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LETTRE XVII

Lampsaki , le 25 féyrier.

Description de Lampsaki ; usages et mœurs de ses habitans» — Aencontre d*un derviche. — Barbiers turcs.

Nous avons fait ce matin une tentative infructueuse pour sortir du canal des Dardanelles , et entrer dans la mer de Marmara. Le vent ëtoit favorable , mais si foible , que nous avons éxé obligés de faire remorquer le bâtiment par les chaloupes. A peine avions-nous double la pointe du cap sur lequel la ville de Gallipoli est construite, que le calme est survenu. Un courant très-rapide nous a entraînés, et nous a portés bientôt plus bas que le point d'où nous étions partis. Alors le vent ayant sauté au nord , il a fallu tourner vers Lampsaki , où Ton a mouillé un peu au-dessous de la ville.

Nous avons débarqué aussitôt pour visiter remplacement d'une ville célèbre, où les voyageurs qui nous ont précédés, prétendent cependant qu'il n'existe aucun vestige d'antiquités. A peine la chaloupe eut-elle abordé , qu'on l'amarra à une colonne de granit , plantée sur le

bord de la mer, et destinée à cet usage , ainsi que plusieurs autres colonnes qu'on voit dispersées sur le rivage.

Sur la plage , à droite de l'entrée de la ville, j'ai aussi remarqué une enceinte formée de murailles assez basses. Au pourtour sont des tables de marbre blanc, disposées comme pour servir de sièges ; et, à l'extrémité, sur une base élevée, on voit une espèce de chaire à prêcher, également en marbre blanc. Ce local n'est point embarrassé de décombres , et paroît fréquenté. D'après le rapport des habitans, il sert à quelque cérémonie religieuse, et l'iman se place dans la chaire pour lire tout haut des passages du Coran, C'est le seul monument de ce genre que j'ai vu en Turquie. Les Turcs ne se livrent à leurs pra^ tiques religieuses que dans les mosquées , et rarement en plein air, si ce n'est lorsqu'ils se trouvent à la campagne loin des mosquées , en voyage, ou lors de leur fête du Ramazan.

Ces marbres n'ont pas été taillés par les Turcs ; ils ont probablement été arrachés à quelque construction du même genre, tel qu'un théâtre , qui pourroit avoir donné Tidée de ce monument singulier.

Les maisons de Lampsaki sont construites avec des débris antiques , et souvent la façade est bizarrement ornée de très-beaux fragmens. Des

frises sculptées sont dressées verticalement aux côtés d'une porte, dont une petite colonne forme le couronnement. Nous avons vu dans les rues plusieurs tronçons en marbre de colonnes cannelées , d'un très-for t diamètre : on les a creusés, et ils servent , en guise de mortier , pour battre le grain , et le dégager de son enveloppe. Ailleurs , une corniche d'ordre corinthien , chargée d'ornemens travaillés avec délicatesse , formoit le réservoir d'une fontaine , ou plutôt un lavoir où des femmes étoient occupées à laver du linge d'une blancheur moins éclatante que celle du marbre de ce fragment qui sans doute avoit appartenu à un magnifique édifice. D'autres frag* mens dont l'énumération seroit trop longue ^ sont convertis en bornes , employés à des fondations et à des usages enfin bien étrangers^ à leur origine. .

Tant d'indications , qui s'offrent aux regards les moins attentifs , auroient dû faire naître la curiosité des amateurs de l'antiquité; mais il paroît que les voyageurs se sont contentés des réponses évasives des habitans, qui dérobent de tout leur pouvoir, à la connoissance des étran*» gers , les monumens antiques , dans la crainte de se voir dépouillés des trésors qu'ils croient enfouis sous ces ruines , et que les Francs ont ^ assurent-ils^ le secret de retrouver.

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Jetons maintenant un coup d^cBÎl àut les habitans modernes de la Sybaris d^Asie^ de cette Lampsaque, dont le nom seul éveille les idées de luxe , de mollesse et de galanterie. Ce n^est plus maintenant qu W misérable village , dont les habitans sont pauvres, quoique assez industrieux. Les femmes filent ou font de la toile au métier. Les campagnes sont cultivées avec intelligence. Nous avons trouvé dans les boutiques peu d'objets de simple commerce ; mais ceux de première nécessité , les comestibles surtout , y abondent. Nous y avons acheté d'excellent pain, d'autres provisions, et des dattes encore fraîches, qu'on apporte de l'intérieur du pays dans des paniers de feuilles de palmier. En cet état, ces fruits ont la chair ferme , blanche , sucrée et on peu farineuse, la peau tendue et d'un rouge doré. Pour le goût , ces dattes différent beaucoup de celles qu'on transporte dans nos ports de mer.

Nous nous sommes arrêta devant une bour tique où l'on préparoit une sorte d'aliment qui se vendoit à mesure et tout chaud : c'étoit une pâte assez liquide pour s'échapper d'une espèce d'entonnoir, et qui , tombant sur un large pla«teau de cuivre , échauffé par-dessous , et arrosé d'huile d'olive , prenoit la forme du macaroni. Ce mets est appelé kadàiph en turc.

