LACHETE
Je reçois plusieurs lettres indignées qui peuvent se résumer ainsi :
« La thèse que vous soutenez, c'est la politique de la lâcheté. Ce qui nous perd en France, c'est le bien-être matériel, l'abus des jouissances. On y est trop riche, trop heureux. Nous en sommes arrivés à inspirer de la jalousie à tous les autres peuples. Si nous nous amollissons dans le repos, si nous ne faisons pas d'efforts énergiques , nous sommes condamnés à la destruction, à la désagrégation, à la décomposition, à la pourriture. Voulez-vous donc faire de nous une nation de sybarites ? »
Le sybaritisme est relatif; et jusqu'à présent, si des particuliers ont pu en abuser, on ne peut pas dire qu'il ait gâté la masse du genre humain, dont les trois quarts manquent de ce qu'un petit bourgeois français considère comme le strict nécessaire.
La France est, j'en suis convaincu, le pays le plus heureux du globe ; cependant si vous recommencez l'épreuve de Candide, vous entendrez tous nos compatriotes se plaindre.
Voyez les statistiques relatives à la consommation du blé et de la viande. Pour que tous les Français eussent la ration de 700 grammes de pain qui semble le minimum indispensable, ils devraient consommer 145 millions d'hectolitres par an, et la production et rimportation, pendant la période décennale de 1871 à 1880, ne s'élèvent pas à 100 millions ; la consommation de la viande devrait être de 300 grammes par tête et par jour; elle est de 35 grammes. Nous sommes loin de l'abus du luxe, puisque nous ne sommes même pas au nécessaire. Mais de deux choses l'une : si les colonies doivent nous empêcher de nous endormir dans la mollesse, elles ne sont donc pas destinées à nous enrichir? Autrement, elles augmenteraient nos causes de corruption.
Si, au contraire, les colonies doivent nous appauvrir, alors il ne faut pas faire miroiter à nos yeux leurs avantages économiques.
J'ai prouvé que nos colonies n'étaient pas très saines pour les Européens en général et les Français en particulier. Si ceux que vous y envoyez s'y affaiblissent ou y périssent, comment nous fortifîeraientils?
Vous considérez les aventures coloniales comme nécessaires pour entretenir l'esprit héroïque chez les Français ; mais tous les médecins vous diront que l'héroïsme n'a jamais résisté à la dysenterie, et dans nos aventures coloniales, c'est notre gain le plus sûr, quoique, modestement, il ne figure pa^ sur le programme.
L ARGUMENT Dl" SYBARYTISME ET DE LA LACHETE 01
De rhéroïsme ! hélas ! Espérons que nous n'en aurons pas besoin en Europe; en tout cas, nous devons le garder précieusement en réserve au lieu d'aller le gaspiller partout.
Jacques Bonhomme a montré, plus que tout autre peut-être, quil pouvait porter Théroïsme militaire au plus haut point. Il n'a pas besoin de colonies pour faire cette démonstration : les champs de bataille de l'Europe suffisent.
Il a prouvé que cet héroïsme lui était aussi facile que rintrépidité à un bouledogue. Ce qui lui a manqué et ce qui lui manque encore : c'est Théroïsme civil. Ce n'est pas la pohtique coloniale qui lui donnera cette vertu.