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LETTRE XLIII

Utilité des indigènes. — La traite des nègres. — Abolition. — Rétablissement. — Suppression de Tesclavage. — L'esclavage au Brésil. — Atrocités. — L'esclavage en Afrique. — Les ministres et les nègres devant ia loi. — Gordon et l'esclavage. — Les coolies. — Nouvelle forme d'esclavage. — Le mot et la chose. — Pas de fenmies. — Œuvre moralisatrice du Gouvernement. — Travail servile et travail libre.

Les indigènes, les peuples « de races inférieures » sont si nécessaires aux Européens que, lorsqu'ils sont arrivés à les supprimer quelque part, ils s'empressent de les remplacer par l'importation d'autres individus appartenant à une autre civilisation inférieure. On donnait autrefois à ces malheureux le nom d'esclaves ; maintenant on leur donne le nom de coolies, et c'est déjà quelque chose que d'avoir changé le nom d'une chose odieuse.

Je ne referai pas l'histoire de la traite des nègres. Las Casas, dans son amour pour les Indiens, l'avait conseillée. En 1527, Charles-Quint donnait le monopole de l'importation des nègres en Amérique à un de ses favoris qui la vendit aux Génois ; le traité de 1763 le donna à l'Angleterre ; dix ans après, apparut le réquisitoire de Wilberforce pour l'abolition de l'esclavage; en 1780, la question fut posée au Parlement par Thomas Clarkson et reprise les années sui-

vantes par Wilberforce. En France, la Constituante n'osa pas abolir Tesclavage dans les colonies ; elle adçait seulement au rang de citoyens les nègres déjà libres : cette mesure fut suivie de guerres civiles et de massacres qui précédèrent et ne suivirent pas, comme on le croit généralement, Témancipation des esclaves qui ne date qne du décret du 4 février

Au lendemain du 18 brumaire, Bonaparte établit les fameuses institutions de Tan VIII, le concordat, la Légion d'honneur, l'université, les droits réunis, les octrois, et rétablit l-esclavage et la traite par la loi du 30 floréal an X. Les réactions ont leur logique.

Au même moment, Wilberforce continuait ses efl'orts en Angleterre et, en 1806, la traite était abo^ lie : le congrès de. Vienne, dans une déclaration solennelle, associait toutes les nations européennes à cet acte d'humanité.

Si la traite était abolie, l'esclavage n'en demeurait pas moins. En 1823, M. Burton en demanda au Parlement la suppression ; il fallut dix ans d'eff'orts pour arriver à ce progrès : l'Angleterre consacra 500 millions à Tafl'ranchissement de 800,000 esclaves qui peuplaient ses colonies. En 1838, M. Passy proposa aux Chambres françaises de suivre cet exemple : il fallut la révolution de 1848 pour que Schœlcher pût obtenir le décret du 4 mars 1848. On a prétendu qu'il avait ruiné les colonies. Cela ne m'importerait que peu, car je suis de ceux qui ont encore le mauvais goût de trouver qu'ils n'avaient pas tort ceux qui disaient : — Pé-

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rissent nos colonies plutôt qu'un principe! Mais c*est là une affirmation gratuite : sans doute, une pareille transformation sociale ne s*accomplit pas sans secousse ; mais après la révolution de 1848*, le mouvement général des affaires baissa d'un quart en France ; il ne baissa pas plus de moitié dans les colonies ; et après 1854^ le chiffre antérieur à 1848 était dépassé (1).

^En dépit de l'abolition de la traite^ les Etats-Unis avaient continué à importer des esclaves ; de 700,000 qu'ils étaient du temps de Washington, ils s'étaient élevés au chiffre de plus de 4 millions en 1860. La constitution n'avait pas osé trancher la question qui se posa, en 1860, avec une telle acuité qu'elle ne put être résolue que par cette terrible guerre qui mit en péril l'existence de l'Union américaine.

Parmi les pays « chrétiens, » le Brésil comptait 1,700,000 esclaves, quand la loi du 28 septembre 1871 déclara libres tous les enfants nés d'esclaves. Il en résulte que le nombre des travailleurs serviles s'est réduit à 1,200,000. Ils ont vieilli : leur capacité productrice est devenue moins grande. Delà, la crise économique qui frappe le Brésil et d'où il ne peut sortir que par une mesure d'ensemble, Le travail servile, qu'il soit accompli par des esclaves ou des convicts, éloigne le travail libre : pour obtenir celui-ci, il faut donc supprimer celui-là (2).