Nous avons vu cuire de la même manière de

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gros pois chiches ; étendus sur le même plateau , * QH les tournoit de manière que ces légumes pussent, en roulant, s'imprégner d'huile et cuire également. Ils deyenoient croquants , et ce mets fort simple n'étoit pas désagréable. Les Turcs rappellent lablabi. Les enfans, et surtout les buveurs, en fontgr^nd u^age, parce qu'ils prétendent qu'il excite à boire, Les Romains (aisoient aussi rôtir ces pois , et en mangeoient par désœuvrement , lorsqu'ils dévoient veiller une nuit entière (j).

Nous avons remarqué sur l'appui d'un autre magasin un grand panier rempli de diverses monnoies de ciiivre , que le marchand nous assu* rpit être des médailles antiques. Nous y avons reconnu des sous de France, des boJQçm de Romc^ , et d'autres monnoies de divers pays ; mais nous n'y avons vu qu'un petit nombre de médailles de peu de valeur. Peut-être , avçc plus de connoissanccs dans ce genre , aurions-nous pu y faire quelque découverte. Je n'ai pu savoir 9i l'on exploitoit encore à Lampsaki , comme du temps de Bel on 9 une veine de terre grasse (a), que les Grecs appellent pilu , dont les femmes twqnes font usage pour blanchir la peau , et qui

(1) Pline, liv. XXII, chap. x.xr, et liv. XVIII, chap. xii. (a) M. Pouflsich, drogman de France, m*aMure qu'elle ezUfe tncore à Lampsaki.

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paroît être la même dont les Latins se senroient sous le nom de terra chia. On détrempe cette terre, et Ton en fait une sorte de pommade dont , en entrant dans le bain , les femmes se frottent le corps , le visage et les cheveux (i).

Nous avons retrouvé à Lampsaki la vive curiosité des Grecs. Les femmes n^étoient pas , à beaucoup près , aussi farouches que sur la côte d'Europe ; elles ne fuy oient pas à notre aspect : plusieurs même se montroient à leurs fenêtres avec une sorte de coquetterie , et à visage dé* couvert.

Les hommes y ont aussi conservé le goût des spectacles. Nous avons été témoins d'une scène que rignorance de la langue ne nous a pas permis d'interpréter, mais qui avoit attiré de nombreux spectateurs. Une estrade , élevée à l'extérieur d'un café, servoit de théâtre à un Turc, grand, maigre, hâlé, portant une longue barbe , coiffé d'un bonnet pointu, et vêtu d'une mauvaise robe de soie jaune , assujétie par une courroie. Ses jambes étoiént nues. H se promenoit lentement de long et de large , les bras croisés sur la poitrine ; et, les yeux tournés vers le ciel, il récitoit gravement, avec une prononciation

(i) Avicenne appelle cette terre terra capillorum. Dioscoride exprime ainsi ses vertus : Extendil faciem , colorent in fade et toto corpore commendat, in balneis pro nitro deterget.

SUR LA morée; 24s

accentuée et même chantante , jè ne sais quelle prière , ou bien il s'arrêtoit et faisoit les gestes et les contorsions les plus bizarres , qu'il accompagnoit d'un cri aigu et inarticulé. La foule qui J'entouroit , le regardoit en silence , ou Tencourageoit par quelques exclamations.

Nous n'avons pas attendu la fin de cette scène ; nous aurions craint de nous oublier jusqu'à manquer de respect à ce saint personnage ; car ils considèrent comme tel ce derviche ou santon , qui , nous a-t-on dit , appartient à l'un de ces nombreux ordres mendians, dont la principale occupation est de courir les provinces de l'empire ottoman pour y faire des prosélytes , et surtout des dupes. Au reste , les Turcs éclairés et de bonne compagnie se moquent de ces chai^atans , et la mauvaise robe du derviche me rappelle un trait raconté par Lamay dans ses Lathcufoxk plaisanteries dans lesquelles il a inséré ^ des maximes fort sévères pour les religieux (i).

Un derviche qui avoit perdu un œil , et qui avoit la cervelle un peu dérangée , demeuroit )6ur et nuit dans une grotte, où il souffroit beaucoup à cause de sa nudité ; il s'adressa un jour à Dieu , et lui dit : « Créateur des hommes , » je n'ai point honte d'être borgne, et je ne me

(i) Vqyei d'Herbelot^ BibUoûièiiiu orUntale*

9 plains point de ce qo^il tous a pin de me faire 9 tel ; mais je sonfifre beaucoiqp à cause da froid , 9 et f ai absolument besoin d^nn habit. Je sais » bien qa^il ne m'appartient pas de tous faiï'e » cette instance ; mais enfin , où est votre libé- 7> ralité , et qu'est derenue cette profusion de 9> grâces que tous répandez sur tous les hommes, » si TOUS m'abandonnez au besoin ? »

