L'EMIGRATION PARALLÈLE ET PERPENDIGX7LAIRE
Jacques Bonhomme vaut souvent mieux que son gouvernement, dont il est cependant responsable, puisque c'est lui qui le fait.
Malgré les incitations, les encouragements du gouvernement, de la presse officieuse, des ouvrages ^ subventionnés, au lieu du paradis terrestre promis, il flaire le cimetière et refuse de quitter son clocher.
La science a justifié sa méfiance instinctive.
Même en Algérie, s'il n'est pas du midi, il ne s'acclimatera pas et n'y fera pas souche. Comme Ta très bien montré le D' Bertillon (1), l'homme n'est pas si aisément cosmopolite qu'on l'imagine. Il n'est susceptible que du petit acchmatement , surtout lorsque du nord il descend vers les pays chauds.
Les publicistes et les hommes d'Etat qui parlent de l'expansion de la race Anglo-Saxonne, oublient de remarquer que son accroissement se fait dans des pays ayant à peu près les mêmes conditions climatériques que la nation mère. La plus grande partie des États-Unis et du Canada sont compris entre les
(l) V. art. Acclimatement. Dictionnaire encyc. des sciences médicales.
isothermes + 15 et + 5, le climat tempéré. Le nord seul de l'Australie est placé sous le climat torride, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande sont placées sous le climat tempéré ; en Australie, il y avait en 1836 117 Européens; maintenant la population est de 633,000 habitants presque tous Anglo-Saxons. Toutes ces colonies sont susceptibles de devenir des colonies de peuplement.
Nos hommes d'Etat, en dépit des travaux des médecins de la marine, ne se sont jamais rendu compte de ce phénomène : c'est qu'il y avait deux sortes d'émigration : l'émigration du nord à l'équateur et l'émigration parallèle. La première aboutit à la mort : la seconde à une augmentation de la population, toutefois avec certaines altérations du type primitif : l'Américain des États-Unis, l'Australien n'est pas identique à l'Anglais.
La seule politique coloniale susceptible d'obtenir « l'expansion de la race française » serait dans la colonisation en longitude au lieu de la colonisation en latitude (1).
C'est naturellement cette dernière que nous avons adoptée, et maintenant il est trop tard pour en choisir une autre.
(1) Voir sur le développement de la civilisation dans le sens de la latitude, la Statique des cirilisations par Paul MougeoUe, 1884.
LETTRE X
CONTRADICTION L'ÉliOGRATION SPONTANÉE
L'Etat fait de grands sacrifices pour encourager l'énnigration ; mais en môme temps, la loi militaire défend au Français, sous peine d'être traité comme déserteur, de sortir de son pays avant Tûge de 40 ans. C'est un peu tard.
Il y a des gens à esprit mal fait, Basques ou Français du Midi, qui ne veulent point aller au Sénégal. ni à la Guyane, ni môme en Algérie; mais qui, sanâ subventions, sans encouragements d'aucune sorte de la part du gouvernement, vont à Buenos- Aires, s'y installent, y font souche, tout en gardant leur langue maternelle, et entretiennent avec la France un commerce dont nous verrons plus loin l'importance. Cette émigration spontanée a créé dans celte partie de l'Amérique du Sud, en dehors du climat torride, un noyau de 100,000 Français ; ils ne demandent pas de conquête; ils ne demandent pas d'intervention armée ; ils ne coûtent rien au budget de la métropole.
Si l'émigration est une bonne chose, ces gens nous semblent des colons modèles. Il n'y a qu'à les laisser faire.
On les laisse faire, seulement si un de ces hommes revient en France, un peu en retard pour son tirage au sort, il est mis en prison et jugé. J'ai vu le cas.
11 est vrai que ce cas ne s'est, paraît-il, présenté qu'une fois ; les Français partis pour Buenos-Aires se soucient peu de traverser FOcéan pour venir échouer à la prison du Cherche-Midi.
Mais alors la plupart deviennent des déserteurs. S'ils remettent le pied sur le sol de leur pays, ils sont soumis aux terribles pénalités qui atteignent les réfractaires. La loi française les oblige donc à se tenir écartés et éloignés à tout jamais de la France. Elle coupe le lien qui les y rattacherait.
11 en est de même pour les émigrants qui vont aux Etats-Unis.
Si le Parlement avait dépensé la moitié du temps qu'ont pris les discussions relatives à Madagascar, seulement à résoudre cette difficulté, il eût fait plus pour <( Texpans^on de la race française » , qu'en votant tousTes crédits que lui coûte, depuis seulement un an, notre fameuse « politique coloniale! »