LETTRE XIX
Au Tchardak,
Eoute de Lampsaki au Tchardak.— Description de ce bourg; temple antique 9 converti en une écurie; traces de plusieurs autres constructions aussi antiques. — Opinion sur la véritable place de la ville de Lampsaque.
Nous avons été visiter le joli village de Sardaki, ou le Tchardak , qui se trouve sur le bord de la mer, à quelques milles au nord de Lampsaque.
Tchardak^ en turc, signifie donjon, et ce nom lui vient sans doute d'une haute tour bâtie sur un promontoire ; elle sert de fanal pour indiquer l'entrée du canal aux vaisseaux venant de la mer de Marmara , et qui doivent se diriger de préférence vers cette côte , celle d'Europe étant bordée de récife, comme nous en avons fait la malheureuse expérience.
La route de Lampsaki au Tchardak est fort agréable et assez bien entretenue ; elle s'élève sur une chaussée, et, dans toute sa longueur, un trottoir règne sur l'un des côtés : sans cette précaution elle seroit impraticable dans la sai*
son des pluies, le terrain étant extrêmement gras. Cette route ne seroit-elle pas une portion de celle que les anciens avoient construite le long de la côte d'Asie ? Elle est au moins telle qu'on nous représente les voies antiques , partagée en un chemin bas pour les voitures , et un autre plus élevé , construit en larges dalles y destiné aux gens de pied , aux bestiaux, et même à la cavalerie. Cette route aura été entretenue de temps immémorial , parce qu'elle présente encore les mêmes avantages qu'elle oflFroit anciennement. Il en est de même de plusieurs usages qui se sont perpétués, parce que leur utilité a été consacrée par l'expérience et le besoin journalier, tandis que presque tous ceux qui n'étoient que le résultat de circonstances particulières , du luxe , de la mode , ou d'autres considérations éventuelles , sont tombés en désuétude , et ont enfin été oubliés.
Le terrain de tout ce canton est excellent :
aussi est-il cultivé avec autant de soin qye d'intelligence, et l'aspect de ces campagnes fertiles nous retraçoit celui de nos plus riches provinces de France. Les propriétés sont entourées , et séparées l'une de l'autre par des haies d'afrbustes odorans , ou par des cannes et des joncs entrelacés à claire-voie , d'ui)e manière régulière et assez ingénieuse. Les cultures sont très-variées :
ici Ton voit une pièce de blé ; là , un champ de coton; plus loin, des planches d'herbes potagères ; partout, un agréable mélange de vergers, de vignes et de bouquets de bois. Ce coup d'oeil est surtout remarquable lorsqu'on a touché à la côte opposée i qui est nue, stérile, sans arbres et même sans eau. Le bras de mer qui sépare ces deux contrées paroît avoir, comme une barrière insurmontable, préservé cette partie de l'Asie des guerres sans cesse renaissantes, et du passage dévorant des soldats. C'est cependant moins à ce fléau qu'il faut attribuer la stérilité actuelle de l'autre rive , qu'à la nature du terrain et à sa pente rapide , qui s'oppose à la culture. Ce con? traste nous a frappés vivement. L'Asie est un grenier d'abondance pour la capitale de Tempire , qui seroit bientôt en proie à la famine , si Ton cessoit de voir le détroit couvert de caïques chargées de tous les dons de cette terre fortunée. Revenons à la route du Tchardak : c'est une promojiade qu'on s'est plu à embellir par des établissemens publics bien intéressans , je veux parler de fontaines qu'on y voit, à des distances très-rapprochées , distribuées sur les bords du chemin. Construites avec la plus grande simplicité , consacrées à la seule utilité , elles remplissent leur objet d'un^ manière plus touchante que les somptueuses fontaines que nous avons
vues à Gallipoli'. Il n'est pas besoin d'y inscrire cet adage persan.:
«c Ne jette pas de boue datts la sôutxie où tu t'es ^lësaltéré ; »
elles sont sous la sauve^garde publique. On n'y voit pas des vases de métal pendans à une chaîne : une simple calebasse creusée sert au même usage. Le voyageur altéré la trouve sur le rebord du réservoir, s'en sert, la lave , et, après l'avoir baisée ( i) » la remet sur la même pierre , où un autre voyageur la retrouvera : les enfans eux-mêmes se garderoient d'y toucher autrement que pour s'en servir de celte manière. Le même sentiment qui a fait ériger ces fontaines , a porté le fondateur à planter des arbres qui offrent des fruits et de l'ombrage, et sous lesquels on voit souvent son tombeau et ceux de ses descendans ,
