LETTRE II
MISS FANNY A M. DEVILLE
Au château de Beauregard, près de Tours, le 5 mai 1821.
Plus d'une fois, depuis mon départ de la capitale, mon cher M. Deville, vous m’aurez accusée, je le crains, de négligence , peut-être d’ingratitude. Je puis, à vos yeux , paroître coupable de la première faute; mais le cœur de Fanny ne sauroit supporter le soupçon de la seconde.
La difficulté que je trouve à m’exprimer dans une langue qui n’est pas la mienne, jointe aux distractions inséparables du séjour de Paris pour une étrangère , ne m’ont peut-être pas permis d être
bien connue de vous. Cependant , au milieu des nombreuses connoissances que ma position dans le monde m’a mis à même de faire, il n’en n’est point que j’aie appréciée davantage que la vôtre.
L’avenir vous le prouvera , j’ose m’en flatter. Vos bontés pour moi, la bienveillance particulière dont vous m’avez donné tant de preuves, ne s’effaceront jamais de ma mémoire. Combien de fois n ai-je pas regretté de ne pas vous avoir connu plus tôt ! Quel fruit j’aurois pu retirer de conseils dictés, comme les vôtres, avec 1 intérêt, les lumières, et la clarté qui caractérisent à-la-fois votre cœur et votre esprit !
Je ne saurois vous peindre le charme que j’éprouvois à vous entendre discuter avec mon père. La justesse de vos raisonnements , l’exactitude de vos démonstrations, et sur-tout la manière rapide et entraînante avec laquelle vous saviez
ranger à votre opinion ceux qui d’abord paroissoient y être les plus opposés, me pénétroient d’admiration :
« Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement,
« Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
Vous me pardonnerez cette citation bien usée, mais qui n’a jamais été plus justement appliquée. Ces deux vers sont la seule obligation que je veuille avoir à ce méchant satirique qu’on vient de me faire relire, sans augmenter beaucoup mon enthousiasme pour lui : il ne sut jamais parler qù a l’esprit.
Pour en revenir à vous , mon cher M. Deville, dont le langage et les idées s’harmonisent bien mieux avec ma manière de sentir, je vous avouerai que j’ai tardé à vous écrire j usqu’à présent, parceque habituée à vous dire ce que je pense, je n’ai point encore assez mis d’ordre dans mes idées pour vous les soumettre.
Notre manière de vivre , beaucoup plus sédentaire et retirée qu’à Paris, devroit cependant m’aider à les classer. Mais au milieu des souvenirs du passé et des projets pour l’avenir, qui assiègent à l’envi ; mon imagination , je ne sais souvent quel parti je dois tirer du présent. Je sens qu’il me manque une occupation, un but, que sais-je? un besoin de succès , une ambition quelconque. Mais seule, sans guide, sans émulation, pourrois-je arriver à un résultat satisfaisant?
Née avec une imagination ardente , j’ai, dès ma plus tendre enfance, aimé les arts passionnément. Un goût naturel me portoit souvent à négliger les amusements de mon âge, pour admirer les production s du génie. La musique me transportait; la peinture, la sculpture m’intéressoient à un tel point, que je fatiguois continuellement ma gouvernante de questions auxquelles elle étoit fort embarrassée de ré-
pondre. Cette pauvre Mme Andrews étoit douée de plus de bonté que de génie; aussi aimoit-elle mieux m’écouter patiemment lorsque je promenois mes doigts sur le clavier de mon piano, que de conduire mes pas dans la galerie de mon père. Il en est résulté qua douze ans je jouois déjà les morceaux les plus difficiles de Cramer, et que je m’accompagnois avec assez de goût. Mes parents* enchantés de mes succès, flattoient mon amour-propre ; et je passois , aux yeux des amis de la maison, pour une petite virtuose. La vie errante que nous avons menée depuis la paix, ne m’a guère permis de perfectionner mon exécution. Mon goût s’est formé, mais ma voix s’est perdue pour l’avoir forcée trop tôt. Il résulte de cela que j’aime trop la bonne musique, pour vouloir en faire moimême. D’ailleurs l’admiration qu’on peut inspirer en exécutant un morceau brillant, est achetée si cher par l’ennui de le
répéter tous les jours, six semaines d’avance , qu’un pareil succès n’a plus aucun attrai t pour moi. Je me sens, au contraire, toute l’ardeiir nécessaire pour marcher de loin sur vos traces; je veux reprendre mes crayons, et me saisir le plus tôt possible d’un pinceau que je ne pourrai conduire dans l’isolement où je me trouve, qu’à l’aide des conseils que j’obtiendrai de vous. Serez-vous donc assez indulgent, mon bon M. Deville, pour m’aider de vos avis, et me tracer la marche à suivre? Le genre de peinture qui m’a toujours séduit, et dans lequel vous excellez, est la miniature. Je vous ai souvent entendu tenir un langage diffèrent ; mais vos ouvrages luttoient à mes yeux trop vicù> rieusement contre vos raisonnements.
J’espère donc que vous voudrez bien lais=ser un peu de côté vos Raphaël, vos Michel-Ange, vos Rembrant, vos Vandick, et me dire comment ont fait les Isabey,
les Augustin, les Guérin, pour arriver à ce degré de perfection de dessin , de goût, et de coloris qui caractérisent si éminemment leurs productions. Je voudrais, en vous donnant une tâche de ce genre à remplir, pouvoir vous garantir le succès de vos peines ; mais je ne puis vous assurer que de la vive reconnoissance de celle qui s honorera toujours du titre de
Votre respectueuse élève ,
Fanny