MAIS L ANGLETERRE
Mais les exportations de Tlnde en Angleterre sont de 775 millions contre plus de 1,100 millions d'importation. Nous n'avons pas l'espace nécessaire pour analyser, en ce moment, tous les éléments du commerce de l'Inde avec l'Angleterre ; mais pour tous ceux qui ne partagent plus l'ancien préjugé de la balance du commerce, c'est une présomption que riode ne rend pas ce qu'elle absorbe à l'Angleterre.
Sur l'ensemble des marchandises qu'elle importe, les colons manufacturés comptent pour 575 millions. Si l'Angleterre ne les fournissait pas à meilleur marché que les autres pays, les Indiens s'adresseraient à des concurrents. Ayant la matière première à leur disposition, au lieu d'acheter des tissus fabriqués à Manchester avec du coton, venant d'Amérique, ils commencent à en fabriquer eux-mêmes.
M. Seelley, malgré son enthousiasme optimiste pour Y expansion ofEngland, est forcé de reconnaître que l'Angleterre eût mieux fait de suivre le conseil que Thomas Broë donnait en 1613 aux nations européennes : rester à l'égard de l'Inde un simple marchand, ne pas se mêler à sa politique ; ne pas essayer de la gouverner. C'est cette politique qu'elle suit actuellement à l'égard de la Chine, et nous en avons montré le succès (1).
On parle beaucoup de notre ancien empire des Indes, et de La Bourdonnais, et de Dupleix, et de Lally : le gouvernement nomme un M. Courjon, Maharajah, prince de Chandernagor. Il y a des jour-. nalistes qui partent d'une plume alerte pour la con-
(1) V. ci-dessus, lettre XIX.
quête de Tlnde qu'ils n'ont jamais regardée que sur une carte à petite échelle. Je leur recommande de méditer cette phrase de M. de Rémusat :
« Si par un sentiment un peu tardif on regrettait notre ancienne possession de Tlnde, le désintéressement serait grand de convoiter un établissement sur un territoire dont le commerce est libre et qui coûte à ses maîtres le prix que chacun sait aujourd'hui (1). »
Ces lignes portent une date sanglante : elles étaient écrites au lendemain de la révolte des Cipayes.
Dans le prix de revient des colonies, à côté des dépenses chiffrées, il y a les dépenses occultes : et ce sont celles-ci qui souvent sont les plus considérables. Les richesses des peuples comme les fortunes particulières ont souvent « un trou » qu'on agrandit souvent , en croyant le boucher.
L'Angleterre a cru longtemps que la possession de Calais lui était indispensable pour assurer sa navigation dans le « Channel. » Maintenant que nous avons des projectiles qui peuvent le traverser et des torpilles qui peuvent le fermer , elle n'a plus cette inquiétude, qui paraîtrait cependant mieux justifiée aujourd'hui qu'elle ne l'était jadis.
Mais elle considère qu'elle a cinq grandes lignes de communication avec les colonies :
!• La première ligne entre le Canada et l'Angleterre, avec une station : Halifax, dans la Nouvelle- Ecosse ;
l) Ch. do Ki^musat. 185'». Hcr. '/<?.s Deiw- Momies. Décembre, i». (H)8.
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2** Celle des Antilles anglaises, avec quatre stations : les Bermudes, les Lucayes ou Bahama, la Jamaïque et Antigua.
3* Le canal de Suez ; sur cette ligne, se trouvent sept stations navales : Gibraltar, Malte, Aden, Bombay, le cap Comorin et Trinkomoli à Ceylan, Singapour, Hong-Kong, et le détroit du Roi-Georges dans TAustralie occidentale.
4** Le Cap. Cette ligne comprend six stations importantes : Sierra-Leone, TAscension, Saint-Hélène, la Baie-Simon dans la colonie du Cap, Maurice, le détroit du Roi-Georges. Cette dernière station est commune entre la quatrième ligne et la ligne précédente.
Ce sont ces deux dernières lignes qui sont les plus importantes pour TAngleterre.
o« ligne. Cap Horn, Pacifique et Australie.
La grande préoccupation de TAngleterre est de ne pas laisser couper ces lignes et de les fortifier; de là son acquisition de Chypre en 1878, de là sa guerre en Egypte aujourd'hui.
Elle est forcée d'entretenir une flotte énorme pour la sécurité de ces lignes et d'employer son armée à garder ces stations.
Les colonies ne contribuent en rien à ces dépenses, de sorte, qu'alors même qu'elles ne paraissent rien coûter à l'Angleterre, elles n'en sont pas moins pour elle une charge considérable.
L'Angleterre est une sorte de polype, à corps très petit, à tentacules immenses qui se promènent sur toute la surface du globe : ils touchent à tout,
se heurtent à tout, ils sont heurtés par tout, suscitent d'autant plus de froissements et de colères, blessent et sont blessés à tout instant ; et tout choc qu'ils donnent ou qui les atteint a sa répercussion au cœur même de la métropole. De là pour elle, un état perpétuel de malaise et d'inquiétude.
Je reviendrai sur ce point quand je parlerai de l'influence des colonies sur la politique européenne.
J'étonnerai bien des Français en leur disant que beaucoup d'Anglais se posent cette question :
— A quoi nous servent nos colonies (i)?
J'étonnerai encore bien davantage mes concitoyens en leur disant que ces Anglais ne sont point accusés, pour leur indiscrétion, d'être traîtres à leur patrie.
Je les étonnerai encore beaucoup plus quand je leur démontrerai que toute la politique de l'Angleterre dans l'Inde consiste à préparer le jour de son départ volontaire.
\ (1) E. T. Payne. Colonies and dependencies .