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LETTRE XXI

M. DEVILLE A MISS F ANN Y

Paris, le 4 avril 1822.

Oui, ma chère élève, je vais vous parler franchement aujourd’hui, et je vous dirai d’abord, qu’après vous avoir écrit une lettre de vingt pages, sur la peinture, je trouve assez singulier que vous ne me disiez pas un mot qui ait rapport à cet art, et que vous ne vous rappelliez que ma dernière phrase. Mais je le vois, mon rôle est changé, et c’est vous, Fanny, qui sans vous en douter, m’apprenez à peindre d’après nature. 11 n’est plus temps de feindre , vous en savez à cet égard plus que moi, et puisque je n’ai plus rien à vous enseigner, je veux au

moins vous apprendre que si je puis cesser detre votre maître, j’ai toujours été votre ami.

M. de Saint-Remi, dont vous me parlez beaucoup, et que vous ne connoissez personnellement que depuis un mois, \ vous a voit aperçue en effet dans un des cercles les plus brillants de la capitale, où les convenances avoient exigé de lui qu’il fît une apparition d’un moment ; cet instant lui suffit pour vous distinguer j de toutes les beautés qui vous environnoient. Vous chantâtes un morceau de i Rossini, et les accents de votre voix, que tout le monde, excepté vous, trouve admirables, le touchèrent à un point, qu’il ne me dissimula pas, le lendemain, la douce et nouvelle impression que son ame avoit reçue. L’intérêt qu’il m’inspire, m’engagea à saisir cette occasion de faire renaître en lui l’espérance du bonheur; il parut un moment m’écouter avec plai-

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sir; mais bientôt, mesurant la différence d’âge, peut-être celle des goûts, qu’il supposoit y avoir entre vous et lui , il me dit en soupirant : « Non, je ne puis, je ne dois point chercher à associer à ma triste existence un être aussi heureusement favorisé de tous les dons de la nature, et destiné, par ses talents et son amabilité, à occuper dans la société une place beaucoup plus brillante que celle que je pourrois lui donner. Non! me dit-il, avec l’accent de la plus noire mélancolie , cessez de m’en parler, je ne la reverrai plus! Incessamment, je vais quitter Paris pour aller ensevelir mes jours dans la province. » Cependant ayant appris, peu de temps après , le projet que vous aviez d’aller habiter la Tourraine, je hasardai de lui en faire part. Il en parut frappé, et me dit qu’il auroit désiré pouvoir vous y être utile, il l’a prouvé : mais ce qui vous étonnera, c’est qu’il refusa de

vous être présenté, et qu’il m'annonça, dès -lors , que son projet étoit de ne faire qu’un très court séjour dans son pays, et daller passer l’hiver en Italie. Sa rencontre à Blois , son prompt retour auprès de vous, prouve qu’il n’étoit pas aussi sûr de ce qu’il venoit d’avancer : j’ignore actuellement jusqu’à quel point il s’est éloigné du plan de conduite qu’il s’étoit proposé; et vous pourriez encore, dans] ce cas probablement, m’en apprendre] beaucoup plus que je n’en sais; mais certainement pas plus que je n’en desire, fût-il devenu , grâces à vous , l’hommej du monde le plus heureux.... Mais, jei m’aperçois que je cours la poste, et que] je vous en dis beaucoup plus que vous ne m’en avez demandé. Je vais donc lais-| ser un sujet qu’il ne m’appartient plus de traiter, et passer à un autre dont je né puis pas perdre, si facilement que vous, l’habitude de parler.

Lorsque vous avez commencé à peindre, je vous ai envoyé tous les matériaux nécessaires , et c’est une précaution que doit toujours prendre un maître; car ce n’est qu’à l’aide de l’expérience que l’on apprend à choisir ou'à améliorer, quand il en est besoin, les différents objets susceptibles d’être employés pour la miniature. On trouve dans toutes les grandes villes les couleurs propres à ce genre de peinture, mais elles ne sont pas toujours également bien préparées ; quelques marchands les vendent en poudre, dans de petites bouteilles , d’autres en pastilles renfermées dans du papier. En Angleterre, on les vend presque toujours en petits pains; outre cela, elles ne portent pas le même nom par-tout. Ce ne sera donc qu’à force d’habitude que vous pourrez juger si telle ou telle couleur, qui vous est présentée sous un nom différent, peut remplacer dans l’emploi celle