( I ) Cette action est assez ordinaire chez les Turcs ; die marque le respect ou la reconnoissance. Je rencontrai un vieillard chargé de pains, et courbé sous ce faix. Un de ces pains roula par terre ; une femme accourt , ramasse le pain , le baise , et le remet dans la hotte. C'est particulièrement pour les papiers , que les pieux Musulmans font cette cérémonie , dans Tidée qu'ils ont que ces papiers peuvent renfermer le nom de Dieu. « Pour marque de l'amitié ( dit » Jean Copin, dans la relation de ses voyages) que le capitaine » arabe avoit pour nous, il prenoit le bout de sa barbe , et la baisoit » en nous nommant. C'est une démonstration de bienveillance qui » est presque en usage parmi tous les Mahométans ; et quand ils 9 Veulent témoigner du dégoût ou du mépris , ils prennent encore y k bout de leur barbe, et crachent dciius. »
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qui considèrent cette propriété comme un lieu sacré. En un mot , on reconnoît dans ces monu'^ mens une intention bien marquée de bienveillance , dont on n^est pas étonné lorsqu^on parcourt ce pays , où des mosquées , des écoles, des hôpitaux et des hôtelleries attestent à chaque pas la piété des Musulmans. Les sultans donnent Fexemple de ces fondations pieuses en construisant des édifices publics, et surtout des mosquées, auprès desquelles on réserve un vaste terrain planté de cyprès et d'autres arbres toujours verts , où ils font édifier des tombeaux magnifiques pour eux et pour les personnes de leur famille. Cet usage a de Fanalogie avec celui des empereurs romains , qui faisoient élever d'immenses mausolées , où non seulement leurs parenS;, mais encore leurs affranchis et même leurs esclaves , avoient leurs places marquées : triste réunion, où chaque individu, de quelque rang qu'il eût été , n'occupoit plus que l'espace nécessaire pour recevoir l'urne qui contenoit ses cendres !
Je n'ai jamais rencontré une de ces fontaines, qu'elle ne m'ait rappelé l'une des plus touchantes idylles de Gessner. Soulevant les festons de lierre ou de chèvre-feuille qui retomboient sur le fronton , j'étois étonné de ne pas y voir inscrit le nom diAmyiiias; et si une jeune Grecque au
maintien modeste, drapée de sonschall, la cruche de terre sur la tête , s'approchoi( pour puiser de Teau, j'étois prêt à lui demander le récit des derniers jours d'Amyntas , « de Fhomme » vertueux, dont la vie ne fut qu^une chaîne » de bienfaits ^ et qui , voulant faire du bien , » long - temps après sa mort , conduisit cette » source en ce lieu , et y planta ces arbres. »
Gessner, peintre de la nature et du sentiment, que n'as-tu pris tes modèles et puisé tes sujets dans cette contrée ! Tes pinceaux lui eussent restitué le charme qu'elle a perdu. Mais non ; ton âme sensible n'auroit vu qu'un triste contraste entre cette terre et les descriptions de sesp<>etes : une sqmbre réalité auroit rembruni tes couleurs , ou, pour tracer de rians tableaux, il t'eût fallu fuir les villes habitées par le Turc indolent et barbare, par le Grec dissimulé et rampant. Contraint de t'enfoncer dans les solitudes que dominent le Pholoe et le Taygète , tu aurois retrouvé , il est vrai , l'Arcadie toujours sauvage, toujours belle ; mais que de peines et de fatigues t'auroient coûté quelques momens de plaisir!
Plus sage et plus heureux, c'est dans ta patrie que tu as retrouvé la candeur, la franchise , la fierté , la valeur des anciens Grecs, les vertus , en un mot , que tu aimas tant à chanter. Une autre Arcadie plus fraîche , plus riante, s^offroit
k tes pinceaux. Eponx chéri, père adoré, tu las fixé dans ta retraite par la bonté de ton cœur et la simplicité de tes goûts : tu ne songeois qu'au bonheur, et tu trouvas la gloire : ta famille , tes amis et ton pays t'inspirèrent mieux cent fois que ne Teût fait la Grèce déshonorée.
