LETTRE XLVI
ïiA MISSION GIVILISATRIGE DE LA GUERRE
Ultima ratio regum. — « Châtiment mérité. » — « Les courges d'Occident. » — L'art de la guerre. — La leçon de Pierre-le-Grand. — Les troupes indigènes. - Les Cipayes. — Les mercenaires. — Toute guerre est rétrograde. — L'armée d'Afrique. — César et le passage de Rubicon. — Le despotisme militaire. — La haine. — Le vainqueur et le vaincu.
Sur quelque point du globe où un Européen apparaît, il a toujours le fusil ou le revolver à la main. Son seul argument est V Ultima ratio regum.
Vous avez entendu quelquefois des parents qui, martyrisant leur enfant, disent : — J'en ai bien le droit, puisqu'il m'appartient.
Les Européens s'imaginent qu'ils ont le droit de martyriser tous les autres peuples; ils exigent de plus que ceux-ci les en remercient, comme les mêmes parents exigent que leurs enfants leur témoignent de la reconnaissance pour les tourments auxquels ils les ont soumis. M. Jules Ferry disait récemment :
« Nous nous arrêterons le jour où la Chine reconnaîtra de bonne foi qu'elle a subi un châtiment mérité, pour avoir méconnu ou bravé notre puissance (1). »
(1) Conversation de M. Jule^ Ferry avec M. de Blowitz. {Temps, 29 août 1884.)
Cela s'appelle, en termes honnêtes, la mission civilisatrice de la guerre.
M. Maurice Jametel, le seul Français peut-être qui parle à la fois le russe et le chinois, signalait, il y a deux ans, les dangers de ne faire connaître aux peuples des autres continents que notre civilisation guerrière. Les Chinois appelaient, après la guerre de 1860, nos obus des « courges d'Occident ». Ils se sont attachés à les cultiver aussi, eux. En voyant la raison démonstrative des armes de TEuropéen, les peuples avec qui il entre en rapport lui disent aussitôt : « Donne-moi des armes I si ce n'est toi, ce sera ton voisin d'Europe, c'est-à-dire ton ennemi, qui m'en fournira ». Et pourquoi faire, ces armes, sinon pour répondre aux tiennes? D'après le traité de 1874 n'avions-nous pas eu l'obligation de fournir des armes au roi d'Annam ? N'étaient-ce pas les officiers français qui avaient fortifié Hanoï? L'outillage que nous portons aux peuples de « race inférieure », ce n'est pas l'outillage du progrès ; c'est Toutillage de la destruction.
Il se retourne contre nous, et la résistance que trouvent aujourd'hui les Français en Chine, les Anglais au Soudan, doit donner à réfléchir à tous ceux qui ont quelque souci de l'avenir.
De tous les arts , l'art militaire est le plus à la portée des hommes moins avancés en évolution. L'argument de P.-L. Courier est décisif (1).
Entre l'intelligence de Condé, qui remporte la victoire de Rocroy, à 19 ans, et celle de Newton,
^1) Dialogue chez la duchfsse â'Albany.
nulle comparaison n'est possible. Buckle a montré que si Wellington avait gagné, grâce à sa ténacité et aux circonstances, la bataille de Waterloo, il faisait assez triste figure dans la vie civile. Les déceptions qu'ont provoquées certains hommes de guerre célèbres, quand on les a vus sans leurs bottes, leurs galons et leurs étoiles, confirment cette thèse.
Nous offrons donc aux peuples inférieurs la forme de la civilisation qu'ils sont le plus aptes à saisir et qui peut être la plus redoutable pour noui^.
Pierre-le-Grand, à force d'être battu par. Charles XII , apprit à vaincre les Suédois. C'est un exemple qu'il serait prudent de ne pas oublier.
On parle beaucoup d'armée coloniale recrutée parmi les Algériens. On oublie que les troupes indigènes apprennent de nous les progrès de la guerre sans oublier leur haine; en 1871, les assiégés du Fort National entendaient leurs assiégeants faire leurs commandements en français. Je passais, en mai 1883, au Fort National, quelques jours après l'agression des tirailleurs indigènes contre les zouaves, dans laquelle l'un de ceux-ci fut tué et quatorze de ses camarades blessés; le gouvernement s'attacha autant que possible à étouffer l'affaire.
On fait le raccolement des indigènes avec la mise en scène usitée sous l'ancien régime. L'engagé reçoit 400 fr. de prime et une paye de moitié supérieure à celle des zouaves. Il est ensuite à deux fins, ni plus ni moins que le sabre de Joseph Prud'homme.
248 LETTRES SUR LA rOLITlQUE COLONIALE
V Agence Havas (1) racontait, d'après les journaux de Saigon, que la police faisait une chasse à rhomme dans les rues, saisissait les hommes qui lui convenaient, les expédiait aux Mares, la caserne des tirailleurs d'où ils étaient envoyés au Tonkin. Des soldats, ainsi recrutés, n'attendent évidemment qu'une occasion favorable pour se transformer en ennemis implacables.
