LETTRE LXIII
LA GUERRE ET LE LIBRE ÉckANGE
I. La guerre et le commerce même but. — Do ut des. — Évolution. — II. Motifs de guerre. — Diminution. — Richesse par appauvrissement des autres. — Idées à priori. — Les économistes. — Les faits. — Le libre échange anglais. — III. Le protectionnisme français. — Politique de cherté. — Malaise de Topinion publique. — Le protectionnisme, c'est la guerre. — C'est la conquête. — Le Colbertisme. — L'expérience. —Pas de conquête !]— Pas de monopole ! — IV. L'annexion du monde ! — L'Angleterre, la grande matrice I — « Debtcurs et emprunteurs. » — Substitution du contrat à la spoliation.
Jusqu'à présent la politique coloniale a été guerrière. Les Européens ont commencé par conquérir les indigènes ; puis, ils se sont disputés entre eux.
Comme Ta très bien remarqué Benjamin Constant (1), la guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d'arriver au même but : Tacquisition de l'objet qu'on désire. Un individu a une noix de coco. Un autre en a envie. Celui-ci essaye de la prendre à celui-là. Il y a lutte. Il réussit ; mais dans la lutte, il a été blessé, et le lendemain, le spolié de la veille se réunit à quelques autres pour
(1) Coûtas dépolit, constitut., t. II, p. 140.
se venger de son. voleur. Peu à peu, voleurs et . volés s'aperçoivent qu'il y a, pour tous les deux, j possibilité d'avoir des rapports plus avantageux et \ moins périlleux ; ils ont recours à l'échange. Do ut \ des. Chacun rend un service pour recevoir un ser- | vice équivalent. La civilisation commerciale fait • place à la civilisation guerrière.
Cette évolution est lente, car il y a des centaines de mille ans que l'animal du genre homo s'agite sur y cette terre, et il n'est pas encore parvenu à remplacer complètement la force par le contrat.
Cependant, tous, nous considérons cette substitution, comme un des signes les plus caractéristiques du progrès, comme un de ceux qui étabhssent le / mieux la distinction existant entre les peuples que nous qualifions de barbares ou de sauvages et les peuples plus avancés en évolution.
Nous voyons, en même temps, dans le parcours suivi par l'histoire, les motifs de guerre disparaître peu à peu.
Les Romains faisaient la guerre pour avoir des tributaires et des esclaves ; maintenant le travail Hbre a remplacé le travail servfle et l'échange a remplacé le tribut.
Les passions religieuses ont jeté les peuples Européens les uns contre les autres ; depuis le traité de Westphalie, la religion a disparu de leurs conventions diplomatiques.
Rois et empereurs ont fait la guerre dans des intérêts dynastiques ; ils voulaient reculer la borne de leur propriété, et de plus, pendant qu'ils étourdissaient leurs peuples du bruit du canon, ils détournaient leur attention des questions intérieures. Ce motif n'a pas encore complètement disparu en Europe ; mais il n'existe plus pour la France ni pour l'Angleterre. C'est quelque chose.
Au xvu® et au xvni^ siècles, les hommes d'Etat étaient convaincus qu'un peuple était d'autant plus riche que les autres étaient plus pauvres. Le commerce étant un monopole, l'Espagne, le Portugal, la Hollande, la France, l'Angleterre se déchiraient pour s'en emparer.
Au fond des guerres de la Révolution et de l'Empire, la préoccupation constante est la ruine du commerce anglais; elle dicte le décret du 18 janvier 1798 qui, non seulement ordonnait la prise des navires anglais, ce qui était admissible, puisque les nations étaient en guerre, mais de tous les navires, quelle que fût leur nationalité, s'ils transportaient des marchandises anglaises ; tous les marins étrangers et neutres, trouvés sur des navires anglais étaient condamnés à mort et tous les ports français étaient fermés aux navires qui avaient fait escale dans un port anglais. Le fameux décret de Berlin du 21 novembre i806 eut le même objectif en fermant tous les ports européens aux navires anglais et en traitant les marins Anglais en pirates. Les peuples, engagés dans cette lutte foitnidable, arrivèrent à perdre beaucoup do capitaux et beaucoup
' de vies humaines. Quel est l'homme d'Etat qui oserait se lever et déclarer aujourd'hui que ces guerres, non seulement étaient justes, mais ont été utiles !
Cependant dès le xvii« siècle, en 1613, Thomas de Broë , l'ambassadeur anglais envoyé auprès du grand Mogol, dans son rapport sur sa mission, disait aux Européens : « — Pourquoi vous quereller? Il y a dans ce pays-ci assez de marchandises pour vous tous. » Et en 1623, Emeric de la Croix avait publié son Discours sur les Moyens d'établir une Paix générale et la Liberté du commerce par tout le monde.
