LETTRE LUI
Courir deux lièvres à la fois. — Tous vieux soldats. — Le Tonkin et l'Alsace. — Dilemme. •— Question à M. de Bismarck. — Réponse inquiétante.
Depuis deux siècles, la faute capitale de notre politique a été celle que traduit cette locution pittoresque : courir deux lièvres à la fois; faire en même temps de la France une puissance continentale et une puissance coloniale.
Deux fois, nous sommes restés râlant et brisés; mais au lieu d'examiner les causes de nos cataclysmes, nous nous sommes enivrés de la fumée sanglante qui les recouvre.
Le vieux soldat raconte ses campagnes sans s'inquiéter pourquoi il est allé ici, il est allé là, il a fait ceci ou cela, a tué et a été plus ou moins tué ; et tous les Français sont vieux soldats, non pas que tous aient porté le sac, mais tous ont lu Victoires et conquêtes ou au moins, par extraits, YHistoire du Consulat et de V Empire de M. Thiers. A Técole primaire, on leur a parlé des victoires remportées par leurs pères et, en notre qualité d'héritiers des
Gaulois, nous savons si bien raconter nos défaites qu'elles ont l'air de triomphes, et que, grisés par notre propre éloquence, nous finissons presque par les prendre comme tels. Nous ne connaissons et n'enseignons que les épisodes pittoresques de la lutte : les souffrances, les douleurs, les horreurs deviennent sujets de tableaux, de romans et de vanité; qu'un rayon de gloire illumine le champ de bataille le plus funèbre, qu'un son de clairon domine de sa note claire les râles des mourants, aussitôt éclate la fanfare :
— Vive TEmpereur ! Vive la République I, Vive l'armée !
Il est mal venu le penseur qui, sur cette exaltation, vient étendre un frigide examen des causes et des conséquences de ces cataclysmes.
Je rappelais tout à l'heure le poids dont l'Algérie avait pesé sur toute notre politique continentale depuis 50 ans ; légère quantité que négligent les admirateurs de notre « grande colonie » ; je ne discute pas maintenant si l'Algérie, doublée de la Tunisie, ne pèse pas encore d'un poids égal sur notre politique ; si M. de Laveleye n'avait pas raison en disant que « la France avait un moyen de faire payer cher à l'Allemagne la conquête de TAlsace en lui cédant en même temps l'Algérie (1) » ; mais sans tenir compte des aven tures passées, négligeantles imprudences secondaires dans lesquelles nous sommes engagés, Madagascar, le Sénégal, ne voyant que le
(1) Des causes de guerre en Europe^ 1873, p. 55.
plus grave des plagiats détestables du passé, je dis : — Prenez garde ! aujourd'hui le Tonkin est entre TAlsace et vous !
Je me place ici au point de vue des hommes qui ne comprennent le patriotisme qu'avec casque en tête^ baïonnette au bout du fusil et la musique de Tartillerie.
Avez-vous renoncé à la politique de revanche ? Alors pourquoi notre formidable armée et tous les milliards qu'elle a engloutis depuis 1871 ? Si vous me répondez qu'elle est destmée à assurer notre sécurité contre une agression toujours possible, alors vous êtes criminels de gaspiller nos forces de l'autre côté de la planète. Si vous me répondez que M. de Bismarck est maintenant votre ami et que vous n'avez rien à craindre, alors votre armée est inutile. Faites-en l'économie !
Chose curieuse. La même question a été posée à M. de Bismarck par M. Windthorst qui lui a dit : « Le maréchal de Moltke déclare que l'Allemagne doit se résigner pour 50 ans au lourd fardeau qui l'écrase ; cette politique coloniale ne va-t-elle pas encore l'augmenter ? » Le prince de Bismarck a répondu : — « C'est d'amis que nous sommes entourés en Europe ! (1) »
La tarentule coloniale qui a saisi M. de Bismarck sérail la plus certaine de nos revanches, en admettant qu'un peuple doive jamais souhaiter la misère et l'affaiblissement d'un autre peuple, si nous n'en étions pas atteints d'une manière plus grave et si
'l! Janvier 18Hr>.
M. de Bismarck, au milieu de ces protestations optimistes, n'avait pas eu le soin de déclarer luimême qu'il n'en était pas dupe.
Il a dit l'année dernière au Reichstag avec sa brutale franchise, qu'il ne défendrait pas ses colonies sur leurs territoires, mais sur le continent; que Metz n'était pas loin de la France et que l'Angleterre n'était pas si bien protégée contre l'Allemagne que pourrait le faire supposer la mer qui l'en sépare !
Le danger est moindre pour l'Angleterre, qui est une île et qui, dans un excès de prudence peut-être ridicule, n'a pas voulu être reliée au continent par un simple boyau sous-marin. Mais la France est sur le continent et elle sait, par expérience, que la trouée des Vosges n'est pas infranchissable.