L'INDE ET L'ANGLETERRE
Le droit de l'Angleterre. — Un miracle. — Explications. — Territoire britannique et États indigènes. — Au profit de TAdministration et non des indigènes. — Procuste. — Le bon motif. — Instruction. — Cerveaux impénétrables.— Variations politiques, permanence des forces sociales.— , Au point de vue matériel. — Famines, institution de l'Inde. — Le gouvernement du grand Mogol. — Les impôts. — Le recul de la ligne ronge. — Les Indiens. — Accession aux emplois. — Les réformes de lord Ripon.
— L'autonomie communale. — Les Européens soumis aux juges indigènes.
— Emancipation de l'Inde. — Le décor et la réalité. — Embarras de TAngletcrrc. — Le libre contrat et la force.
Les rapports de THindoustan avec les Européens nous offrent la plus gigantesque expérience qui fut jamais de la mission civilisatrice de la guerre.
Les Portugais y ont commis des atrocités ; ils ont perdu leurs possessions. Les Hollandais les ont imités ; ils ont perdu leurs possessions ; les Français ont essayé de s'y implanter par la guerre; ils ne gardent que quelques haillons de territoire ; les Anglais seuls sont parvenus à s'y installer. Ils "n'essaient point d'y dissimuler leur position sous des mots trompeurs : « L'empire des Anglais dans l'Inde fut fondé par le sabre ; ils n'ont pas d'autre titre (i) ». Il n'a été ratifié que par la prescription.
(t) India par S. Cotton, p. 23.
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Une question se pose tout d'abord : comment un petit pays comme TAngleterre est-il parvenu à asservir plus de 200 millions d'individus ? Le problème semble insoluble parce que nous nous figurons que tous ces gens ont le même langage, sont de la même race, ont les mêmes aptitudes et sont prêts à se lever contre l'envahisseur étranger. Il n'en est rien.
Le mot hindoustan est un mot persan qui signifie plaine du Gange. Les Indiens modernes ne sont pas, du tout, les Aryas de la philologie. Ceux-ci ne sont représentés au nombre de 10 millions environ que par les Brahmes qui ont leur centre autour de la cité sainte de Benarès, mais qui, d'un bout à l'autre, de rinde, vivent dans des conditions identiques qu'ils maintiennent depuis trente siècles, en dépit des changements de sol, de climat et des révolutions politiques. On a dit avec juste raison qu'eux et les Juifs représentaient l'aristocratie des peuples.
Les Musulmans qui considèrent les Indiens comme des idolâtres, sont au nombre de 50 millions , le tiers du monde musulman ; mais ce sont des Sunni, tandis que les Mahométans de TAfghanistan sont des orthodoxes. Aux différences de religion, il faut ajouter des différences multiples de langage. L'hindoustani est un mélange de persan et de langages hindous. Entre le Bengali, le Marathi, le Guzerati, se trouvent des affinités et des différences qui, dans l'usage courant, les rendent aussi étrangères l'une à l'autre que peuvent l'être l'allemand et l'italien, d'autant plus que chacun d'eux a des inflexions et
des formes qui ne sont pas Aryennes. Le sanscrit est à rinde ce que le latin est à TEurope, rien de plus. Dans le sud, le Tamil, le Telugu, le Canarese ne sont pas plus des langues indo-européennes que le hongrois.
Parmi ces populations, les unes sont belliqueuses, les autres soumises ; les Rajahs étaient en guerre perpétuelle les uns contre les autres ; c'est en les détruisant les uns par les autres que TAngleterre est parvenue à établir sa domination.
Elle reconnaît deux sortes de territoires : le British territory and the Native states. Le Territoire britannique qui représente 200 millions d'habitants et les Etats indigènes qui en représentent 50 millions. Le premier est seul gouverné directement par l'administration anglaise ; les autres Etats sont gouvernés par des chefs, les uns descendant de la famille régnante au moment de l'arrivée des Anglais, les autres créés par les Anglais mêmes ; certains payent tribut, d'autres ne payent rien ; la péninsule de Kathiawar est divisée entre deux cents petits chefs dont quelques-uns n'exercent leur autorité que sur quelques acres, tandis que le nizam de Haidarabad gouverne un royaume de 80,000 milles carrés et de 10 millions d'habitants. Les chefs ont l'administration de leur principauté, mais les Anglais exigent un minimum de bon gouvernement : l'interdiction par exemple du suicide des veuves et de l'infanticide des petites filles. Les chefs n'ont pas le droit de s'envoyer réciproquement des ambassadeurs, à plus forte raison d'en envoyer au dehors,
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ni de faire la guerre et la paix, quoiqu'ils puissent avoir des armées. Les troupes ne montent pas à moins de 350,000 hommes avec une artillerie de 4,000 bouches à feu. Le Maharajah de Kachmir a 26,000 hommes et celui du Népal n'en a pas moins de 100,000.