Les Physiocrates, Adam Smith, les philosophes du xvni® siècle avaient montré que, de même qu'entre particuliers l'échange s'était substitué à la rapine, il fallait, entre peuples, substituer le commerce à la guerre (1).
L'activité du commerce des Etats-Unis avec l'Angleterre, avait prouvé que la liberté de l'échange est plus féconde que le monopole.
Mais les expériences les plus frappantes font lentement leur chemin à travers les préjugés entassés; il faut du temps avant que les idées nouvelles, si justes qu'elles soient, remplacent les lieux communs auxquels elles doivent se substituer.
L'Angleterre a été la nation qui a soutenu le plus de guerres commerciales, soit qu'elle les ait provoquées, soit qu'elle les ait subies. Mais depuis
(l) Voir les belles pages de Burkle sur les services rendus par l'écouomie politique à riiumauité. llist. de la cicilisatiun. Trad. franc., iu-8, 1. 1, p. 238.
qu'elle a adopté le libre échange, tout prétexte de guerre commerciale entre elle et les autres nations a disparu : progrès immense !
Malgré Texpérience de 1860 (1), nos hommes d*Etat en sont encore à la politique protectionniste : par le tarif de douanes de 1881, ils ont fermé des débouchés naturels ; ils veulent maintenant en ouvrir de factices ; au lieu de revenir en arrière, de voir leurs erreurs, ils s'y enfoncent ; comme Tivrogne qui se sent étourdi, pour se remettre, finit la bouteille qui le jettera ivre mort sous la table, ils s'acharnent à aggraver la crise qu'ils prétendent guérir ; ils relèvent encore les tarifs ; ils font le pain cher, la vie chère, alors que, dans les enquêtes, tous, industriels et commerçants, se plaignent de ne pouvoir vendre parce que la production est trop chère. Leur impuissance se résorbe en agitation; l'opinion publique, ne constatant, au lieu des résultats promis, que des déceptions, ne comprenant pas le pourquoi de ces déceptions, se retourne, se soulève en soubresauts dans un état de malaise et d'irritation qu'entretient toute la presse officieuse. Elle éprouve les agitations et les lassitudes de la fièvre. Si les Howas, en échange de nos obus, ne nous achètent pas de marchandises , on s'imagine que c'est de la faute des Anglais. Si les Clunois ne nous envoient pas de la porcelaine en échange de nos tor-
(1) Voir ci-dessus Lettre XXV et XXVI et p. l->î».
pilles, on crie que c'est de la faute des Anglais. Des journalistes, qui n'ont jamais passé la Manche, dé- ' clarent que le moment est venu pour nous de détruire la marine de l'Angleterre au profit de la nôtre, et de ruiner son commerce et ses manufactures au profit des nôtres; ces dignes émules des gens qui criaient : à Berlin ! en 1870, nous feraient pitié, sMls ne nous faisaient pas honte, en montrant Fétiage de nos connaissances historiques et économiques.
Mais j'ai tort de m'indigner : Qu'est-ce que le protectionnisme? C'est un système en vertu duquel l'Etat prend la direction des forces économiques de la nation, crée des privilèges pour ceux-ci, des spoliations pour ceux-là ; c'est le régime du monopole à l'intérieur ; à fortiori, doit-il être le régime du monopole à l'extérieur; et comme il ne peut écarter ses concurrents par la libre concurrence, puisqu'il aboutit à une production plus onéreuse que la leur, il veut les écarter par la force. Tout^ politique protectionniste a pour conséquence une politique de guerre.
Un ancien fonctionnaire du ministère des colonies, M. d'Escamps, dans un livre sur Madagascar, déclare que nous en devons faire la conquête pour en importer des bestiaux sans les payer à l'étranger ; pour échapper au tribut que nous payons à l'Angleterre, parce qu'elle nous fournit du riz ; pour ne plus acheter de lard salé aux Etats-Unis ni de soieries à la Chine ! Il met son livre sous la protection de Richelieu et de Colbert. 11 a bien
raison. Il n'est en retard que de deux siècles; mais le malheureux n'est pas isolé; les théories économiques des deux grands ministres du xvii* siècle dominent encore la politique de la République au xix® siècle.
Nous voulons faire, à grands frais, des colonies, pour nous procurer à bon marché des objets que nous frappons de droits de douanes à la frontière parce que d'autres nous les offrent, sans frais, à un prix qvie nous trouvons trop bas !
Dans cette conception du commerce, le peuple Européen, qui prétend ouvrir les nouveaux continents à la civilisation, veut s'en attribuer le monopole : les indigènes, les colons ne doivent acheter et ne vendre qu'à lui. C'est le vieux système mercantile que M. Faure s'est efforcé de restaurer. La politique coloniale a sa logique.
Alors, il faut conquérir le peuple afin de s'assurer de sa clientèle.
Cela coûte cher.
