LETTRE XLIV
Aveux. — Oignez vilain... ^ Mœurs féroces des peuples primitifs. — Sierifices humains. — Anthropophages. — L'intérieur de l'Afrique. — Samori. — Stanley. — Le droit du tyran nègre.
On me répond :
— Oui, des peuples entiers ont-été exterminés peur les conquistadores Espagnols ; Pélissier a enfumé des centaines d'Arabes dans les grottes du Dahra ; nous avons commis, nous Français, toutes sortes d'horreurs en Algérie, à Madagascar, partout où nous avons envoyé nos vaisseaux et nos soldats planter notre drapeau ; les Anglais ont exterminé les Australiens et les Tasmaniens ; les républicains de TAmérique du Nord ont mis en coupe réglée les Peaux-Rouges, allant jusqu'à donner une prime par léte. Nous continuons à Tégard de tous les aborigènes « une politique d'extermination. »
Mais vous en parlez vraiment bien à votre aise, vous, de votre cabinet de Paris, quand vous avez un gardien de la paix à votre porte, des becs de gaz dans toutes les rues, des lois, des juges, toutes sortes de garanties que vous trouvez insuffisantes pour votre sécurité et qui cependant n'ont pu être constituées, tant bien que mal, qu'après des milliers et des milliers d'années et de tâtonnements.
JE VOUDRAIS VOUS Y VOIR î 237
Mais si Fernand Cortez n'avait pas montré les effets de sa redoutable puissance, que serait-il devenu avec ses 600 hommes, ses 16 chevaux et ses 10 petits canons? On ne s'impose aux peuples primitifs que par la force. Connaissent-ils autre chose ? Ont-ils une autre morale ? Il faut donc leur donner, d'une manière tangible, les seuls" arguments auxquels ils soient sensibles.
Oignez vilain, il vous poindra.
Poignez vilain, il vous oindra. ^
Et vous savez bien que chez les peuples , même dits civilisés, la force joue encore le premier rôle. Comment donc en serait-il autrement auprès de ces peuples dont on a dit qu'ils avaient l'intelligence et les impulsions d'un enfant avec la force de l'homme ?
Au lieu de faire du sentimentalisme, au coin de votre feu, nous voudrions vous voir entouré d'anthropophages, comme Stanley qui, dans des pays riches, entendait des populations le poursuivre aux cris : « De la viande ! de la viande I » de gens sans foi qui vous promettent et vous mentent ; qui n'ont qu'une notion confuse du tien et du mien ; qui sont toujours prêts à mettre la main sur l'objet qui leur convient ; qu'on chasse par la porte et qui rentrent par la fenêtre ; qui n'ont aucun sentiment de timidité, de délicatesse, ni de justice.
Entre eux, ils se livrent de terribles combats : ils passent leur temps à se massacrer, à se torturer, à se scalper et même à se manger^ Cela dépend des
régions. Nous laisserons-nous faire ? Nous sommes toujours en alerte. A qui préviendra l'autre.
Nous sommes féroces à Tégard de tel ou tel peuple, Américain, Africain ou Asiatique, tant que vous voudrez. Sommes-nous plus féroces qu'eux? Si nous n'étions pas intervenus en Algérie, est-ce que les tribus Arabes n'auraient pas continué à se piller et se massacrer réciproquement ? Vous avez fait ressortir nos spoliations ; vous oubliez que toute cette région était dévorée par la rapine sanguinaire* des Turcs. Nous ne voulons citer qu'un acte caractéristique du dernier bey de Constantine, Hadj-Abmet (1830-1837). A la suite d'une expédition contre les Abd-En-Nour, il exposa pendant plusieurs jours, sur les murs de la Tille, quatre cents têtes qu'il avait rapportées comme trophées.
Vous vous indignez parce que je viens de donner un coup à cet Arabe. Mais est-ce que depuis des siècles, il n'est pas soumis à la matraque ? Est-ce que les coups ne pleuvent pas de l'un sur l'autre dans tous les pays musulmans ? Il vous paraît fort obéissant : voyez donc son profil d'oiseau de proie. 11 vous couperait la tète avec enthousiasme, s'il trouvait l'occasion favorable.
