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I. — L'Algérie

L'Algérie est relativement à nos portes, fait partie du bassin méditerranéen, n'est séparée de Marseille que par quarante heures de bateau et par 7 degrés de latitude. Alger est à 36 degrés, Marseille à 43, Paris à 48.

M. Mac Carthy (1) a très bien tracé les limites de ses climats : le climat maritime, agréable pendant l'automne, Thiver et le printemps ; le climat des contrées montagneuses du Tell, variant de 5 degrés audessous de zéro à 32 au-dessus ; le climat des hauts plateaux, variant de 6 degrés au-dessous de zéro à

'1) Géographie physique de l'Algérie.

38; le climat saharien, climat à variations extrêmes, descendant de 43 à 50 degrés dans la journée à 6 degrés au-dessous de zéro dans la nuit.

Dans les 14 millions, d'hectares du Tell, TEuropéen peut choisir le climat. qui lui convient le mieux.

Nous occupons TAlgérie depuis 1830, c*est un bail de 34 ans. Le gouvernement toujours prévoyant en 1832, prenait une décision « pour empêcher une émigration trop nombreuse et spontanée de pénétrer en Algérie. » Depuis, il a fait le contraire, en essayant d'organiser l'immigration officielle.

En 1848, TAlgérie lui apparut comme la solution de la question sociale. Le Moniteur reproduisait un article dithyrambique du Courrier^ français, 8*écriant : « L'Algérie est destinée à résoudre le problème social qui, depuis le 24 février, agite la France. Terre de perdition sous la monarchie, c'est une terre promise sous la République. Les citoyens qui vont s'y rendre n'auront pour ainsi dire qu'à la frapper du pied pour en faire sortir les moissons, les herbes potagères, et les arbres à récolte, vigne, oliviers et nôûriers, etc. » En attendant, on prenait 30 millions aux contribuables français pour en gratifier 12,000 privilégiés. Le ministre de la guerre avouait que le chiffre de 2,300 fr. que représentait ce partage n'était pas exact et qu'en réalité chaque colon revenait à 8,000 francs.

Quinze convois partirent munis de tous les viatiques, y compris la bénédiction de l'archevêque, M. Sibour, et de son clergé qui leur criait : « De même que la terre promise était le bien de Dieu,

LES COfeONiES DU CLIMAT CHAUD 33

ainsi l'Algérie qui offre tant de rapports avec la Palestine est le bien de Dieu de préférence à toute autre région. Comme les Français qui s'embarquèrent avec saint Louis, écriez-vous : « Nous faisons voile de par Dieu, nous arriverons à bon port. »

Le souvenir n'était pas heureux ; car, le port trouvé par saint Louis, était le cimetière. Le résultat ne fut guère meilleur. Les ouvriers naïfs qui, sur la foi du Moniteur, s'imaginaient qu'en Algérie, « les moissons, les vignes, les oliviers » sortaient du sol comme dans les féeries, éprouvèrent une amère déception, quand ils s'aperçurent qu'ils ne se passaient pas là, plus qu'ailleurs, de deux éléments : le travail et le temps. La désertion, la mutinerie se mirent dans les villages. Une commission d'enquête visita les 41 villages créés et en revint avec cette conclusion : « Qu'à l'avenir, il ne sera plus fondé de villages agricoles en Algérie. »

On continua cependant à essayer de pousser à l'immigration par d'autres moyens. En 1857, selon le colonel Ribourt, on accorda 80,000 passages gratuits : il y eut 70,000 retours.

En 1871, l'Assemblée Nationale crut presque compenser la perte de l'Alsace et de la Lorraine en attribuant aux Alsaciens- Lorrains 100,000 hectares en Algérie. Sur 159,000 optants, 3,261 seulement s'embarquèrent ; les 155,000 autres avaient une méfiance justifiée. L'installation des 900 familles qui s'étaient laissé séduire, coûta 6 millions de francs,

soit 6,888 francs par famille pour les maisons et l'assistance, sans compter beaucoup d'autres faux frais. Si on avait donné cette somme à chacune d'elles pour se créer une nouvelle position en France, il est probable qu'elle en eût tiré meilleur parti qu'en Algérie. Ces ouvriers de fabrique, habitués à la vie des villes, à la bière, à la forte nourriture, ne s'acclimatèrent pas. Les documents officiels n'enregistrent jamais les insuccès. Mais M. Guynemer, visitant les villages deux ans après, n'y trouvait plus que 2,000 habitants. La pluparl, dès le premier jour, avaient mangé leurs poules et leurs brebis, s'étaient servi des portes et des fenêtres en guise de bois de chauffage. Les plus tenaces empruntèrent sur leur concession, la firent cultiver par des Arabes et, au bout des cinq ans exigés -pour qu'ils en devinssent propriétaires, la vendirent et disparurent (1).