De 1725 à 1769, la compagnie des Indes avait coûté à la France 376 millions sans que jamais elle eût pu payer ses actionnaires du produit de son commerce (1). Raynal (2) a très bien expliqué le motif de cet insuccès ; elle avait voulu faire des conquêtes; les frais de garnisons, la construction des forteresses, l'entretien des troupes avaient absorbé les bénéfices qu'aurait pu lui rapporter le commerce.
(!) Voltaire, Fragments sur l'Inde, art. XX.
(2) Hist, des établiss. des Européens dans les deux Indes.
Thomas de Broë avait dit à ses compatriotes : « Restez sur la mer, n'ayez que des comptoirs. » Si cette politique sage eût été suivie , elle eût épargné beaucoup d'hommes et beaucoup de millions aux Anglais.
Les compagnies des Indes se ruinaient ; celles qui faisaient le commerce avec la Chine s'enrichissaient ; la compagnie de France gagnait jusqu'à 122 pour 100, pourquoi ? C'est que celles-ci n'avaient que leurs frais de navigation et n'avaient pas à entretenir de soldats et d'armée.
Eclairés par cette expérience, les Anglais se sont bien gardés d'essayer de conquérir, dans ce siècle, quelque province de Chine ou de l'Indo-Chine. Ils se sont bornés à occuper le rocher de Hong-Kong de 8,000 hectares, la superficie de Paris, séparé de la terre ferme. Il leur sert de station et d'entrepôt, avec 665 hommes en tout pour faire la police. En 1883, ce port a reçu 5,300,000 tonneaux, plus que Marseille !
Les Portugais ont su conserver le monopole du commerce de la côte d'Afrique en établissant simplement de petits comptoirs, tandis qu'ils s'étaient ruinés en jouant dans l'Inde le rôle de conquérants. Les Hollandais y réussissaient, au contraire, en se bornant à faire des contrats avec les marchands indigènes, sans bâtir de factoreries dispendieuses.
Dans ce système, l'Européen n'a pas la responsabilité de l'administration de peuples étrangers ; il n'a pas à les soumettre à des formes politiques incompatibles avec leur état social ; il ne prend
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la responsabilité ni de leur conservation ni de leur destruction.
Nous, au contraire, nous voulons dépenser 120 millions dans un chemin de fer au Sénégal; nous faisons des expéditions onéreuses pour « être les premiers maîtres du Niger afin d'empêcher toute autre nation de s'établir sur ses rives ». L'Allemagne achète, de son cAlé, tous les terrains qu'elle trouve plus ou moins disponibles sur les côtes ouest et est de l'Afrique.
Ici, les Européens cherchent à s'exclure réciproquement des nouveaux pays par la force ou par des intrigues ; dans l'autre système, ils s'aident réciproquement.
Mais ce dernier état de choses implique qu'aucun pays n'aie prétention à un monopole.
On a beau essayer de dissimuler, d'équivoquer, de se perdre dans toutes sortes de considérations ficcessoires , la question du libre échange, et elle seule, se pose toujours et partout.
Les partisans de la politique coloniale se donnent beaucoup de mal pour s'annexer quelques milliers d'hectares de territoire malsain, quelques milliers de gens sans industrie, sans pouvoir d'achat, alors qu'au point de vue de l'échange, des débouchés, il leur suffirait de supprimer leur tarif de douanes pour s'annexer le monde !
La conquête d'un nouveau territoire recule la frontière; le libre échange la supprime.
L'Angleterre l'a compris depuis trente ans : de là, sa grandeur î
Elle s'est ouverte à tous les produits ; ils sont venus se rencontrer dans cette matrice. Arrivés à Tétat brut, ils se fécondent à leur contact réciproque, et là, ayant reçu une nouvelle forme, de nouvelles qualités, de nouvelles aptitudes, ils sont projetés sur le monde avec une force d*expansion proportionnelle à leur abondance et à la chaleur du foyer!
Avec le libre échange, peu importe à quel groupe ethnique appartient tel ou tel pays : vous lui donnez, il vous rend. Vous mettez en pratique volontairement la magnifique apologie de Panurge sur les « debteurs et emprunteurs ! » La division du travail guide réchange ; vous donnez votre produit et vous recevez le produit dont vous avez besoin. Tout le monde est content, tout le monde y gagne ; toutes les forces employées, dans le système guerrier, à détruire, sont employées à produire. Cela ne vaut-il pas mieux? En agissant autrement, n'agissez-vous pas comme ces sauvages que vous prétendez civiliser? Quand vous détruisez quelques huttes, si misérables qu'elles soient, vous avez fait de la misère, vous avez aggravé la situation des gens que vous avez ainsi traités. La destruction est facile et rapide; la production difficile et lente. Commencez donc par ne pas détruire !
La spoliation ruine certainement le spolié et souvent le spoliateur; l'échange enrichit tout le monde. Substituez donc la solution pacifique à la solution violente, le contrat à la spohation !