Il n'eut pas plus tôt dit ces paroles , qu'un de ses camarades , qui étoit caché , lui fit entendre ces mots : « Si tous aTez trop finoid dans Totre » grotte , sortez-en , et rédiauffez - tous à mon » soleil. » Le derriche crut que cette Toix vcnoit du ciel y et répartit aussitôt : « Quoi donc ! » Seigneur, n'aTCz-tous point d'autre habit à » me donner que le soleil ? En Térité , la libé- » ralité n'est pas trop grande. » lia même voix répliqua : « Borgne insolent, attends encore huit » jours , et tu auras un habit qui ne te coûtera » rien. »

En effet , au bout de la semaine , lé Canton Tit un vieillard qui lui présenta utl khirvah^ ou robe de derviche , si vieille , si usée et si rapetassée , que , lorsqu^il Teut bien considérée , il s'écria : « Seigneur , qui gouvernez toutes lies » choses de ce monde , est-fce là tout l'outrage » que vous avez pu faire en huit jours? Vous » ne vous êtes pas ennuyé de garder cette

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«> robe , et vous ne TaTCz pas laissée sortir de » vos mains tant qu'il y a eu un seul lambeau ^> entier. » Il ajouta encore plusieurs autres discours dignes d^uti extravagant.

Ce que nous remarquons à peine dans notre patrie , parce que nous y sommes habitués , devient l'objet de notre curiosité lorsque nous visitons les pays étrangers. Alors les actions les plus communes acquièrent de l'intérêt , au moins par leur nouveauté. L^on nous avoit vanté Tadresse des barbiers turcs. Nous avons voulu faire l'essai de leur talent. La boutique où nous sommes entrés , ressembloit assez à un café. La bonne compagnie s'y rassemble.

Ton y prend des rafraîchissemens ; et , au défaut de journaux , Ton se transmet les nouvelles , dont les barbiers sont en possession dans tous les pays d'être les mieux instruits. 11 en étoit de même chez les anciens ; et , si Ton en croit Plutarque^ c^est à un barlner que l'on dut la découverte de la conjuration de l'eunuque Pothin, qui devoit poignarder César dans un repas.

La salle où nous étions n'avoit point de fenêtres ; mais elle étoit éclairée par les ouvertures de la voûte, disposées, comme dans les bains turcs , en rangs concentriques , et fermées par des cloches de verre à peu près de la forme

de celles dont on se sert dans nos jardins potagers. Du centre de la coupole pendoient plusieurs cerceaux de différens diamètres , attachés horizontalement par des cordes au-dessus Fun de l'autre , et formant une sorte de lustre , qui servoit à étendre et à faire sécher le linge k Fusage de la toilette des Turcs. Immédiatement au-dessous s'élevoit un autel carré , quHl n'a pas tenu à nous de croire antique , et sur lequel on entretenoit de la braise destinée à chauffer Fappartement , sécher les linges j et allumer les pipes de la compagnie. D'aiUeurs, dans un angle de la pièce, il y avoit une petite cheminée, dont Fâtre est élevé de plusieurs pieds , et où Fon fait bouillir le café et Feau des ablutions. Les murailles, qui sont recouvertes de boiseries enjolivées de ciselures et d'incrustations de différens bois , étoient en outre garnies de miroirs à manche , de rasoirs , de lanières de cuir , enfin de longues touffes de cheveux de différentes couleurs, et sur lesquelles les peignes étoient implantés (i). On remarquoit aussi , sur la saillie de la corniche , des vases de différentes formés , des bouteilles d'essence , des tasses , etc.

(i) Nous ne savons trop comment accorder cet usage profane avec le respect que les Turcs portent à cette touffe de cheveux qu'ils laissent crottre au sommet de leur tête, et par laquelle ils prétendent que leur bon ange doit les saisir pour les hisser dans le paradis.

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Les estradei^ ou s^asseyent ceux qui se font raser^ sont distribuées des deux côtés de la salle , et le divan en occupe le fond. Dans cette partie séparée du reste de la boutique par une balustrade et des pilastres , le plancher est à hauteur d'appui, disposé en pente comme nos lits de camp , et couvert d'une natte. Nous y avons vu plusieurs Turcs qui dormoient d'un profond sommeil ; d'autres qui , en attendant leur tour, fumoient à la manière accoutumée ou avec des pipes persanes qu'on leur fournit, et qui sont plus recherchées ; elles diffèrent des autres en ce que la fumée du tabac traverse un vase de verre rempli d'eau rose , parcourt les longs replis d'un tuyau en cuir, et n'arrive à la bouche qu'après a^^oir perdu , dans ce long trajet , toule son âcreté ; en passant à travers cette eau parfumée, elle y contracte même un goût fort agréable.