M. d'Hausson ville, dans une étude sur la Colonisation officielle, a opposé à cet échec les succès obtenus par la société dont il était le président. Malheureusement, ses succès n'ont pas été beaucoup plus brillants : à d'Haussonvillers, c'est presque la misère.

« Au village d'Aïn-Yagout, sur 28 lots donnés, il reste 3 familles comprenant en tout 4 habitants. A Fontaine-Claude, sur 29 lots il reste 3 familles

(1) V Algérie et les Questions algériennes, par Ernest Mercier. In-8»,

comprenant en tout 8 habitants, une seule maison a été construite à Âïn-Mazuela ; il reste 4 familles comprenant 6 habitants et il n'y a pas une seule maison construite. A Aïn-Zsar, livrée à la colonisation en 1830 et qui comporte 10 lots, il n'y a pas encore un seul habitant. De même à Beni-Addi. Sur la route de Constantine à Biskra, se trouve un de ces villages dont il ne reste plus que des ruines (1). »

Le système des concessions destinées à peupler l'Algérie peu à peu n'a pas mieux réussi que les mesures d'ensemble. M. Tirman constatait dans son Etat de V Algérie au 31 décembre 1882 que, depuis 1871, le nombre des familles installées sur les 12,270 établies lors de la création des centres, a été de 10,030. De ces 10,000 familles, il n'y en a plus que 5,000 à résider sur leurs concessions. Le fameux projet des 50 millions fondait 300 centres qu'il partageait mathématiquement en deux portions égales : 150 sur les territoires possédés, 150 sur les territoires à exproprier; chaque centre devait avoir 50 feux. Cette symétrie est admirable sur le papier.

Mais tous les villages étaient-ils également propres à la culture ? Pouvaient-ils tous être impunément habités par des Français ?

Il faut le dire : l'administration a commis des crimes en donnant certaines concessions. Le malheureux arrive de Bourgogne ou du Limousin avec sa femme, ses enfants, ses épargnes; on l'expédie prendre possession du lot qu'il a obtenu par faveur, et il se trauve entre deux alternatives : ou sa concession

[1) Procès-cerbatix du Conseil supérieur de l'Algérie.

a de l'eau, alors il a la fièvre ; ou sa concession n'a pas d'eau, alors il meurt de faim.

J'ai vu de ces villages abandonnés par leurs habitants ruinés, laissant souvent derrière eux la tombe de leur femme et de leurs enfants. Quelques-uns s'entêtent, s'obstinent, ne sachant où aller, tombés dans le fatalisme musulman et livrant leur vie à un hasard providentiel. L'épouvante a revêtu certains de ces lieux maudits de noms sinistres. Sur la ligne de Constantine à Bône, on vous montre avec effroi : Cayenne î Ceux où' la fièvre s'abat sur vous et vous étreinl ne sont pas les pires; on peut la combattre avec le sulfate de quinine ; les défrichements terminés, les arbres grandis, elle s'évanouit peu à peu ; mais les villages, brûlés par le soleil, sans une source pour les rafraîchir, sont condamnés à la misère implacable.

On répète partout que, d'après le recensement de 1881, le chiffre de la population française est en Algérie de 233,900 têtes ; mais on oublie de déduire de ce chiffre l'armée de terre, 41,626 hommes; l'armée de mer, 571 hommes; la gendarmerie et la pohce, 4,578 hommes; total 46,775 hommes (chiffres du recensement).

En réalité, tous ces efforts multipliés n'ont abouti qu'à amener 195,000 Français en Algérie. Sur ces 195,000 Français, les fonctionnaires, agents et employés de tout ordre, payés par l'Etat, les départements et les communes avec leurs familles, arrivent

au chiffre de 35,113. Nous n'avons pas le détail du clergé européen. Il faut ajouter les pensionnés et retraités réfugiés à la solde de TÉtat, 7,465. Les chemins de fer ne sont établis qu'avec les subsides de la métropole. Leurs employés sont en réalité des employés payés par les contribuables français. Ce ne sont pas des colons. Ce personnel monte à 16,260.

Ces 60,000 individus n'ont pas fait de Témigration gratuite et spontanée. Restent donc 135,000 Français, dont il faudrait déduire les médecins de colonisation et un certain nombre de professions analogues.

Sur ces 135,000 Français, 29,455 sont des concessionnaires qui ont coûté à TEtàt 59,836,000 francs, soit 2,031 fr. par tête (1).

Parmi les commissionnaires et marchands en gros beaucoup sont entrepreneurs^ de Iranispi^rts pour l ' a r m é e , fou rnisseur s militai re s : p arasites indir ects du bu dget dej lEtat. -'==ZZI—

S'il n y avait pas 50,000 hommes de troupes en Algérie, la moitié des hôteliers et cafetiers qui comptent un personnel de 29,509 personnes disparaîtraient.

En restant enfermé dans les limites les plus modestes, nous pouvons retrancher des 105,000 Français, non subventionnés directement ou indirectement par le gouvernement, un chiffre de 5,000 enfants assistés, mendiants, vagabonds, filles publiques, etc.

