais paternel et indulgent. Au lieu des nymphes et des satyres, des furies vengeresses et des divinités pacifiques, il fit apparaître dans ses drames les anges et les démons, les bons et les mauvais génies du christianisme. La plupart de ses tragédies sont empruntées à l'histoire de la Bible. C'est Saûl, c'est Salomon, c'est David, Joseph, Jephté, et enfin Lucifer, son chef-d'œuvre. Les Hollandais, en parlant do cette pièce, no manquent pas d'observer qu'elle a précédé do treize années la publication du Paradis perdu de Milton'. S'ils veulent prouver par là que Vondel ne s'est pas mis à la remorque du poète anglais , rien de mieux. S'ils prétendent au contraire insinuer que l'immortel chantre d'Édon aurait bien pu prendre la première idée de son épopée dans le drame do leur compatriote, il faudrait, pour plus de justice, remonter à quelque vingt ans de là, chercher le premier germe do cette idée dans le poème do Grotius qui a pour titre Adam exilé, et

• Le Lucifer (le Vondel fut j)uLliô on ICji, le Paradis perdu

ni 10G7.

MTTKRATl RE MODERNE. 205

plus loin encoiv probablement dans mainte œuvre ignorée. Toutes ces questions d'origine qui intéressent l'esprit méticuleux des bibliographies n'allèrent en rien la gloire des grands poètes. Qu'importe que Shakespeare ait pris le sujet du Roi Lear dans une ballade anglaise, le sujet de Roméo et Juliette dans un conte italien , le sujet de Ilamlet dans une page de Saxo le grammairien? qu'importe que Molière se souvienne de Piaule ou de Térence, que Schiller construise tout un drame sur une chronique romanesque, et que Goethe conçoive la mort deWerther en lisant le récit d'un suicide? La vraie gloire du poète ne consiste pas tant à inventer lui-môme l'embryon de son œuvre qu'à lui donner la vie, l'essor, l'esiiace, comme le sculpteur qui d'un bloc de marbre brut fait une Galathée.

Revenons à Lucifer. Cette pièce ne peut certes être comparée au Paradis perdu , ni pour la hardiesse de l'invention, ni pour la hauteur des pensées, ni pour la pompe du récit et la fraîcheur des descriptions; mais, en le plaçant au-dessous de l'épopée anglaise, le drame deVondeln'enest pas moins une grande et belle œuvre qui suffirait à elle seule pour sauver la littérature hollandaise de l'injurieux oubli auquel nous l'avons si longtemps condamnée.

Le premier acte commence par une exposition imposante. Lucifer a envoyé un de ses anges vers la terre récemment créée pour examiner la nou-

velle race à laquelle Dieu vient de donner le jour. Le messager tarde à revenir, les esprits célestes s'impatientent, etBelzébuth se plaint, quand tout àcoupBélial s'écrie: «Voici venir ApoUion, votre envoyé; de sphère en sphère il s'élève à nos yeux, son vol est plus prompt que le vent, ses ailes effleurent ou écartent les nuages, et laissent partout un sillon de lumière. Il sent déjà i'air plus pur que nous respirons, il voit ce jour plus beau , ce soleil radieux dont les rayons se jouent dans un azur limpide. Les globes célestes le regardent étonnés de son essor gracieux , de son aspect divin. Ce n'est pas un ange qu'ils croient voir, mais un feu rapide. Nulle étoile ne fde aussi vite. Le voilà qui s'approche un rameau d'or à la main; il a heureusement terminé son voyage. »

Belzébuth accourt au-devant du messager aérien, l'interroge, et ApoUion lui décrit avec enthousiasme les richesses de la terre, la saveur de ses fruits, l'éclat de ses pierres précieuses ; puis, quand il en vient à parler de l'homme, son langage exprime l'admiration et l'envie. « J'ai vu, (lit-il, le lion ramper aux pieds de son maître et le caresser; devant lui, le tigre cessait d'être cruel, le taureau baissait humblement ses cornes, et l'éléphant sa trompe ; le griffon et l'aigle s'approchaient pour écouter les accents de l'iiomme, et avec eux venaient aussi le dragon, le béhémoth et le léviathan. Je ne parle pas des louanges que les oiseaux des bois donnent à l'homme duas les

LITTERATIRE MODERNE. 205

nioilulations harmonieuses Je leurs chants, tandis que les sou})irs (hi vent dans le feuillage et du ruisseau dans son lit bordé de lleurs forment une musique que Toreille ne se lasse pas d'entendre.

» Jamais un habitant des régions célestes n'enchanta mes yeux comme les deux habitants de la terre. Dieu seul a pu joindre avec tant d'art rame et le corps et créer de doubles anges d'os et d'argile. La science du Créateur se révèle dans la noble attitude de l'homme et brille surtout sur son visage, miroir de l'àme. Si chaque partie de son corps étonnait mes regards, celle-ci avait pour moi un charme inexprimable, car elle réunit toutes les beautés. Un esprit céleste éclate dans les yeux de l'homme, et l'immortalité resplendit sur sa face. Tandis que les animaux, muets et privés de raison, penchent leur tête vers la terre, lui seul élève fièrement la sienne vers le ciel, vers Dieu, qui lui a donné la vie, et dont il chante les louanges

— Que pensez-vous, dit Belzébuth, de la femme sortie de ses flancs?

— Hélas ! répond ApoUion , quand je l'ai vue conduite par Adam sous le feuillage des arbres , j'ai de mes deux ailes voilé mes yeux et mon visage pour comprimer ma pensée et vaincre mes désirs. De temps à autre, Adam s'arrêtait pour la contempler, et alors une flamme sainte s'allumait dans son cœur. Il embrassait son épouse, et tous

deux célébraient leur hymen avec une ardeur et une félicité que vous pouvez deviner, mais que je ne puis dépeindre. Que la solitude est triste! Nous ne connaissons pas l'union des sexes, l'alliance de la vierge et de l'époux. Hélas! nous sommes mal partagés, nous ignorons les jouissances de l'iiymen dans un ciel sans femmes!

Apollion parle ensuite de la beauté de la femme avec un tel ravissement , que Belzébuth s'écrie : « On dirait que vous brûlez d'amour pour elle! »

— Oui, reprend le malheureux messager, j'y ai brûlé mes ailes. Ce n'est pas sans peine quej'ai pu me résoudre à quitter la terre pour remonier dans les régions célestes. En m'éloignant des lieux habités par l'homme, je les regrettais, et j'ai détourné la tète plus de trois fois pour les revoir encore. Non, dans toute l'étendue des sphères sublimes , il n'y a pas un séraphin que l'on puisse comparer à la femme. Ses cheveux dorés entourent sa tète comme une auréole et retombent sur ses flancs. Quand elle paraît, on dirait qu'elle sort du sein de la lumière et ({ue sa présence donne au jour un nouvel éclat. La perle et la nacre sont l'image de la pureté, mais la femme est plus pure que la nacre et plus blanche que la perle. »

Les riantes images d'Eden, le réeil du bonheur de l'homme, le tableau des hautes destinées que Dieu lui réserve, éveillent dans l'âme de Belzébuth

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