Nous avons \u faire la tonte des cheveux; car les Turcs , comme l'on sait, ne se font pas raser la barbe , mais la tête. Au-dessus de la place où l'on s'assied, il y a un long crochet fixé au plancher, et auquel on suspend un vase de métal , percé d'un petit trou à son extrémité inférieure. Le barbier remplit ce vase d'eau tiède , et , faisant incliner la tête sur un grand bassin , aussi de métal, sans échancrure , il vous

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soumet à cette douche, frottant alternative* ment , avec du savon et avec la main , non seulement le crâne , mais encore tcmte la figure et le cou ; il s'accroupit ensuite sur une eso^lle élevée , et , prenant la tête par les oreilles , il la fixe entre ses genoux , et commence son opération , qu'il exécute avec tant d^adresse et de dextérité , quHl a Tair de jouer avec son immense rasoir , et qu^on ne s'aperçoit presque pas d'en être touché , quoique la peau reste nette et s^ns la moindre apparence de poil. Ces rasoirs ont plusieurs pouces de large : ce sont de véritables damas , si bien trempés, que le tranchant peut en être aminci d'une manière surprenante , et quHlparoît ployer sans pour cela qu'il s'ébreche jamais. Après vous avoir rasé , le barbier vous nettoie les oreilles , vous coupe les ongles , et , tirant vos doigts l'un après l'autre , il les fait craquer en leur donnant une petite secousse ; il réitère l'usage de la douche , essuie et sèche votre tête avec des serviettes damassées de coton et à franges; ensuite, après avoir répandu sur vos cheveux et vos mains quelques gouttes d'essence de rose , il vous apporte le café et la pipe.

Enfin , ^our que vous jugiez s'il ne manque rien à votre toilette, l'on vous présente un miroir à mandie, de forme ovale ou à pans coupés , et très-artistçment bordé de nacre de

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perle ou d'ivoire. Ce miroir ressemble beaucoup à ceux des anciens : seulement on a substitué l'usage du verre à celui du métal poli.

Pendant qu'on nous rasoit , un vieux Turc , que Fusage de Topium avoit rendu tremblant , se faisoit épiler les poils blancs de la barbe par un jeune apprenti barbier. Il falloit que cet enfant eût la main bien légère ; car le Turc , conservant une gravité imperturbable , ne sourcil! oit pas pendant le cours de cette opération , assez longue pour impatienter tout autre qu'un impassible Oriental.

Dans les principales villes de la Turquie il y a aussi des barbiers qui vont par les rues et dans les maisons pour exercer leur état ; ils portent leur petite fontaine , un bassin de cuivre étamé , plusieurs serviettes blanches , et , tenant à la main leur miroir, ils le présentent avec civilité à ceux qui passent , afin qu'ils jugent s'ils ont besoin d'être rasés; et si quelqu'un veut se serWr d'eux , ils vont s'établir à cet effet sous le premier auvent.

Les barbiers sont en plus grand nombre dans la Turquie que dans tout autre pays, par la raison sans doute qu'il est indispensable de se servir d'une main étrangère pour se faire raser la tête. Au reste, ces artisans n'étoient paai moins nombreux chez les anciens. Depuis Pu-

aSs lETTRl^S

blius Ticinus Mena , qui appela des barbiers à Rome , et Scipion T Africain , qui , le premier , se fit raser tous les jours (i) , ils pullulèrent dans cette ^le, et surtout à Constantinople, d^une manière si extraordinaire ^ qu^à Tayènement de Julien au trôné impérial , on fut obligé de faire de grandes réformes dans la maison da prince , dont les officiers étoient multipliés ii Tinfini : on cite , entre autres , qu'il s'y trouva mille cuisiniers et autant de barbiers (p,).

(i) VuTon et Pline.

(a) Histoire da Bas-Empire.

LETTRE XVm.

Lampsakî.

Découverte d'un temple antique ruiné. — Aspect développé de l'Hellespont. — Souvenirs historiques.

JN ous nous occapions à relever, avec beaucoup de soin, le plan d'un moulin (i) situé sur la route qui, de Lampsaki,se dirige vers Tintérieur des terres, et nous étions loin de prévoir que son existence dût nous coûter des regrets, lorsque plusieurs de nos compagnons de voyage, qui faisoient, à quelque distance , la chasse aux poules d'eau sur les bords d'une petite rivière, revinrent à la hâte nous annoncer la découverte de ruines qui ne pouvoient être que celles d'un des plus riches temples de l'antiquité. D'abord nous taxâmes leur récit d'exagération ; mais ils nous firent bientôt partager leur enthousiasme.

Guidés par eux vers l'orient , et pat-venus à

la rivière , nous en avons remonté le cours sur '

(i) n est marqué sur le plan^ et j'en parlerai avec quelque détail lorsque le m'occuperai de sarta mécaniques des Orientaux.

fiS4 UETTBES .

la rive gauche, l'espace d'un mille, et nous avons trouvé lés ruines {Planche XXIII). Elles sont amoncelées sur le rivage : on en a distrait la plus grande partie pour «n former une jetée qui repousse les eaux de la rivière , et en détermine le cours vers le moulin que nous venions de quitter. Ces eaux, grossies alors par le^ phiies , franchissoient l'obstacle qu'on leur avoit opposé, et retomboient en cascade. Nous avons cependant reconnu, à travers des flots

d'écume , les débris précieux arrachés aiu temple, qui devoit être magnifique , à en juger par ce qui reste. Un seul tronçon de colonne , de plusieurs pieds de diamètre , étoit debout. Les autres débris gisoient couchés sans ordre, à moitié ensevelis dans les sables , ou même recouverts par les eaux. Ces colonnes , d'environ trois pieds de diamètre , étoient d'un marbre blanc, veiné de gris. D'autres, plus petites, étoient de granit et de marbres de couleurs variées. On retrouve aussi de3 fragmens de corniches et d'entablemens sculptés avec soin, des frises chargées d'ornemens d'un bon goût ,* et des bas - reliefs de marbre blan<; , ' dont les Turcs ont mutilé les figures. Nous avons cherché en vain quelque fragment de chapiteau qui pût nous faire juger de quel ordre d'architecture étoit ce temple , dont il ne reste qu'une

Ci?

