LETTRE PREMIÈRE
l’auteur a son ami.
Paris, Ier octobre 1822.
C’est à vous , mon cher Mayaud , que je dois l’inappréciable avantage d’avoir connu Mme de S*** R***.
L’amabilité de ses manières, la noble franchise de son respectable père, mont séduit du premier abord; et, malgré la répugnance que j’éprouve toujours à faire de nouvelles connoissances, je me suis senti très disposé à répondre aux
avances qu’ils ont bien voulu me faire. Je n’aurois clone que des remerciements à vous adresser, si dans cette conjoncture , en consultant moins votre amitié pour moi, vous aviez songé un peu davantage à mes véritables intérêts. Vous m’avez peint aux yeux de cette famille, comme un homme d’un mérite accompli; vous n’avez pas craint de dire que je joignois à la connoissance parfaite de la profession que j’exerce, une foule de qualités qui sont bien loin de former le foible apanage que j’ai reçu de la nature. J’avois regardé jusqu'à présent comme incontestable votre talent pour la ressemblance; mais , ne vous en déplaise , mon bon ami, le portrait que vous avez fait de moi , est tout-à-fait manqué. En revanche vous êtes persuasif; car j’ai eu beau dire et malheureusement prouver que j etois bien audessous de la place que vous m’avez assignée dans l’opinion de ces aimables étran-
gers , ils n’ont point voulu en changer, au moins en apparence ; et bon gré , mal gré, je suis devenu le professeur de la fille , le guide, que dis-je? l’oracle du père, dans bien des choses qui n’avoient nullement trait à ce que je puis enseigner. Bien pis encore , ils sont partis pour la province , et il m’a fallu correspondre avec eux. Vous savez par expérience , mon cher Mayaud, cpie tout en aimant bien, je trouve plus facile de le dire , de le prouver, que d’être obligé de l’écrire ; mais que ne peut une femme aimable? Son heureuse influence s étend sur tous les cœurs , comme sur toutes les professions ; elle donne plus de développement au génie, plus de grâces à l’esprit, plus de force à la pensée ; et, comme l’a dit un auteur moderne qui, les étudiant sans cesse, sut le mieux les apprécier,
k Éviter de la femme et le charme et l’empire,
« C’est vouloir renoncer à l’air que l’on respire. <
J’ai correspondu exactement pendant quinze mois. Ils sont de retour à Paris plus heureux que jamais ; aussi bons , aussi obligeants qu’ils l’ont toujours été ; et je leur dois aujourd’hui la réalisation d’un projet que je n’aurois jamais eu autrement , ni le temps ni le courage d’exécuter.
Amené par des événements qu’il est inutile de retracer ici , à vous occuper sérieusement d’un art qui jusque alors n’avoit été pour vous qu’un objet de délassement, vous m’avez témoigné souvent le regret de ne pas avoir à confier à vos élèves une méthode simple , mais détaillée, qui put, en l’absence du maître, les guider dans l’étude de la miniature : j’en ai souvent comme vous senti l’utilité. Cet art a été poussé si loin , il a tant d’attraits pour tout le monde , et sur-tout pour les femmes; elles sont généralement si disposées à le cultiver, lorsque après la sai-
SUR LA MINIATURE, son des plaisirs plus bruyants , elles vont, àl’envi des fleurs du printemps , embellir la campagne de leur présence , que c eût été , pour un artiste plus habitué que moi à mériter leur suffrage, un gage assuré de la continuation de leur bienveillance. L’intime conviction de mon insuffisance , jointe à l’espérance de voir nos désirs accomplis par une main plus habituée que la mienne à écrire et à donner des préceptes* m’a toujours éloigné de publier les miens. Cependant, le bonheur que j’ai eu de former promptement quelques bons élèves, l’indulgence avec laquelle on a bien voulu juger mes foibles productions , et le parti étonnant qu a su tirer de mes avis Mme de S*** R***, m’ont déterminé à lui demander la permission de publier notre correspondance. Elle y a consenti, à la condition que je ne ferois point connoître son nom au public. J ai saisi cette occasion pour' charger un cer-
tain M. Deville de beaucoup de compliments et de qualifications honorables qui lui sont prodiguées dans ce recueil , mais que j’avoue être tout-à-fait hors d’état de justifier. Ces seules précautions prises, j abandonne ces lettres à l’imprimeur.
Elles sont écrites avec la seule ambition d’être utile. Les incidents étrangers à mon | sujet , et qui d’ailleurs y occupent fort peu de place, n’ont point été supprimés, par 1 impossibilité de le faire sans refondre toute cette correspondance; ce qui eût entraîné un travail pour lequel mes occupations journalières ne me laissent point assez de temps. Je m’y suis borné à enseigner à une jeune personne qui savoit déjà dessiner, la méthode la plus simple et la plus prompte pour peindre la miniature. Aussi cet ouvrage ne pourra être utile qu’à ceux qui ont déjà quelques connoissances en dessin. On ne doit pas s attendre non plus à y trouver un traité
général de peinture : assez de bons ouvrages ont été publiés sur cet art, depuis Léonard de Vinci jusqu’à nos jours. J’aurois pu néanmoins, tout comme un autre, à l’aide de compilations , répéter dans un discours qui m’eût servi d’introduction, ces régies et ces préceptes généraux que personne n’ignore, et auxquels cependant très peu savent se conformer. Cet étalage d’érudition eût peut-être ébloui quelques gens, ennuyé quelques autres, et n’auroit au surplus été utile à personne. Ma seule ambition est d’être de quelque secours aux jeunes artistes, et de répondre de mon mieux aux instances qui m’ont été faites depuis long-temps par des amateurs de Paris et de Londres. Dans cette intention, j’ai fait traduire en anglais ce recueil , qui sera publié à la même époque dans ces deux villes.
La réputation méritée dont vous jouissez en Angleterre me fait desirer particir-
lièrement votre suffrage ; et l’amitié qui m’unit à vous m’engage à vous dédier un ouvrage que j’ai écrit sans m’y attendre, publié sans prétention; et auquel je me trouve avoir fait, sans m’en être aperçu, quelque chose qui ressemble à une préface.