dont vous avez besoin. Malgré qu’Antheaume, Bourgeois, et Cossarcl à Paris , j Newman à Londres, aient une grande 1 réputation dans ce genre de commerce, ; je ne vous indiquerai point un marchand préférablement à un autre, parcequ’il arrive souvent que ceux qui sont le plus § en vogue se négligent beaucoup dans la ; préparation de certaines couleurs, que l’on peut trouver meilleures dans bien des magasins moins connus. La chose es- j sentielle est de pouvoir remédier à ces inconvénients. Je me suis borné à vous indiquer douze dégradations des couleurs principales pour les chairs , et à la rigueur on pourroit se borner à quatre; car avec le noir, le bleu, le rouge; et le jaune, on arriveroit à faire tous les mélanges nécessaires pour la miniature, en réservant les clairs sur l’ivoire. L’histoire des arts nous apprend que les anciens peintres ont long - temps opéré seule-

ment avec le rouge, le bleu, et le jaune, qui sont les trois couleurs primitives, le noir n’étant que l’abstraction de la lumière, et le blanc, la lumière elle-même. Un savant Allemand, du nom de Mayer, a calculé qu’avec les trois couleurs primitives, dégradées plus ou moins à l’aide du noir et du blanc, on pouvoit produire par leurs différentes combinaisons huit cent dix-neuf teintes. Nous sommes donc fondés à croire que les Grecs , qui nous ont laissé de si beaux chefs-d’œuvre de sculpture , étoient arrivés à un égal degré de perfection en peinture; et qu’Apelle, ou Protogène, pouvoient-être aussi grands coloristes que Phydias, Myron, Lysippe, etc. , etc. , ont été grands sculpteurs.

Les peintres modernes , ayant découvert dans la nature des substances qui présentent les mêmes mélanges que les anciens étoient obligés de chercher sur

leur palette, ont augmenté le nombre des matériaux de la peinture, et ont fourni par là aux artistes des moyens nouveaux et plus prompts d’arriver à la perfection de leur art. Il y a eu cependant des peintres qui, depuis ces découvertes, ont cru pouvoir se dispenser d’en faire usage. On cite Santerre, qui vivoit encore au commencement du dernier siècle; il s’étoit volontairement réduit aux cinq couleurs des anciens, et cependant ses productions sont remarquables par un coloris tendre et gracieux: les seules substances qu’il employoit étoient l’outremer, le massicot, le brun rouge, le blanc de craie , et le noir de Pologne. Cet exemple , qu’il seroit peut-être dangereux d’imiter, est cependant bon à citer, pour prouver que ce n’est point la grande variété des tons de la palette, qui fait bien colorer, mais seulement la manière de les em-

Revenons à la miniature. Lorsque vous voudrez renouveler les couleurs de votre palette , ou en charger une nouvelle, vous vous rappellerez que les ocres, la terre de Sienne, le brun n° 4, le bistre, le noir, le vermillon , et 1 outremer, ont besoin d’être rebroyés, et gommés. Il n’y a que l’habitude de peindre, et l’usage que vous avez fait jusqu à présent des couleurs que je vous ai envoyées, qui puissent vous indiquer au juste à quel point. La laque rose, le carmin de garance, et le précipité d’or , se vendent ordinairement tous gommés: l’expérience vous fera connoître s’ils le sont assez; mais il n’y a pas de mal à les broyer le plus que l’on peut. Il est utile d’avoir deux palettes de chairs , l’une un peu moins gommée que l’autre ; la première sert à ébaucher le portrait, et à l’avancer autant qu’il est possible; la seconde peut êtpe utile à la fin, pour le polir, et lui

donner plus de vigueur. Quelques peintres, sur-tout en Angleterre, ne se servent que très rarement des gouaches, et I conservent, au travers de la couleur, la transparence de l’ivoire, jusque dans les draperies et les fonds les plus obscurs: cette manière de peindre prête à l’harmonie ; mais elle ne fait pas autant valoir la tête, ne produit pas assez d’effet, et résiste moins aux ravages du temps. Pour éviter, autant que possible, ce grave inconvénient, il faut ébaucher les acce soires que vous desirez traiter dans cette manière, en les lavant avec un gros pinceau d’une teinte équivalente, pour la valeur, aux deux tiers du ton que vous voulez obtenir. Lorsque cette préparation sera sèche, vous l’unirez au pointillé avec le ton local , vous indiquerez les ombres avec un ton plus foncé, vous pourrez piquer les grandes lumière^, en enlevant adroitement la couleur avecla

pointe d’un pinceau humide, et vous les reglacerez légèrement avec un foible mélange de blanc et de ton local bien gommé.