SUR LA MOREE. 255

amas de ruines d'autant plus affligeant , qu'ici la main de Thomme a évidemment devancé l'effet du temps et des élémens. Ces ruines sont répandues sur la pente rapide d'un coteau, du sommet duquel il semble qu'on les ait précipi-* tées pour servir au besoin , soit à construire ou à réparer la digue, soit à d'autres usages; et pour les transporter ailleurs, au moyen de la rivière , qui, dans l'hiver, est navigable. Il est certain que , dans l'état où sont ces matériaux , c'est-à-dire sans aucune liaison entre eux, on* peut aisément les enlever peu à peu , les disperser , et les dénaturer au point de faire disparoître un des plus beaux témoignages de la magnificence antique.

Si l'on nous avoit permis de pénétrer dans une propriété particulière , entourée de murs , qui se trouve sur la plate-forme du coteau, peut*étre aurions-nous été assez heureux pour y découvrir les fondemens du temple ; car le tronçon de colonne qui est debout au bord de la rivière ne paroît pas y avoir été fondé (i).

A la vue de toutes ces richesses nous regrettions le temps assez mal employé qui s'étoit

(i) J'ayoÎB d'abord pensé que ce temple ^ bien certainement fondé sur le coteau ^ étoit celui de Rbéa ou de la Mère des Dieux, que Strabon dit avoir été à quarante stades de la ville de Lampsaque ; mais ces ruines ne sont pas asseï éloignées de Lampsaki^ ou même

ëcoulé depuis notre arrivée à Lampsaque ; mais il nous restera au moins Tavantage d^avoir ouvert une source de jouissances à Tami des arts antiques, qui, avec plus de loisir et de moyens que nous n'en avions , pourra exhumer ce monument du milieu de ses ruines , et dérober peut-être quelques faits historiques à la poussière de Toubli. Au moins ne dira -t- on plus que cette côte célèbre n*a conservé de Fantiquité que les coteaux couverts des mêmes vignes dont Xercès fit don à Thémistocle quand ce républicain passa au service du grand Roi , de même qu'il lui donna les villes de Percote et de Palœsepsis , pour en tirer ses manteaux et autres vêtemens, parce que leur territoire , estimé pour ses pâturages , nourrissoit des troupeaux dont la laine servoit à faire des étoffes qu'on peignoit de différentes couleurs (i).

Ce site est d'ailleurs admirable, et je voudrois pouvoir exprimer tout le plaisir que nous eûmes à le contempler. La rivière , resserrée par des coteaux escarpés , coule entre des arbres dont les branches retomboient en ber-

de Tchardak^ pour pouvoir représenter le temple de Rhéa. Je peiui^ donc que ces débris peuvent être ceux du temple d« Priape , la principale divinité des Lampsacéniens^ qui devdit exister dans les jardins » et non dans la ville môme de Lampsaque ; ce dieu étant le protecteur des jardins. ( Note communiquée par M. Bcahiédu Boeage») (i) Valérius Flaccus^ Argonaut. , Ub» IJI^ i'. 9.

ceaux au-dessus de la cascade, et projetoient une ombre aussi mobile que ses eaux. Les rayons du soleil, perçant les bouquets de feuillage, frappoient les marbres épars , et les coloroient de nuances d'autant plus vives, qu'ils étoient plus exposés à Thumide bruine qui s'élevoit de la cascade. Ces effets piquans, ce contraste de la lumière et des ombres , celte fraîcheur délicieuse , les émanations des plantes , tout flattoit nos sens', et cette solitude , où les souvenirs du passé méloient leur charme aux jouissances du présent, nous paroissoit un séjour enchanté.

Un Turc qui nous avoit suivis , goûtoit des plaisirs d'une autre sorte. Immobile, accroupi sur ces marbres y il fumoit sa pipe , jetant un regard dédaigneux sur les ruines dont il étoit entouré ; ou bien il calculoit le profit qu'on en pouvoit tirer en sciant, par exemple , des tronçons de colonnes pour en faire des meules de moulin ou d'autres ustensiles d'un ordre encore moins relevé. Ce temple , nous a-t-il dit, subsistoit encore il n'y avoit pas très-long-temps; on pouvoit même alors pénétrer dans des constructions souterraines qui s'étendoient jusqu^à la ville, mais dont on a prudemment muré les issues.

L'heureuse découverte que nous venions de

faire nous en présageoit de nouvelles. Ce pre- 1. 17

mier succès nous encourageoît dans nos recherches , et nous faisoit souhaiter d'obtenir d'autres renseignemens , que Ton pouvoit se flatter d'avoir, moins des habitans du pays, qu'en comparant l'aspect des lieux avec les descriptions que les anciens en ont faites, et peut-être , par ce moyen , devions-nous parvenir à faire jaillir quelque lumière de ces élémens réunis.