Le village de Tchardak est dans une agréable position sur le bord de la mer, à Fextrémité d'un vallon arrosé par de nombreux ruisseaux qui descendent en cascades de coteaux couronnés de bois. Il paroît que les habitans vivent dans l'abondance , et quHls ne sont pas avares de leur ' superflu ; car ils nous offroient avec empressement des provisions de toute espèce. Quelquefois même une porte ou une fenêtre s'entr'ouvroit, et des femmes nous présentoient , en se cachant le visage , des paniers remplis de fruits, de fromages ou d'œufs frais. Nous voyions autour des maisons une infinité d'oiseaux do* mestiques , et surtout des oies d'une grosseur extraordinaire ^ et dont le plumage étoit éclatant de blancheur.
Nous avons vu aussi dans cet endroit , et pour la première fois, des troupes de grues ; elles paissoient le gazon auprès des ruisseaux, et nous laissoient approcher jusqu'à une certaine distance. Poursuivies, elles couroient plus vite que nous, en s'aidântde leurs ailes , s'élevoient pé-
niblement ; mais lorsqu'elles avoîent atteint une> colonne d'air suffisante pour les soutenir, elles voloient avec grâce , et formoient des évolutions symétriques. Ces oiseaux font leurs nids sur les, édifices les plus élevés , et Ton se garde bien de les y troubler. Si nous avions, eu le malheur d'en tuer un , nous aurions couru les plus grands risques. J'ai rarement vu, dans un si petit espace, un aussi grand nombre de canards sauvages et de poules d'eau : la mer en étoit couverte. La pêche y est aussi fort abondante.
Les habitans de ces côtes font peu de commerce ; mais l'abondance des productions naturelles les fait jouir d'une honnête aisance , sans leur inspirer l'amour du gain et la soucieuse avarice qui en est la suite. Si l'on a quelquefois, accusé ces peuples de mauvaise foi, de méfiance et de procédés peu délicats envers les étrangers , c'est que ces derniers y ont souvent donné lieu , ainsi qu'à des représailles fâcheuses ; mais il paroît qu'entre eux ils n'ont rien de cela à craindre. Leurs propriétés sont sous la sauve - garde publique : entourées seulement de haies ou de légères barrièresen roseaux, ces foibles remparts , însufiisans contre les malintentionnés, ne leur 6ervent qu'à se mettre à l'abri des incursions des troupeaux et des autres animaux domestiques.
La plus touchante preuve que je puisse donner
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de cette confiance, de cette bonne foi générale, cVst de voir la plupart des portes de leurs maisons sans serrures , fermées d'un simple loquet en bois , ou même souvent de cordons que les habitans se contentent de nouer pour indiquer qu^il n^y a personne au logis. Ce seul fait, que nous avons remarqué avec autant de surprise que de plaisir dans les environs de Lampsaque et du Tchardak , et que nous pouvons certifier, fait réloge le moins équivoque de la moralité des habitans.
Sur la place de la mosquée ( PL XXf^) , nous avons aperçu divers fragmens antiques, et je soupçonne que cette mosquée elle-même fut construite sur d'anciennes fondations : le porche en est soutenu par des colonnes. Notre curiosité ayant été remarquée , on nous conduisit avec un empressement et une bienveillance qu'on a rarement ici pour les étrangers , vers un vaste bâtiment qui sert d'écurie. Le comble repose sur deux rangs de colonnes antiques de différens diamètres. Les chapiteaux ne sont pas , à beaucoup près , assortis aux colonnes , ni même ea proportion avec elles : quelques uns sont posés en sens inverse ; elles ne sont pas elles-mêmes uniformément alignées et espacées, et Ton pour^ roit presque douter qu'elles eussent été fondées en ce lieu. L'obscurité qui y régnoit, et l'impa-
tience que témoignoient nos conducteurs, surtout lorsque nous voulions prendre des mesures , nous ont empêchés de vérifier si nous étions réellement sur l'emplacement d'un temple antique qui n'auroit pas encore été remarqué des voyageurs.