Le gouvernement de l'Inde est exercé par un gouverneur-général et un conseil. Il ne peut rien décider . en dehors du conseil, mais dans le conseil il décide comme il l'entend : c'est une autocratie hypocrite.
Quel est le bilan, au point de vue de la civilisation, de la domination de l'Inde par l'Angleterre?
Le gouvernement jusqu'en 4857 a été aux mains d'une compagnie qui bouleversait la propriété, faisait des annexions, procédait à des dépossessions et à des confiscations si scandaleuses qu'à diverses reprises le conseil privé d'Angleterre la condamna à des restitutions. Jusqu'en 1858, époque où l'administration de l'Inde passa aux mains du gouvernement, l'Inde n'avait été considérée par la Compagnie que comme un domaine à exploiter dont il fallait tirer le meilleur parti possible.
Nous avons montré comment l'Inde ne pouvait être une colonie d'émigration ; elle ne fut qu'une colonie d'administration, servant de débouché aux cadets de famille, soit comme employés du service civil, soit comme officiers ; et elle ne fut gouvernée qu'à leur profit, non au profit des indigènes.
Cependant on essaya de beaucoup de systèmes, même d'un Permanent settlement au Bengale. Ils
avaient le défaut de ne pas se rapporter au type de civilisation auquel ils s'appliquaient.
Procuste,- que nous a légué la légende grecque, est le type des colonisateurs Européens ; voleurs de grand chemin comme lui, comme lui ils veulent imposer à leurs victimes une taille uniforme.
Cependant ce n'est pas toujours par mauvaise intention ; ils veulent travailler sincèrement au bonheur des peuples dont ils ont pris la charge et à qui ils ont imposé leur fardeau. Ils ne voient qu'une manière d'y parvenir ; c'est de s'occuper de toutes leurs affaires, de multiplier les attributions de l'Etat et de l'administration, de coûter d'autant plus cher à leurs victimes et de les opprimer d'autant plus. Le bon motif aboutit quelquefois à des résultats pires que le plus détestable.
Seelley dit nettement : « Toutes nos tentatives pour élever les indigènes ont eu pour résultat de les déprimer (1) ». Il est vrai que ces tentatives étaient modestes ; jusqu'en 1813 on n'avait importé dans l'Inde aucun art utile ; on n'avait fait aucune tentative de propager parmi eux quelques éléments d'instruction occidentale.
Même quarante ans après, en 1853, sur un budget de 66 millions de 1. s., 66,000 1. seulement étaient consacrées à l'instruction de 25,000 enfants tandis que 101,000 1. étaient données à trois évêques et à leur clergé pour 50,000 chrétiens, dont la moitié était catholique.
Maintenant les Anglais veulent réparer le temps
"^ (1) Expansion of Engïaod.
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perdu et s'efforcent de répandre l'instruction parmiT les indigènes : leurs écoles comptent 2,800,000 enfants, ce qui est encore peu , la population des enfants de 5 à 10 ans étant de 32 millions et celle des enfants de 10 à 20, de 43 millions. Trois universités donnent l'enseignement supérieur. L'année dernière, j'ai vu un Hindou lauréat du Cohden club, mais Seelley reconnaît que les Anglais n'ont pu gouverner l'Inde qu'à la condition de n'essayer de lui imposer ni religion, ni philosophie, ni aucune idée étrangère. Les Anglais ont pu faire sillonner l'Inde par leurs soldats et leurs fonctionnaires ; le cerveau de l'Indien est resté impénétrable. ^
L'histoire de l'Inde doit donner à réfléchir aux politiques et aux historiens superficiels qui s'imaginent que les destinées des peuples ne dépendent que des changements de dynasties ou de minis- ; tères. Certes, longtemps avant que les Musulmans ' n'eussent envahi l'Inde, elle avait été déchirée par/ des guerres de peuples à peuples, de sectes à sectes; ; les Musulmans introduisirent une nouvelle religion et! de nouveaux gouvernements ; des cités furent rui-' nées ; des dynasties succédèrent aux dynasties, puis; vinrent les conquérants Européens, la longue domination anglaise, et aujourd'hui nous retrouvons les formes religieuses qui ont survécu à tout, la com-» munauté de village qui est restée inaltérée , le : paysan vivant de la même vie sociale, ayant les mêmes idées qu'il y a deux mille ans. On a été longtemps avant de s'apercevoir du contraste exis- . tant entre les changements politiques et la perma-
*^nence des forces sociales. De l'ignorance de ce fait provient Terreur des prétendus hommes d'Etat qui se figurent qu'il suffit de prendre le gouvernement de leur pays pour en transformer Tesprit ou de s'emparer d'une autre nation pour y importer leur civilisation. Ils ne tiennent pas compte de la résistance des actions réflexes, accumulées depuis des siècles, chez les gens sur qui ils veulent agir. Les orientaux, plus que tous les autres, ont cette puisr sance héréditaire.