(1) V. Augustin Cochin. L'abolition de feselavage.

(2) V. Journal des Economistes, 15 février 1885. Projet d'émancipation d^s esclaves au Brésil, par G. de Molinari.

Les atrocités que l'esclavage traîne après lui subsistent toujours. Au mois de décembre 1884, des nègres se sont révoltés et ont brûlé des fazendas; la police en saisit un certain nombre et les emprisonna; les blancs n'attendirent pas que la justice suivît son cours, ils envahirent la prison, saisirent les esclaves, les pendirent, puis exposèrent leurs cadavres mutitilés.

A la même époque, tous les journaux ont raconté qu'un nègre du nom de Ramon, s'étant enfui d'une fazenda de la province de Minas Geraes, fut repris. Son maître lui fit administrer cinquante coups de bâton; puis sous prétexte de cicatriser ses chairs mises à vif, il le fit plonger dans un tonneau de vinaigre. Ce n'était pas tout. Le lendemain, il le fit attacher tout nu à un poteau, puis, avec un fer rouge, lui-même se mit à le piquer sur les parties les plus sensibles du corps. Les hurlements de douleur du malheureux ne provoquaient que de nouveaux supplices, accompagnés d'injures et de plaisanteries; il était mort que le fazendairo s'acharnait encore sur son cadavre.

On sait comment se faisait la traite. Les marchands de chair humaine ne reculaient devant aucun procédé pour se procurer leurs cargaisons de bois d'ébène. Les petits rois de la côte de Guinée ramassaient des esclaves à l'intérieur et les vendaient moyennant quelques barils de rhum, quelques verroteries et quelques armes. Quelquefois le négrier sans scrupule emportait en même temps le vendeur et le vendu. Les Portugais qui s'étaient installés de

bonne heure en Afrique servaient aussi d'intermédiaires, avaient des entrepôts d'esclaves. Ils sont encore avec les musulmans les plus actifs Iraficants de Tintérieur de FAfrique, où le commerce des esclaves prospère toujours, quoique l'exportation par les côtes soit à peu près supprimée. De l'autre côté de Gibraltar, à 30 kilomètres des côtes d'Europe, au Maroc, l'esclavage existe encore.

La guerre est le grand moyen d'approvisionnement : au sud-ouest du territoire de Khartoum, les populations du Darfour sont toujours en guerre pour se procurer des Ethiopiens ou des nègres de la région équatoriale qu'ils revendent ensuite. L'escla^ vage est aussi une des formes de la pénalité et le résultat de l'insolvabilité. On parle beaucoup des caravanes qui circulent dans l'intérieur de l'Afrique ; mais ce sont des caravanes d'esclaves; les objets qu'elles transportent ne sont que l'accessoire. L'es^ clave est une unité monétaire, et dans certains pays, il est considéré, non seulement comme un instrument de travail, mais comme un objet d'alimentation.

En dépit du décret de 1848, l'esclavage existe encore au Sénégal : M. Schœlcher posa, en 1882, une question indiscrète sur ce sujet au ministre de la marine qui lui répondit que « la loi ne pouvait pats être appliquée. » Le Sénat donna raison au ministre, sans doute par cette considération que la loi n'est faite ni pour des ministres ni pour des nègres.

Gordon avait eu la prétention d'abolir la traite sur le territoire de Khartoum, où les esclaves étaient im-

portés à la frontière du sud-ouest par les habitants du Darfour. Mais les maîtres déclaraient que les femmes étaient leurs femmes ou leurs maîtresses, autorisées par le^Goran ; que les hommes étaient des domestiques.

Jamais les esclaves ne contredisaient les déclarations de leurs maîtres, par crainte du gouvernement égyptien qui confisquait l'esclave à son profit, le marquait à la main, faisait de Thomme un soldat et de la femme la domestique du soldat (1).

L'exportation se faisait par Souakim qui est le port d'embarquement pour le pèlerinage de la Mecque.

Gordon, de retour au Soudan, avait renoncé à la suppression de l'esclavage et avait même proposé de mettre à la tête du gouvernement Zœbher, le grand marchand d'esclaves qu'il avait autrefois fait interner au Caire. ^

Maintenant les coolies ont remplacé les esclaves; au lieu d'être des nègres, ce sont des Chinois et des Indiens. Le nom de ces travailleurs a pour étymologie la tribu indienne des « cooles », parmi laquelle se recrutent spécialement les portefaix et qui a fourni tout d'abord les travailleurs de Maurice.