Il devoit appartenir à une ville assez importante , bâtie sur l'emplacement du village de Tchardak. Ce n'est pas , au surplus , l'édifice en lui-même , qui me feroit supposer l'existence de cette ville ; ce seroit plutôt les divers ordres dont il est composé, En effet , la variété des chapiteaux et des colonnes semble indiquer la préexistence de monumens divers , dont ils seroient les débris. Si les Turcs les avoient employés à l'ornement d'une mosquée» on pourroit croire que l'importance qu'ils attachent à ce genre de monument auroit vaincu leur paresse , et les auroit engagés à faire venir ces colonnes de Lampsaque ; mais l'usage qu'ils en ont fait, éloigne absolument l'idée d'une telle supposition, et prouve qu'ils les ont trouvées sous leur main. Il est probable que la plus grande partie de ces colonnes étoit sur pied , et qu'ils ont rétabli le moins mal qu'ils ont pu celles qi\i manquoient, les couronnant de divers chapiteaux trouvés dans le voisinage pour atteindre la hauteur de celles qui étoient entières, et asseoir
le toit d^ane manière régulière et horizontale;
Ce qui nous a fait encore supposer que nous foulions un sol historique, c'est un aqueduc pour la conduite des eaux qui alimentent les fontaines de Tchardak. Ces fontaine sont aussi plus nom^ breuses qu'il ne faut pour un très-petit village. On y remarque d'ailleurs des firagmens de sculp* ture antique , dont on s'est servi fort maladroit tement pour les décorer. L'aqueduc se trouve , en remontant la petite rivière , vers l'extrémité de la vallée , au levant. Il existe dans le même endroit d'autres ruines que nous n'avons pas examinées avec assez de soin pour les décrire.
Quelle est donc cette ville grecque parfaite^^ ment oubliée , qui néanmoins a possédé plu-* sieurs monumens qu'on peut supposer magni-* fiques y à en juger par ce qui reste ? L'étude des anciens auteurs et Texamèn attentif de ces ruines éonduîroient peut-être à la solution de ce pro* blême.
En attendant qu'on ait reconnu et fixé la position des lieux avec plus d'exactitude que nous ne pouvons le faire , qu'on nous permette de réunir quelques faits , et d'en tirer des conséquences conjecturales que nous soumettons aux antiquaires.
Les anciens nous apprennent qu'il n'existoit sur cette côte que les villes de Lampsaque , de
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Pœsos et de Parium. Le Tchardak ne peut être la ville de Parium, qu'on place sur la Propontide, et par conséquent à quelques lieues plus au nord.
Voyons si ce seroit celle de Pœsos (i) qu'on doit chercher entre Parium et Lampsaque. Homère la nomme Pœsos et ^œsos , et Didyme , sou scoliaste , ajoute qu'elle tient ce dernier nom d'un de ses rois. Strabon dit que c'étoit une colonie des Milésiens, parce que , apparemment, ils étoîent venus s'y établir postérieurement à la guerre de Troie. Elle existoit encore vers l'an 5oo avant Jésus-Christ, puisqu'elle prit part à la révolte des Ioniens contre Darius , et qu'elle fut réduite comme les autres villes de FHellespont ; mais elle étoit détruite du temps de Strabon ; et ses habitans étoient passés à Lampsaque, sans doute avant Scyllax , car cet auteur n'eri parle pas. Une rivière qui couloit sous ses mura avoit retenu le nom de Pœsus, La destruction de cetle ville est-elle l'effet de quelque convul* sion de la nature , de quelque fléau , ou la suite des malheurs de la guerre ? C'est ce qu'on ignore. Ce qui paroît certain , c'est qu'il n'en est plus question dans l'histoire depuis ce temps , et l'on ne désigne sur cette partie de la côte de l'Asie ^
(i) Siviihon, iti.xin.
la'plus rapprochée de Gallipolî, que Lampsaque, comme port ou ville de quelque importance.