Nous avons d'abord cherché près de là des vestiges de constructions antiques, mais sans aucun succès , parce que ce local est embarrassé de bois qui nous déroboient les objets à une petite distance , ou bien il étoit divisé en propriétés cultivées , où nous ne pouvions pénétrer sans porter ombrage aux villageois ^ auxquels la curiosité des étrangers est toujours suspecte, et quelquefois nuisible. D'ailleurs , la ville , ou plutôt le village de Lampsaki , n'est qu'une réunion confuse de petites maisons basses , la plupart construites en bois , et qui ne présentent, dans leur développement , aucun édifice remarquable , ni même pittoresque. Après avoir cherché aux environs un endroit élevé , d'où l'on pût embrasser un vaste coup-d'œil , et , tout en y faisant entrer Lampsaki comme point de repère, y joindre quelques autres objets intércssans, j'ai choisi à cet effet un monticule

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SUR LA MOREE. ^Sg

situe au midi de la ville , et qui sert de cimetière à ses habitans. Ces sortes de lieux, indépendamment de leur intérêt moral , sont quelquefois curieux pour les antiquaires , parce que , dans les marbres dont ils sont couverts , on peut reconnoître des fragmens antiques plus ou moins défigurés , et que les Turcs ont fait servir à la décoration de leurs tombeaux. Au milieu de ceux-ci s'élève un massif de maçonnerie plus considérable , et qui paroît être d'une construction bien plus ancienne ; peut-être même est-ce le noyau de quelque cénotaphe (P/. XXIV).

De cette hauteur on jouit de l'aspect développé de THellespont. de détroit, qui ressemble à une vaste et paisible rivière dont l'œil embrasse à la fois les deux bords , et qu'on peut traverser en peu d'instans, sépare deux parties du Monde de tout temps rivales , et réunit deux mers qui ont possédé tour à tour la capitale de l'empire du Monde. Il n'est point d'espace aussi resserré qui rappelle de plus grands événemens. On voit les nations franchir successivement cet obstacle que la nature avoit sans doute creusé à dessein, aller chercher dans de nouveaux climats , non pas plus de bonheur , mais une gloire frivole , ou même des avantages moins honorables.

Dès les temps fabuleux de la Grèce , l'Hellespont est témoin d'un combat que Bacchus ,

aGo LETTRES

revenant d'Asie avec son armée , eut à soutenir, contre un Roi de Thrace, qui lui disputa en vain le passage. Vers la même époque , l'élite des guerriers de la Grèce s'embarque à Lagases, port de la Thessalie , et part pour une expédition dont l'objet est de s'emparer des trésors du roi de Colchos. En passant sur la côte d'Asie, les Argonautes s'y arrêtentpour venger les droits de l'hospitalité , méconnus par les Bébryces. PoUux, dans un combat particulier, tue Amycus , leur roi , et délivre les peuples voisins d'un ennemi dont ils redoutoient la valeur et la férocité (i). Bientôt après , l'enlèvement d'Hélène sert de prétexte à une nouvelle invasion. La Grèce entière se lève , et tombe , de tout le poids du fer dont elle est armée , sur l'Asie. Troie résiste long-temps, et finit par être écrasée. Cependant les Asiatiques, las de porterie joug d'une nation turbulente, font à leur tour trembler un moment la Grèce , et Xercès , enchaînant les deux rives de FHellespont , menace de les réunir sous la même domination. Peu après , ce même détroit devient le théâtre où se termine la grande tragédie de la guerre du Péloponèse. L'orgueil des Athéniens est humilié , et les eaux de l'Hellespont sont rougiçs du sang

(i) Clément d'Alexandrie.

SUR LÀ MORES r 26 1

des Grecs , acharnés les uns contre les autres. Mais un génie d'une trempe supérieure doit venger l'Europe. Alexandre passe en Asie, la parcourt sur l'aile de la victoire , soumet de vastes pays , et meurt trop tôtpour leur bonheur.

Cette riche contrée , toujours le but des désirs des peuples occidentaux , devient ensuite la proie des Romains ; ils courbent ses habitans sous le joug, et dévastent ce pays sans pouvoir l'épuiser; mais, cet Empire, semblable à un arbre antique , dont les branches énormes ne sont plus en proportion avec sa tige, se rompt sous le faix d'un inutile feuillage. De même cet énorme corps , frappé dans ses extrémités , ne conserve plus qu'une sève inutile.

Rome , déshéritée de l'Empire , succombe. La nouvelle ville de Constantin chancelle déjà sur ses fondemens. Une nation barbare se répand en Asie , s'y établit d'abord , et , s'enorgueillissant de la foiblesse de ses ennemis , elle repousse les Grecs, les cerne de toutes parts, et les enferme , pour ainsi dire , dans leur capitale , dont elle vient souvent insulter les murailles.