Vous observerez , en chargeant les palettes de gouaches, qu’il faut y mettre une plus grande quantité de chaque couleur, et n’en placer que trois ou quatre au plus, sur un côté de la palette, de manière à laisser encore de l'espace pour la formation des mélanges; vous pouvez, sans inconvénient, en mettre autant de l’autre côté de la même palette. Vous ne craindrez point d’exercer votre patience, ou celle de la personne que vous emploierez à cette ennuyeuse besogne, pour les broyer le plus long-temps possible. Elles doivent- être modérément gommées. On ne se sert en miniature que de blanc léger, le blanc de plomb étant sujet à noircir par l’influence de l’air. Vous mettrez de ce même blanc à deux places dif-

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férentes. L’une de ces quantités, beaucoup moins gommée, vous servira à revenir sur les lumières préparées avec l’autre, et que vous voudrez rendre plus brillantes. Quelques peintres, pour donner plus de solidité aux fonds, et aux draperies gouachées, gomment davantage la première ébauche. Cette précaution n’est pas nécessaire lorsque l’ivoire a été bien préparé; mais rappelez- vous que, pour réussir à bien faire les gouaches, il ne faut pas qu’elles soient trop gommées. Lorsqu’elles sont terminées, et que vous êtes parvenue à exprimer ce que vous vous proposez d’exécuter , vous pouvez, à l’aide de glacis d’un ton chaud, faire disparoître l’aspect gris et terreux qu’elles présentent souvent.

On peut peindre, en miniature, sur plusieurs espèces de substances blanches, telles que le marbre, l’albâtre, et même les coquilles d’œufs. On parvient à amol-

lir et redresser ces dernières , à l’aide dè l’humidité; on les fixe ensuite facilement sur une plaque de métal, ou une feuille épaisse de carton , et elles sont alors susceptibles de recevoir, comme l’ivoire, la préparation que je vous ai déjà expliquée précédemment. Le papier et le carton de Bristol , sur lesquels on fait l’aquarelle , ne sauroient être choisis trop fins, ni trop unis ; alors ils n’exigent point d’autre préparation que celle de la dent-de-loup. Le vélin , qu’il faut toujours avoir soin de tendre sur du carton, ou une plaque de métal, peut être poncé légèrement. On a généralement adopté l’ivoire, de préférence à toutes ces substances, parcequ’il est sujet à moins d’inconvénients; que son ton local se rapproche davantage de celui des chairs; qu’il est susceptible de recevoir un fini plus précieux; qu’on peut arriver à une plus grande vigueur; et que par conséquent on y fait des ou-

Vrages d’une plus longue durée. Il doit être choisi très blanc , sans veines ap- ] parentes , fort uni , et réduit en feuilles j très minces; parceque, plus il est épais, ; et plus son opacité lui donne un ton ! roux : tandis que s’il est transparent la | blancheur du papier ou du carton, sur ] lequel on le fixe, le pénétre, et augmente celle qui lui est propre.

Il est très important de savoir bien choisir ses pinceaux. Ceux qui sont destinés pour les fonds doivent être carrés du bout, gros, et courts : il faut les tremper dans l’eau, et les essayer ensuite sur du papier, pour s’assurer si les poils restent réunis, et s’il n’y en a point qui dépassent les autres. Les pinceaux de petitgris, qui servent à ébaucher, ne doivent pas être trop longs; leur pointe doit être tonde, et ferme. Les pinceaux de martre doivent être bien garnis de poils: la couleur y sèche moins vite, et cela rend la