Au point de vue matériel, John Bright a montré, à maintes reprises, que les Anglais ne sont même pas parvenus à améliorer la situation des Indiens.
En agriculture, tous les auteurs anglais déclarent qu'on ne leur a rien appris ; on a fondé des fermes modèles ; elles ont été impuissantes. La culture dépend de Teau.
Quand les récoltes sont trop bonnes, certaines parties (fe rinde sont ruinées, faute de moyens de transport; tandis que le blé pourrit ici, ailleurs les gens meurent de faim. On calcule qu'en moyenne, il y a une population de 40 millions de faméliques.
Nous avons parlé de la famine de l'Algérie : si épouvantable qu'elle fût, ce n'était rien auprès des famines de l'Inde ; nous ne voulons rappeler que celle de 1877 > dont on évalue le nombre des victimes à 4 millions (1). Les administrateurs anglais disent avec résignation : « Les famines sont une institution de l'Inde, » et ils ont su la conserver.
(1) Elisée Reclus. Nouvelle géographie universelle. T. 8, p. 640.
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Ils l'ont même perfectionnée ; les Anglais, qui étudient les faits au lieu de se payer de mots comme nous le faisons, rappellent les immenses richesses qui existaient dans Ulnde, lorsqu'ils vinrent s'y établir. Ils concluent que, selon toute probabilité, la prospérité de l'Inde fut à son zénith pendant le xvn° siècle ; elle commença à décroître en 1707 à la mort d'Aurangzeb, au milieu de l'anarchie qui éclata alors. '
Les Anglais conviennent aussi que les institutions du grand mogol Akhbar s'adaptaient mieux aux Indiens que l'administration britannique ; sans doute, l'Indien payait peut-être autant, sinon plus ; il était soumis à toutes sortes d'exactions : la torture même pouvait intervenir pour lui arracher ses impôts ; mais cependant il a été impossible aux Anglais, malgré tous leurs efforts, d'appliquer l'impôt sur la récolte; ils n'ont eu d'autre ressource que de convertir les collecteurs de taxes en propriétaires, moyennant un revenu régulier. Ce système, appliqué au Bengale, en 1793, dure encore. Si le chiffre des redevances du zamindar, resté le même que celui qui avait été fixé à cette époque , est relativement moins élevé, cette organisation, faite sarfe souci des droits et des intérêts du cultivateur, n'en est pas moins oppressive.
A Madras, le système connu sous le nom de rayâtîvari diffère un peu ; l'Etat ne reconnaît qu'un seul occupant du sol; il fixe, en groupant des éléments d'appréciation plus ou moins incertains, la quantité et la valeur du produit de la terre labourée. D'abord,
les estimations trop hautes ruinèrent le contribuable responsable, ce qui n'eût été rien ; mais en même temps, elles tarirent les ressources du fisc. Depuis, elles sont plus équitables.
Dans d'autres provinces, une redevance moyenne est fixée pour une durée de trente années ; ici ce sont des tenanciers, ailleurs des paysans propriétaires, dans d'autres endroits les communautés de villages qui sont taxés. Cet impôt représente à peu près 20 millions de livres, soit 2 sh. par habitant et par acre cultivé. On estime le taux à environ 6 ®/o du produit brut.
Le sel est taxé, au même taux que lé tabac Test en Angleterre, soit à peu près à douze fois sa valeur; le tabac et le bétel, au contraire, sont exempts de droits; les liqueurs et les métaux sont frappés de droits d'accises ; le riz est frappé à l'exportation. Il n'y a pas d'autres taxes directes que celles dont dont nous avons parlé. Quant à l'opium, il constitue un bénéfice pour l'Inde et une charge pour la Chine. Dans quelle mesure ces impôts servent-ils aux contribuables indiens qui les payent? ils sont absorbés par l'administration et l'armée ; les travaux et lés améliorations n'ont été accomplis qu'à l'aide d'emprunts.
Dans ces dernières années, le gouvernement de l'Inde s'est occupé, d'étabhr des chemins de fer, en donnant le sol et 5 % de garantie d'intérêt. L'année dernière, un emprunt perpétuel de 20 millions de livres sterling à 3 1/2 pour cent, opéré à Londres, a assuré la poursuite de ces travaux à raison de 2 ou