L'ONGLÉE ET LA FIEVRE
M. Edmond Âbout et l'onglée. — Les médecins des colonies. — Le bonheur de vivre en France. — Les utilités gratuites. — Prudence et imprudence. — Le culte d'Epicure.
Edmond About, dans un discours qu'il a prononcé en décembre 1884, comme président de la Société de colonisation^ plaignait les pauvres gens qui, dans nos climats humides et froids, ont l'onglée, pas de feu , pas de gîte , et les envoyait dans les pays chauds où il entrevoyait pour eux la vie d'Adam avant la pomme dans le paradis terrestre.
Si Edmond About avait lu les comptes rendus du Congres des médecins des colonies à Amsterdam»^ il aurait vu qu'entre ses rêves philanthropiques et la réalité, il y avait de la distaîtice ; les pauvres gens ont l'onglée à Paris : « Dans les pays de la zone torride, la colonisation en plaine entraîne la mort certaine, » dit le docteur Overbeck, d'Utrecht. « Il n'existe pas à notre connaissance de moyens, de procédés ou d'agents dont l'usage soit de nature à déterminer, d'une manière absolue, Tacclimatement de la race blanche dans les pays chauds, » écrit le docteur Rey,chef du service de santé au Tonkin (1).
(1) Archives de méd. navale. T. 40, 1883. Compte rendu du Congrès des médecins des colonies, à Amsterdam.
Dans ce congrès, composé d'hommes compétents qui, par position officielle, auraient dû avoir une tendance à pousser à la politique coloniale, la doctrine du cosmopolitisme de Thomme et la possibilité de l'adaptation de l'Européen aux conditions climatériques des zones tropicales n'a pas trouvé un seul, — je dis: pas un seul — défenseur!
Mieux vaut avoir l'onglée à Paris que la fièvre et la dysenterie sous le soleil du Sénégal ou de la Guyane.
C'est déjà un grand avantage que de vivre dans les climats tempérés oii l'homme acquiert le maximum de sa vigueur musculaire et intellectuelle; où il est à l'abri de l'anémie, de la cachexie, où la dysenterie n'est qu'un accident ; où ayant froid en hiver et chaud ei\ été, il se trempe en passant alternativement de l'une à l'autre de ces températures. Les fanatiques de la colonisation répètent : « Nos (( colonies » sont un Eldorado de soleil, de chaleur, do mines d'or. » Ce beau côté fût-il le seul vrai que ^ je comprendrais que Jacques Bonhomme hésitât encore à se précipiter vers elles.
Il sait bien que dans notre vieille civilisation, il jouit d'un capital accumulé qui meta sa disposition une foule d'utilités gratuites, très onéreuses dans les pays neufs.
Jacques Bonhomme vient volontiers à la ville, précisément pour le môme motif qui l'empêche d'aller au Sénégal ou à la Guyane. A la ville, il y a de l'eau, (lu gaz, de belles rues, des moyens de transport commodes et faciles, le luxe que lui donne la vue
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des monuments, des étalages des magasins, luxe fort réel qui rend millionnaire le passant du Palais Royal. Ce sont là des jouissances de tous les instants qui expliquent la puissance d'absorption de Paris, son attraction incessante sur tout ce qui Tentoure, forte à ce point que plus d'un se laisse entraîner par la séduction sans calculer si sa puissance de travail, de capacité productive correspondent à son ambition.
Engagez Jacques Bonhomme à apporter de la prudence dans son émigration vers les villes. Mais alors ne le jetez pas dans Fimprudence d'aller goûter les charmes des pays où on n'a pas l'onglée et où on a la fièvre. Jacques Bonhomme, et son fils, le citadin, à effort égal, à chances égales, sont mieux ici qu'ils ne pourraient être nulle part au monde. Leur persuader le contraire, c'est du charlatanisme.
La France a un défaut : c'est d'être un pays trop charmant, trop agréable, trop aimable, ni trop chaud ni trop froid, donnant de bons vins, de bons fruits, et toutes sortes de choses exquises, sans compter son esprit et la grâce de ses femmes.
Français, mon ami, mon frère, crois-moi, «nos ancêtres ont été de grands fous quand ils se sont passionnés pour le pape ou pour Calvin, et quand ils se sont brûlés réciproquement à ce propos. Ils ont été bien bêtes quand ils se sont laissé ruiner pour la gloire civile et militaire de Louis XIV. Ils ont été dignes de Charenton quand ils se sont laissé traîner jusqu'à Moscou par cet impulsif qui s'appelait Napoléon.
Jacques Bonhomme, avec sa sagesse terre à terre, sa timidité pour les aventures, a toujours mieux valu que ses gouvernants : son tort a été de les laisser faire.
S'ils n'avaient point répandu son sang sur tous les continents et sur toutes les mers, et gaspillé son épargne dans toutes leurs spéculations, ayant pour prétexte son bonheur, pour causes réelles des besoins de diversions au profit de leur despotisme, des spéculations inavouables, des affaires privées, et pour résultats son affaiblissement et son appauvrissement, Jacques Bonhomme aurait quelques dizaines de milliards en plus de ceux qu'il possède.
La grande faute de Jacques Bonhomme a été de ne pas avoir une foi assez robuste dans Epicure et de croire que, pour être heureux, il avait besoin d'aller chercher le bonheur au loin, dans des nuages, au milieu des tonnerres et des éclairs, au lieu de le prendre tout tranquillement là où il se trouvait, à portée de sa main.