touche plus large, et plus moelleuse. En général la pointe doit en être ferme, et faire ressort sur elle -même. Pour s’en assurer, il faut les humecter, et les tourner dans différents sens sur le doigt, ou sur le papier : s’ils rie font qu’une seule pointe, on peut juger qu’ils sont bons; si au contraire ils ne se rassemblent pas bien, et qu’ils fassent la fourche, ou qu’il y ait des poils plus longs les uns que les autres, ils ne valent rien. On peut cependant encore tirer parti d’un pinceau trop pointu, dont les poils d’ailleurs restent réunis, et cela en l’ébarbant avec des ciseaux; mais il faut bien prendre garde de le couper trop. Une manière plus sûre de l’ébarber au point convenable, est, après l’avoir humecté, de le passer rapidement au milieu de la flamme d’une bougie. Les meilleurs pinceaux, sans contredit, se fabriquent chez Chérion , quai de l’Horloge, n° 6 1 , à Paris,

La plupart des peintres en miniature :

ont l'habitude, en travaillant, de passer le pinceau sur le bord des lèvres, pour | assembler plus facilement les poils , et lui donner une bonne pointe ; par ce moyen , i s’il y a trop d’eau , on l’ôte du pinceau, et | il n’en reste que ce qu’il faut pour employer la couleur grassement. On ne peut pas craindre que cela soit nuisible, car toutes les couleurs qu’on emploie pour la miniature, excepté l’orpin qui est un I poison, n’ont, quand elles sont préparées, ni mauvaises qualités, ni mauvais goût. Cette seule couleur dangereuse, ne faisant point partie de la palette de chairs , vous ferez bien d’user de ce moyen pour finir les carnations, afin que votre travail soit net et peu chargé de couleur. Quand vous peindrez les gouaches, vous vous contenterez d’assembler les poils de votre pinceau , et de le décharger , s’il y a trop de couleur, sur la palette elle-même,

ou sur du papier. Au résumé, chaque peintre à la longue, se faisant une manière d’opérer qui lui est propre, il est difficile de décider la vraie qualité que doivent avoir les pinceaux, et la meilleure manière de s’en servir ; ce ne sera qu’après en avoir acheté de bous , et de mauvais , que vous pourrez bien juger ceux qui sont plus ou moins favorables à votre exécution.

La rapidité de vos progrès, et l’intelligence que vous avez montrée dans l’application des principes que je vous ai transmis, m’ont permis de vous faire franchir rapidement, dans l'étude de la miniature , des distances qu’on parcourt ordinairement avec beaucoup plus de lenteur; quelque coloriste, quelque dessinateur que l’on soit d’ailleurs, on n’acquiert qu’à la longue cette égalité de travail, ce précieux, ce fini, ces touches heureuses et spirituelles , qui doivent

caractériser essentiellement ce genre de peinture , lorsqu’on a commencé à peindre d’après nature. On ne doit pas négliger pour cela de copier de bons ouvrages. Quelque talent qu’on ait acquis, on en retirera un grand profit, pourvu qu’on n’étudie p$s toujours le même maître.

Mes leçons* désormais ne vous seront plus nécessaires; car elles se borneroient à vous rappeler ce que je vous ai déjà dit, ou ce que vous pouvez voir tous les jours dans les modèles qui sont à votre disposition. Ne vous lassez donc point de les admirer; inspirez-vous en les contemplant, et vous pourrez ensuite voler de vos propres ailes.

Puisque vous soupçonnez déjà que j’ai plus d’un correspondant en Touraine, je ne craindrai point de vous dire que je termine cotte lettre pour répondre à M. de Saint-Remy, avec lequel je suis

très en arrière. Je me propose , dans votre intérêt comme dans le mien, de le charger auprès de vous du développement dont peuvent être encore susceptible^ les conseils que vous avez bien voulu recevoir de moi. Pour votie tian— quillité, je vous assurerai que je n’ai pas besoin pour cela de lui parler de tout ce que vous m’avez écrit, encore moins de ce que j’ai cru deviner;.... je suis trop son ami, et le vôtre en même temps, pour lui ravir, s’il y a lieu, le plaisir de me 1 apprendre lui-même. Ma correspondance avec lui, et monsieur votre père, plus encore que les lettres que j’adresse à vousmême , vous fourniroient des preuves authentiques de l’amitié , et du dévouement, que vous porte depuis long-temps le plus enthousiaste, et le plus désintéressé de vos admirateurs.

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