MAIS L'ANGLETERRE I
— Oui, mais Arthur Young était un Anglais. On sait que les Anglais veulent dégoûter les autres de coloniser pour se xéserver le monopole de la colonisation. Ils sont, comme les enfants, aussi gourmands qu'indélicats qui, afin de garder les gâteaux pour eux seuls, disent à leur camarade : — N'en mange pas ! ça te ferait mal.
— Seulement Arthur Young déclare que la colonisation n'est pas beaucoup plus digestive pour l'Angleterre que pour la France. •
« Quelque riche que soit notre agriculture, dit-il, elle n'offre que la moitié du développement dont elle est susceptible. Le retard vient de la politique coloniale dont elle était infatuée, et elle devrait tenir pour ami l'ennemi qui lui enlèverait ses colonies.
« On me parlait en France, de Tippoo-Sahib, comme d'une grave menace pour mon pays. Maïs j'en pense tout le contraire. S'il nous chassait de l'Inde, si les noirs nous chassaient aussi de nos colonies, ils agiraient comme comprenant mieux que nous nos intérêts. Car, en ce cas, les capitaux de la nation s'emploieraient aux objets auxquels, depuis longtemps, elle eût dû les affecter. »
Arthur Young ne pouvait pas prévoir encore les milliards qu'allaient coûter les guerres de 20 ans entre la France et l'Angleterre, la plupart coloniales, comme nous le prouverons (1).
On a beaucoup reproché à Louis XV d'avoir abandonné le Canada et à Voltaire d'avoir parlé légère-
'1; V. ci-dessous : //« Jiépcrcussion en Europe.
ment de se§ quelques arpents dé neige. Le Canada serait-il devenu ce qu'il est aujourd'hui sous notre domination, avec nos règlements, notre centralisation? Il est permis d'en douter; mais était-il luimême d'un si grand profit à TAngléterre tant qu'il était à Tétat de véritable colonie ? La Rochefoucauld- Liancourt, dans son voyage au Canada (1) en 1795, raconte que les officiers anglais étaient partisans qu'on l'abandonnât.
En 1831, M. Nelson, depuis quinze ans meinbre de la Chambre des représentants, interrogé par M. de Tocqueville (2) sur les profits que l'Angleterre en retirait, donnait cette réponse : — Rien !
A la même époque, un économiste bien connu qui fut depuis ministre de la guerre, Sir Henry Parnell, appréciait exactement, comme Arthur Young quarante ans plus tôt, les résultats de la politique coloniale de l'Angleterre.
« L'histoire des colonies, disait-il, est une série de pertes et de destructions; et si, aux millions de livres sterling de capital privé qui ont été ainsi perdus. Ton ajoute plusieurs centaines de millions levés par les taxes anglaises et dépensés pour le compte des colonies, la perte totale de richesses nationales anglaises à laquelle les colonies ont donne lieu, monte à un chiffre vraiment fabuleux (3). »
— Mais maintenant? Est-ce qu'un rapport, paru à
{!) T. II, p. 186-188.
(2) Mélanges, p. 257.
(3) On the financial reform, 1830.
MAIS L'ANGLETERRE î... J3o
la fin de 1881, ne constate pas que, pendant les onze dernières années, les colonies anglaises n'ont coûté à la mère-patrie, année moyenne, que 2 millions de livres sterling, soit 50 millions de francs, tandis que le commerce annuel entre la Grande- Bretagne et elles avait été de 60 millions de livres à l'importation et de 50 millions de livres à l'exportation ?
— Oui. Le résultat est très beau. Je ne le nie pas. Mais il ne s'est produit que depuis le jour oii l'Angleterre n'a plus eu de colonies.
— Comment ! l'Angleterre n'a plus de colonies ? On ne peut pas pousser le paradoxe jusque-là.
— C'est la vérité. Qu'est-ce qu'une colonie, d'après la vieille définition du pacte colonial ? une annexe de la métropole chargée de servir à la fois 3^ débouché à ses produits et de centre d'approvisionnement. Elle est régie par les lois de la mère-patrie. Elle ne peut rien faire sans son autorisation.
Eh bien ! maintenant les agglomérations de populations, auxquelles on donne le nom de colonies anglaises, sont divisées en deux classes :
1** Celles qui ont un gouvernement responsable devant leurs habitants ; 2° celles qui sont gouvernées par des gouverneurs et des conseils responsables devant l'administration anglaise; ces dernières portent le nom de colonies de la Couronne.
Au premier groupe appartiennent le Canada, depuis 1839, l'Australie, depuis 1842, le Cap. Au second les Indes occidentales, les Indes orientales et
les possessions de Textrême Orient, les colonies Africaines en dehors de celle du Gap.
Le premier groupe est situé sous le climat tempéré ; le second sous le climat torride.
Que sont les prétendues colonies australiennes ?, Ce sont de petits états qui s'administrent comme ils ^ l'entendent, qui sont en train de se fédérer, qui fonty des lois civiles et criminelles, opèrent des emprunta, j, lèvent des impôts et frappent de droits de douane , les produits de la mère-patrie.
De même pour le Dominion du Canada.
Chacune des colonies à gouvernement responsable doit pourvoir à sa propre défense en hom- ^ mes, en argent et en vaisseaux. L'Angleterre, en cas de guerre pour son compte, ne doit rien leur demander non plus. Voilà le principe (1).
11 est pris au sérieux. Le Canada a 330,000 : hommes de milice et 150,000 prêts à la mobilisa- , tion.
Cette organisation fait comprendre immédiatement pourquoi il n'y a aucun rapport entre le prix de revient des colonies anglaises et l'importance de , leur commerce.
Les colonies françaises sont attachées par le budget : les colonies anglaises ne sont attachées que par le commerce.
En 1882, l'Angleterre a eu un commerce total avec ses colonits de 192 millions de livres, tandis que son commerce avec les nations étrangères était de 528 millions de livres.
(1) E. G. Payne. Colonies and i/épcnJencies, 188:5.