Les coolies contractent un engagement plus ou moins volontaire, d'une durée plus ou moins longue ; ils sont transportés comme des têtes de bétail ; leD'Roubaud, qui accompagna, comme médecin, un

(1) Communication de M. Marquet, gérant du Consulat français à Khartoum, à ia Ligw des contribuables. Lanterne, 20 juin 188i.

convoi de 478 coolies, de la Pointe-à-PUre à Pondichéry, eut pendant cette navigation de 107 jours 352 malades, presque la totalité. De temps en temps des révoltes, comme celle de la Carmélinede Bordeaux, en 1868, de V Espérance de Nantes, en 1869, de la Th^ésa dont Téquipage fut massacré, témoignent des misères endurées par ces malheureux.

Une fois arrivés, ils doivent tenir leur engagement, de gré ou de force. On voit d'ici tous les abus qui peuvent en résulter. C'est une nouvelle forme de Tesclavage.

On importait aussi en Nouvelle-Calédonie des coolies des Nouvelles-Hébrides ou des Fidji. Leurs engagements étaient-ils beaucoup plus libres que ceux des anciens nègres de laCôte-d'Or? Il est permis d'en douter. En 1872, intervint le Kidnapping Act pour empêcher, en Mélanésie, le vol d'enfants qu*on traitait ensuite comme engagés volontaires. Sur les observations du gouvernement anglais au gouvernement français, la traite des Océaniens en Nouvelle-Calédonie avait été interdite, au mois de juin 1882; mais il paraît qu'elle a repris, car le Moniteur de la Nouvelle-Calédonie constate que sur 2,000 « engagés » Hébridais importés en Nouvelle- Calédonie, 93 sont morts du mois de février 1883 au mois de mars 1884 (1). Un pareil résultat est plus éloquent que toutes les descriptions.

Rochefort a raconté que chez un des planteurs les plus importants de la colonie, dont il donne le nom, « il y avait au milieu de la cour un arbre servant de

(1) Schœlcher. /îap/>e/, 1881.

potence où Ton fustigeait les noirs coupables d'infraction au règlement de la maison (1). »

La puissance des mots est telle que beaucoup de gens s'imaginent qu*il suffit de supprimer un. mot pour supprimer, en même temps, les horreurs qu'il recouvrait; ces faits, comme tant d'autres, prouvent que, le mot esclavage disparu, le système peut survivre.

Les Néo-Hébridais qui ont le bonheur d'être rapatriés, après avoir été traités de cette manière, doivent donner à leurs compatriotes une idée édifiante du charme et de la douceur de notre civilisation.

Mais, au moins, les importations de coolies ontelles un résultat utilitaire ? Sans doute, dans les pays du climat torride où les blancs ne peuvent pas travailler, le secours des peuples vivant sous une même latitude est indispensable. Seulement, les Chinois, les Indiens, pas plus que les autres peuples, ne sont aptes à tous les acclimatements. Les malheureux, qui consentent à ces engagements, appartiennent aux parties de la population les plus misérables et les plus dépravées ; ils sont susceptibles de peu de travail et de beaucoup de crimes ; à la Réunion, on en constate 1 par 60 Indiens, 1 par 13 Chinois. Arrivant sans femmes, ou à peu près, ils ont des mœurs de bagne.

Le gouvernement français, très consciencieusement, a travaillé au développement de ce chancre : il en a donné le monopole en 1854 et 1855 à deux

(1) Un coin du voile.

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armateurs de Granville qui continuèrent d'importer des nègres ; en 1855, l'amiral Hamelin conclut un traité avec la maison Régis, de Marseille, pour l'introduction de 20,000 nègres en six ans, à la Martinique et à la Guadeloupe. D'autres compagnies importèrent des Chinois et des Indiens.

L'engagement des coolies produit les mêmes inconvénients que l'esclavage : il chasse le travail libre ; le capitaliste, au lieu d'essayer d'améliorer ses procédés de culture, son outillage, de faire rendre davantage à la main d'œuvre par une meilleure organisation du travail, croit résoudre toutes les difficultés en se procurant un plus grand nombre de bras.

Le coolie, comme l'esclave, loin d'être un instrument de progrès, est un instrument de stagnation, sinon de régression : au point de vue moral, il corrompt le milieu dans lequel il se trouve; au point de vue matériel, il paralyse tout effort vers le progrès. « On me demande* partout des bras, disait M. Darrican, gouverneur de la Réunion, en 1858, et partout je ne vois qu'abus de bras ! »

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