Cependant les nations les plus vaillantes se réunissent par un motif de piété autant que pour venger leur honneur ; elles cherchent à contre-balancer la grande influence du Croissant , et les Croisades parviennent d'abord à arrêter

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ce torrent , prêt à tout engloutir ; elles n'empêchent pas néanmoins les Turcs de franchir la seule barrière qu'au défaut des hommes la nature semble leur opposer ; ils traversent THelles* pont, n'ont qu'à pousser le colosse de l'Empire d'Orient : déjà ébranlé , il s'écroule. Toute l'Europe retentit de sa chute , et tremble d'en être écrasée. Mais l'esprit chevaleresque qui régnoit encore , annonce le réveil de l'Occident; il retrempe les âmes, et les Musulmans, restreints enfin dans des bornes plus étroites , ne résistent plus que par leur force d'inertie.

Considérons encore les objets qui nous entourent, et fixons de nouveau nos regards sur Lampsaque.

Son territoire , qui s'étendoit autrefois jusque vers la Propontide , étoit occupé par les Bébryces (i) , peuple barbare, et qui n'avoit d'autres relations avec les Grecs , que celles d'un commerce peu étendu. Le terrain fertile de cette partie de l'Asie , qui devint par la suite l'un des mieux cultivés , et surtout renommé par ses bons vins , étoit alors couvert de forêts , et le nom de PUyiisa ou PUyoessa que portoit

( I ) On trouve des détails circonstanciés sur Torigine et Thistoire des Bébryces, dans un Mémoire sur les rois de Bithynie, par M. l'abbé Sevin. ( Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.)

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d'abord la ville de Lampsaque, feroit supposer qu'elle étoit entourée de bois de pins.

Mandron, roi des Bébryces, voulant faire jouir ses peuples des fruits de la civilisation (i) , de l'industrie et des arts de la Grèce, proposa à deux Phocéens , descendans de Codrus , roi d'Athènes, et que le commerce avoit attirés à Parium , d'engager leurs compatriotes à venir s'établir en Asie ; il promit qu'il leur céderoit des terres, et même qu'il partageroit la ville de Pityusa avec eux. L'un de ces Phocéens partit seul pour remplir cette mission , et revint bientôt après avec une colonie de Grecs , qu'on reçut d'abord avec tous les témoignages de l'amitié , et auxquels on accorda les avantages qu'on leur avoit promis. La bonne intelligence dura pendant quelque temps entre les deux peuples , qui même se réunirent pour repousser les ennemis communs de la patrie : mais les Bébryces , jaloux sans doute de la supériorité et des succès des Grecs , craignirent d'en être un jour asservis ; et , ne pouvant se flatter de chasser par la force ces hôtes incommodes , et qui leur étoient devenus odieux , ils résolurent d'employer la trahison pour s'en défaire.

Ce complot, tramé en l'absence de Mandron,

(i) Polysnus, pag. 776. Plutarqae^ tom. II, pag. a55.

fut déjoué par Lampsacé, sa fille. Cette généreuse princesse , après avoir employé tous les moyens de persuasion avec ses compatriotes sans pouvoir les dissuader de leur projet, fit prévenir les Phocéens de se tenir sur leurs gardes. Ceux-ci, en plus petit nombre que leurs ennemis , eurent recours à la ruse pour sauver leur vie : ils se réunirent à un jour marqué hors de la ville, sous prétexte d'un grand sacrifice et d'un repas public ; et , ayant attiré par ce moyen les perfides habitans de ce côté', ils les massacrèrent pendant qu'un de leurs détachemens marchoit vers la ville , dont il s'empara par surprise ; ils firent ainsi tourner à leur profit le complot trame contre eux , et proposèrent à M andron de partager avec lui la souveraineté ; ce qu'il refusa , dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'avoir favorisé , par son absence , le massacre de ses sujets : cependant il n'en tira aucune vengeance, et reconnut même la justice de l'action des Grecs, par laquelle ils n'avoient fait que prévenir et conjurer l'orage qui menaçoit leurs têtes.

Quant à Lampsacé, qui mourut peu après, et que les Grecs considéroient comme leur sauveur, ils lui élevèrent un tombeau dans la ville, lui dressèrent des autels ; et, pour immortaliser leur reconnoissance , ils changèrent le nom de

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la ville en celui de Lampsaque , qu'elle a conservé jusques à présent.

Cette ville devint Tune des plus importantes de l'Asie mineure ; elle s'accrut même de la destruction de Pœsos , ville voisine , dont elle recueillit les habitans. Par la suite Lampsaque s'étant déclarée en faveur du roi de Perse , n'échappa à la colère d'Alexandre que par la présence d'esprit d'Anaximène , qui en étoit connu et chéri. Ce prince, honteusement insulté par cette ville , marchoit dans la ferme résolution de la détruire. Anaximène fut prié par ses concitoyens d'aller intercéder pour leur patrie commune; mais, d'aussi loin qu'Alexandre l'aperçut : « Je jure , s'écria-t-il , de ne point accor- » der ce que vous venez me demander.... » Eh bien ! dit Anaximène , je vous supplie de détruire Lampsaque , et de rendre esclaves tous ses habitans.