Vous parlez des massacres de Fernand Gortez, mais vous oubliez qu'à la table de Montézuma, on servait des plats de viande humaine et que le dieu Huilzilopotchi a la réputation d'avoir dévoré des êtres humains par centaines de mille. Est-ce qu'aux îles Sandwich, les prêtresses de Pelé ne jettent pas des hommes aux requins pour rendre ceux-ci cléments ?
Est-ce que TAchanti, pour assurer le cortège des morts, ne fait pas des boucheries de femmes, d'esclaves et de sujets, selon l'importance du défunt? Est-ce que, il y a quelques mois à peine, à la mort de Quacow-Duab, trois cents femmes n'ont pas été immolées sur sa sépulture (1)? Est-ce que le Khond, en l'honneur de Tanni-Pennon, ne dépèce pas des femmes vivantes ?
Le D' Quintin a vu à Yamina sur le Djoliba, de grands hangars où, à côté de la chair humaine pendue à l'étal, on vend l'homme « sur pied (2). »
Tout le continent africain n'est-il pas un vaste amphithéâtre où s'amalgament toutes les hideurs de l'esclavage et du cannibalisme ? N'est-il pas sillonné par des musulmans, marchands d'esclaves qui commettent toutes les abominations imaginables, avec une régularité tranquille ?
Si au prix de flots de sang, nous détruisons Samori qui jette aux frontières mêmes du Sénégal une épouvante semblable à celle qu'Attila a jetée au V® siècle parmi les peuples européens, ne seronsnous pas des libérateurs? Faut-il laisser ce vaste domaine en proie à ces épouvantes ?
Nos barbaries, si féroces qu'elles puissent être, sont momentanées : les leurs sont perpétuelles.
Que nous tapions quelquefois un peu au hasard, c'est un petit malheur ; nous ne courons pas grand risque de nous tromper. Ils ne valent pas mieux les uns que les autres. Les Américains, en détruisant
(1) Mevue des Deux-Mondes, 15 nov. 1884, p. 425.
(2) Cité par Bordier, p. 293.
avec une égale impartialité, toutes les tribus des Indiens qui les gênaient, ont supprimé le scalpe et ouvert le continent. Leur œuvre n'est pas encore complète, puisque la présence de certaines de ces peuplades est une cause d'alarme et de danger pour les pionniers des Etats-Unis.
On a reproché à Stanley sa dureté à Tégard des indigènes. Il se permettait, lui, simple particulier, « de les châtier, » exactement comme s'il eût été un gouvernement. Mais s'il n'avait pas livré ses trentedeux combats (1), aurait-il pu traverser le continent mystérieux, et l'Afrique devait-elle donc demeurer à tout jamais fermée aux peuples les plus avancés en évolution ? Qu'est-ce que quelques existences précaires de misérables nègres en comparaison d'un fait d'une pareille importance dans l'histoire du progrès ? Stanley a sacrifié des hommes à sa mission ; mais pour l'accomplir n'avait-il pas sacrifié sa vie?
Parce qu'un microcéphale nègre, qui en Europe serait un idiot, viendra dire :
— « Je défends au progrès de passer! Je défends à la civilisation de supprimer mes festins de chair humaine et de libérer mes esclaves ! » Devrons-nous donc nous incliner respectueusement et dire :
— Très bien I En France, si vous aviez commis un seul de vos forfaits quotidiens, nous vous enverrions, pour vous civiliser et vous moraliser, au bagne, sinon à l'échafaud ; mais comme vous êtes chez vous, nous vous baisons les mains et vous disons :
(1) Le continent mystérieux, T. 2, p. 258, 261-2.
— Que votre volonté soit faite ! Continuez à vous empiffrer de chair humaine et à massacrer vos sujets selon votre plaisir I Nous resterons docilement à la porte eil simples spectateurs, sans même oser un geste de protestation.
Sous prétexte de respecter les droits de ce moricaud, ne trahis$ez-vous pas les droits de l'humanité et du progrès ? En respectant la liberté de ce tyranneau,' n'avez-vous pas votre part de responsabilité dans les forfaits qu'il commet (1) ?
(1) Voir dans la Sociologie par Letoumeau : Les instincts féroces de l'homme, Anthropophagie, etc.
IG