Quel est maintenant l'état de Tchardak? C'est un village où Ton rencontre à chaque pas des fragmens antiques. Nous y avons aussi reconnu ceux d'un ou même de plusieurs templeç , et , en i*emontant la petite rivière qui se jette près de là dans la mer, on voit des restes d'aqueducs qui peut-être portent encore les eaux à un grand nombre de fontaines. Le port est petit , mais bien abrité , étant entouré par un promontoire sur lequel s'élève une tour qui sert de fanal. Tout annonce le local d'une ancienne ville, et la rivière, dans laquelle on pourroit reconnoitre le Pœsus , feroit croire à la préexistence de la ville Pœsos en cet endroit , situé en effet entre Lampsaque et Parium ; mais les ruines que nous avons entrevues au Tchardak , n'auroient pas échappé à Strabon , si la ville de Pœsos n'eût été totalement détruite de son temps. D'ailleurs, ces restes portent tous les caractères des constructions romaines, et même de celles du Bas- Empire. Nous y avons reconnu des chapiteaux de différens ordres , et surtout d'ordre composite que les Grecs n'ont jamais connu , et qui ne pouvoient appartenir qu'à des monumens bien postérieurs. Des aqueducs bâtis en briques et en petits moellons unis par le ciment, ne portent
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pas davantage le caractère de monumens grecs. Or, si tous ces débris appartiennent au sol sur lequel ils sont dispersés , ce même sol n'est pas celui delà ville de Pcesos , qui n'existoit déjà plus du temps de Scyllax , c'est-à-dire plusieurs centaines d'années avant l'époque que désigne le style de ces constructions. Le village de Tchardak n'occupe donc pas la place de Tantique Pœsos. Cependant ce local étoit très-favorable à l'établissement d'une ville. Son port, sa rivière, la bonté du terrain qui l'environne , avantages que ne possède pas Lampsaki à un si haut degré, feroient soupçonner, malgré la distance qui sépare ces deux villages , que Lampsaque pourroit bien s'être étendue autrefois jusques en ce lieu , et que même le port de Tchardak étoit le véritable port de l'antique Lampsaque (i) , celui
(i) L'idée de placer rancienne Lampsaque à Tchardak m*a paru d'abord d'autant plus juste , que Strabon dit que cette ville ayoit un bon port, et que ce port ne pou voit exister que par le moyen des ra<)les , dont on ne voit aujourd'hui aucun vestige à Lampsaki même. A Tchardak , au contraire , un attérissement assez considérable , renfermant une espèce de lagune , semble indiquer un ancien port qui se seroit comblé, et dont les môles seroient couverts par les sables. Une tour même , ou fanal , qui est situé sur ce banc de sable, annonce qu'il est construit sur une partie solide. Cependant, une personne, qui a visité ces côtes en i8i5, prétend qu'il n'y a aucun débris tenant au sol à Tchardak; que l'attérissement n'est qu'un composé de sables amoncelés et raouvans, et que les ruines sont toutes à Lampsaki môme. ( Note communiquée par Af. Barbie- du Bocage, qui y d'après Us données exactes qu'il possédait , et les notes que nous lui aidons fournies , a eu la complaisance de treuxr le plan de cette partie de la côte d'Asie.) ( Planche XXV L )
ai ' ÊEtriiiÊs
où mouillent maintenant les vaisseaux, ne pouvant être considéré que comme une rade hieo moins sûre que n'éloit le port de Tchardak pour les navires des anciens, qui tiroient beaucnup moins d'eau que les nôtres. Au reste , nous n'avons réellemenl pas reconnu de monument antique fonde à Lampsaki, mais seulement des fragnions isolés, â l'exception de l'édifice situé sur le bord de ta mer, et qui peul-n^tre même n'a été formé que de marbres rapportés. Le temiile mtJinc dont nous avons fait la découverte , et qui se trouve liors de ce village du côté de Tcliardak, pourroit tout aussi bien appartenir à ce dernîerendroit. Strabon marque Tancicnne >ille de Percote comme le point intermédiaire entre Lampsaque et Abydos. Or, si l'on s^accorde à reconnoîlre Percote dans un lieu subsistant sous le nom de Bergase, bien plus rapproché de Lampsaki que d'Abydos, il faudroit éloigner le £itedeLampsaqueversleTchardak,quisc trouve en effet à la distance requise. II seroit donc possible que celte ville célèbre, l'une des plus puissantes de l'Asie mineure , et qui , pendant plusieurs siècles, a été une place importante de commerce du Levant, couvrît toute cette côte depuis le Tchardak jusqu'au village de Lampsaki, qui auroil été l'un de ses anciens faubourgs. Cependant, si le port de Tclwrdak doit être
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considéré plus spécialement comme celui de Lampsaque, pourquoi a-t-il perdu ce nom, et Ta-t-il laissé usurper par un faubourg ou un village isolé ?