Le jeune prince crut que le serment qui lui étoit échappé , et dans lequel il avoit prétendu renfermer une exception positive de ce qu'on lui demanderoit , le lioit d'une manière irrévocable , et il fut ainsi forcé de pardonner à la ville rebelle.

Lampsaque fut une des premières villes de l'Asie mineure, qui devinrent alliées des Romains, et, vers les derniers temps de la repu-

blique , elle vit un exemple de cruauté inouïe , qui démontre combien étoit déplorable la condition des sujets de TEmpire ; elle Féloit deyenue encore plus depuis les proscriptions. Dans les provinces , les magistrats se croyoient autorisés , par cet exemple , à tyranniser les peuples ; car, après une si horrible cruauté exercée sur des citoyens , qu'y avoit-il qui pût paroître injuste envers des sujets?

Verres , ce monstre composé de Tassemblage de tous les vices , dont Cicéron raconte , dans le plus grand détail , les déprédations et les violences , s'étant fait donner par Dolabella, proconsul de Cilicie , une commission pour aller trouver Nicomède , roi de Bithy nie , vint à Laropsaque. A peine arrivé , il donna ordre à ses officiers et à son monde d'enlever la fille de l'un des plus illustres citoyens de la ville, qui se nommoit Philodamus. Le père, homme vénérable par son âge , et le frère de la jeune fille , se mettent en défense ; il se livra un combat où les gens de Verres furent extrêmement maltraités , et même l'un de ses licteurs fut tué. Ce n'est pas tout : l'horreur d'un tel attentat met en mouvement la ville entière. Le peuple s'ameute , et amasse du bois autour de la maison qu'occupoit Verres , pour y mettre le feu ; cependant les citoyens romains ; qui étoient établis dans la ville,

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employèrent les prières et les représentations auprès des Lampsacéniens , qui se laissèrent fléchir , et permirent au coupable de se retirer : mais Verres porta ses plaintes à C. Néron, propréteur de la province, qui ne put se dispenser de prendre connoissance d'une émeute populaire où il y avoit eu du sang de répandu , un licteur tué, et un lieutenant-général mis endanger de la vie. Néanmoins Finjustice et oit si criante, que Verres ne put d'abord obtenir la condamnation de Philodamus ; enfin , aidé de Dolabella , il intimida tellement les juges , qu'il extorqua un arrêt par lequel Philodamus et son fils furent condamnés à avoir la tête tranchée.

La principale divinité qu'on adoroit à Lampsaque étoit Priape , fils de Bacchus et de Vénus, et que l'on croyoit né dans cette contrée (i). Ce n'étoit pas un dieu infâme , comme on l'a cru depuis ; il présidoit aux jardins et aux travaux de la campagne (2) , et son culte étoit le même que celui de Bacchus (3). Parla suite il devint licencieux , et les Lampsacéniens entretenoient la dévotion des pèlerins, qui accouroient enfouie de toutes les parties de la Grèce , par les prestiges dont la superstition ne manquoit pas de

(1) Pausanias^ liy. IX, chap. xxxi. Ovide, liy. I^

(a) Strabon, liv. XIIL

(3) Athénée, liy. I, chap. xxiii.

s'entourer. Trouvant leur intérêt dans cette afïluence d'étrangers, ils ne virent pas sans peine l'abolition de l'idolâtrie. Lampsaque ne fut pas moins encore long-temps une des principales villes de la contrée ; elle devint même le siège d'un évêque; érigée ensuite en métropole, il s'y tint, en 364 » ^^ concile qui n'est point reconnu par l'Eglise.

Cette ville a produit plusieurs grands hommes, parmi lesquels on dislingue Charon , qui aVoit écrit une histoire de Perse et de sa patrie (i); Anaximène, précepteur d'Alexandre, qui sauva , comme je l'ai rapporté , sa patrie par un sophisme , et Métrodore , qui vivoit du temps d'Epicure. Que reste-t-il maintenant de cette ville célèbre ? Quelques fragmens dispersés sans nulle adhérence entre eux. Les monumens auxquels ils appartiennent, sont détruits jusques à leurs fondemens, dont il n'existe même plus de traces.

A voir le village misérable auquel on donne encore aujourd'hui le nom de Lampsaque , on seroit tenté de croire que c'est par erreur qu'il l'a conservé, et qu'on doit chercher les ruines de la véritable Lampsaque dans un autre lieu.

Comment est-il possible, en effet, qu'une ville encore florissante plusieurs centaines d'années

(i) M^émoires de V Académie des Belles-Lettres , lona. XIV,

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après l'ère chrétienne , qui étoit le siège d'une métropole où il devoit exister par conséquent plusieurs églises érigées dans le moyen-âge , et d'autres monumens de cette époque , n'en conserve nulle trace , et que la seule mosquée qui y existe, ne soit même qu'un bâtiment moderne , construit avec aussi peu de soin que les maisons de ses habitans ? Au reste , nous allons diriger nos recherches sur les plages voisines : peut-être en exhumer ons - nous des vestiges qui nous mettront sur la voie de quelque découverte importante.

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