(1) Exposé de la. situation de l'Algérip au 31 décembre 1882, par M. Tirman.

Restent donc moins de 100,000 Français habitant TAlgérie, avec leurs ressources, à leurs frais et vivant de leur propre travail et de leur propVe initiative.

En divisant par 4, chiffre d'une famille peu prolifique, vous aboutissez à ce résultat : 25,000 Français producteurs.

Le chiffre de Teffectif des troupes de terre donne : 1875, 60,000 hommes ; 1876, 50,598; 1877, 55,357 ; 1878, 55,149; 1879, 55,937; 1880, 52,762; 1881, 81,250. Il n'y a eu que le jour du recensement où il a été inférieur à 50,000. Prenons ce dernier chiffre comme moyenne.

Supposez une gravure représentant un laboureur gardé par deux soldats, un à chaque bout de son Isillon. Vous riez et vous vous écriez : — C'est une caricature. Pas du tout : — C'est le tableau exact de li'Algérie. 25,000 colons multiplié par 2 soldats, jpgale 50,000 !

Bastiat était au-dessous de la vérité quand il .représentait chaque colon gardé par un soldat.

Personne ne prétendra que l'occupation de TAlgérie a été pacifique, car il y a encore des Bou-Amama prêts à démentir cette assertion téméraire. Si on ne sait pas le nombre exact des soldats tombés sous les balles des indigènes, on sait encore moins le nombre des soldats morts de la fièvre, de la soif, des coups de chaleur, des insolations, ou revenus en France débilités au point d'être perdus à jamais pour le travail.

L'effectif moyen des troupes a été, au minimum, de 40,000 hommes pendant cinquante-quatre ans,

soit un total de 2,160,000 hommes. La mortalité normale des troupes en France est de 1.1 p. 100. En prenant le chiffre de 5 p. 100 comme celui de la mortalité due à des causes professionnelles pour les soldats de l'armée d'Algérie, nous sommes au-dessous de la vérité. Nous arrivons cependant à plus de 100,000 morts du fait même de la conquête et de l'occupation.

Si on voulait représenter dans une allégorie le prix de revient en hommes des 25,000 colons instalj lés en Algérie et y vivant avec leurs propres res^. sources, chacun d'eux serait assis sur quatre cad^y vres et gardé par deux soldats.

Tel est le résultat net, clair, dépouillé de la phraséologie conventionnelle et officielle de nos efforts colonisateurs en Algérie.

Quand nous parlerons du prix de revient argent, ce sera pire.

Quoique l'Algérie ne soit pas sous le climat torride, la mortalité y est pour le Français de 29 pour 1,000 tandis qu'elle n'est en France que de 22.

La natalité des Français, quoique plus forte qu'en France (33,3 pour i ,000, au lieu de 26), est moindre que celle des Israélites, qui est de 53 ; moindre que celle des Espagnols, qui est de 39; moindre que celle des Maltais et des Italiens.

Si la natalité des Français est plus considérable qu'en France , la mortalité des enfants compense cette différence. Pour 1,000 survivants à

chaque âge, voici le nombre des décès annuels :

En Algérie. France.

De à 1 an : Garçons.... 234 192,7

— Filles 189 164,7

De 1 à 2 ans : Garçons.... 115 60

-- Filles 103 58,2

Pour la première année, la différence est déjà considérable ; * mais pour la seconde année , ,les chances de mortalité de l'enfant français né et élevé en Algérie sont presque du double de celles du petit Français né et élevé en France. (D' Ricoux) (1).

Nous avons enfoui dans ce sol plus de dix milliards ; son soleil a fondu des armées , et nous sommes arrivés à ce résultat que la population européenne étrangère y égale la population française : 189,^0 contre 195,400 !

Sur ce chiffre , les Espagnols comptent pour 112,000, les Italiens 31,000, les Anglo-Maltais pour 15,400. Par la faute probablement de notre législation, il n'y a en moyenne que 280 naturalisations par an, moins de 2 pour 1,000.

Ce n'est pas une exagération quand on a caractérisé cette situation par cette expression : l'Algérie aux étrangers !

L'histoire de TAlgérie a prouvé l'impuissance des séductions de l'émigration officielle. Tout Teff^ort s'est porté vers le refoulement des indigènes ; ils ont

(1) Annales de démographie. Mars 1882. Démographie de VA^lgérie.

LES COLONIES DU CLIMAT CHAUD 4ki

résisté;, leur population, au lieu de diminuer, s'accroît : 2,842,500 en 1881 contre 2,172,000 en 1872 et 2,416,000 eu 1876.

Les théoriciens et les praticiens de la politique coloniale , présentaient l'Algérie comme une colonie de peuplement pour les Français ; elle est devenue une colonie de peuplement pour les Kabyles el les Arabes, les Espagnols, les Italiens et les Anglo- Maltais.

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