On pourroit en accuser les géographes , et surtout les marins modernes, qui s'arrêtent de préférence dans ce dernier local, parce qu'il leur permet de jeter l'ancre sur une plus grande profondeur ; ils auront pris la partie pour le tout , et auront conservé à ce mouillage un nom fameux, ne laissant à l'ancien port de Lampsaque que le nom du fanal qui le rend remar-
quable, et qui même fortifie encore notre opinion. Elle nous paroi tra d'autant plus probable, si nous pouvons la faire cadrer avec le récit de l'un des événemens qui présente le plus d'authenticité par les détails dont il est accompagné, et par l'accord unanime des historiens : il nous servira en même temps à rectifier quelques autres erreurs où sont peut-être tombés les géographes modernes.
Lors de la célèbre victoire d'-^gos-Potamos, remportée par Lysandre sur les Athéniens pendant la guerre du Péloponèse (i), la flotte de ces derniers étoit d'abord mouillée au port d'Eléonte dans la Chersonèse. Après avoir pris
<i) Xénophon y fii^. //.
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des Tivres a Sestos , ils firent voile , et remontèrent le canal jusqu'au lieu appelé jEgos-Potamos ( la rivière de la Chèvre ) , où ils s'arrêtèrent vis-à-vis des ennemis qui étoient campés à Lampsaque. « En cet endroit THellespont n'a- 9 voit que quarante stades de largeur ( environ » cinq quarts de lieue ). Lorsque Farmée navale » de Lysandre s'avança à travers le détroit pour » attaquer celle des Athéniens , l'armée de terre y> des Lacédémoniens se hâta de monter sur le » promontoire pour voir le combat, qui se liTra » à la chute du jour ; car Lysandre surprit les » Athéniens qui avoient quitté leurs bâtimens » pour se disperser sur le rivage , où ils étoient » occupés à préparer leur repas du soir, etc. »
Il résulte de ce récit , que la flotte des Athéniens étoit en face de Lampsaque , à l'embouchure d'une petite rivière ; ils avoient choisi sans doute une station favorable pour la manœuvre, et qui les mît en même temps à l'abri d'un coup de vent, imitant en cela les Lacédémoniens qui étoient au mouillage de Lampsaque , abrité par un promontoire.
Or, en face de Lampsaque , il n^existe pas de position préférable à celle de Gallipoli. En cet endroit le canal n'a pas en effet quarante stades de largeur; ce qu'on ne peut pas dire de la partie où l'on marque l'embouchure de l'AEgos-
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Potamos, et qui est une des plus larges du canal. On pourroit donc reconnoître T-^gos-Potamos dans la petite rivière qui traverse encore la ville de Gallipoli , et vient se jeter dans son port : L'armée de terre des Lacédémoniens, quimonta sur le promontoire de Lampsaque ( celui du Tchardak ) , pouvoit très-bien , de ce point élevë et le plus rapproche de Gallipoli, apercevoir tous les mouvemens des flottes rivales ; ce qu'elle n'auroit pu faire si l'-AEgos-Potamos eût été à plusieurs lieues plus bas, comme Tindiquent toutes les cartes , distance beaucoup trop considérable pour qu'on pût distinguer les manœuvres des flottes , surtout à la fin du jour, moment dont Lysandre profita pour surprendre ses ennemis. De plus , le capitaine du vaisseau , qui alloit reconnoître la position des Athéniens , eut ordre d'élever un bouclier lorsqu'il les verroît dispersés sur le rivage. Ce fut après avoir aperçu ce signal , que Lysandre donna l'ordre à ses galères de traverser le canal pour livrer le combat. Il falloit donc que le vaisseau qui avoit été à la découverte , fût à la portée de la vue. L'auroit-il été s'il fût redescendu à plusieurs milles plus bas ? Il ne fit sans doute que traverser le canal , fort étroit , comme nous l'avons déjà dit, entre Gallipoli et Tchardak.
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Icrmîoer d'une manière fort claire la position respective des deux armées navales, et confia mer en m(?nie temps la véritable situalîuii &i port et de la ville de Lampsaque, aiosi que celle | de ia rivière d'AEgos-Potamos ? Il faiidrolt,|| pour prouver cette assertion, ou au moins lui donner toute la probabilité nécessaire, réunir un plus grand nombre de faits et d'autorités; mais je ne pousserai pas plus loin un examen qui si-ruil la matière d'une dissertation intéressante, et dont les matériaux me manquent. Je me borne pour le moment à éveiller TatteutioB des géographes sur une hypothèse qui demanile ute leur attention.