M. DE SAINT-REMY A M. DEVILLE
Au château de la Bourdaisière, le 27 juillet 1822.
Si je pouvois vous en vouloir, tout en vous devant le bonheur de ma vie, je yous rcprocherois bien amèrement de ne point en avoir été le témoin. Mais je dois me soumettre, et personne au monde, je l’avoue, n’a moins de droits epie moi à blâmer votre conduite à mon égard.
Madame de Saint-Remy, car tel est actuellement le nom de 1 adorable Fanny, ne sera peut-être pas avec vous d’aussi bonne composition ; je lui abandonne cette tâche , pour me livrer à tout l’en-
thousiaçme que m’inspire l’ingénieuse surprise qu’elle a su me ménager. Elle n’ignoroit pas que vous seriez l’unique personne à -laquelle je m’empresserois d’ahorcl de faire part de toute ma félicité; et le premier objet qui a frappé mes yeux, en me mettant à vous écrire, étoit un portrait d’elle-même, au bas duquel se trouvoient écrits ces mots :
Gage de mon amour pour vous , et de l’amitié de M. Deville pour moi.
Son admirable exécution m’a fait croire fermement que c’étoit votre ouvrage; mais la modestie de votre aimable et digne élève ne lui a pas permis de prolonger mon erreur : elle a même voulu m’y faire apercevoir quelques incorrections qui n'eussent pas, dit-elle, échappé à votre pinceau. Quant à moi, je n’ai vu qu’une peinture au-dessus de tout éloge; elle est le fruit de vos soins, et de votre zèle, et prouve en même temps, de la
manière la plus éclatante, Fexcellence de vos principes, et de votre méthode. Tout le monde ici, sans avoir d’aussi puissants motifs que moi, partage l’impatience que j éprouve de vous revoir. Les évènemens qui se sont passés, depuis six mois, ont apporté bien des modifications aux projets formés de part et d’autre depuis un an. Nous irons nous-mêmes vous en faire part incessamment, et vous pourrez alors mieux juger combien votre société est essentielle au complément du bonheur dont jouit actuellement le plus fortuné des hommes, le plus reconnoissant des amis, et incomparablement le plus obligé de ceux qui ont pu mériter ce titre auprès de vous, etc.
DE LA MAIN DE Mm* DE SAINT-REMY.
P. S. Je ne serai pas plus méchante aujourd’hui que M. de Sain t-Itemy ; com-
ment penser à vous en vouloir, lorsqu’il est tout près de moi? Ah ! croyez-le bien, mon bon M. Deville , vous m’êtes plus cher que jamais. Si j’ai cessé d’être demoiselle pour devenir la plus heureuse des femmes, je n’en serai pas moins toute la vie , pour vous , l’amie la plus tendre , et l’élève la plus reconnoissante.