Dans les Indes, l'insurrection de 1857 a montré le danger des troupes indigènes ; elles se composaient de 235,000 hommes contre 45,000 Anglais. Aujourd'hui Ja proportion est moindre : 200,000 hommes contre 65,000 Anglais. L'Angleterre croit qu'elle ne doit pas les craindre parce que ces hommes appartiennent à des provinces différentes, en antagonisme entre elles, comme l'étaient Bretons et Normands, Autrichiens et Prussiens ; mais elle reconnaît que, susceptibles de discipline et d'organisation, ils doivent être considérés comme de redoutables soldats.
Ceux qui parlent de la mission civilisatrice de la guerre oublient les invasions des barbares sous lesquelles disparut le monde romain. Il est possible que le même fait ne se renouvelle pas ; mais nos hommes politiques voudraient le voir se reproduire qu'ils ne suivraient pas une méthode différente de celles qu'ils emploient.
Les Chinois ne viendront pas tout seuls. Soit, mais nous avons fait intervenir les turcos sur les champs de bataille de l'Europe. Un autre peuple ne fera-t-il pas demain intervenir d'autres soldats,
(1) 28 octobre 1884.
amenés des confins de FAsie ou du centre de TAfrique ?
Les troupes mercenaires sont peut-être appelées à jouer dans les guerres futures en Europe, — si par malheur il doit y en avoir encore, — un rôle prépondérant.
La victoire appartiendra alors à la nation la plus riche et la mieux outillée ; mais on sait le danger des troupes mercenaires ; elles conquièrent les peuples qui les ont payées pour les défendre.
Là guerre n'élève pas Thomme moins avancé en évolution : elle ravale l'homme le plus civilisé. Elle déchaîne tous les instincts féroces que la paix, l'éducation, les habitudes sociables, avaient comprimées en lui. Le conscrit, parti un bon jeune homme, revient bête féroce. M. Pierre Loti a montré nos marins à Hué achevant les blessés ; il est bien avéré que nous ne faisons pas de prisonniers au Tonkin, et le Courrier de Bayonne (1) a publié, sans démenti, une lettre d'un soldat qui racontait gaîment que le général de Négrier avait offert comme cible à ses meilleurs tireurs deux cents prisonniers.
Quand des hommes, habitués à ces pratiques, rentrent dans la vie civile, ils sont un danger permanent pour la sécurité privée ; quand ils restent dans la vie militaire, ils sont un danger pour la sécurité de la nation.
L'expédition d'Alger eut pour premier résultat d'augmenter les prérogatives du pouvoir exécutif
(l) Reproduit par la Lanterne du 17 décembre 1884.
sur Farmée (1). Ce fut de cette armée d'Afrique que sortirent les généraux qui firent le coup d'Etat.
Aujourd'hui tous les hommes qui rêvent le renversement de la République regardent du côté du Tonkin. Ignotus représente bien leur opinion, quand il s'écrie dans le Figaro : « Voici que la nouvelle France, qui, avant tout, veut vivre, cherche ce général X... parmi nos généraux du Tonkin. » On organise une légende autour du général de Négrier, pour essayer d'en faire le Saint-Arnaud ou le Pavia de l'avenir, sinon le Bonaparte. La guerre du Tonkin a servi à démolir un général républicain et à glorifier un général, connu par ses attaches et ses opinions antirépublicaines; c'est le seul résultat positif qu'elle nous ait donné.
Toutes proportions gardées, nous devons nous rappeler l'exemple de César : « Le gouvernement de la Gaule Cisalpine ayant donné à César l'occasion de faire la guerre pendant plusieurs années à tous les peuples qu'il voulut, fit que ses soldats voulurent marcher avec lui et qu'il ne les conquit pas moins que les barbares (2). » Nous ne sommes pas assez loin du joug de Napoléon, et l'intellect de la France n'a pas subi de modifications assez profondes, pour qu'il nous soit permis de hausser les épaules quand on nous parle du passage du Rubicon.
La mission civilisatrice de la guerre peut donc avoir pour résultat de ramener le peuple qui se
(1) Répertoire d'administration, par M. Béquet. Article Algérie, § 21-
{•i; Montesquieu. Grandeur et fiér.adrnce, <ii. XI.
livre à cette opération au despotisme militaire, la pire des formes de gouvernement.
Quand des peuples ne se connaissent que pour avoir échangé des balles, ils conservent Tun pour l'autre cette haine qu'exprimait d'une manière si expressive un cheik Arabe : « On ferait bouillir ta tête et la mienne dans le même vase que l'eau même se séparerait. »
La guerre casse des têtes, elle ne les transforme pas. Son résultat ne prouve rien, sinon le triomphe de la force : notion également dépressive pour le conquérant et pour le conquis. L'un et l'autre, s'habituant à ne compter que sur elle, ne songent même pas à faire intervenir dans leurs rapports les solutions pacifiques.